Les dialoguistes

Que voilà un genre littéraire ancien. Littéraire dans le sens large: celui des lettres, pas forcément de la fiction. Historiquement, le dialogue a davantage prospéré dans les genres attenants à la philosophie qu’à ceux de la fiction de divertissement. Encore qu’il existe des gens pour lire de la philosophie pour leur divertissement, mais ne compliquons pas déjà les choses, voulez-vous?

Il y a maintenant un an et vingt jours, mon ami Gabriel demandait sur son blogue ce qui fait un bon dialogue. Curieusement, alors qu’il avait lui-même mis l’accent dans son billet sur le dialogue comme genre littéraire en lui-même, proche de la philosophie, l’unique réponse qui lui fut faite paraît concerner le dialogue comme partie d’un roman. Il faut dire que lui-même, en fin de billet, avait élargit le champs des possibilités à tout genre contenant un dialogue. Or, l’un et l’autre dialogue ont des objectifs différents et répondent à des critères de qualité distincts.

Lorsqu’on écrit un dialogue dans le cadre d’un roman, la recherche d’une pensée n’est pas la priorité. Elle peut s’y trouver, mais le dialogue est au service des personnages et de l’intrigue, plutôt que l’inverse. On peut (et, très souvent, on doit) créer entre les personnages une asymétrie. Le dialogue reflète une personnalité qu’il nous aide à connaître, mais que nous connaissons également par d’autres moyens: ses pensées, si l’auteur les transcrit dans sa narration, ses actions, etc… le dialogue de fiction ne peut pas être vu, dans l’absolu, comme un affrontement entre deux personnages: cette dimension d’affrontement n’apparaît que si, à ce moment précis de l’histoire, se trouve un affrontement – convaincre, confronter, pour un motif exposé ailleurs. Et si se produit affrontement dans le dialogue, celui-ci n’est pas forcément égal: un personnage brillant et manipulateur qui tente de convaincre un autre, candide et simplet, de la justesse de son point de vue, a toutes les chances d’y parvenir. Et le ressort dramatique du dialogue se situe alors justement dans cette inégalité, et dans les conséquences qui en ressortiront par après.

Dans le dialogue de nature philosophique, l’argument fictif est réduit au strict minimum. Le contexte est posé rapidement: identité des personnages (laquelle peut se réduire à un archétype sans réelle personnalité), contexte de leur rencontre, et motif pour louer le dialogue (c’est essentiel quand Socrate veut convaincre son disciple qu’il doit se laisser mettre à mort; c’est facultatif quand deux amis discutent de la valeur d’une loi autour d’un scotch dans salon de gentlemen). C’est à ce point minimaliste que certains auteurs de dialogues philosophiques se passent bien de poser le contexte, et se contente d’ouvrir le texte par la première réplique.

Et c’est à ce moment que s’ouvrent les enjeux qui font le bon et le mauvais dialogue. Selon les cas, on pourra voir des dialogues polémiques, des dialogues éducatifs ou des dialogues interrogatifs (sans soucis de vouloir dresser une carte exhaustive du genre).

Le dialogue polémique porte sur un enjeu qu’on imagine susciter la controverse, sinon il perd de son intérêt. Le plus souvent, l’auteur du dialogue a son opinion déjà faite, et cette opinion va s’identifier à l’un des personnages. L’auteur s’imagine que son public cible, celui qu’il veut convaincre, s’identifie au personnage adverse. L’objectif du dialogue est alors de synthétiser dans « l’autre » personnage les arguments utilisés par le camps auquel l’auteur s’oppose, et d’utiliser « son » personnage pour les démonter un à un. Et là réside le piège, à la fois si évident et si irrésistible: déprécier le personnage défendant l’opinion antagoniste, et faciliter la tâche à celui auquel l’auteur s’identifie. Cela fait un mauvais dialogue, dont l’intérêt philosophique est très bas: à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, et à convaincre un imbécile, on ne démontre pas son intelligence. L’auteur qui tombe dans ce piège (et ils forment une très importante proportion des auteurs de dialogues, peut-être même la majorité d’entre eux) n’aide pas vraiment sa cause: il a insulté l’adversaire (donc pas près d’être convaincu), a passé pour un imbécile qui n’a rien comprit des arguments qui sont opposé à sa cause, et n’a fourni aucun outil utilisable à ses alliés qui sèchent dans les débats. Pour ces raisons, il vaut mieux s’efforcer, dans un dialogue polémique, d’opposer des personnages d’intelligence égale: il faut s’efforcer de convaincre le lecteur que si l’un des personnages l’emporte sur l’autre, ce n’est pas parce que « l’autre » est moins intelligent, et ce n’est surtout pas parce que l’auteur a triché dans les arguments: c’est simplement parce que cette conclusion devait éventuellement survenir. Le mauvais dialogue se reconnaît souvent assez facilement à la capitulation rapide d’un des personnages, ou au fait qu’on met dans sa bouche des hésitations « euh… », des exclamations sans intérêt « ça n’a rien à voir! » (sans développement pour suivre) – deux stratégies qui servent à le déprécier – ou qu’il admet être convaincu. Une bonne attitude pour un auteur de dialogue est peut-être de s’imaginer dans la peau d’un coach s’adressant à ses alliés: il doit représenter l’adversaire le plus ingénieux qu’ils puissent rencontrer et leur montrer comment le défaire – sans quoi ils se feront manger tout crus. Une autre stratégie intéressante consiste à faire se séparer les personnages sans qu’ils se soient mis d’accord sur une conclusion. Il s’agit non seulement d’une situation réaliste, mais elle présente pour l’auteur deux autres avantages: elle offre une illusion de neutralité (même si un lecteur un peu alerte identifiera son point de vue sans difficulté, en analysant la qualité des arguments des deux personnages) et, en visant cet objectif, il se met dans un état d’esprit qui lui permettra plus facilement de faire un dialogue à peu près équitable. Bien que dans la réalité il arrive assez souvent qu’une personne qui se soit fait complètement écraser dans un débat quitte sans changer d’avis, les personnages de philosophie ne sont pas des personnages réalistes, ils sont d’une autre trempe: il est plus facile de faire avaler au lecteur qu’ils se séparent sans s’être mis d’accord si le fossé entre leurs argument n’est pas trop accusé.

