Pour un livre d’Arigita

Entre autres dizaines de personnages auquel ma thèse m’amène à m’intéresser, on trouve un certain Francisco de Navarra, qui fut archevêque de Valence. Le principal biographe de ce personnage est un historien de la Navarre de la fin du XIXe siècle nommé Mariano Arigita y Lasa, auteur d’un livre intitulé El Illmo y Rmo doctor D. Francisco de Navarra. Ce livre est bien sûr très rare. En fait, pour me le procurer, il existe en gros trois options. La première est d’aller dans une bibliothèque qui l’a dans ses collections de livres rares. La bibliothèque Tomás Navarro, du centre de sciences humaines du CSIC, a Madrid, en a trois exemplaires. La deuxième option est de commander une édition limitée sur amazon.com. Un obscur petit éditeur américain, qui se dit spécialisé dans la réédition d’ouvrages du XIXe siècle, en a produit une de ce livre en 2010. La troisième option est de m’en procurer une version en livre électronique. Chacune de ces trois options a ses inconvénients.

Option bibliothèque Tomás Navarro. Le problème, c’est que les exemplaires sont désagréables à consulter. Classés dans une section livres rares, on ne peut évidemment pas les emprunter, il faut les consulter sur place. En fait, on ne peut pas non plus les amener à sa table: il faut consulter son exemplaire sous la supervision de la bibliothécaire, là où on nous a dit de nous installer. Pire, les exemplaires ont été peu consultés auparavant. Pour un livre du XIXe siècle, cela veut dire qu’il faut lire avec un coupe-papier. Pour ceux qui ne le savent pas, le processus de fabrication des livres de cette époque impliquait de recourber les pages avant de les relier, avec pour effet que le texte se retrouve comme à l’intérieur de la page pliée. Donc on prend un coupe papier pour la séparer en deux pages et pouvoir lire. Si quelqu’un a lu tout le volume avant vous, pas de problèmes: les pages ont toutes déjà été coupées. Mais comme je l’ai dit, pour le livre d’Arigita, ce n’est pas le cas: de très larges pans restent à couper. Or, je n’ai pas le droit de m’en occuper moi-même: je dois dire à la bibliothécaire ce que je veux lire, elle coupe (avec des gestes d’une inouïe précaution) ensuite je lis. Et la bibliothécaire n’est pas très enthousiaste. Elle a visiblement autre chose a faire. Pas vraiment envie de lui dire que je veux tout lire. Et pas envie non plus de la rappeler à toutes les cinq minutes pour lui demander de couper une nouvelle section. Elle n’aime pas ça, et moi non plus.

Deuxième option, commander l’édition limitée de 2010. Donc, déjà, c’est cher. Ensuite, personne ne semble rien savoir de cet éditeur, qui n’a pas de site internet et dont l’enregistrement légal semble se perdre dans les subtilités administratives. Ça n’inspire pas très confiance. D’autant plus que ça rajouterait encore une brique à ma bibliothèque, qu’il faudra un jour que je déménage.

Troisième option, le livre électronique. Disponible gratuitement sur archive.org. Ça paraît idéal mais… non, en fait. Je découvre depuis quelques jours que les livres électroniques fait à partir de vieux livres libres de droit présentent souvent d’immenses lacunes. Leur création est prise en charge par des universités ou de gros organismes comme googlebooks. Mais dans un cas comme dans l’autre, on ne constate aucun effort d’édition. On utilise la fonction reconnaissance de mots des scans. Mais cette fonction est extrêmement limitée. Elle confond souvent une lettre avec une autre (surtout si c’est une lettre accentuée!). D’où un texte rempli de coquilles. Par ailleurs, pas d’effort sur la dimension des pages, ou pour situer les notes de bas de page… en bas de la page. Donc les notes sont en bas ou en haut, ou en bas et en haut de la page. La table des matières, scannée, ne correspond plus aux pages du livrel. On n’a pas pensé à construire une table des matières électroniques pour le fichier, donc la fonction « table des matières » du ereader est inutilisable. Il faut que je me construise moi-même ma table des matières en ajoutant des notes au fur et à mesure de la lecture, ce qui demande beaucoup de temps de travail pour rien.

Avec l’arrivée des livres électroniques, on a voulu se dépêcher de rendre rapidement accessibles tous les livres libres de droit. Louable intention. Et le résultat est, admettons-le, meilleur que rien. Mais en se précipitant ainsi, on a oublié que cette technologie ne dispense pas d’un travail nécessaire à la création de tout livre: le travail d’édition.

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3 Réponses to “Pour un livre d’Arigita”

  1. Darwin Says:

    Intéressant. C’est un monde inconnu pour moi.

    Par contre, je me souviens très bien des livres avec les pages non coupées.

    Par ailleurs, je suis surpris que des livres en bibliothèque datant du XIXe siècle n’aient jamais été lus. Si j’étais bibliothécaire, je serais ravi que quelqu’un ait enfin le goût de lire un livre écrit il y a plus de plus de 100 ans que personne n’a lu avant ça ! Bon, je comprends à peu près l’intérêt patrimonial de garder un tel livre. Mais un livre jamais lu ? C’est quoi l’idée si on est réticent quand quelqu’un a enfin le goût de le lire ?

    Comme dirait Hérétik, «’ai rien compris…»

  2. Déréglé temporel Says:

    Disons jamais été entièrement lu. Certains chapitres avaient été coupés (dans le désordre -les précédents lecteurs devaient avoir une idée très précise de ce qu’ils cherchaient). Mais il en restait au moins la moitié à faire. Je dois dire que ça m’a étonné aussi.

    Quant à la bibliothécaire, je peux l’excuser. C’est bien beau de se dire que ce livre a (enfin) une vie, mais elle avait beaucoup de travail à côté. Ce n’est pas agréable de faire la navette entre moi et son poste de travail. C’est surtout dommage que les conditions de consultation soient si difficiles – pour elle comme pour moi.
    Au final, je pense que l’ebook est sans doute plus pratique. Même si je vais peut-être être obligé, le cas échéant, d’aller vérifier quelques dates dans le livre papier, puisque je peux constater que parfois les « 5 » se changent en « 3 ».

  3. Déréglé temporel Says:

    On distingue facilement les livrels qui ont fait l’objet d’un travail d’édition et ceux qui n’en on pas fait l’objet. Par exemple, j’ai téléchargé sur projet gutenberg l’Esprit des lois de Montesquieu et De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Non seulement sont-ils très lisibles (pas de coquilles), mais aussi les notes infrapaginales sont toutes regroupées en fin de texte, et on y accède par un lien hypertexte. Cela fait une lecture nettement plus agréable que le texte d’Arigita, défiguré au possible.

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