Les complices

Mardi dernier, André « Bum » Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, a repris du service, une fois de plus, comme gros-bras des libéraux. Dans un éditorial intitulé « les complices« , il a dit que les leaders de la CLASSE, qui avaient dit ne pas encourager la violence et s’en dissocier, d’être les complices des actes de vandalisme et de violence commis lundi, sous prétexte qu’ils ne « condamnaient » pas les actes de violence. Il a visé la CLASSE, alors qu’à l’heure où il écrivait, les prises de position des trois principales fédérations étudiantes était exactement les mêmes. Il n’y expliquait pas très bien ses contradictions, ni la signification magique du mot « condamner » qu’il semble considérer comme un super-pouvoir qui fait apparaître la paix sociale partout où il est prononcé.

Pas un mot sur le fait que les manifestations étudiantes ont été d’un pacifisme exemplaire. Il y a eu un peu de casse en début de grève, les assos ont retenu la leçon et instauré des services d’ordre dans leurs manifs pour éviter que ça se reproduise. Puis, la contestation pacifique s’est poursuivi, dans la surdité et le mutisme gouvernemental.

Pour Pratte, « ceux qui ne condamnent pas ces gestes sans ambiguïté, sans «…mais c’est la faute du gouvernement», se rendent complices de la violence. ». Cela revient à interdire toute analyse lucide de la situation. Cela revient à empêcher de voir qu’aucun mouvement social n’a jamais pu souffrir autant de vexations que le mouvement étudiant en a subit dans cette grève, sans que n’éclatent des violences. Pratte a parlé: l’intelligence est indésirable.

Impossible, par conséquent, de parler des violences qu’ont subi les étudiants. Car lundi, c’était aussi le jour où les agents de sécurité de B.E.S.T. entraient sur le campus de l’Université de Montréal. Dès lors, les vexations, menaces, intimidation et violences se sont multipliées. Les associations étudiantes ont reçues plusieurs plaintes. Anticipons la critique: des cas isolés? Deux réponses viennent spontanément: 1. isolés… comme les cas de violence étudiante? 2. ça fait vraiment beaucoup de cas isolés.

Pour M. Pratte,  » Quoi qu’en pensent ceux qui appellent à un «printemps québécois», nous ne vivons pas ici sous un régime d’oppression. » Mais pour les étudiants qui s’étaient fait dire, la veille, « M’a te casser la gueule! »; « Retourne dans ton pays maudit français », les paroles de l’éditorialiste sonnent creux. Pour les étudiants qui se sont fait physiquement pousser dans leur classe par les agents de sécurité, ces paroles sonnent creux. Pour les professeurs arrêtés arbitrairement par des policiers sur les campus, pour celui qu’on a plaqué au sol et menotté comme un vulgaire dealer à l’UQO, sans autre crime apparent qu’avoir soutenu les grévistes, ces paroles sonnent creux. Les rumeurs, certes, amplifient le phénomène, mais sous ces rumeurs, il y a une multitude de cas documentés ayant fait l’objet de plaintes en bonne et due forme. André « Autruche » Pratte ne semble pas saisir la sincérité du sentiment d’oppression que vivent les étudiants et les professeurs. Cette réalité, il la nie par le moyen le plus radical qui soit: un mutisme total.

On pourrait plaider, à sa décharge, l’ignorance. Après tout, les étudiants sont informés, par leur interconnexion à travers de nombreux moyens, leurs rencontres régulières en assemblées (le lundi même, j’en avais une), leur présence physique sur les campus, beaucoup plus rapidement que quiconque de l’évolution de la situation. Le journal de M. Pratte a eu un jour de retard, ne consacrant pas d’articles à la violence à l’encontre des étudiants et des professeurs avant mercredi. Mais jusqu’à aujourd’hui, pas un mot [edit: de Pratte] sur ces abus. Au gouvernement, ce n’est pas mieux, d’ailleurs. Les journalistes ayant interpellé le ministère de l’éducation à ce sujet, la porte-parole (comme à la CLASSE, les « portes-paroles » ne parlent pas en leur nom propre) du ministère a affirmé que cela « relevait de la sécurité publique » – et donc pas du MEQ qu’elle représentait. J’en déduit qu’en des termes moins clairs que la CLASSE, elle se dissocie de la violence perpétrée par la police et les agents de sécurité. J’en déduit donc que leur position est qu’ils se dissocient de la violence, mais ne la condamne pas. Est-ce assez, M. Pratte? Est-ce acceptable?

