De la jeune italienne à la Vieille Espagne

Aujourd’hui, toujours à Tolède, en sortant des archives, j’ai reçu un texto. Un amie italotolédane que j’avais avertie hier par facebook de ma venue dans sa ville d’adoption me proposait un café. Visiter une ville vieille de plusieurs siècles et remplies de musées, c’est très bien. Dîner et prendre un café en bonne compagnie, c’est mieux. Cette amie, donc, celle-là même qui avait organisé la fin de semaine de swing à Tolède qui avait été l’occasion de ma première excursion là-bas, m’a déniché un petit restau pas cher et goûteux, où on a trinqué d’un petit vin de table tout à fait correct et bavardé. On a changé d’endroit pour le café, allant à un endroit où le serveur était un ami à elle, en passant par un centre culturel où elle veut organiser son prochain événement swing, pour jeter un coup d’oeil (très bel endroit – j’ai déjà hâte). C’est une personne fort agréable. Aussi après l’avoir quitté, au moment où j’ai mis le pied dans la station d’autobus pour retourner à Madrid, mon humeur était-elle perchée sur un haut sommet ensoleillé. Malheureusement, les deux heures suivantes furent une pente qui descendit très bas.

D’abord, presque une demi-heure d’attente pour l’autobus. Puis, le trajet. Peut-être que je vieilli, mais quand j’étais au bac, je faisais pour aller à l’UdM des trajets d’une longueur équivalente à Tolède-Madrid, tous les jours, deux fois par jours, sans broncher. L’expérience de cette semaine m’a appris que le soir, pour retourner chez moi, le trajet d’autobus m’est très difficilement supportable. À l’arrivée, à la pensée de l’heure de métro qui me reste à faire, j’ai envie de hurler, mais je suis trop fatigué pour le faire.

En arrivant au transfert de métro, j’étais sur le pilote automatique. Je me suis mécaniquement dirigé vers la ligne de métro suivant, la même que d’habitude. Sauf qu’aujourd’hui, il fallait que je prenne l’autre. C’est en grognant que j’ai pris le métro dans l’autre sens pour retourner au transfert.

C’est donc la patience passablement usée que j’ai rencontré la Vieille Espagne.

La Vieille Espagne peut se rencontrer chez des personnages de tous âges, car elle est malheureusement une réalité encore fort vivace. Elle est conservatrice, moralisatrice, arrogante, et elle a des préférences politiques hautement discutables qu’elle exprime par le vote, la sympathie exprimée à des groupes dont je préfère ne pas parler, et des pratiques mémorielles douteuses. Elle est heureusement minoritaire dans son propre pays (je crois) et nos chemins se croisent rarement. Quand je rencontre la Vieille Espagne dans mon état normal, ça se passe généralement assez bien: son attachement féroce à un verni de bonnes manières purement artificielles permet un bref échange superficiel avant que chacun passe son chemin pressé de s’éloigner de l’autre. J’ai dit que la Vieille Espagne se rencontre à tous les âges (de fait, j’ai déjà senti son parfum jusque chez des ados), mais elle trouve son expression la plus parfaite chez certains ti-vieux.

Les vieux espagnols me laissent assez souvent une sensation bizarre, sans que j’arrive à mettre le doigt sur ce qui cloche au juste. Un truc que je comprends pas. C’est un sentiment qui va, en intensité, de « pas du tout » (assez souvent) à « drôle d’impression » (quelques fois) en passant (le plus souvent) par « vague impression ». Quand cette impression se fait trop forte pour être ignorée, je me dis qu’ils ont connu la dictature, que c’est peut-être de là que vient le ti-truc que je ne comprends pas, et ça m’aide à passer outre.

(Avant de passer à la lecture de la suite de ce billet, je vous suggère d’ouvrir le lien suivant dans un onglet séparé en guise de fond musical.)

Mais bref, aujourd’hui, je n’étais pas dans mon état normal quand j’ai rencontré la Vieille Espagne. J’étais en déficit de patience, intoxiqué de grognonneries et gavé de fatigue. J’étais donc écrasé sur mon banc de métro, le pied appuyé négligemment sur le bas du poteau en face de moi, tentant vainement de me concentrer sur la biographie de Mercurino Gattinara que j’avais entre les mains, quand j’ai senti des petits coups sur mon pied.

Des petits coups de canne, pour être exact. En levant les yeux, j’ai croisé le regard de Vieux Con #1. Vieux Con #1, de son siège un peu plus loin, me donnait des coups de canne sur le pied, désapprouvant de toute évidence l’appui trouvé sur le poteau (un appui qui ne gênait personne, en passant, le wagon étant à moitié vide). Il commence à me faire la morale. Je le regarde croche. Il me fait encore la morale. Je lui balance un regard noir, mais je retire mon pied et le pose sur le sol, deux centimètres plus bas.

Ça ne lui suffit pas.

