Retraite – relève

Je vous suggère ce fond sonore pendant la lecture.

Rest in Peace

-Moi mes souliers ont beaucoup voyagé – Félix Leclerc.

Je les porte depuis plus de trois ans, mais trois ans est ce qu’il faut retenir. Il y a trois ans que j’ai commencé à danser le swing, et quelques semaines après ce début, j’avais adopté ces souliers pour la danse. C’est devenu pratiquement l’usage exclusif de ces souliers que d’être usé à la danse.

Des souliers de danseur glissent. Ceux-là n’en étaient pas. Ils ne glissaient pas. Ils ont fini par devenir glissant à force d’usage. La semelle sablée par les planchers de danse a fini par s’y adapter, et glisser juste ce qu’il faut pour danser à l’aise.

Trois ans, c’est long. Et la danse n’est pas une activité tendre pour les chaussures.

Ils montraient de forts signes d’épuisement depuis quelques temps. L’usure se faisait sentir. Des petits morceaux à l’intérieur commençaient à se détacher. J’ai fini par me résigner à leur trouver des remplaçants. Mes vieux souliers ont un vaste vécu, il est temps de les accrocher au musée.

Les remplaçants ont des semelles de cuir, par conséquent glissante d’emblée. Je n’aurai pas besoin de les user pour avoir cette effet. Hier j’ai dansé avec pour la troisième fois. La première, je suis parti de la soirée les pieds douloureux. Les nouveaux souliers nécessitaient encore d’être cassés. À la fin de la deuxième danse, ils étaient déjà matés. Je l’ai dit, la danse n’est pas tendre pour ces petits choses. Ils sont matés, il ne reste qu’à les apprivoiser. C’est en bonne voie.

On a beau dire que c’est le danseur qui danse, pas les souliers ni le plancher. C’est vrai, mais les souliers et le plancher font quand même une différence. Elle est immédiatement sensible. Mes vieux souliers vont me manquer, j’espère que les nouveaux vont être à la hauteur. Les vieux méritent un petit hommage et de bons remplaçants.

Mes souliers sont morts, vivent mes souliers!

-moi mes souliers ont couché chez les fées

et fait danser, plus d’u-une. – Félix Leclerc.

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6 Réponses to “Retraite – relève”

  1. L'impulsive montréalaise Says:

    Tu me rappelles une fois où j’ai dû me résigner à jeter des souliers. Bon, il n’y a pas d’histoire aussi romantique que 3 ans de danse avec eux. Mais je les aimais et les usais depuis longtemps. Puis, par une belle journée à Londres, l’an dernier, j’ai dû. Y’avait quand même un trou clairement visible dans la semelle. Alors j’ai dû. On s’attache à ces petites choses-là ! RIP les souliers ! 🙂

  2. Déréglé temporel Says:

    Les nouveaux souliers, c’est le travail du cordonnier (ou son équivalent industriel). Y’en a pleins de pareils. Les vieux souliers, c’est le travail conjoint du cordonnier et de toi-même. Il n’y a qu’eux qui soient si bien adaptés à tes pieds, ils sont uniques.

  3. Félix Says:

    Cela me fait pensée à une histoire que j’ai lu dans un jeu, Lost Odyssey, qui parle justement de la relation entre le soulier et le cordonnier.

    http://lostodyssey.wikia.com/wiki/The_Story_of_Old_Man_Greo

    Bien que je suis sur que cette version ne pose de problème, je vais essayé de la trouvé en français, par principe.

  4. Félix Says:

    Je l’ai trouvé:
    Le vieux Gréo était le meilleur cordonnier de son pays.

    Ses chaussures étaient légères comme la plume et résistantes comme l’acier. Elles étaient aussi très chères, trois fois plus que les autres produits du marché. Ceux qui ne connaissaient pas sa réputation étaient si choqués en apprenant ses prix qu’ils s’exclamaient :

    « Le vieil homme doit faire des chaussures pour son seul plaisir ! »

    Bien sûr, ils avaient tort, il était rentré en apprentissage dès son plus jeune âge et dès qu’il parvenait à maîtriser la technique d’un artisan, il partait travailler chez un meilleur cordonnier encore. Très vite, il fit des chaussures pour les petits-enfants de ses anciens clients

    Gréo était si doué qu’il pouvait satisfaire toutes les commandes de ses clients. Mais sa
    Spécialité, et ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était confectionner des chaussures de voyage à grosses semelles. Tous ses clients s’accordaient à le dire :
    « Une fois que vous avez voyagé dans les chaussures du vieux Gréo vous ne pouvez rien porter d’autre. »

    D’autres disaient :
    « Vous savez ce que ça fait de porter ses chaussures ? Vous ne ressentez plus la fatigue. Vous n’avez qu’une envie, c’est de marcher, encore et encore, le plus longtemps et le plus loin possible. Vous regrettez presque d’arriver. »

    Mais il avait beau être artisan, le vieux Gréo parlait peu à ses clients et il pouvait même être odieux. Complimenté sur son travail, il ne décrochait pas un sourire. Il se contentait d’ajouter un morceau de cuir tanné sur sa chaussure en bois et se remettait à taper du maillet. Les seules fois où il esquissait un sourire, c’est quand un client entrait dans son atelier pour passer commande.

