Fuir la fête

Ça y est, j’ai quitté Madrid. Mercredi dernier en fait. Mon plan était relativement clair dans ma tête: D’abord, passer à San Lorenzo del Escorial pour récupérer à la bibliothèque du monastère un CD de données que je leur avait commandé, et en profiter pour faire la visite complète du monastère, que je n’avais toujours pas faite. Ensuite, direction Valladolid pour aller travailler dans les archives voisines du village de Simancas, à la recherche principalement d’un document. Je prévoyais arriver mercredi même, après la visite de l’Escorial, et travailler jeudi et vendredi. Pour la fin de semaine, aller à Saragosse, faire du tourisme (je n’y suis encore jamais allé), puis travailler dans les archives deux ou trois jours, avant de me rendre à Valence pour un séjour un peu plus long, après quoi, direction Montpellier et Rome.

Pour l’Escorial, Valladolid et Simancas, ça s’est plutôt bien passé. Enfin, bon, les horaires de trains de l’Escorial à Valladolid ne sont pas très réguliers, donc il m’a fallu plutôt prendre le train jusqu’à Ségovie pour ensuite aller à Valladolid. La correspondance se faisait bien, à peine une vingtaine de minutes d’attente. Bon, j’ai bien eu une petite peur à l’arrivée, puisqu’il était passé sept heure, que les bureaux de tourisme venaient de fermer, et que j’avais de la difficulté à trouver un hostal. Mais j’ai fini par en trouver un. Et le travail a Simancas a été bien sympathique, j’y ai retrouvé une chercheuse que je connaissais déjà et fait la connaissance de deux autres qui font de bons compagnons.

C’est pour Saragosse que ça s’est gâché. Déjà, j’avais prévu partir tôt, arriver tôt et avoir mon temps pour chercher un hostal. Saragosse étant un peu plus touristique que Valladolid, je n’anticipais pas trop de difficultés de ce côté là, fou que j’étais. Mais partir tôt, ça n’a pas marché: le premier autobus partait à 15h00. On m’avait dit que c’était 5h de trajet. En fait, c’était presque six. Du coup, je suis descendu dans l’antique ceasaraugustiae (nom latin de Saragosse, je l’ai appris en lisant les correspondances jésuites) alors que la nuit était déjà proche, et je n’avais toujours pas d’hôtel. Mais là où ça s’est vraiment gâté, c’est quand je me suis renseigné pour la direction du centre.

-Je ne sais pas, je ne suis pas d’ici.

-Ah! tu es d’où?

-D’un village pas bien loin. Je suis venu pour la fête.

-La fête?

-La fête du Pilar. C’est pour ça qu’il y a autant de monde. »

C’est comme ça que j’ai compris que j’allais VRAIMENT rusher pour trouver un hostal à un prix décent. Je ne connais pas vraiment les fêtes du Pilar, mais je sais que le « Pilar », centre de la basilique de Saragosse, est le deuxième lieu de pèlerinage du pays (après Compostelle), endroit légendaire dans toute l’Espagne (il y a même des Espagnoles qui s’appellent Pilar en référence à la basilique) et, tout particulièrement, la grande fierté de Saragosse et de l’Aragon en général (traditionnellement, s’entend). La fête, qui devait être très religieuse à l’époque, s’est de toute évidence laïcisée et alcoolisée depuis. Mais elle attire aussi de toute évidence d’immenses foules. Pas le jour pour chercher un hôtel. Ni ce samedi où je suis arrivé, ni le dimanche le lendemain, ni aucun des jours de la semaine jusqu’au dimanche suivant. Car ce n’est pas LA fête du Pilar, comme l’avait laissé entendre le singulier utilisé par mon premier interlocuteur, mais LES fêtes du Pilar, festivitées qui durent un peu plus d’une semaine. Les fallas de Valence sans les fallas et le feu, genre. Une folie. Descendu de l’autobus près du centre, j’avais l’air con à traîner ma grosse valise au milieu de la foule en fête. J’ai commencé la tournée des hôtels et des hostals, quand ils étaient pleins ou hors de prix, je me renseignais sur les petits hôtels pas trop loin. Il y avait plus de chambres libres que je ne l’aurais cru. Mais pas en bas de 50 euros. Un prix que je peux difficilement me permettre (je voyage en visant le vingt et en plafonnant vers 30-35). Après près de deux heures de recherches, je change de tactique: après tout, est-ce que je veux travailler au milieu de toute cette ambiance? pas vraiment. Et ma recherche d’une chambre libre à prix décent paraît vouée à l’échec. Retour, donc, à la gare (aussi bien d’autobus et de train), je prendrai le premier départ vers Valence, et je reviendrai à Saragosse après les festivités. Je fuis la fête.

Il faut d’abord que je retrouve mon chemin. Je suis passablement perdu après tout ce temps à déambuler au milieu de la foule. Mais un arrêt d’autobus paraît permettre un aller à peu près direct vers la gare. J’attends. Et je discute avec d’autres patients usagers des transports en commun. Je me renseigne sur les horaires et trajets d’autobus. La première chose que j’apprends, toutefois, c’est que les aragonais un un accent très particulier.

« TRÈS particulier, me confirme une dame. Le plus beau d’Espagne! » Son beau-frère américain, paraît-il, le lui a confirmé.

D’après elle, le trajet d’autobus régulier à cet arrêt me mènera non pas directement à la gare, mais pas très loin. J’aurai un peu à marcher.

