Ceci n’est pas une grève.

La célèbre toile de Magritte, l’une des plus importantes du XXe siècle, appelle deux types de commentaires contradictoires. Le premier est d’affirmer que ce n’est pas parce que c’est écrit, que c’est vrai. La personne mise devant la toile est en droit d’affirmer que, quoique puisse en prétendre le peintre, si ça ressemble à une pipe, la volonté même du démenti en font bien une pipe. Le second commentaire est de dire que, en effet, ce n’est pas une pipe, ce n’est que la représentation d’une pipe. Mais cette deuxième interprétation, qui semble réfuter la première, ouvre en fait la porte à des questions telles que: la pipe du capitaine Haddock, quoiqu’elle soit la représentation d’une pipe, qu’est-elle pour le capitaine Haddock? À partir de là, le commentaire peut se poursuivre longtemps. Synthétisons: on peut affirmer que la toile de Magritte ouvre une réflexion sur le statut philosophique des choses.

Cette dualité se retrouve aussi dans la grève étudiante. Est-ce bien une grève? Le gouvernement et les rectorats disent que non: c’est un boycott. Les étudiants disent que c’est une grève. Les médias hésitent: ils préfèrent nommer les sections entières qu’ils consacrent au sujet avec des expressions jugées neutres: « mouvement étudiant », « conflit étudiant », « droits de scolarité », etc…

Le point de vue des étudiants, c’est que les étudiants sont un corps social dont le travail sert l’institution dont ils sont membres. Leur arrêt de travail, même s’il ne s’étend pas à tous les départements, représente donc bien une grève.

Le point de vue du gouvernement et des rectorats, c’est que les étudiants ne sont pas un corps social. Ce sont des clients, qui payent pour des services. Mais ça, il faut le dire sans le dire. Ils savent que le dire trop directement, ça ne passerait pas. Déjà que l’Université de Montréal s’est ridiculisée en comparant l’Université à un centre commercial… (le juge n’a pas semblé convaincu, qui a rejeté la demande concernée). Ils préfèrent un autre argument: le droit de grève n’est pas reconnu aux associations étudiantes dans la loi québécoise. L’utilité stratégique de l’argument, c’est de briser la solidarité inhérente au droit de grève: on renvoie les étudiants à un choix individuel d’aller ou non en cours, qui devraient se tenir de toute façon (d’où les injonctions qui ont jeté le feu aux poudres ces derniers jours).

Mais cet argument ne tient pas debout. Prétendre que c’est la loi qui fait la grève est un contresens historique. Historiquement, la grève a bien sûr existé bien avant qu’on ne légifère à propos du « droit de grève », lequel n’aurait tout simplement pas pu effleurer l’esprit des juristes avant que la grève ne fasse son apparition. La législation, d’ailleurs, a eu un curieux effet sur nos institutions. Elle a créé un phénomène nouveau, extension de celui qu’elle prétendait encadrer: la grève illégale. Rendre une grève illégale est un moyen de pression employé par certains gouvernements (en particulier conservateurs) à l’encontre des grévistes. Ça peut marcher, ou pas. Mais dans un cas comme dans l’autre, la grève, qu’elle se situe dans le cadre ou pas de la loi, reste une grève. Et on continue à la traiter comme une grève, même chez les instances officielles et chez le patronat.

Ce n’est donc pas à ce qu’en dit le législateur qu’on reconnaît la grève, mais à sa caractérisation sociale: sa représentation et sa pratique. Ceci semble bien être une grève.

Est-on entièrement sorti de notre dualité matissienne? Pas tout à fait.

Pendant que je cogitais ce billet, le professeur d’histoire contemporaine Carl Bouchard, de l’Université de Montréal, rédigeait une lettre ouverte, intitulée « Revendiquer le « boycott » « . Lui et moi, on est du même bord. On est parti des mêmes réflexions, du même constat, avec les mêmes idéaux à l’esprit. Et on arrive à des conclusions opposées. Curieux, non?

Fondamentalement, lui et moi partageons l’essentiel: nous ne sommes pas dupes de la guerre des mots des autorités. Voici ce qu’en dit M. Bouchard:

Pour autant, vous appréhendez le mouvement étudiant exactement comme s’il s’agissait d’une gréve : refus de négocier, paternalisme digne d’un ancestral chef d’usine, injonctions visant le retour au « travail », efforts pour faire des professeurs des briseurs de grève. Vous dites boycott mais vous pensez grève.

