De l’horreur harlequinesque au sado-maso-xéno

Voilà un billet qui va me valoir quelques quolibets et moqueries, mais tant pis.

Bref, j’étais dans le métro et j’avais oublié tous mes livres (d’habitude, j’en ai deux ou trois vrais plus mon lecteur électronique, et cette fois je n’avais rien!). Je m’adonnais donc à l’activité principale des non-lecteurs de métro: fixer le vide devant moi. Sauf que devant mois, un peu plus loin que le vide, il y avait une lectrice, une vieille dame. Mon regard tombe sur le titre: Un burka por amor (je pense que ça se passe de traduction). Un roman, si j’en crois la forme de l’édition. La vieille dame lit avec un air grave: il ne convient pas de prendre plaisir à pareille lecture, même si c’est un roman.

De jamais sans ma fille à un burka por amor ou quelque soit le dernier représentant du genre, j’ignore combien de livres sont sortis sur ce thème. Beaucoup, sans nul doute. Après l’autobiographie romancée sont parues les romans prétenduement réalistes. Je n’en ai pas lu un seul, mais j’ai quand même le sentiment de connaître toutes ces histoires par coeur. Le canevas est fixé, il se résume très bien dans une conversation de garage (au salon de coiffure pour les vieille dames? allons, voilà que je verse moi aussi dans les clichés): innocente jeune fille/mariage de rêve avec un musulman/le mari se révèle tyrannique/jeune fille cherche à s’en sortir. Les quatrièmes de couverture sont tous pratiquement identiques l’un à l’autre: résumés semblables, images semblables – généralement un gros plan sur le visage d’une femme en niqab. En niqab, oui, même si le titre dit un burka, car l’effet dramatique semble plus fort si on laisse voir les yeux. Tout ça sent la standardisation à plein nez.

Dans le fond, on dirait des livres de Danielle Steel. Oui, je parle encore de la forme, mais je suis relativement confiant quant au contenu que je suis sensé ne pas connaître. En bon habitué des librairies, je sais que les couvertures sont pensées en fonction du public recherché. Je vais quand même me garder une petite gêne, je sais, je ne les ai pas lu. Mais ce sont des pensées de métro qui me sont venu en raison des lectures de la vieille dame qui était devant moi, alors bon, je vais me permettre ce que se permettent les auteurs de romans qu’il ne faut pas lire pour le plaisir, et m’épargner la charge d’une trop grande rigueur.

Je disais donc qu’on dirait des livres de Danielle Steel, ou des romans harlequins. On les prend, on sait ce qu’on va y trouver, l’histoire est connue pratiquement d’avance, mais on les lit pareil. On y trouve un plaisir coupable. Sauf qu’on l’assume plus quand c’est Danielle Steel ou un roman harlequin que quand c’est l’histoire de Juliette-en-Burqa. Mais ça reste la version horrifique d’un roman harlequin, ça reste un fantasme de princesse, on se contente de transformer le prince charmant en méchant sorcier. Demeure un érotisme maso, coupable et surtout pas assumé, voilé d’une morale à deux balles: prenez gardes, jeunes filles, n’approchez pas d’un musulman!

J’en suis là dans mes pensées en regardant la vieille dame quand mes divagations m’amènent vers un autre genre de littérature. Et c’est là surtout que ce billet va me valoir les quolibets, car je vais devoir avouer avoir consommé ma part de littérature érotique, celle qui s’assume. Celle des pros, et celle des amateurs, foisonnante sur internet. Cherchez vous-mêmes, vous allez tomber dessus, je vais au moins me permettre ce petit crime, celui d’un commentaire critique sans citer directement mes sources. Mais je vous le dis, si vous cherchez, vous aller trouver. Vous avez peut-être déjà trouvé.

Dans la littérature érotique française, le Beur, l’Arabe, a mauvaise image, comme dans la presse. Il apparaît principalement sous le stéréotype du mâle dominant et sadique. Sa victime, pratiquement toujours une femme blanche, généralement mais pas toujours jeune, une femme de bonne vie et proprette, tombe sous son joug. Commence alors un récit sado-maso très crade (le genre que je déteste, je préfère des trucs plus soft), où la dame tombe toujours plus bas, et dans une forte proportion des récits n’y prend aucun plaisir, mais y revient néanmoins comme à une drogue. Contrairement aux récits à la Juliette-en-burka, ces histoires finissent généralement mal: la femme blanche devient pratiquement une épave et ne s’en sort jamais. On est ici dans le genre d’érotisme trash qui peut plaire à certain(e)s en rejoignant leurs fantasmes enfouis, mais qu’aucun d’entre eux, s’ils sont sain d’esprit, ne voudrait vivre en vrai. La littérature érotique est le royaume de l’inavoué et l’inavouable.