Hier, le premier jour du Salon du Plan Nord a attiré de nombreux manifestants de plusieurs groupes distincts, tous en colère contre le Plan Nord pour différentes raisons qu’il ne nous appartient pas d’approfondir ici. La CLASSE était du nombre. La manifestation a dégénéré en émeute. Les policiers ont déclaré en onde que l’essentiel des violences était probablement dû à des casseurs professionnels, qui ont infiltré cette manifestation comme ils ont infiltré les célébrations de la Coupe Stanley. Des étudiants y ont peut-être pris part une fois que les violences étaient commencées, reconnaissons-le. Mais pour M. Pratte et nombre de commentateurs, la rigueur ne sert à rien, les membres de la CLASSE sont les seuls responsables. M. Pratte revient sur la question, par conséquent, avec un nouveau torchon intitulé « Céder à la casse? »

Alors que les représentants de la CLASSE ont déclaré qu’il est temps d’ouvrir les négociations pour ramener le calme dans la rue, M.Pratte semble croire que c’est un appel à davantage de violence. Alors que les portes-paroles de la CLASSE continuent à se dissocier de la violence, André « Je-sais-pas-lire » Pratte, déclare qu’ils « endossent » la violence. Il croit trouver la « justification » de la violence dans un extrait d’un communiqué de la CLASSE où il n’est à aucun moment question de violence. Il y est certes question de désobéissance civile: il s’agit d’un concept qui s’est développé au sein de la réflexion sur un militantisme à la fois actif et pacifique. Qu’importe, Pratte et ceux de son espèce confondent le bris d’une loi avec la violence. Cela revient à une condamnation rétroactive de tous les mouvements pour les droits civiques de notre histoire, cela revient aussi à faire de Gandhi un apôtre de la contestation violente.

Tandis qu’aujourd’hui, des voix s’élèvent partout pour réclamer un retour à la raison de tous les partis en présence, Pratte ne l’entend pas de cette oreille. Il pense qu’inviter au plus vite les étudiants à la table de négociation fera sombrer le Québec dans l’anarchie. Voyons un peu la grossièreté du raisonnement: « Or, si le gouvernement cède, sur la question de la violence comme sur le fond du dossier, il offrira aux radicaux une victoire sans précédent. Ceux-ci sauront, désormais, comment faire reculer à leur guise le gouvernement du Québec. Les effets de cette capitulation devant l’intimidation se feront sentir longtemps après que Jean Charest aura quitté le pouvoir. »

Encore une fois, pas un mot sur les abus dont les étudiants et les professeurs ont été victimes toute la semaine. Pas un mot sur la responsabilité du gouvernement, son mutisme sans précédant et les stratégies de division en fin de parcours (c’est de bonne guerre après cinq ou six semaines de grève, c’est de la folie irresponsable après neuf). C’est à se demander si M.Pratte lit son propre journal.

La posture de M. Pratte est, ce matin comme mardi, un refus de principe de toute intelligence de la situation. Tout effort de compréhension et d’action adaptée serait une entorse à un principe dogmatique basé sur une compréhension très orientée d’une soi-disant non-violence. Toute critique équilibrée, incluant donc les erreurs du gouvernement, est élevée au rang d’éloge de la violence et de l’anarchie. Des mouvements pacifiques ont déjà réussis à faire plier le gouvernement, dit-il – mais jamais le gouvernement n’a autant refusé le dialogue que maintenant.

Sa thèse selon laquelle, si le gouvernement cède, les mouvements sociaux pratiqueront à l’avenir la violence pour se faire entendre est une belle inversion de causalité. En réalité, « céder », ce serait tout simplement reconnaître avoir erré dans la gestion de la crise. Ce serait prendre ses responsabilités. La leçon à retenir ne serait pas que la violence porte fruit. Ce serait que le plus pacifiste des mouvements fini forcément par ne plus pouvoir résister à la violence quand il est méprisé pendant neuf semaines. La leçon à retenir, c’est qu’il faut négocier avec les militants quand ils sont pacifistes, pas les acculer aux extrémités. C’est ce que nos gouvernants avaient fait jusqu’à maintenant; c’est ce qu’ils n’ont pas fait cette fois-ci. Ce que Pratte prône, c’est de ne pas prendre les leçons de la crise actuelle et ne pas réparer les erreurs commises.

