Virtuel, conservation et diffusion

Lorsqu’on a appris la nouvelle de la destruction des documents de l’Institut d’Égypte, un de mes amis facebook avait fait le commentaire que c’était un signe de l’urgence de numériser l’ensemble du patrimoine archivistique et de le diffuser gratuitement. Si cela avait été fait, disait-il, la perte de ces documents aurait été rendue impossible. Sans discuter des blocages institutionnels de cette belle utopie, cela m’a fait réagir, car je vois dans un tel raisonnement un peu de pensée magique, assez courant, quant aux vertus du virtuel.

Les archivistes considèrent généralement l’idée de conservation du patrimoine par le biais des moyens virtuels comme un mirage dangereux.

Dans le cas de l’Institut d’Égypte, que se serait-il passé si les document avaient été entièrement numérisés et diffusés gratuitement? Admettons d’emblée que cela aurait amorti le choc. Mais à quel point? Des documents numérisés et diffusés par le biais d’internet sont d’abord conservés sur un serveur. Où aurait été le serveur où on aurait stocké les données? Si l’institut avait eu son propre serveur et l’avait conservé sur place, la probabilité que les données qui y auraient été stockées auraient été perdue aurait été élevée. Si au contraire le serveur avait été conservé dans un autre lieu, là, parfait! on aurait au moins eu ça. Supposons la destruction du serveur: à quel point la diffusion aurait sauvé les documents? Peut-on vraiment supposer qu’ils auraient tous été téléchargés? Sans doute pas. Seule une fraction, celle rejoignant les préoccupations de la recherche et populaire chez les historiens amateurs, l’aurait été. Le reste, perdu.

Encore à cette étape, le téléchargement ne signifie pas la conservation du patrimoine. Le document qui sommeille au fond du disque dur d’un particulier n’est pas sauvé pour l’humanité.

Une fois les originaux et les serveur détruits, se pose le problème de la récollection* des documents: les localiser (qui a effectué les téléchargement?), les racheter (quelle belle occasion d’enrichissement pour ceux qui auront été seuls à télécharger tel ou tel document! à moins qu’on ne s’attende à ce qu’ils fassent tous nécessairement preuve d’altruisme?), et les réimprimer sur du papier d’archive.

Oui, du papier d’archive (c’est-à-dire un papier plus durable que celui qu’on utilise couramment). Car encore là, l’existence des documents numériques ne suffit pas à la conservation. On l’oublie souvent, mais ces documents n’existent pas en eux-mêmes, ce sont des données qui n’ont aucune valeur sans la technologie nécessaire pour les décrypter. Or, cette technologie évolue à grande vitesse. Pour être conservés, les documents électroniques doivent être transformés, et doivent donc faire l’objet d’un suivi régulier, sans quoi ils ne seront plus accessible que par des technologies anciennes, qui se raréfient rapidement. Il devient généralement plus simple d’assurer la conservation sous forme une forme matérielle et entreposable, comme du papier. Cette réalité est gérable par des grands centres de conservations, mais cela rappelle aussi l’urgence du travail de récollection après catastrophe, puisque les particuliers héritant des copies virtuelles, eux, n’ont généralement ni les moyens, ni la discipline nécessaire pour assurer ce travail.

Autant dire que, si la numérisation peut sauver les meubles à l’occasion, elle est loin d’être la panacée que certains croient.

En fait, le plus grand avantage de la numérisation en termes de conservation de documents est plus indirect et moins spectaculaire: en faisant en sorte que les usagers consultent le document numérique en lieu et place de l’original, on use moins ce dernier et on accroît sa durée de vie. C’est déjà beaucoup. D’autant qu’avec de bons logiciels de traitement d’images, les documents numérisés sont parfois plus lisibles que les originaux!

*pour autant que je sache, ce mot n’est attesté que dans un sens spirituel, qui n’est pas le sens que je cherche à exprimer ici. Mais son étymologie correspond au sens que je lui donne: re-co-ligere. Ou rassembler. Ou re-collectionner.

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3 Réponses to “Virtuel, conservation et diffusion”

  1. isagag7 Says:

    En effet, il faut savoir cerner l’utilité et l’utilisation des documents d’archives numérisés. La technologie, comme vous le soulignez, évolue rapidement. Dans le cas où l’Institut d’Égypte aurait numérisé ses archives, des lieux de stockages différents et des supports variés auraient permis de les sauver. Mais il en demeure que l’utilisation du bon type de papier pour conserver les documents d’archives vaut souvent mieux que toutes les technologies à tendance obsolète… Et pour la diffusion et la consultation, vous avez totalement raison!

  2. Gabriel Says:

    En effet… Je n’ai rien à ajouter, c’est une très elle remarque sur le sujet!

  3. Déréglé temporel Says:

    Merci pour les bons mots.

    @Isagag7: Bienvenue! 😉

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