Les chasseurs de sièges

Hors des heures de pointe, « ils » sont là, mais sont invisibles. Immédiatement satisfaits, « ils » sont indiscernables parmi les usagers normaux. Mais aux heures de grand trafic, l’affluence accrue « les » rends visibles comme un nuage de fumée fait apparaître les lasers dans un film d’espionnage. Car « ils » recherchent alors avidement cette denrée rendue rare par la foule emplissant les wagons: un siège libre. Car « ils » savent bien que le siège libre, s’il se raréfie, en ces temps hostiles, jusqu’à l’extermination, subsiste à l’occasion même au milieu des agglutinements humains les plus denses. Ce n’est pas « eux » qui rendent cela possibles, mais les clients-types (dits, les ct, ou cétés) des métros aux heures pleines (donc les ctmhp, ou cétémachèpes).

Les cétémachèpes sont des créatures envahissantes, mais peu alertes, car, selon les occasions, ils ne sont pas encore réveillés, sont abrutis par leur journée de travail, ou alors par un verre de trop. Leur perception de leur environnement est minimale, de sorte qu’ils peuvent ne pas noter la survivance d’un siège libre, surtout quand celui-ci se fait tout petit (car situé entre deux sièges occupés par des usagers dont le surpoids résulte en survolume). Les mêmes motifs qui réduisent les capacités perceptives des cétémachèpes diminuent également l’énergie nécessaire pour se frayer un chemin, à travers leurs semblables, jusqu’au siège libre, ou à simplement circuler pour dénicher leur proie. Ces conditions permettent occasionnellement la subsistance d’un ou deux sièges libres dans un métro assurant le service aux heures maudites où se produisent les invasions périodiques de badauds en transit entre deux points.

Mais « eux », au contraire des cétémachèpes, sont d’une vigilance sans faille et n’économisent aucun effort dans leur traque de l’objet convoité. Ceux-là que j’ai désigné jusqu’à maintenant par un abus des guillemets, ce sont les chasseurs de sièges.

S’il n’est pas de sièges disponibles dans leur environnement immédiat, ils étirent le cou pour voir au plus loin qu’il leur est possible. Et s’ils ne voient rien, ils se mettent en mouvement, pour être sûrs. Ils feront le tour du wagon. À Madrid, comme certains trains ne sont pas séparés en wagons, ils se rendront jusqu’aux deux extrémités. D’un pas alerte, si l’heure n’est pas encore (ou n’est plus) trop ingrate et que par conséquent la densité des cétémachèpes debout est réduite, d’un pas précautionneux aux pires heures où l’espace vient à manquer pour chacun, ils sont toujours en mouvement.

Leur malheur est que le miracle qui permet de rescaper quelques sièges est d’une occurrence à peine assez fréquente pour noter et comprendre le phénomène et qu’il ne se produit en fait que peu communément. C’est d’autant plus vrai que bien souvent plusieurs chasseurs partagent le même territoire, et sont alors dans un état de rivalité où n’existe aucune solidarité et qui s’avère dévastatrice pour la population de sièges libres. Une fois assurés, ayant fait deux fois le tour de leur territoire de chasse, qu’aucune proie n’est à leur portée, les chasseurs malheureux grommellent discrètement dans leur barbe et s’immobilisent, vaincus. Ils deviennent alors pareils aux cétémachèpes qui les entourent. Ils ne se remettront en mouvement, comme tout autre dans le troupeau, que lorsqu’arrivés à leur arrêt.

Il arrivera toutefois qu’avant leur arrêt, le convoi souterrain passe par une station importante, où se déversent vers l’extérieur des dizaines d’automates parmi lesquels plusieurs étaient, l’instant d’avant, assis. Le chasseur reprendra alors sa traque, profitant souvent avec bonheur de l’apparition de plusieurs sièges libres nouveaux-nés. Dans cette sorte de chasse, il n’y a pas de règles d’éthiques concernant l’âge des proies; le chasseur de sièges se montre donc impitoyable.

Parmi les chasseurs de siège, une petite élite n’attend pas l’arrivée aux grands carrefours. Leur immobilité n’est que temporaire, et ils parcourent leur entourage d’un regard inquisiteur, à la recherche de quelque gestation de vacance de siège. À l’approche d’un nouvel arrêt, il s’efforcent de détecter tout signe d’animation chez ceux qui sont assis, promesse d’une libération prochaine. Une fois repérée la proie à venir, leur attention se transfère à ceux qui sont debout, cherchant à identifier les possibles rivaux. Petit à petit, ils s’approcheront des individus en position assise dont l’activité indique un pré-lèvement, afin d’être prêts à saisir l’objet de leur désir avant quiconque. Dès que l’individu ciblé se met en stature debout et fait un pas en avant, ils se glissent derrière, bloquant l’accès au siège convoité, avant de s’en saisir eux-même. C’est alors le triomphe! À moins bien sûr qu’ils n’aient été évincés par un autre chasseur ayant plus habilement manoeuvré, ou parfois même par un cétémachèque s’asseyant dans un mouvement mécanique dont il ne perçoit même pas toute la portée conflictuelle.

Je hais les chasseurs de siège… enfin, les autres.

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4 Réponses to “Les chasseurs de sièges”

  1. Cétémachèpe « DÉLIVOCABLE Says:

    […] conçu pour ce texte d’observation des comportements de l’animal humain dans les […]

  2. Darwin Says:

    Excellent !

    D’après ton récit, les chasseurs de sièges me semblent plus nombreux par chez vous qu’ici ! Très souvent, lorsqu’un siège se libère, les gens à qui il est accessible se regardent discrètement pour voir s’il n’y aurait pas quelqu’un d’autre qui semble «avoir droit» (personne âgée, enceinte, etc.) ou désirer davantage le siège libre. Il arrive même que le siège demeure libre. Les gens qui longent les wagons me semblent davantage vouloir s’approcher de la sortie de leur station de destination qu’autre chose. Mais, ayant toujours le nez dans un journal (le matin) ou un livre (en fin d’après-midi), je manque peut-être quelque chose !

    Je me demandais aussi comment ton néologisme s’était retrouvé chez Délivocable. J’ai constaté que tu y as probablement un accès d’administrateur, ou sinon semblable au mien chez Jeanne avant que Luto ne nous donne, à Koval et moi, le statut d’administrateur…

  3. Déréglé temporel Says:

    « D’après ton récit, les chasseurs de sièges me semblent plus nombreux par chez vous qu’ici ! »

    Je ne saurais dire. Mais il est par contre certain que le voyage moyen en métro à Madrid est un peu plus long qu’à Montréal. C’est sans doute un facteur qui a de l’influence.

    « Je me demandais aussi comment ton néologisme s’était retrouvé chez Délivocable. J’ai constaté que tu y as probablement un accès d’administrateur, ou sinon semblable au mien chez Jeanne avant que Luto ne nous donne, à Koval et moi, le statut d’administrateur… »

    Il y a quatre statuts possibles quand on fait partie d’un blogue wordpress: contributeur, auteur, éditeur et administrateur. Sur Temps et Fiction, je suis administrateur, sur la Kaverne, je suis éditeur (comme toi) et sur Délivocable, je suis auteur.
    Ça fait depuis cet été en fait:
    https://aigueau.wordpress.com/2010/07/18/regloirdez-moi-ce-beau-blogue/

  4. Darwin Says:

    «Ça fait depuis cet été en fait:»

    Je n’avais pas compris dans ce billet que tu y étais auteur… Mais, je viens de lire que cela s’est fait dans les commentaires…

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