Il continue à me faire la morale, pour me dire que ma posture est malsaine. D’un point de vue technique, il a raison, mais ce que ma mère est allouée à me reprocher, je n’admets pas qu’un inconnu vienne me faire la morale à ce sujet. Ça me regarde, pas lui. Il a sans doute autre chose à me reprocher, mais je n’écoute pas trop. Le ton me suffit. Je le regarde direct en faisant un « Hé! Ho! » bien senti. En langage universel, ça veut dire: « j’ai aucune patience en ce moment et tu franchis la ligne rouge ». Ailleurs ou avec d’autre gens, je suis pas mal sûr que le message serait passé; j’aurais peut-être eu droit à une petite réaction offusquée, mais on se serait ensuite contenté d’un silence glacial, mais supportable. Mais la Vieille Espagne ne parle pas le langage universel, ou alors elle est sourde comme un pot. La réaction est radicalement inverse: c’est le scandale! Vieux Con #1 s’offusque bruyamment, mais j’entends surtout un « HÉ! » très autoritaire venant d’à côté. C’est alors que je découvre Vieux Con #2, qui a une gueule encore plus détestable que son comparse. Il a une canne, lui aussi, qu’il sert dans ses mains comme s’il était décidé à s’en servir comme arme. Vieux Con #2 prend alors le relais du #1 pour me faire la morale: « ¡No se tratan los hombres como animales! ». Je me demande bien pourquoi il n’a pas dit ça à son pote Vieux Con #1 quand il me donnait des coups de canne comme à un petit chien.

Je plonge résolument mon regard dans mon livre, bien décidé à ignorer les importuns en attendant que le conflit s’achève faute de réaction de ma part. Je m’attends à un silence glacial, que je préfère aux sermons des vieux cons. Il y a quelques secondes de silence, de fait, pendant lesquelles je pense que l’incident est clos. J’ai tort. Quand elle brandit fièrement l’étendard de la Bienséance, la Vieille Espagne n’accepte pas d’être ignoré, et Vieux Con #2 ne peut s’empêcher de me relancer, appuyé par Vieux Con #1. Vieux Con #1 parle, Vieux Con #2 discoure. Ma patience est à bout. Je me dresse d’un bon, en claquant du pied bruyamment sur le sol, je lève mon poing sans un mot, et c’est à une vingtaine de centimètres de la boursoufflure nasale de Vieux Con #2 que je brandis franchement le doigt central de mon Fuck You de jeune con.

Sur ce, sans attendre la moindre réaction, je vais m’assoir à bonne distance. J’ai de fait à peine vu les yeux du moraliste en chef s’écarquiller pour exprimer son sentiment de vieux crapaud outré, et c’est dans mon dos que j’entends Vieux Con #2 me traiter de hijo de puta tandis que Vieux Con #1 s’occupe du bruit de fond, joint par les figurants de leur groupe (appelons-les Vieux Con #3 et Vieux Con #4) sortis de leur mutisme pour l’occasion, dans une grande chorale de l’indignation. L’insulte de Vieux Con #2 fut douce à mes oreilles, et j’ai eu mon premier sourire depuis que je suis monté dans le bus à Tolède. Je ne les ai pas recroisé à la sorti du métro.

Donc, quand les vieux Espagnols me paraissent étrange, je me fais à l’occasion la réflexion qu’ils sont souffert la dictature. Lors de ma rencontre avec le Quatuor des Vieux Con, ma pensée fut plutôt que certains vieux Espagnols ont fait la dictature.

Arrivé chez moi, je me suis donc vite lancé dans la rédaction de quelques 1380 mots de caricature, dont j’arrive au terme avec un fort sentiment de défoulement.

Publicités

Étiquettes : ,

6 Réponses to “De la jeune italienne à la Vieille Espagne”

  1. Sombre Déréliction Says:

    Moi j’aurais reposé mon pied autoritairement sur le poteau et faisant un sourire poli et ventant les beautés de la météo des derniers jours…

    Mais c’est vrai que quand on est pas dans notre pays, vaut mieux se plier aux coutumes locales! 🙂

  2. Darwin Says:

    Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu mttais tes pieds sur le poteau. Tu aurais pu salir les mains d’un enfant nain ! 😉

  3. L'impulsive montréalaise Says:

    Tiens, toi aussi, tu fais une ode au transport en commun (et aux vieux cons par la bande !). Comme quoi, c’est universel. Et que ça défoule en cas de besoin ! 🙂

  4. Déréglé temporel Says:

    @SD: je pense que deux phrases plus tard, vous vous seriez engueulé… ou bien les VC t’auraient fait brailler! Ce qui aurait peut-être été un moyen efficace de les désarçonner, en y pensant 😉

    @Darwin: dans le métro aujourd’hui, j’ai revérifié à quelle hauteur mon pied était… j’aurais sans doute pu salir les mains d’un enfant nain à genoux. 😉

    @Je dirais plutôt que c’est une ode aux vieux cons, (et au transport en commun par la bande!) 😉 Le transport en commun ne m’indispose pas tant que ça, sauf quand la distance à parcourir est exagérément longue.

    ………..

    Parlant de la Vieille Espagne… il y a un instant, dans le métro en revenant de la danse, les hauts-parleurs ont diffusé une annonce. On avertissait les voyageurs qu’il y avait… un travesti dans le train! de kossé? ça rime à quoi cette annonce?
    ma compagne de voyage, pensant comme moi que c’est pas les oignons des voyageurs, (de même que deux gars pas loin) était scandalisée qu’on ait pu faire une telle annonce, et elle m’a assuré que c’était le première fois qu’elle entendait ça. J’ai proposé qu’on fasse un festival travesti dans le métro. Elle a adoré l’idée.

  5. Félix Says:

    Ah les vieux cons avec leur demande au respect dû à leur âge vénérable malgré le fait que la demande soit insultante. Je m’en lasserai jamais. J’adore discuté avec ces vieux cons et les énervés.

  6. Déréglé temporel Says:

    Il n’y a en effet que des vieux cons pour croire que le respect est dû à l’âge plutôt qu’au mérite.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :