Le bal des attributions

Dès que j’ai eu l’âge d’en comprendre l’humour, on m’a dit que Camil Samson, avait déclaré un jour: « Le Québec est au bord du gouffre, et les créditistes vont lui faire faire un pas en avant! ». Camil Samson était bien sûr le chef de ce parti, le Ralliement créditiste du Québec. Et j’y ai longtemps cru.

Mais lors de mon séjour en France, j’ai dû entendre la même phrase attribuée à trois ou quatre obscurs politiciens régionaux du pays. Les Alsaciens l’attribuent à un politicien alsacien, les Toulousains à un politicien toulousain, les Languedociens à un politicien languedocien, et ainsi de suite. Et là, ça m’a fait douter.

En cherchant un peu sur le net, j’ai trouvé assez souvent la citation attribuée au coloré Camil Samson, mais jamais d’une manière documentée. On trouve aussi d’autres attributions. Dans certaines discussions ici et sur les citations québécoises, on trouve aussi quelques personnes pour qui (version plus vraisemblable), ce serait en fait les Cyniques, groupe d’humoristes populaire de l’époque, qui lui ont mis la citation dans la bouche en le personnifiant dans un spectacle. L’avantage de cette affirmation, c’est qu’elle est vérifiable (il n’y a qu’à se taper l’oeuvre des Cyniques), donc pour ceux qui sont motivés…

Le fait qu’au Québec la citation est attribuée unanimement à Camil Samson fait qu’il y est plus difficile qu’en Europe, où les attributions sont multiples, de se rendre compte que cette citation est en fait un lieu commun pour ridiculiser l’un ou l’autre politicien, généralement un personnage haut en couleur et déjà un peu ridicule sur les bords. L’unanimité de l’attribution à Samson au Québec relève du génie des Cyniques.

Dans la série télévisée Chartrand et Simone, il y a une scène où Michel Chartrand, prenant une bière avec ses amis syndicalistes, lance comme ça qu’un député « de l’Ouest » aurait dit « à Laurendeau » cette phrase savoureuse: « If english is good enough for Jesus Christ, english is good enough for Canada ».

Ce matin pour une raison inconnue j’ai repensé à la citation et je me suis dit que je pourrais googler ça pour voir s’il y avait trace sur internet de l’identité de ce député de l’Ouest. Résultat? Là aussi, les attributions sont multiples. Avec quelques variations dans la formulation de la phrase (qui ne parle généralement pas du Canada), cette citation est attribuée tantôt à un texan, tantôt à un sénateur de l’Arkansas, etc… L’attribution la plus fréquente revient à Miriam A. Ferguson, la première femme gouverneure du Texas, qui l’aurait dit dans le cadre du débat sur la présence de l’espagnol au Texas et de la langue d’enseignement des enfants de l’État. Mais les plus sagaces commentateurs semblent s’accorder à considérer la citation comme apocryphe. Dans une discussion (dont j’ai fermé l’onglet trop vite et dont je ne retrouve pas le lien, désolé), un participant fait pertinemment remarquer que, quand une citation est attribuée à un très grand nombre de personnes et qu’il est difficile d’en documenter une source originale, elle est très certainement fausse.

Mieux, ce Language Log nous offre une liste documentant une série de variations de la citation (préférant généralement Saint Paul à Jésus Christ) entre 1881 (en fait, il y en a même une en 1854) et 1927. Les premières versions semblent plutôt concerner des questions de traductions de la Bible, les « auteurs » présumés donnant l’impression de considérer que la Bible King James fut la version originale. Si on se fie à cette petite série, ridiculiser le conservatisme du petit peuple chrétien a été le premier aliment du mythe. Dans la version de 1905, ce sont encore des gens du petit peuple qui sont visés, cette fois dans la question de l’apprentissage de langues étrangères. En 1927, c’est encore le cas, mais l’attribution à Ma Ferguson (et beaucoup plus tard, notre député anonyme de l’Ouest canadien) paraît faire passer l’attribution à des personnages politiques, dans le cadre des débats linguistiques. C’est alors moins le christianisme qui est la cible (bien qu’il reste en toile de fond), que l’anglo-centrisme des conservateurs anglo-saxons.

Quelqu’un a d’autres exemples de citations vagabondes comme ça?