    Ce n’était pas le fait qu’on lui passe commande qui le réjouissait, mais le fait qu’un client lui apporte une paire de chaussure qui avait fait son temps. Il regardait avec amour les semelles élimées et les empeignes fatiguées et se mettait à leur parler :

    « Tu as bien voyagé à ce que je vois… »

    Ses clients fidèles ne jetaient jamais eux-mêmes leurs vieilles chaussures, car ils savaient à quel point Gréo aimait cela. Ils ne se risquaient non plus jamais à les nettoyer avant de les lui apporter. Il les voulait sales, couvertes de taches et de boue, sentant la sueur, comme sur la route.

    « Ce sont mes remplaçantes », disait-il, en leur choisissant une place d’honneur dans son atelier.
    « Elles voyagent pour moi, vous savez. Elles ont bien travaillé. J’ai horreur de les jeter juste parce qu’elles sont trop usées. »

    Le vieux Gréo avait beau être fier de son travail, il ne portait jamais ses propres créations. Il n’aurait pas pu les porter, même s’il avait voulu. Ses jambes étaient amputées sous les genoux. Une terrible maladie avait attaqué ses os quand il était très jeune et on avait dû lui couper les jambes pour le sauver. Le vieil homme avait passé toute sa vie dans un fauteuil roulant. Il n’avait jamais quitté son village natal. Voilà pourquoi il aimait à dire que ses chaussures voyageaient à sa place.

    « Ça faisait bien longtemps que je ne t’avais pas vue ». Lance le vieux Gréo sans lever les yeux de son travail, tandis que Kaïm franchit le pas de la porte. Le vieil homme tourne le dos à la porte, mais il sait reconnaître le bruit de pas de ses clients fidèles quand ils entrent dans sa boutique.

    « Tu as traversé le désert ? »

    Le son produit par les chaussures lui apprend leur degré d’usure et où elles sont allées. Le vieux Gréo est un artisan de premier rang.

    « C’était un voyage éprouvant », répond Kaïm avec un sourire amer en s’asseyant sur une chaise dans le coin de la boutique. Quand le vieux Gréo apporte la touche finale à une paire de chaussure, presque rien ne peut le distraire, ses clients réguliers le savent.

    « Mes chaussures t’ont bien aidé cette fois ? »

    « Elles ont été fantastiques ! Je n’y serais pas arrivé avec une autre paire. »

    « C’est bien. »

    Comme d’habitude, la voix du vieil homme ne laisse transparaître aucune satisfaction. Gréo est encore plus brusque quand il travaille. Si Kaïm veut voir le sourire du vieillard, il va devoir attendre de lui tendre ses vieilles chaussures lors d’une pause.

    « Tu en veux de nouvelles ? »

    « Oui. »

    « Où vas-tu cette fois-ci ? »

    « Au nord je pense. »

    « Mer ? Montagne ? »

    « Je vais sûrement marcher le long du rivage. »

    « Pour te battre ? »

    « Probablement. »

    Le vieux Gréo acquiesce d’un signe de tête. Puis il se tait. Le seul son dans l’atelier provient de son maillet en bois.

    Comme au bon vieux temps. Kaïm est ému par ce son.

    Il a commandé un nombre incalculable de paires de chaussures ici. Même avant que le vieil homme ne reprenne la boutique. Kaïm est l’un des plus vieux clients de Gréo. En d’autres termes, c’est l’un des rares à avoir survécu à plusieurs voyages.

    Tout en balançant son maillet, le vieil homme raconte par de courtes phrases la mort de certains de ses plus vieux clients. L’un d’entre eux est tombé malade et il est mort sur la route. Un autre est mort dans un accident. Un autre encore est mort dans une bataille…

    « C’est dur quand seules les chaussures reviennent. »

    Kaïm acquiesce silencieusement.

