Le « Bechdel test »: y a-t-il une schtroumpfette dans ma fiction?

J’ai découvert le Bechdel test par l’intermédiaire de l’excellent blogue Feminist Frequency, que j’ai découvert par l’intermédiaire de sa chaîne youtube, que j’ai découvert grâce à Gabriel, de Je devrais écrire. Feminist Frequency est le blogue d’une féministe et geekette qui se défini comme en « dialogue avec la pop-culture ». Elle est brillante et articulée. Je suis fan.

Le Bechdel test, donc, est une version plus évoluée du test de la schtroumpfette. Commençons donc par parler de la schtroumpfette. Que la bd des schtroumpfs soit sexiste est une chose connue. L’apparition de la schtroumpfette dans le troisième album l’était doublement: d’abord, parce qu’elle dépeignait la femme comme celle qui amène le trouble parmi les hommes, et qu’on lui « pardonne » à la fin parce qu’elle est devenue jolie, blonde et stéréotypée. Mais surtout, parce qu’il n’y a qu’une schtroumpfette. Avant son apparition, on aurait pu faire une lecture asexuée des schtroumpfs, créatures bleues sans traits sexués (sauf peut-être le schtroumpf coquet…), qui se caractérisent chacun par un trait de personnalité à lui. Après son apparition, les autres deviennent masculins par défaut, mais ayant toujours chacun sa personnalité à lui… sauf elle, dont la caractéristique essentielle est d’être une femme. La timide tentative de réhabilitation tentée par le fils Peyo en écrivant « La Grande Schtoumpfette » est loin de régler le problème, car elle endosse la même logique. Dans le vidéo correspondant, la demoiselle de Feminist Frequency propose (avec l’ironie appropriée) un simple test aux scénaristes pour éviter de tomber dans ce travers: « Le scénario a-t-il plus d’un personnage féminin? » Oui, ça passe le test. Non, ça ne passe pas le test.

Mais on est dans le très sommaire, là. Le test Bechdel est un peu l’étape suivante, un peu plus élaborée. Je vous laisse écouter les dix minutes et demi de vidéo avant de poursuivre.

Donc, cette fois, trois critères:

1. Plus d’un personnage féminin (préférablement, des personnages avec des noms)

2. Il doit y avoir au moins une discussion de plus de 60 secondes entre deux personnages féminins

3. Cette conversation doit porter sur autre chose qu’un homme.

Le test en question a ses limites reconnues (et on s’interrogera un peu plus loin sur les autres limites): il ne s’agit pas de déterminer si le film est féministe ou non et il ne s’agit pas non plus de déterminer si le film est bon ou non. L’objectif est de donner une idée de la représentation (en proportion) des femmes dans les personnages de fiction (ici, appliqué au cinéma, mais cela peut s’étendre à tout autre média). Il sert à déterminer si le film est male-centered, terme que nous traduirons par « masculinocentré ». Il n’a pas non plus pour fonction d’évaluer chaque film isolément de l’ensemble, et ne prend son sens que lorsque chaque film testé est situé à l’intérieur d’un échantillon conséquent. Qu’un film isolé soit masculinocentré ne veut en effet rien dire en soit, mais cela devient problématique quand la quasi-totalité des films produits le sont. Tout cela est bien expliqué dans le vidéo.

Mais parce que je ne peux pas m’en empêcher, voyons quelques autres limites du test. Mais commençons par discuter du test inverse. Anita Sarkeesian, la fille de Feminist Frequency, dit qu’il n’existe pas, car il est inutile. Je suis en désaccord avec l’une et l’autre de ces deux affirmations. Le simple fait que le test Bechdel existe implique que son revers existe également, il suffit de remplacer « féminin » par « masculin » et « homme » par « femme », et le tour est joué. Pas besoin, donc, de se justifier de son inexistence (je sais qu’elle le sait, mais je sais aussi que vous savez que je suis pinailleur). Mais est-il utile? Voilà la question. Le test Bechdel existe afin de mettre en lumière la sous-représentation des femmes dans la fiction; selon elle, comme il n’y a clairement aucun problème semblable pour les hommes, le test symétrique au Bechdel, que nous appellerons ici le Ledhceb, est inutile. Je suis d’accord avec le fait qu’il n’y a aucun problème de représentation masculine dans les fictions. En revanche, je pense que le test Ledhceb est néanmoins pertinent dans la mesure où il permet une évaluation plus précise de chaque film et de pallier ainsi aux insuffisances du Bechdel. Mettons ces quelques insuffisances en évidence par quelques scénarios imaginaires:

1. Un film où il n’y aurait que deux personnages, un masculin et un féminin, ne passerait pas le Bechdel. Mais il ne passerait pas non plus le Ledhceb.