Le dialogue éducatif se situe dans un contexte quelque peu différent. L’enjeu n’est pas forcément polémique, il peut même être assez consensuel au sein d’une société. Un bon exemple fut la littérature catéchétique, qui utilisa abondamment ce genre (encore que la religion ne fut pas toujours consensuelle, mais beaucoup de catéchismes utilisèrent ce genre dans des contextes où la religion n’était pas remise en cause en elle-même: il s’agissait vraiment d’éduquer). Dans un dialogue éducatif, la dissymétrie entre les personnages est plus acceptables: il s’agit typiquement d’une relation de prof à élève. L’élève émet des doutes, des questions, et le prof résout les problèmes qui se posent à lui. Éventuellement, c’est le prof qui pose des questions, mais avec un objectif pédagogique: par ces questions, il guide l’élève qui finira lui-même par formuler la conclusion attendue. Le bon dialoguiste sera alors celui qui aura une bonne connaissance du type d’élèves qui liront le dialogue, ou formeront la classe du prof qui lira le dialogue: le personnage-élève doit refléter dans une certaine mesure l’élève réel. Le risque est de faire un personnage trop idéal; mais l’opposé, un élève complètement indiscipliné, ferait sortir le dialogue du genre de la philosophie/pédagogie, et le ferait entrer dans celui du drame ou de la comédie (c’est selon).

Troisième possibilité, le dialogue exploratoire. Peut-être le plus délicat des trois. Ici, les enjeux du débat sont plus difficiles à cerner: ils se dessinent au fil du dialogue. Il peut s’agir d’une polémique, en particulier s’il s’agit d’un polémique où l’auteur n’a pas décidé dans quel parti il se trouve. Il peut aussi s’agir d’une énigme que les personnages s’efforcent de résoudre, en se renvoyant la balle et mêlant les méthodes de brainstorms et de débat contradictoire. Ici, la symétrie des personnages peut être un atout, mais n’est pas obligatoires. En fait, ce type de dialogue est celui qui offre la plus grande liberté de stratégies. Il peut s’agir de deux personnages égaux apportant chacun leur pierre à l’édifice. Il peut s’agir d’une relation de type Holmes-Watson: Sherlock Holmes disait (je ne sais plus où) que Watson n’était « pas une lumière, mais un conducteur de lumière », entendant par là que si Watson n’arrive pas à résoudre les énigmes policières lui-même, il est assez intelligent pour saisir les raisonnements de Holmes et poser de bonnes questions; ainsi, la conversation avec Watson stimule Holmes et l’incite à développer plus largement son raisonnement et à le pousser plus loin. Les dialogues Holmes-Watson appartiennent à la fiction, mais ont une structure très typée qui peut parfaitement se transposer à la philosophie. Autre stratégie possible: il peut s’agir d’un dialogue entre une personne qui apporte les informations, et une autre qui apporte le raisonnement. Beaucoup d’autres possibilités peuvent être envisagées. Le plus important est d’installer entre les deux personnages une dynamique féconde.

Quant à moi, c’est à ce dernier type de dialogues que va mon intérêt premier. Et c’est le dialogue éducatif qui, dans l’absolu, m’intéresse le moins. Mais il m’intéressera beaucoup plus qu’un dialogue polémique où l’auteur est tombé dans le piège commun de faire de son personnage antagoniste un parfait crétin.

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6 Réponses to “Les dialoguistes”

  1. Les dialoguistes « Temps et fiction | SCENARIO | Scoop.it Says:

    […] Les dialoguistes « Temps et fiction Historiquement, le dialogue a davantage prospéré dans les genres attenants à la philosophie qu'à ceux de la fiction de divertissement. Encore … On peut (et, très souvent, on doit) créer entre les personnages une asymétrie. Source: aigueau.wordpress.com […]

  2. Darwin Says:

    Parlant de dialogues, ça fait de plus en plus longtemps que tu n’as pas publié les tiens…

    Si je suis d’accord que les dialogues où on ridiculise notre adversaire idéologique sont insipides et surtout inefficaces, je ne déteste pas les dialogues éducatifs utilisés à bon escient.

    Mon expérience personnelle des dialogues polémiques se passe en général dans ma tête. Ils ne visent pas à détruire les arguments de l’adversaire, mais à affiner les miens.

  3. Déréglé temporel Says:

    « ça fait de plus en plus longtemps que tu n’as pas publié les tiens… »

    Tu te réfères à Les Abysses et l’Abîmes, ou à mon activité sur les blogues en général?

  4. Darwin Says:

    Comme on parle de dialogues, je pensais à Les Abysses et l’Abîme.

    Pour ta baisse d’activité sur les blogues, j’ai plutôt pensé que tu as beaucoup de boulot ces temps-ci…

  5. Déréglé temporel Says:

    Tu as pensé juste.
    Ça s’applique aussi à Les Abysses et l’Abîme. De plus, je suis assez peu inspiré depuis que je lis peu de fiction.

  6. Déréglé temporel Says:

    Tiens, un exercice contemporain de dialogue philosophique:
    http://www.highexistence.com/profound-comic-a-day-at-the-park-by-kostas-kiriakakis/

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