Et la beurette, elle? Il y a bien un stéréotype de type « maîtresse de harem », femme arabe sadique complètement soumise à son mari (arabe lui aussi) et tyranisant l’oie blanche prise au piège dudit mari. Mais c’est un stéréotype entièrement dépendant du mâle arabe dominant et qui participe des récits décrits ci-dessus. Non, généralement, le récit érotique centrée sur la beurette présente cette dernière comme une jeune fille très sensuelle, mais inhibée, qui tombe sous la domination d’un homme/une femme/un couple blanc qui en fait son jouet sexuel. On reste dans les relations de dominations, mais beaucoup moins trash que dans les récits précédemment décrits. Alors que ceux basés sur la domination d’un mâle arabe sur une blanche sont sous la thématique de la déchéance continuelle, ceux basés sur la domination de la femelle arabe par les blancs se placent plutôt sous le thème de l’épanouissement sexuel. « Mieux », si l’on puis dire: de la libération. Car la jeune fille arabe est souvent prisonnière d’une famille religieuse et conservatrice, cause de ses inhibitions; dans ce cas de figure, la soumission de la jeune fille par ses maîtres blancs est présentée comme une libération de ce milieu étouffant qui va permettre à la demoiselle de trouver son épanouissement sexuel.

Je vais me faire tomber dessus si je sors le mot « colonialisme », mais j’ai quand même l’impression que les stéréotypes de cette époque ne sont pas bien loin. Quant aux récits trash « centrés mâle », ils rappellent la peur de la « contamination sexuelle » qu’on peut retrouver le long de toutes les frontières ethniques ou religieuses au long de l’histoire. Le schéma asymétrique est vieux comme les sociétés humaines: Hommes, protégez vos femmes contre le mâle étranger, mais allez soumettre la femme étrangère. C’est ce dont on accuse les musulmans (et en vertus d’un rigorisme existant chez certains, l’accusation n’est pas dénuée de pertinence), mais c’est aussi la dynamique dont témoignent nos préjugés et fantasmes.

Mais mes divagations m’ont mené à des considérations bien sérieuses. Je suis descendu à mon arrêt, la vieille dame aux lectures graves a poursuivit son chemin.

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11 Réponses to “De l’horreur harlequinesque au sado-maso-xéno”

  1. Darwin Says:

    Es-tu parano ? Personne n’osera te chicaner, voyons ! Sauf une personne, bien sûr !

    Moi, je viens de commencer le sixième livre d’une série où on trouvait dans le premier des scènes érotiques (enfin, disons sexuelles, plutôt) avec des Néandertaliens et une mignonne cromagnonne. Ils sont quasiment pire que les Arabes de tes livres, mais aucun ne s’est plaint !

  2. L'impulsive montréalaise Says:

    Vois-tu, je lis ça et il me vient une réflexion toute autre.

    Une femme qui lit de la chick litt, voir carrément du Harlequin, c’est gênant. Une femme qui écoute une comédie romantique, c’est normal.

    Un gars qui lit de la littérature porno, c’est quétaine. Un homme qui écoute un film porno, c’est normal.

    Pourquoi la littérature a-t-elle si mauvaise presse ? Pourquoi écouter un mauvais film est-il plus accepté que lire des livres « bas de gamme ».

  3. claude Says:

    Elle est bien modernisee, cette vieille dame! Les vieilles dames comme moi en sont restees a l’Amant de Lady Chatterley, Delly, Max du Veuzit, Maurice Dekobra…et le plus maso dont je me souviens est Le maître de forges, de Georges Ohnet. C’est l’histoire d’une jeune femme qui epouse un maître de forges par depit amoureux. Comme elle le meprise, il lui bat froid et elle tombe amoureuse de lui. Les anciens pornos (j’oubliais le Sofa de Crebillon) avaient des moeurs plus civiles. Moins pornos, plus romantiques, et certains, surtout a la fin du 19me siecle,deja tres racistes, generalement antisemistes. Voila un beau sujet de these: le racisme dans la litterature erotique europenne….

  4. Déréglé temporel Says:

    @Darwin:
    « Es-tu parano ? Personne n’osera te chicaner, voyons ! Sauf une personne, bien sûr ! »

    Je parle de moquerie, ça les gens se gênent pas mal moins 😉

    « Ils sont quasiment pire que les Arabes de tes livres, mais aucun ne s’est plaint ! »

    Sans vouloir minimiser les malheurs de cette pauvre Ayla, ils sont très loin d’être aussi pire. Et puis, elle s’en sort et rencontre le fantasme de l’auteur l’homme de sa vie.

