Campement au soleil

Dimanche dernier, j’étais allé danser le tango. Au parc du Retiro, dans un gazebo de bonne taille, s’étaient rassemblés quelques dizaines d’amateurs de danse argentine. J’aime danser en plein air, et je dois dire que le tango s’y prête particulièrement bien. Je suis parti assez tôt, dans le sillage de trois charmantes jeunes femmes avec lesquelles je suis allé prendre une bière (accompagnée des inévitables tapas, car il est rare que les Espagnols ne fassent que boire). Nous avons pris le métro et sommes descendu à Sol. Les abords de la Puerta del Sol sont propices à trouver un petit endroit sympa pour une bière.

La sortie du métro était particulièrement encombrée. On s’y bousculait, d’une manière peu agréable. Inhabituelle. La place de la Puerta del Sol est un endroit continuellement très fréquenté, mais je n’avais pas vu pareille cohue depuis les Fêtes, et encore. La cohue des Fêtes était plus cordiale. En sortant, la première chose que nous avons vu, c’est un alignement de sept fourgonettes de la police juste en face de l’entrée du métro.

La police était au repos. Vigilante, mais elle n’intervenait pas, du moins pas dans l’immédiat. Autour, ça manifestait. Les manifestants croisaient les nombreux passant qu’il y a toujours à cet endroit. Notre petit groupe s’est frayé un chemin à pas rapides vers une rue des alentours. Au coin de rue d’à côté, un individu masqué faisait exploser une banderole de pétards.

Six rues plus loin, on entre dans un petit café. On discute un peu des événements. C’était quoi, cette manif? Des « antisistema »? Ah, bon, c’est des anarchos, ça. Une des filles laisse entrevoir son impatience face au mouvement: une société sans système, ça n’existe pas. On discute un peu. La même fille évoque le rôle traditionnellement joué par les bourgeois dans les révolutions. J’ajoute à l’occasion mon grain de sel. En fait, c’est plutôt tranquille comme discussion, alors qu’on entend encore, d’où on est, les clameurs de la manif quelques rues plus loin, et l’explosion occasionnelle d’un pétard. Je fais quand même remarquer qu’on entend moins de pétard que lors des Fallas de Valencia. Ce qui détourne la conversation sur mon séjour en Espagne.

Les employés de l’endroit laissent entrevoir leur nervosité. À un moment, on voit un petit groupe de jeunes passer dans la rue, fuyant à toutes jambes la Puerta del Sol. Un instant plus tard, l’un des serveurs sors et abaisse le grillage du bar. Quoi, ils ferment? Non, en fait, c’est pour protéger les fenêtres au cas où le grabuge s’étendrait jusqu’ici. Le serveur nous le confirme un instant plus tard disant à tout le monde quelque chose comme « c’est la guerre dehors, mais ici on a à manger et à boire! » En effet, ça correspond à peu près au moment où on nous apporte nos « cañas » (bière, l’équivalent de la quantité contenue dans une canette), nos « bravas » (patates roties, recouvertes d’une espèce de sauce barbecue) et nos « tostas » (bon, des toast, quoi, mais avec une énorme garniture). On ne parle plus des manifs pour le reste de la soirée.

Après les bières, l’une nous quitte, les autres marchons vers le palais royal pour jeter un coup d’oeil au spectacle des fêtes de la San Isidro (fête traditionnelle madrilène). Puis nous nous séparons. Je rentre chez moi par le métro de la Plaza de España, là où il n’y a pas de manif.

………

Cette semaine quand je suis allé à la Real Academia de Historia, l’archiviste écoutait la radio. Ça parlait des manifs à la Puerta del Sol. Alors que je revenais de la RAH, je suis passé devant la Puerta del Sol. La place est incoyablement encombrée. On y dresse des espèces de tentes. La vue rappelle des souks arabes de bande dessinée.

………

Hier je devais aller à un théâtre près de la Puerta del Sol, où devait se dérouler l’ouverture du MadTap, le festival de claquettes de Madrid. Rendu à la station Sol, il m’a été difficile de sortir. Les deux premières sorties que j’ai essayées étaient pratiquement bouchées par la densité de la foule. Une fois dehors, la place est méconnaissable, toute tapissée de tracts et d’affiches du mouvement. Le slogan le plus fréquent est « nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui est contre nous » (traduction libre). En fond sonore, de nombreux tams-tams donnent le sentiment d’une manifestation festive. Sur le sol, j’aperçois une affiche avec une variation maladroite du slogan, disant simplement « nous ne sommes pas anarchistes »; sur le moment, j’ai un sourire ironique. Me semble, ouais.

Je suis arrivé en retard au théâtres (pas juste la faute de la manif, j’avais aussi oublié l’adresse). Je suis rentré chez moi et ai écouté un épisode de Glee avant de dormir.

