L’identité partagée

Je suis allé voir hier, après mon cours de claquettes, l’exposition spéciale La pintura de los reinos, au Palacio real de Madrid, exposition qui a pour sous-titre identitades compartidas en el mundo hispánico (Identités partagées dans le monde hispanique). À ma surprise, l’exposition était gratuite (alors que la visite des expositions permanentes coûte 8 euros… d’habitude, c’est plutôt l’inverse, des expos permanentes gratuites et des expositions spéciales payantes). Du moins on m’a laissé entrer gratuitement quand j’ai dit que je voulais juste voir la Pintura de los reinos; curieusement, j’ai en ce moment la brochure de l’exposition, et j’y lis « Venta de entradas. General: 8 euros ». Ben coudonc, je vais pas m’obstiner avec les gens à l’entrée qui m’ont laissé entrer gratos. Ça n’a pas empêché un garde de me renvoyer à l’entrée  parce que j’avais omis de prendre mon billet gratuit. Mais bon, c’est pas grave.

À l’entrée, quelques textes d’explication font un rapide exposé de l’évolution de l’histoire de l’art comme discipline et de quelques-uns de ses concepts, non sans placer l’exposition sous le signe d’une légère hypocrisie. On nous explique en effet que l’histoire de l’art est née au XIXe siècle de motifs nationalistes. Les nouveaux pays comme l’Allemagne et l’Italie trouvaient dans l’art un moyen de projeter une identité commune dans un lointain passé (la peinture italienne -blablabla- dans une Italie divisée politiquement…). Le nationalisme imprégnant la discipline a structuré les débuts de l’histoire de l’art en peintures nationales (la peinture italienne, la peinture française, la peinture espagnole, etc…), où on recherchait des caractéristiques communes propres à un esprit national, créant par le fait même des clivages artificiels. Pour rompre avec ces clivages, les plus récents historiens de l’art on élaboré la notion d’aires culturelles, basée sur la circulation des hommes et des tableaux. Ainsi, les échanges réguliers entre la côte méditerranéenne espagnole, notamment Valence (qui au XVe siècle éclipse Barcelone au rang de premier port d’Espagne) et l’Italie fait que des similitudes de styles se retrouvent dans les peintures de ces régions.

Le Sauveur à l'Ostie et au Calice. Juan de Juanes, peintre valencien également actif en Italie, influencé par le style de Raphaël

L’exposition se place donc sous le signe de cette méthodologie « libérée du nationalisme », ce qui lui donne une sorte de respectabilité. Ce qui éveille en moi un sourire d’ironie: comme s’il n’y avait pas de nationalisme dans l’organisation de cette exposition! lorsque je lis la présentation de l’exposition sur l’aire culturelle hispanique, « dont l’Espagne fut le centre », cette Espagne qui fut « le premier empire de dimension mondiale », dont les frontières s’étendaient à « l’Amérique en Occident » et « aux Philippines en Orient », incluant bien sûr une bonne partie de l’Italie et les Pays-Bas. Je croyais naïvement qu’il y avait là une glorification des réalisations de l’Espagne du Siècle d’Or, mais on me détrompe: le but n’est que de présenter une exposition libérée de faux concepts inspirés du nationalisme. Fiou!

Ironie à part, l’exposition est très belle et bien pensée. À l’entrée, une fresque métaphorique représentants « les quatre parties du monde », expression de l’époque qui a d’ailleurs donné le titre d’un livre de Serge Gruzinski. Une première section expose des tableaux de peintres ayant voyagé, ou chez lesquels l’influence de peintres étrangers est notable. La deuxième section répète sensiblement le même procédé, mais en  mettant l’accent sur la diffusion de la peinture espagnole dans les colonies américaines. D’abord les peintres espagnols (ou à l’occasion, italiens et un autre qui était, je crois, allemand) qui se sont installés en Amérique. Puis les novohispánicos.

La troisième et dernière section se présente, dans les textes explicatifs et la brochure, comme la plus fascinante. Et c’est vrai (dommage, toutefois, qu’à la fin du parcours d’une exposition on commence toujours à être un peu fatigué et on passe plus rapidement). Les salles qui la compose sont essentiellement construites autour de thèmes uniques, présentant des tableaux de différents peintres de différentes origines, permettant de voir l’influence des plus anciens sur les plus tardifs, les traits communs du traitement, mais aussi les différences entre les tableaux, les réappropriations, l’évolution du style d’origine vers la composition de styles autochtones en Amérique, notamment au Pérou et au Mexique. Parmi les thèmes exposés, on compte par exemple le Christ en croix (aucun du Greco, mais on note son influence). On y trouve aussi une très grande salle consacrée à la diffusion de l’image de la Virgen de los Desamparados, iconographie typiquement valencienne, dans les colonies américaines, qui s’en sont inspirés pour créer leurs propres images de la Vierge.

Effigie de la Virgen de los Desamparados, plaza de la Virgen, Valence, pendant les Fallas. Pour ceux qui se posent la question, elle n'est pas destinée à être brûlée, mais à être couverte de fleurs

Virgen de los Desamparados, Tomás Yepes, peintre baroque valencien.

Virgen de Aranzazu, Cristóbal de Villalpando. Mexique.

Dans cette section, on consacre aussi une partie à des tableaux qui dénotent l’émergence de thèmes propres aux peintres latino-américains. Soit le thème en lui-même (représentation de Montezuma, dernier empereur aztèque), soit dans l’iconographie (représentation de l’archange Saint Michel en arquebusier).

Je remarque pour moi-même que je commence à me former l’oeil, au point pour la peintre des XVIe et XVIIe siècle. L’iconographie me devient plus familière, j’arrive de plus en plus souvent à reconnaître les personnages et les thèmes choisis sans avoir à consulter le titre ou la notice explicative de l’oeuvre (ce qui ne m’a pas empêché de confondre une fois Saint Jean-Baptiste avec Saint Zacharie et Sainte Anne avec Sainte Isabelle). Puis je deviens plus habile à décoder le tableau au niveau de l’iconographie et de la composition. Ce qui m’oblige à rester plus longtemps devant chaque tableau, en fait. Et de prendre le temps d’arrêter l’analyse pour revenir à la question de base: j’aime ou pas?

À chaque exposition que je visite, je retiens normalement un nouveau peintre. Ma mémoire ne  me permet pas de retenir chacun d’entre eux. Et un à la fois suffit, ça fait des choses à assimiler avant l’exposition suivante. À ma première visite au Prado, j’ai appris l’existence de Zurbarrán. Dans une exposition spéciale visitée à Valladolid, j’ai retenu Ribalta. À l’expostion à Tolède sur Gregorio Marañón, j’ai découvert Zuloaga. Cette fois-ci, ma découverte est le peintre mexicain Cristóbal de Villalpando. Ses toiles sont très chargées et très détaillées, du moins dans sa plus belle période. Voici sa version de Adam et Ève au paradis terrestre. C’est un assez petit tableau.

Adam et Ève au paradis terrestre. Cristóbal de Villalpando.

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