Mais où, alors, ce trouve la divergence entre ma réflexion et celle de M.Bouchard? (et non un désaccord entre lui et moi, on nous apprend à être prudent sur les mots, ces jours-ci).

C’est que toute la philosophie gouvernementale et rectorale qui s’est appliquée ces dernières années visent à transformer les étudiants en clients. En ce sens, ils sont bien des boycotteurs. Je lui relaisse la parole:

Or, c’est vous, sans le savoir, qui avez raison. Les étudiants boycottent. Ils boycottent parce que nous avons fait d’eux des clients, des consommateurs de services, et ils ont été dans les dernières semaines des centaines de milliers à refuser de consommer le produit, de plus en plus cher mais pas meilleur, qu’on veut leur vendre. Il est révélateur que l’avocat de l’Université de Montréal qui a plaidé en faveur d’une seconde injonction la semaine dernière afin d’empêcher non seulement les piquets de grève mais toute manifestation sur le « terrain privé » de l’université ait comparé ce lieu d’enseignement à un centre commercial. Il y a dans cette ligne de défense une source infinie de tristesse pour ce qu’est devenue l’université.

Étudiantes et étudiants, revendiquez le mot boycott.

Il y a un risque à revendiquer le mot boycott: le poids qu’il fait peser sur la solidarité étudiante, sur l’identité du mouvement étudiant comme partie de l’institution universitaire. Mais M. Bouchard n’a pas tort: les craintes des recteurs sont en partie celles de leur âme de marchand: ne pas vendre leur produit, ne pas engranger les revenus résultants de la vente. C’est bien un boycott. Pour autant, c’est quand même une grève: l’Université vend non seulement des cours, elle vend aussi un taux de diplomation et une réputation. Deux produits dont les étudiants sont les ouvriers (ce qui n’exclut pas la part des profs ou du personnel administratif, bien sûr). Les conséquences administratives à gérer en cas d’annulation de session s’apparentent également à une grève.

Ce qui nous amène à dire que les étudiants sont les ouvriers, les consommateurs et le produit de l’université. Puisqu’on tient absolument à s’exprimer en termes marchands et industriels.

Sort-on de la dualité? non. Veut-on en sortir? pas sûr.

Est-ce un boycott? Sans doute.

Mais ceci est bien une grève.

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8 Réponses to “Ceci n’est pas une grève.”

  1. Darwin Says:

    Excellente réflexion!

    «Le point de vue du gouvernement et des rectorats, c’est que les étudiants ne sont pas un corps social. Ce sont des clients, qui payent pour des services.»

    C’est vraiment au centre des débats (et non au centre des achats…).

    «Mais où, alors, ce trouve la divergence entre ma réflexion et celle de M.Bouchard?»

    Je ne crois pas qu’il y ait divergence, ni désaccord. J’ai compris la conclusion du texte de M. Bouchard comme une ironie pour souligner l’absurdité de la situation et de ce débat sémantique.

    «Est-ce un boycott? Sans doute.

    Mais ceci est bien une grève.»

    Est-ce que ces termes s’opposent nécessairement? J’ajouterai que, il y a quelques décennies, un boycott n’était pas quelque chose d’anondin comme ceux qui utilise ce terme pour ne pas parler de grève le sous-entendent. Le boycott de la Cadbury et encore plus celui de la Sun Life (elle a perdu le tiers de ses clients du Québec à l’époque) ont été pris très au sérieux par les boycottés… (bon, ça date, mais un historien comme toi doit avoir entendu parler de ces boycotts célèbres…).

    J’ajouterai qu’un boycott vise généralement à dénoncer un produit ou le producteur de ce produit. Là, mis à part la dénoncitiation de la marchandisation des universités, on ne rejette pas le «produit», ni même l’institution qui le fournit, mais on vise au contraire à ce que plus de personnes aient accès à ce «produit»! Pour moi, encourager une plus grande utilisation d’un «produit» est un peu le contraire de ce que vise habituellement un boycott!

    Et quand on apprend qu’une entreprise s’apprête à monter ses prix de, disons de 75 %, on risque plus de penser à faire des provisions qu’à boycotter le produit!