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13 Réponses to “Le bal des attributions”

  1. Mouma Says:

    Ça réveille des souvenirs tout ça. Je me souviens bien que c’était les cyniques qui l’avaient lancé. Est-ce une blaque original ou juste une qu’André Laurendeau aurait reprise? Mon papa l’a rit bien longtemps, lui qui a voté pour Camille Samson par dépit. Un soir des élections, lors du dépouillement des votes à la télé (on y citait le nombre de polls dépouillés), il a « vu son vote » puisque ce candidat électoral n’a eu qu’un seul vote dans le comté pendant un bon bout d’temps. De ça aussi, il en a parlé longtemps car il était fier d’avoir vu son vote à la télé.

  2. L'impulsive montréalaise Says:

    Des citations vagabondes, non.

    Plutôt une question. Est-ce que tu t’ennuis ces temps-ci pour faire de telles recherches ? Surtout qu’il est évident que ce genre de choses est bien fréquent.

    Signée la fille qui déteste faire de la recherche (j’avoue que la question était orientée en fonction de mes goûts persos)

    (Quel commentaire follement pertinent, non ?) 🙂

  3. Darwin Says:

    «juste une qu’André Laurendeau aurait reprise»

    Le Laurendeau des Cyniques s’appelle Marc et l’auteur de ce gag est André Dubois… Bel amalgame ! 😉

    @ Déréglé

    J’ai souvenir que nous avions parlé de cette citation, sur la Kaverne, je crois, et que je t’avais mentionné que cela venait probablement des Cyniques… Dans leurs imitations, ils modifiaient les citations de leur victime et ne les répétaient pas.

    Pierre Mendès-France s’est déjà présenté à un obscur député fédéral nommé Prosper Boulanger. Il lui dit en lui serrant la main :

    – Pierre Mendès-France… et vous ?

    Et notre député de répondre :

    – Prosper Boulanger Canada !

  4. Mouma Says:

    « Le Laurendeau des Cyniques s’appelle Marc et l’auteur de ce gag est André Dubois… Bel amalgame !  » lol, c’est bien vrai!

  5. Déréglé temporel Says:

    @Mouma: ça m’a aussi fait penser à ces histoires 🙂

    @l’Impulsive: oh, la vilaine impertinente! ça ne prend pas beaucoup de temps, ces recherches. À peu de détails près, j’ai déjà une idée relativement précise de ce que je vais trouver. Donc ça se fait bien en terminant mon café le matin.

    « Surtout qu’il est évident que ce genre de choses est bien fréquent. »

    Pas si évident pour tout le monde. Mais mon billet ne changera rien, mais tant pis.

    @Darwin: « J’ai souvenir que nous avions parlé de cette citation, sur la Kaverne, je crois, et que je t’avais mentionné que cela venait probablement des Cyniques… »

    Je me demandais en rédigeant le billet si j’avais rêvé cette conversation ou pas. J’ai ma réponse.

    « – Prosper Boulanger Canada ! »

    Comique!

  6. L'impulsive montréalaise Says:

    Moi ? Une vilaine impertinente ? Quelle idée ! 😉

  7. Déréglé temporel Says:

    Yes! Harper l’a pratiquement dit!!! J’en reviens pas! 😯

    «Mes amis, revenons au choix: nous sommes tout au bord du précipice. Entre aller de l’avant vers un avenir meilleur ou retourner en arrière», a-t-il lancé dimanche.

    http://actualites.ca.msn.com/elections-federales-2011/prudence-pour-le-dernier-jour-de-campagne-de-harper-1

    😆

  8. Darwin Says:

    «Entre aller de l’avant vers un avenir meilleur ou retourner en arrière»

    Avec lui, même se jeter en bas d’un précipice mène à un avenir meilleur !

  9. Déréglé temporel Says:

    Il préconise une politique avec beaucoup de profondeur…

  10. Darwin Says:

    Moi, je le trouve plus creux que profond…

  11. Déréglé temporel Says:

    certes

  12. Déréglé temporel Says:

    Dernière variation en date du thème de la Bible écrite en anglais:
    http://wafflesatnoon.com/2014/02/04/michele-bachmann-english-bible/

  13. Calina Says:

    Pour avoir personnellement assisté à un discours de Camille Samson à Saint-Jean sur Richelieu, je peux vous certifier que la phrase « L’Union nationale nous a mené au bord de l’abîme, avec le Crédit Social nous allons faire un pas en avant » est bien une citation de Camille Samson. Que les Cyniques l’aient reprise dans un spectacle n’a bien sûr rien d’étonnant, elle était trop bonne pour la laisser passer.

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