    « Un jeune client est mort il y a quelques semaines. C’était la première paire de chaussures que j’avais faite pour lui. Les semelles étaient à peine usées. »

    « Parle moi de lui. »

    « C’est l’histoire classique : il a quitté son village natal pour vivre des aventures palpitantes, Ses parents ont essayé de l’en empêcher mais il est parti quand même. »

    « Ça m’étonne qu’il ait pu s’offrir une paire de chaussures chez toi. »

    « Ses parents les lui on offertes. Triste, n’est-ce pas ? Ils lui ont donné tout leur amour et leur affection, et à peine sorti de l’enfance, il a quitté la maison. Ils ont fini par abandonner et le laisser partir. Ils ont pensé qu’ils devaient au moins lui acheter une de mes paires de chaussures, comme cadeau d’adieu. Son corps a été rapatrié moins d’un mois plus tard. De nos jour, les parents gâtent trop leurs enfants, c’est stupide », dit Gréo, crachant les mots.

    Kaïm sait que la pensée du vieux Gréo va plus loin. Gréo est le genre d’artisan qui se précipiterait pour confectionner une paire de chaussures pour l’enterrement d’un pauvre garçon qui a rendu l’âme alors que son rêve commençait à peine. Il les mettrait aux pieds du défunt en espérant qu’elles l’aident à accomplir son ultime voyage.

    Gréo se tait à nouveau et brandit son maillet. Kaïm remarque à quel point le vieil homme est courbé et desséché. Il le connaît depuis très, très longtemps. Sa vie va bientôt s’achever, se dit Kaïm avec un pincement de cœur. Le vieux Gréo interrompt enfin son œuvre et se retourne pour faire face à son client.

    « C’est bon de te revoir, Kaïm. »

    Son visage est couvert de rides. Encore une fois, Kaïm réalise à quel point kes années pèsent sur lui.

    « Où as-tu dit que tu étais allé déjà ? »

    « Dans le désert ? »

    « Oui, tu as déjà dû me le dire. »

    Kaïm secoue la tête. Le Vieillard semble perdre sa concentration quand il cesse de travailler et sa mémoire le trahit parfois. Lentement mais sûrement, le vieux Gréo passe de plus en plus de temps à dériver entre rêve et réalité. Les gens vieillissent et meurent. Cette vérité inébranlable frappe Kaïm avec plus de force à a chaque fois qu’il achève un voyage.

    « Tu as survécu à celui-là à ce que je vois. »

    Kaïm le regarde avec un sourire forcé.

    « Tu as oublié ? Je ne peux pas mourir. »

    « Oh, je suppose que je le savais… »

    « Et je ne vieillis jamais. Je n’ai pas changé depuis la première fois que tu m’as vu, n’est-ce pas ? »

    « Le vieil homme semble étourdi un moment ; Oh, je suppose que je le savais aussi… », déclare-t-il en hochant de la tête d’un air incertain.

    « Mais oui, tu n’était alors qu’un enfant, Tu avais eu cette maladie, tu avais perdu tes deux jambes et tu n’arrêtais pas de pleurer. »

    « C’est vrai…je m’en souviens… »

    « Tu m’appelais « grand frère Kaïm »
    Et tu jouais sans cesse avec mes vieilles chaussures. Ça te reviens ? »

    « Oui, bien sûr… »

    Gréo parle maintenant avec certitude. Peut-être que le brouillard s’est dissipé dans son esprit, ou peut-être que ces souvenirs sont plus clairs car ils remontent à très longtemps.

    « Les semelles étaient élimées, il y avait des trous ici, et ici, et elles sentaient la boue et la sueur. Pour d’autres personnes, elles n’auraient été qu’une vieille paire de chaussures bonne pour la poubelle, mais pour moi, c’était un trésor. Je me rappelle avoir caressé la poussière qui les recouvrait en me demandant où elles avaient bien pu aller. Je les adorais ! Je les aimais tellement ! »

    C’était grâce aux chaussures de Kaïm que le vieux Gréo était devenue cordonnier.

    « Tout ça, c’est grâce à toi, Kaïm. Si je ne t’avais pas rencontré, j’aurais passé ma vie à maudire mon destin. Au lieu de ça, j’ai été heureux. Et je le suis encore. Même si je ne peux pas quitter cet atelier, mes filles voyagent pour moi. J’ai eu une belle vie »

    Il fait une pause, « Oh, mais écoute-moi, je m’emporte, je m’emporte ! », dit Gréo avec un sourire gêné. Il tend une main épaisse à Kaïm.

    « Bien, à présent, donne-moi mes filles », dit-il, et Kaïm lui tend la paire de chaussures usées qu’il a apportée.