– Mais pas beaucoup, précise-t-elle. Saragosse n’est pas un bien grande ville, les distances sont petite.

– Quoique ça grandit, dit sa compagne.

– Oui. C’est même rendu trop grand pour nous.

(je crois que Saragosse est la cinquième ville d’Espagne).

L’attente de l’autobus s’avère très longue. Déjà, il n’est pas évident de savoir quel autobus va passer par cet arrêt ou pas. Entre les nombreux travaux que fait faire la mairie de Saragosse et les festivités du Pilar, les trois quarts des trajets ont été modifiés. Alors je suis un peu perdu. J’attends un autobus qui ne passera pas. Jusqu’à ce que Jésus me vienne en aide. Oui, il y a des Espagnols qui s’appellent Jésus, et il se trouve que c’était son cas. Un type sympathique, qui m’aide parce qu’il aimerait que, quand il va à Rome, on l’aide aussi. Il m’indique donc les trajets. Et comme on doit prendre le même, s’offre à m’indiquer où se trouve mon arrêt en chemin. Sauf qu’après un quart d’heure, l’autobus n’arrive toujours pas. Jésus arrête donc un taxi (tout en disant de ne pas m’en soucier si j’ai pas d’argent, c’est lui qui me dépose). En chemin, lui et le chauffeur discutent des travaux en cours dans la ville. Saragosse avait un tramway il y a longtemps, mais l’a retiré il y a une trentaine d’année.

« Maintenant des politiciens (dites-le avec dédain), ont décidé d’en refaire un. » Lui et le chauffeur de taxi préfèrent les métro. Jésus aime bien la manière dont on a fait le métro à Valence, en étendant le réseau des trains de banlieue dans la ville  et pense que Saragosse devrait prendre exemple sur eux. C’est comme ça que j’ai profité d’un taxi gratis pour fuir les fêtes du Pilar. Encore fallait-il trouver, à 10h du soir, un départ vers Valence. Pas de train avant 8h du mat’ le lendemain. Mais sur les écrans pour les autobus, on annonce Valence pour minuit pile. Les guichets sont fermés, mais on a la possibilité de payer directement au chauffeur (en liquide, ça ne m’arrange pas, mais c’est mieux que de rester à Saragosse dans ces conditions).

Ce n’est qu’un peu avant minuit que je réalise que j’ai mal consulté les écrans. Ce n’est pas un départ, mais une arrivée de Valence, à minuit. Qu’à cela ne tienne, je n’ai plus qu’à rester dans les salles d’attentes à regarder si le prochain autobus à être annoncé partira pour Valence. Aucun avant 3h00… aucun avant 4h00… aucun avant 5h00… ah! prochain départ pour Murcie à 6h45. Il fait probablement arrêt à Valence en chemin.

De manière surprenante, les salles d’attente de la gare sont pas mal remplie pendant la nuit. Avec plusieurs personnes sur place et une caméra qui surveille l’ensemble de la chambre, ça rassure: ça devrait avoir un bon effet dissuasif sur les voleurs potentiels si je tombe endormi (et je n’en suis vraiment pas loin). Mais je ne fais pas exprès. Je cherche cet état de somnolence qui fait perdre la notion du temps et repose un peu sans faire perdre complètement la notion de son environnement. Ça ne marche pas. Le temps passe lentement. Très. En fait, c’est comme ça que je l’ai senti sur le moment, mais maintenant que c’est passé, il me semble que ça a été court. C’est souvent comme ça avec les souvenirs remplis de vide.

Il faut 4 heures pour faire le trajet de Saragosse à Valence en bus. Exceptionnellement, j’ai pu dormir une heure durant le trajet. Normalement, je n’y parvient jamais.

Vous savez quoi?

Il y a fête à Valence.

(mais c’est moins pire qu’à Saragosse; ici, j’ai une chambre à prix correct).

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8 Réponses to “Fuir la fête”

  1. Darwin Says:

    La fête partout, ça fait changement de ce qu’on lit sur l’Espagne ici!

  2. Déréglé temporel Says:

    Jésus a dit: « et on dit qu’il y a une crise! où ça? je n’en vois pas! » mais faut-il prendre les propos de Jésus pour parole d’évangile?

  3. Félix Says:

    Mais c’est la fête. Pourquoi ne pas en profiter? Tu pourrais peut-être modifier ta thèse en te basant sur les fêtes… ou du moins y penser?

  4. Déréglé temporel Says:

    « Pourquoi ne pas en profiter? »

    Parce que je ne veux ni vivre dans la rue, ni payer un prix exorbitant pour la chambre d’hôtel.

  5. Dame_Blanche Says:

    c’est surement moins drôle à vivre qu’à lire…

  6. Félix Says:

    Ce sont de bonnes raisons.

  7. Déréglé temporel Says:

    @Dame Blanche: une fois la première panique, on le vit en composant mentalement un billet de blogue drôle. Ça relativise les choses.

    @Félix: n’est-ce pas? Les grandes fêtes de fou en Espagne, mieux vaut y planifier son séjour, pas faire un truc spontané (ou alors avoir des amis sur place pour vous héberger).

  8. Félix Says:

    Je me souviens d’un voyage en Acadie en plein festival acadien… sauf qu’on savais pas que c’était le festival acadien, donc rien de réservé… on a tout de même été chanceux de trouver des hôtels pas trop chers.

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