2. Un huis-clos dans lequel il y a au moins un personnage masculin pour deux personnages féminins ou plus ne passerait pas non plus le Bechdel (parce qu’il y aurait toujours un homme impliqué dans les interactions, c’est dans la nature des huis-clos). Mais ne passerait pas non plus le Ledhceb.

Ces deux situations permettent une appréciation de ce que font respectivement le Bechdel et le Ledhceb. Le Bechdel permet de déterminer si un film est masculinocentré ou non. Si le film évalué échoue le test, alors il est masculinocentré. Mais s’il le réussi, cela ne nous permet pas d’affirmer si le film est neutre ou féminocentré. Le Ledhceb fait, bien sûr, l’inverse. Ce qui permet d’affirmer qu’un film est neutre lorsqu’il réussit les deux tests.

Ce qui, en fait, ne règle pas tout. Voyons ces trois scénarios:

1. Un film où il y a un personnage masculin et deux personnages féminins, ces deux derniers n’ayant aucune interaction commune. Il échouera aux deux tests, et pour cause: on peut affirmer qu’il est masculinocentré dans la mesure où le personnage masculin est au centre des interactions, mais les femmes y sont davantage représentées que les hommes.

2. Un film où il y a un personnage féminin et deux personnages masculins, ces deux derniers n’ayant aucune interaction commune. Il s’agit du cas symétrique au précédent: il est féminocentré, mais les hommes y sont davantage représentés que les femmes.

3. Un film où il y a deux personnages féminins et deux personnages masculins, mais où il n’y a aucune interaction entre deux personnages de même sexe. Ce film est rigoureusement neutre, et échoue les deux tests.

Je me rappelle d’un film français – par ailleurs plutôt ennuyant, et dont j’ai oublié le titre – qui se livrait à un exercice de style qui livrait une configuration semblable à la situation 3: chaque scène était centrée sur un couple (tous mixtes, pas forcément des « couples », ça pouvait être deux amis, mais c’était toujours un homme et une femme), l’un des protagonistes ayant apparu dans la scène précédente, et l’autre devant apparaître dans la suivante, le tout formant une grande boucle.

Cela dit, la plupart des situations que j’ai imaginé pour mettre le test Bechdel en défaut sont des situations rares au cinéma. Aucun des films évalués dans le précédent vidéo ne semblent présenter des configurations semblables. Le Bechdel n’ayant pas pour objectif une description chirurgicale de chacune des pièces évalués, ses failles ne lui font pas perdre sa pertinence, et le problème qu’il met en valeur n’est pas moins réel. En fait, je pense que l’emploie du Ledhceb en contrepoint au Bechdel tend à renforcer l’impression générale du déséquilibre de représentation homme-femme dans la fiction, et notamment au cinéma.

En plus des problèmes que cela peut engendrer en matière d’identification pour nos jeunes filles, ça veut aussi dire, de manière très concrètes, que les actrices ont raison de se plaindre du manque de rôles féminins au cinéma.

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2 Réponses to “Le « Bechdel test »: y a-t-il une schtroumpfette dans ma fiction?”

  1. Darwin Says:

    Je suis d’accord avec ta proposition, mais je n’aime pas ce genre de tests réducteurs… Comme tu l’écris, «on est dans le très sommaire»!

  2. Déréglé temporel Says:

    C’est sûr que c’est pas un truc pour faire une vaste étude universitaire. Mais en revanche, sa simplicité le rend applicable sur une base plus quotidienne, dans les conversations de tous les jours. En fait, la quantité de films qui échouent un test aussi simple, malgré ses limitations, est assez impressionnante. En soit, cela témoigne bien de l’ampleur du problème.

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