  2. Déréglé temporel Says:

    « Excellente réflexion! »

    🙂

    « Je ne crois pas qu’il y ait divergence, ni désaccord. »

    Il y avait, du moins, suffisamment « apparence de divergence » pour introduire la partie suivante de ma réflexion. La question était en fait très grandement rhétorique.

    « Est-ce que ces termes s’opposent nécessairement? »

    La conclusion de mon texte laisse entendre que l’un n’empêche pas l’autre. Je verrais bien, comme pancarte de manif « C’est un boycott ET une grève! ».

    « Là, mis à part la dénoncitiation de la marchandisation des universités, on ne rejette pas le «produit», ni même l’institution qui le fournit, mais on vise au contraire à ce que plus de personnes aient accès à ce «produit»! Pour moi, encourager une plus grande utilisation d’un «produit» est un peu le contraire de ce que vise habituellement un boycott! »

    Mon interprétation est légèrement divergente. À mon sens, la dénonciation de la marchandisation de l’université et les réflexions qui l’accompagnent visent à dire, comme M. Bouchard le dit, que le « produit », est attaqué par une logique de financement que ne résoudra pas la hausse des frais de scolarité (qui risque même d’amplifier cette dynamique, tandis que ce « produit » est désormais plus cher. Il y a donc refus du produit tel qu’il se présente, et volonté de l’améliorer. C’est le produit amélioré qu’on souhaite rendre le plus accessible possible.
    Je pense qu’il ne faut jamais oublier que, dans les préoccupations des étudiants à propos de la hausse, il y a toujours, en arrière-plan, ce sentiment de déliquescence et cette volonté de régénérescence représentée par une multitude de mouvements universitaires, tels que celui-ci: http://www.univendebat.eu/signez-le-manifeste/manifeste-pour-des-universites-a-la-hauteur-de-leurs-missions/

  3. Darwin Says:

    «Il y a donc refus du produit tel qu’il se présente, et volonté de l’améliorer»

    Sans la hausse des droits de scolarité, on continuerait bien sûr de dénoncer la marchandisation de l’éducation (dénonciation avec laquelle je suis tout à fait d’accord, voir http://jeanneemard.wordpress.com/2012/01/11/je-ne-suis-pas-une-pme/), mais on n’aurait jamais fait la grève (et on n’aurait jamais boycotté, en tout cas, pas cette année!). L’objet initial de la grève n’est donc pas lié à la nature du «produit», mais aux conséquences de la hausse de son prix sur son accessibilité. Et cela, c’est bien différent des objectifs d’un boycott.

  4. Déréglé temporel Says:

    Peut-être. Je vois ça comme étant une goutte de plus dans un vase déjà trop pleins d’abus. Je pense qu’on peut dissocier ou associer les deux enjeux, selon les points de vues, et que les deux sont légitimes et défendables. On rejettera ou pas le terme de boycott selon l’un ou l’autre. Mais je pense que nous sommes d’accord sur le fait que c’est bien une grève, dans l’un ou l’autre cas de figure.

  5. Darwin Says:

    En effet!

  6. Blink Says:

    Bravo Déréglé! J’aime bien ceci:

    « Ce qui nous amène à dire que les étudiants sont les ouvriers, les consommateurs et le produit de l’université. Puisqu’on tient absolument à s’exprimer en termes marchands et industriels. »

    Ça illustre brillament le pourquoi de cette guerre de mots. Ces étudiants sont marchandise pour certains et richesse pour d’autres. Pour moi ils sont des diamants bruts et c’est un devoir que de les polir.

    Le gouvernement semble les percevoir comme n’importe quel contribuable devant faire sa « Juste Part ». C’est ce qui m’enrage. Ils auront les 50 prochaines années pour être des contribuables « ordinaires » (si vous me passez l’expression).

    En ce moment, on devrait faire tout en notre pouvoir pour leur assurer les meilleures conditions d’apprentissage possible.

    Je suis sûr que la Ministre Beauchamp, jeune étudiante, devait également souhaiter ces conditions. On devient tellement cons en devenant adulte des fois…

  7. Déréglé temporel Says:

    Un peu tardivement: merci, Blink 🙂

  8. Déréglé temporel Says:

    Oh, un truc remarqué ce matin: La Presse a revu le titre thématique des pages consacrées à ce thème pour les intituler « Grève étudiante » 😉

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