La police est toujours dans le coin, mais elle se contente de surveiller. Pour le moment.

………

Ce matin, j’ai quand même occupé une partie de mon temps à chercher un peu dans les journaux. Cette semaine sur facebook, j’avais reçu des invitations à des manifestations qui m’arrivaient depuis Madrid, Valence et Barcelone. Les journaux confirment mon impression: le mouvement est national et concerne environ 60 villes en Espagne. Le schéma qui se répète, c’est l’occupation de la place centrale dans la ville concernée.

Hier, environ 4000 madrilènes ont campé sur la place de la Puerta del Sol, apparemment. Pourtant, elle n’est pas si grande que ça, cette place.

Difficile de se faire une idée sur le déroulement des événements. L’appel initial semble n’avoir concerné que Madrid, dimanche dernier, et être une initiative du mouvement « Democratia real ya! » (mon côté cynique trouve que ce n’est pas un nom très bien choisi pour un mouvement républicain, puisque « real », qui veut ici dire « réelle » pourrait aussi vouloir dire « royale »). Mais j’ai l’impression que l’occupation, présente depuis cinq jours, n’était pas prévue. Le mouvement est qualifié partout de spontané.

Il est intéressant de le voir s’organiser. Maintenant que je dépasse un peu les premières impressions, on voit bien que ça rejoint beaucoup plus que les groupuscules anarchistes. On appelle les campeurs les « indignados », mais la direction du mouvement demeure incertaine. Mais le campement s’organise. El País fait une liste de différents points d’organisation qui ont fait leur apparition dans la semaine: toilettes pour les campeurs la nuit, service de garderie, compte bancaire pour les amendes, etc. Dans la dernière journée, il semble qu’on ait commencé à se soucier de formuler des revendications. On dit que l’endroit se transforme en agora. C’est très curieux.

Pour le moment, la police se contente de surveiller, disais-je. Mais les élections sont dimanche, et la comission électorale vient de trancher, par cinq voix contre quatre, qu’il serait contre la loi électorale de poursuivre le rassemblement durant la fin de semaine. Les campeurs, toutefois, ne semblent pas décidés à bouger.

Publicités

Étiquettes : , , ,

4 Réponses to “Campement au soleil”

  1. Darwin Says:

    Ouais, quand t’écris, t’écris !

    « nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui est contre nous »

    Ce genre de slogan me rappelle le fameux «soyons réaliste, demandons l’impossible» de 1968 et du début des années 1970. Cela dit, quand on est dans la merde comme en Espagne et qu’on sait d’où elle vient, je dois avouer que ce slogan a un certain sens et que je marcherais probablement avec eux !

  2. Déréglé temporel Says:

    « Ouais, quand t’écris, t’écris ! »

    Deux billets en deux jours (en fait, moins que ça, selon wordpress).

    Mais l’événement est intéressant, voire excitant. On a le sentiment qu’il se passe quelque chose, même si on ne sait pas quoi au juste. Ça vaut la peine de prendre le temps d’en parler au moment même où ça se passe.

  3. Darwin Says:

    «Ça vaut la peine de prendre le temps d’en parler au moment même où ça se passe.»

    Bien sûr ! Quand je lis des articles à saveur économique sur l’Espagne, je me dis parfois que ces malheurs doivent se passer dans une partie de la société différente de celle où tu gravites, car tu en parles habituellement peu. Alors, j’aime bien que tu en parles parfois !

  4. Déréglé temporel Says:

    « doivent se passer dans une partie de la société différente de celle où tu gravites, »

    Ça dépend. Je passe la plus grande partie de ma semaine plutôt seul, ou dans les milieux universitaires ou les archives. C’est sûr que le monde que je rencontre aux archives ne sont pas des gens au chômage.

    L’autre grande partie de ma semaine, je la passe à la danse, où la les profils sont plus diversifiés. C’est sûr qu’il y a peu de mileuristas, comme on dit ici (des gens qui vivent avec moins de 1000 euros par mois), ou alors ce sont des mileuristas sans famille (ce qui se supporte quand même bien, en fait c’est à peu près mon budget). Par ailleurs, ce n’est pas un milieu où on est porté à parler de difficultés économiques, puisqu’on est là pour faire la fête et se divertir. Mais il reste que quand je demande autour de moi ce que les autres fond, beaucoup me répondent qu’ils sont au chômage. Je connais aussi par-ci par-là des gens vivant en situation précaire qui doivent faire appel à leur débrouillardise (surtout des immigrants, mais pas que). Donc ça se sent, mais ça demeure pas mal en marge de ma vie, et je ne m’aventure pas à trop de questions indiscrètes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :