Don Quichotte l’antipathique

J’ai commencé à lire L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (oui, en français) il y a un bail, et il me faudra sans doute encore un bail avant de le terminer. Je n’ai pas encore achevé le le premier tome. Pas que je n’aime pas. Disons que ce n’est pas de ces livres qui me forcent à les lire contre mon gré. Dans les deux interprétations possibles de l’expression: pas de ces livres qui m’absorbent au point où j’oublie tout, et délaisse tout, jusqu’au moment d’arriver à la fin (vulgairement, pas un page turner); pas non plus de ces livres qu’on lit par sentiment d’obligation, même si on n’en a pas envie. Plaisant, mais à petite dose, d’autant qu’il me paraît un peu répétitif.

Je ne résiste cependant pas à la tentation d’offrir quelques réflexions sur le personnage, avant d’avoir fini le livre. Sans grandes prétentions bien entendu, puisque je ne l’ai pas fini, ce livre même qui est sans doute l’un des romans les plus analysés et les plus commentés de l’histoire de la littérature universelle. Oubliez la bible, il n’y a que le Quichotte, raille-t-on parfois en coulisse de cette abondance du commentaire.

Don Quijote a la curieuse réputation d’être un personnage sympathique. À quelque part entre le doux rêveur inoffensif  et le vaillant défenseur de la veuve et l’orphelin. Le doux rêveur ayant la merveilleuse capacité de s’évader d’un monde trop routinier, trop plat, trop morne, vers un autre, peuplé de géants et d’enchanteur, où tout prend un sens, et une saveur épique, le soupirant de Dulcinée serait le triomphe de la fantaisie sur l’ennui. Le vaillant chevalier défendant les justes causes, sans se laisser perturber par le réalisme apparent des objections qu’on lui présente, résistant contre vents et marées, imperturbable dans sa quête, l’ingénieux hidalgo de la Manche serait un modèle d’abnégation.

La réputation du personnage est tout de même curieuse, car elle représente quelque chose comme un virage à 180º sur l’intention initiale de Cervantés. Ou peut-être pas tant, car, sans doute, l’auteur s’est pris d’affection pour son personnage, et avait bien l’intention d’amuser, aussi se colore-t-il aisément de ces teintes sympathiques. Pourtant, Cervantés voulait surtout montrer à quel point don Quichotte était ridicule, et combien ses lectures étaient nuisibles. Il condamnait les romans de chevalerie (à l’exceptions de quelques-uns, qui échappèrent au bûcher imaginaire du chapitre 6), et ne cachait pas son impatience face aux trop grands admirateurs du genre, qu’il caricaturait à travers un Quichotte devenu incapable de distinguer la réalité de la fiction.

Certes, l’interprétation d’un personnage peut changer au fil du temps, il n’est pas interdit de se réapproprier une oeuvre, surtout classique. En l’occurrence, toutefois, la radicalité du changement a de quoi faire sourciller. Je crois – mais quelques quichottologues auront sans doute déjà étudié de près les variations de la figure du Quichotte au fil du temps – que ce sont les romantiques qui ont imprimé le virage à l’interprétation commune du personnage pour lui donner le tour que nous lui connaissons aujourd’hui, si bien résumé dans la phrase de Quichottine: « […] ce héros d’un autre temps qui a su le traverser pour nous faire rêver, encore aujourd’hui, à un monde où tout serait possible. »

À la lecture du plus célèbre roman de Cervantés, toutefois, il ne m’est pas possible de trouver don Quichotte tout à fait sympathique, et il me vient en tête une interprétation du personnage rompant tout à fait avec l’idéalisme romantique et (peut-être même?) plus en phase avec l’esprit cervantinien (au temps pour ma prétention à faire une analyse sans prétention…). Le Chevalier à la Triste Figure m’apparaît en effet comme l’archétype de l’idéologue. Ceux qui me connaissent savent que je n’ai guère de sympathie pour les idéologues.

Don Quichotte est, oserais-je même dire, un dangereux idéologue. Comme tout idéologue, il déforme la réalité pour la conformer des modèles préétablis qu’il a trouvé dans des livres. Pour lui, c’était des romans de chevalerie – et sa biliothèque contient bien peu de livres qui n’en soit pas, à l’exception notable des livres de poésies. Pour d’autres, ce seraient les romans dystopiques ou les manuels de théorie économique classique. Mais le principe est toujours le même: assujetir la réalité au contenu d’un ensemble très homogène de livres.

Et il n’est pas inoffensif, loin de là! Il peut bien le paraître lorsqu’il charge, lance droit devant, un moulin à vent, pour s’écraser dessus et être jeté cul par terre, emporté par l’aile du moulin qu’il avait perforé de son arme! On se dira alors qu’il n’est dangereux que pour lui-même, qu’il eût mieux fait d’écouter le pragmatique, quoique simplet, Sancho Pança, qui lui criait dès le début de l’aventure que ces moulins n’étaient pas des géants! Mais cet épisode du chapitre 8 a beau être le plus célèbre de l’histoire, ce n’en est qu’un parmi beaucoup d’autre, dans un roman bien long. Il se précipite sur un marchand qui refuse de dire que Dulcinée est la plus belle sans l’avoir vue, avec l’intention de l’embrocher sur sa lance (finalement, Rossinante trébuche et c’est lui qui se retrouve rossé) – chapitre 4; il attaque d’innocents moines et se bat contre un écuyer biscayen – tous accusés à tort d’avoir enlevé une damoiselle- chapitres 8 et 9; croyant connaître la recette d’un baume miraculeux guérissant toutes les blessures, il s’empoisonne et empoisonne Sancho avec – chapitre 17… et je ne dis pas tout, bien sûr!

Emporté par sa folie, Don Quichotte est un homme dangereux dont il est plus sécuritaire de ne jamais croiser la route. Si vous l’élisez au gouvernement, il lèvera une armée de croisés pour « libérer » Jérusalem et massacrer des maures.

Comme tout idéologue, notre Quichotte a aussi un petit côté manipulateur, car il veut partager sa vision tronquée du monde. Plus cultivé que la moyenne des ours, il arrive à embobiner quelques esprits impressionnables, en premier lieu celui du pauvre Sancho. Le pragmatique écuyer de l’hidalgo manchego ne déforme pas la réalité de lui-même, car il « n’entend rien aux choses de la chevalerie errante », il voit les choses telles qu’elles sont… mais croie le plus souvent son maître sur parole dès lors que ce dernier lui explique comment il doit voir les choses. Le chevalier le persuade si bien qu’il quittera femme et enfants pour poursuivre des chimères, espérant, parce qu’on le lui avait promis, qu’il sera gouverneur et comte d’une île et qu’il finira sa vie dans l’opulence. Le pauvre homme, dans tous les sens du terme, est bon bougre, homme de bien (« si toutefois on peut donner ce titre à celui qui est pauvre » remarque finement le narrateur), mais abandonne ainsi les siens dans le besoin et va chasser le dahu avec l’ingénieux hidalgo, subjugué par la culture du délirant.

On se demandera après pourquoi je trouve don Quichotte antipathique.

Oh, certes, il ne fait pas le mal par malignité. C’est peut-être pire, en fait: il fait le mal, absolument persuadé que son jugement est infaillible et de représenter le bon droit.

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7 Réponses to “Don Quichotte l’antipathique”

  1. claude Says:

    Vous n’etes pas le seul a etre decu par Don Quichote! Ce qui ennuie n’est pas tant qu’il soit un un ideologue, je crois, c’est surtout qu’il est si profondement egocentrique – presque autistique, prive du sens de la communication. Le resultat est que les aventures tombent a plat. Je crois que c’est une erreur de l’auteur: son gout de la caricature l’a pousse trop loin pour le lecteur moderne.

  2. Gabriel Says:

    Un billet génial! C’est exactement, comment j’avais vu le personnage, un fou à l’image des grands dogmatiques. Cependant, j’aimerais relativiser ton utilisation du mot idéologue. Le sens dans lequel tu l’utilises est fonctionnel, mais n’est pas l’acception la plus courante et la plus acceptée (disons, dans mon expérience). Formellement, un idéologue n’est pas un dogmatique, c’est un amoureux des idées. Au XVIIIe siècle, ce n’étaient que des penseurs, des scientifiques ou des intellectuels fondateurs de doctrines de systèmes philosophiques. Je dis ça, dans le sens anti-dogmatique, comme les intellectuels d’aujourd’hui. On peut entendre idéologue aussi comme quelqu’un qui croit en la force des idées. En ce sens, tu serais comme moi un idéologue. Finalement, on peut entendre idéologue dans le sens dogmatique et idéaliste… mais j’aime trop (argument de préférence 😉 ) le mot idéologue pour le voir se faire malmener ainsi. Je préfère accuser les dogmatiques… comme dogmatique 😉

  3. Déréglé temporel Says:

    @Claude: Déçu, ça dépend. Le roman en lui-même demeure divertissant, et Cervantés est sans aucun doute un formidable observateur des petits travers de son temps. Mais pour apprécier ce roman à sa juste valeur, il me faut certainement abandonner l’idée que je me faisais de don Quichotte avant d’en entamer la lecture et le voir plutôt comme un anti-héros – et me tourner vers le baron de Munchausen quand je cherche de la fantaisie. Le fait est qu’il est égocentrique, mais c’est un trait que je remarque souvent chez les gens obsédés par une seule idée. Peut-être pourrait-on le qualifier d’ « idéocentrique »: obsédé par son idéal. Un qualificatif qui pourrait peut-être me réconcilier avec les divergences sémantiques de Gabriel 😉

    @Gabriel: voir ci-haut + merci pour ton appréciation et je prends bien note de tes préférences lexicales (mais je ne te promets pas d’y souscrire à l’avenir! 😉 )

  4. Darwin Says:

    Merci, enfin un livre qui ne se retrouvera pas sur ma liste!

    «je prends bien note de tes préférences lexicales»

    Je crois que cela va beaucoup plus loin que cela. Moi aussi, j’utilise souvent idéologue comme toi, dans le sens de dogmatique. Il reste que le glissement sémantique (bien plus que lexical…) d’idéologue est néfaste, car il crée de la confusion et retire la possibilité de l’utiliser pour traduire ce que son sens premier veut dire.

    Le texte de wiki expose bien l’évolution et les différentes facettes du sens d’idéologie :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Id%C3%A9ologie

    Mais tout cela fait dévier l’objet de ce billet…

  5. Déréglé temporel Says:

    « le glissement sémantique (bien plus que lexical…) »

    Le glissement de signification du terme « idéologue » est un glissement sémantique, mais la préférence exprimée par Gabriel, l’usage de « dogmatique » au lieu de « idéologue », est une préférence lexicale.
    Je pense qu’idéologue a fini par recouvrir ce sens lorsqu’on s’est mit à le critiquer comme quelqu’un voué à l’étude de système(s) d’idées en négligeant leur rapport à la réalité. De là au dogmatisme le chemin n’est plus bien long. Et on est pas mal dans le domaine du quichottisme.Mais je suis d’accord avec Gabriel qu’on peut admettre à « idéologue » un sens plus large, celui de personne s’intéressant aux idées, pas forcément en négligeant le rapport à la réalité. .

    « Mais tout cela fait dévier l’objet de ce billet… »

    Oh? bah. Si quelqu’un veut revenir au sujet initial, personne ne l’en empêche. 😉

  6. Quichottine Says:

    Je souris en vous lisant. Merci de m’avoir citée dans votre article.

    Je serais assez d’accord avec vous pour certains côtés que l’on peut trouver antipathique, et, pourtant, je crois qu’il ne faut pas ne voir en lui que cet « idéologue dangereux » dont vous parlez. 🙂

    Il croit qu’il est sur le bon chemin alors qu’en fait il dévie souvent, et ce qu’il pense être de bonnes actions ne le sont guère, parce qu’il ne peut pas ne pas faire confiance.

    Veut-il vraiment convaincre ? Je n’en suis pas si sûre. Je crois qu’il essaie de se convaincre lui-même, mais il faudra que je l’explique un jour.

    Je connais des hommes qui ont cru longtemps que ceux auxquels ils s’adressaient avaient la même droiture… et, ce n’était pas le cas.

    A qui donc imputer l’échec inévitable ?

    Je crois qu’il faut dépasser les simples mots, dépasser également les premiers chapitres et ce qu’ils ont laissé dans nos imaginaires.

    Il ne faut pas brûler le livre avant de l’avoir lu, si possible en entier, ce qui, je vous l’accorde, relève de l’exploit aujourd’hui.

    Ceci étant, pour le lire en français, la version d’Aline Schulmann serait la moins rébarbative… Laquelle avez-vous choisie ?

  7. Déréglé temporel Says:

    Bonjour Quichottine, et bienvenue sur mon petit blogue. Désolé d’avoir tardé à répondre.

    Te citer dans ce billet me paraissait aller de soit. D’une part, c’était à propos, d’autre part, je trouve ton blogue très bien fait.
    Pour répondre à tes questions, j’ai commencé ma lecture avec les exemplaires de la collection FolioClassique chez Gallimard, qui utilise une traduction de César Oudin revue par Jean Cassou. Ensuite, j’ai poursuivie un peu la lecture à partir d’un livre électronique trouvé gratuitement sur le web et je n’ai pas le nom du traducteur ou de la traductrice sous la main.

    Ma vision des idéologues en général est très négative. Souvent, leur dangerosité se loge justement dans leur sincérité, c’est ce qui me fait le plus frémir. Le Quichotte cherche-t-il à convaincre? De mon point de vue, chercher à se convaincre soi-même, c’est déjà chercher à convaincre son entourage et à les entraîner dans son monde. Peut-être que de travailler sur des missionnaires à longueur de journée me biaise en ce sens, mais celui qui cherche à se convaincre d’une chose n’a-t-il pas besoin qu’on lui renvoie une image conforme à ses croyances pour les conforter? Le convaincu n’influence-t-il pas son entourage du fait même de la force de sa conviction?
    Quoiqu’il en soit, il me semble indéniable que les gestes posés par le Quichotte sont d’une indéniable dangerosité. N’a-t-il pas passé très près de commettre plusieurs meurtres?

    Quant à lire le Quichotte en entier, je vous rassure, je n’en ai pas abandonné la lecture. Elle traîne, c’est tout, mais j’ai bien l’intention de l’achever. Je sais aussi d’après ce qu’on dit, que le deuxième volume comporte plusieurs changements de perspectives. Je verrai bien quand j’y serai rendu. Je reviendrai sans doute le commenter quand ce sera le moment.

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