    Le vieil homme les caresse gentiment et déclare en soupirant :
    « Vous avez vu plus d’une bataille. »

    « J’ai aussi été mercenaire pendant un temps. »

    « Je sais », répond Gréo, « Je sens l’odeur du sang. Toutes les chaussures qui voyagent avec toi sont comme ça. »

    « Tu es fâché ? »

    « Pas du tout. Au contraire, je suis content que tu sois revenu de ton dernier voyage vivant. »

    « Je repartirai dès que tu auras fini ma nouvelle paire. »

    « Encore un de ces voyages ? Encore la guerre ? »

    « Oui… »

    « Et une fois ce voyage terminé, tu en commenceras un autre ? »

    « Probablement… »

    « Combien de temps tu vas tenir ? »

    Kaïm décroche un sourire amer. Éternellement. Ce n’est pas le genre de mot qu’on emploie à la légère devant quelqu’un qui a vécu si peu mais si pleinement.

    « Oh, peu importe », Déclare le vieil homme, tournant à nouveau le dos à Kaïm pour ce remettre à l’ouvrage.

    « Attends trois jours. Tu pourras repartir le matin du quatrième jour. »

    « C’est parfait. »

    « Et après, quand te reverrai-je ? »

    « Dans deux ans, peut-être trois ! Ou peut-être plus… »

    « Vraiment ? Alors c’est peut-être bien la dernière paire de chaussures que je fais pour toi. »

    C’est aussi ce que croit Kaïm. Le vieillard ne vivra sûrement pas trois années de plus. Kaïm espère sincèrement le contraire, mais l’espoir seul ne fait rien. Seuls les immortels savent que c’est pour cela qu’une vie humaine est su précieuse.

    « Sis-moi, Kaïm… »

    « Oui ? »

    « Ça te dérange si je fais une deuxième paire de chaussures sur le modèle de tes nouvelles et dans le même morceau de cuir ? »
    Il explique qu’il les fera placer dans son cercueil, pour l’ultime voyage de sa vie.

    « Ça me ferait très plaisir », déclare Kaïm. Pour toute réponse, le vieil homme brandit son maillet. Le son est beaucoup plus triste que d’habitude.

    « Mais j’y pense, Kaïm, reviens dans ce village, même après ma mort, et dépose tes vieilles chaussures en offrande sur la tombe. »

    « Je le ferai. »

    « J’aimerais pouvoir dire que j’irai au paradis avant toi et que je t’y attendrai, mais dans ton cas, ça ne marche pas… »

    « Non, malheureusement. »

    « Comment est-ce un voyage sans fin ? Agréable ? Désagréable ? »

    « Sûrement désagréable », répond Kaïm, mais sa voix est recouverte par le bruit du mailler de Gréo et elle fini par se perdre.

    Le vieux Gréo atteignit la fin de son voyage peu après la visite de Kaïm. Puisqu’il n’avait pas de famille, sa tombe, située dans un cimetière aux abords de la ville, n’était visitée que par « ses filles »,. Comme il l’avait demandé, ses plus fidèles clients venaient y déposer leurs vieilles chaussures. Celles de Kaïm en faisaient partie.

    Gréo avait lui-même choisit les mots qui ornaient sa tombe. Voici comment il expliqua son choix à Kaïm :

    « J’ai dit ces mots à chaque nouvelle paire de chaussures avant de la tendre au client ; Et je les ai dits aux clients aussi. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de mes les entendre dire. Voilà pourquoi je les veux sur ma tombe, Je veux qu’on me voie partir au paradis avec ces mots. »

    Plusieurs décennies se sont écoulées. Tout comme le vieux Gréo, ses vieux clients ont quitté ce monde depuis longtemps. Kaïm est le seul à encore se rendre sur la tombe du vieillard. Il ne porte plus de chaussures confectionnées par Gréo. Les paires de chaussures ne durent pas éternellement, tout comme la vie des hommes.

    Mais Kaïm se rend toujours dans cette ville avant d’entamer un nouveau périple pour s’agenouiller devant la tombe du vieil homme. La pierre tombale est couverte de mousse mais étrangement, les mots qui y sont gravés sont encore clairement visibles.

    – Que ton voyage soit agréable !

    Ce sont les mots que le vieil homme a toujours prononcés. Ils pouvaient brusques venant de lui, ils étaient toujours chargés d’émotion.

  5. Sombre Déréliction Says:

    C’est toujours émouvant de se débarrasser de ses vieux objets, signe que les temps passent et que nous évoluons tous vers une inévitable disparition. Le moment est bien venu pour verser quelque larmes.

  6. Déréglé temporel Says:

    Merci Félix, c’est une jolie histoire.

    @SD: tu pouvais pas t’en empêcher, hein? 😉

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