    @l’impulsive:
    je crois que tu extrapoles un peu mon discours, puisque je n’ai pas parlé nul part de vidéo. Si j’éprouve une gêne à avouer lire de la littérature érotique en ligne, elle n’est certainement pas pire que celle que j’aurais à avouer consommer du porno sur support audio-visuel. Quant à comparer la littérature sentimentale bas de game aux téléfilms équivalents, la comparaison me paraît sans le moindre doute à l’avantage du bouquin, aussi bas de game fût-il. Le téléfilm adaptant un roman de Danielle Steel me paraît un plus authentique moment de souffrance que le livre dont il est adapté, puisqu’il ajoute au scénario cheesy un cocktail indigeste de mauvais jeu d’acteur, de réalisation fade et, pire que tout, une trame sonore à faire des trous dans les murs à coup de tête. La seule chose qui pourrait éventuellement me faire porter un jugement plus sévère sur la lecture que la spectatrice, c’est que la lecture demande davantage d’investissement que l’écoute du film, et ne peut donc pas évoquer la circonstance atténuante dite de « l’état larvaire ». En revanche, elle peut toutefois plaider qu’elle réalise un exploit, puisque je doute personnellement d’être capable de surmonter la lecture de plus d’un chapitre de ce type de littérature sans abandonner.

    @Claude lambert:
    re-bonjour! Je précise votre nom de famille pour éviter la confusion avec l’autre Claude qui commente à l’occasion, l’un des blogueurs d’Alonzocirk.

    « Elle est bien modernisee, cette vieille dame! Les vieilles dames comme moi en sont restees a »

    ce sont les vieilles dames qui s’assument, ça! Les livres à la burka por amor n’assument pas, et même nient avec ferveur leur charge érotique. Les lectrices peuvent aller jusqu’à prétendre (et se faire croire à elles-mêmes) qu’elle se « conscientisent » face aux enjeux de l’actualité.

    « Voila un beau sujet de these: le racisme dans la litterature erotique europenne….·

    cela a probablement déjà été fait. et plus d’une fois, parce qu’on peut spécialiser davantage: le racisme envers les noirs dans la littérature érotique américaine, le racisme envers les noirs dans la littérature érotique française d’outre-mer, l’antisémitisme dans la littérature érotique française, racisme et orientalisme dans la littérature érotique allemande de l’époque romantique, etc… ça se décline très largement!
    Mais effectivement, il y a là de la matière!

  5. Darwin Says:

    @ Déréglé

    «elle s’en sort et rencontre le fantasme de l’auteur l’homme de sa vie.»

    Haha, c’est en plein ça ! Les relations hommes-femmes et les scènes érotiques sont vraiment ce qui m’a le plus étonné dans ces livres. Disons que c’est loin de l’image classique de ces relations…

    J’ai vraiment une relation amour-haine avec ces livres. Ayant lu les 5 premiers, je me sens obligé de lire le sixième. Et c’est long… il ne se passe rien… ça répète les événements des autres livres… mais, j’approche la moitié !

  6. Dame_Blanche Says:

    Ayla… que de souvenirs. Toutes une époque qui revie. Le premier au collège quand je devais me battre avec la bibliothécaire pour emprunter les livres interdit au moins de 18 ans. Peste dans ce collège un seul multi redoublant avait l’âge légal mais ne mettait pas les pieds au CDI…

    Et mes premiers ouvrages érotiques, vieillis par le temps dans la bibliothèque que je tenais avec deux vieilles dames. l’os de Dionysos et son lait de lune… Au fond des cartons que de merveilles troubles pour mes 14 ans qui n’avaient pas connu d’autres caresses que les miennes.

    Oui, ce n’est certes pas moi qui jetterait la première pierre.

  7. Déréglé temporel Says:

    Les trois premiers tomes des Enfants de la Terre ont accompagné mon réveil sexuel à l’adolescence. Le plus drôle, c’est que je me les suis fait offert (une édition regroupant les trois premiers tomes en un seul volume) à ma confirmation, par mon parrain. Quand je suis arrivé au deuxième, j’y ai trouvé un intérêt redoublé.

    Bonus:
    http://blipcomic.com/49/

  8. Darwin Says:

    «Les trois premiers tomes des Enfants de la Terre ont accompagné mon réveil sexuel à l’adolescence.»

    As-tu lu les suivants ?

    Scusez d’avoir fait dévier la conversation…

  9. Déréglé temporel Says:

    « Scusez d’avoir fait dévier la conversation… »

    pas de problèmes avec ça, moi.

    « As-tu lu les suivants ? »

    Je me suis rendu jusqu’au Retour d’Ayla, et je pense avoir réussi à finir le premier chapitre des Refuges de pierre, mais je ne suis pas allé plus loin. En fait, après les chasseurs de Mamouth, il n’y a pas grand chose d’intéressant qui se passe. Je ne ressens pas vraiment le besoin de finir la série.

  10. Darwin Says:

    «Je ne ressens pas vraiment le besoin de finir la série.»

    Bravo ! Il y a tant d’oeuvres qui »méritent» davantage qu’on leur consacre du temps. Cela dit, je suis rendu dans la deuxième moitié du sixième, alors je vais lui donner encore quelques heures. Il vient de quasiment se passer quelque chose !

  11. Déréglé temporel Says:

    Un pendant politique intéressant à la réflexion littéraire de mon billet:
    http://www.contretemps.eu/interventions/comprendre-instrumentalisation-f%C3%A9minisme-fins-racistes-r%C3%A9sister
    Remarquable comme les schémas décrits dans cette article sont structurés de manière similaire à ce que je décris ici.

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