Charles Rojzman appelle « victimisation » un refus entier de reconnaître toute forme de responsabilité dans les violences (1). De la victimisation, nous en vivons de tous les côtés en ce moment. J’espère de tout coeur que le congrès de la CLASSE débouchera sur une condamnation de la violence – ce serait, de mon point de vue, une victoire morale sur le gouvernement. Mais je ne peux surtout pas rester sans voix devant la victimisation d’État mis en place par Jean Charest, Line Beauchamp, André Pratte et tous leurs semblables. Aux violences très réelles subies par les étudiants et les professeurs, s’ajoutent un refus de reconnaître jusqu’à la seule existence de ces violences. Ce refus est ressenti avec tout autant de violence que les coups de matraques, il fait souffrir comme une plaie ouverte. Il n’existe aucune sortie de crise possible si on ne reconnaît pas la souffrance endurée, physiquement et moralement, par les étudiants et les professeurs.

André Pratte et les autres veulent une condamnation sans ambiguïté de la violence. C’est de bonne guerre. Nous exigeons la même chose d’eux.

Peu importe leurs contorsions verbales et leurs motivations tactiques et partisanes, ceux qui ne lancent pas un appel général au calme à l’adresse de TOUS les acteurs de la crise, ne condamnent pas TOUTE violence et n’appellent pas à une négociation, sans ambiguïté, sans conditions, immédiate. Ceux-là seront les complices de la violence. J’espère vous lire bientôt M.Pratte.

(1) Charles Rojzman, Sortir de la violence par le conflit, Une thérapie sociale pour apprendre à vivre ensemble, Paris, La Découverte, 2008, pp.137-143.

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4 Réponses to “Les complices”

  1. Déréglé temporel Says:

    Fallait-il vraiment répondre à M. Pratte? je me suis posé la question. C’est un bien petit homme. Malheureusement, il a un grand lectorat.

  2. Darwin Says:

    «La posture de M. Pratte est, ce matin comme mardi, un refus de principe de toute intelligence de la situation.»

    Tout à fait. Il ne me fait même plus rager! J’ai au contraire rigolé en lisant sa chronique de samedi.

    «Fallait-il vraiment répondre à M. Pratte?»

    Je me suis posé la même question en le lisant. Ses derniers textes sont tellement illogiques et partisans – il ne prend même plus la peine de camoufler son parti-pris – que, personnellement, j’ai renoncé à les commenter. Par contre, je suis bien content que quelqu’un d’autre l’ait fait! 🙂

  3. Déréglé temporel Says:

    « Tout à fait. Il ne me fait même plus rager! »

    On en est à des étapes différentes, faut croire.

    « Ses derniers textes sont tellement illogiques et partisans – il ne prend même plus la peine de camoufler son parti-pris »

    Je trouve ça troublant, à quelque part. La Presse a un tirage un peu moins important que le Journal de Montréal, mais jouit d’un capital de crédibilité nettement supérieur. Beaucoup accordent plus de crédibilité au Devoir, mais son tirage est extrêmement limité par rapport à La Presse. Ça fait probablement de La Presse le journal le plus influent du Québec. Me semble qu’être éditorialiste en chef dans ce journal devrait impliquer une certaine éthique, un sens des responsabilités plus important.
    J’ai assisté à tellement de discussions, avec tellement de gens, sur l’importance que la population garde un certain niveau de confiance envers ses institutions (une confiance que ces institutions doivent cependant mériter!). Les médias en font partie, et même si Pratte ne convainc personne, il contribue à détériorer ce sentiment de confiance. Une goutte d’eau dans la mer, peut-être, mais chacun devrait prendre ses responsabilités dans le phénomène.

  4. Darwin Says:

    «il contribue à détériorer ce sentiment de confiance»

    Bien d’accord.

    «Beaucoup accordent plus de crédibilité au Devoir, mais son tirage est extrêmement limité par rapport à La Presse. Ça fait probablement de La Presse le journal le plus influent du Québec. »

    Justement, j’ai lu ça ce matin dans Le Devoir (ça tombe bien!) :

    «Quand des chercheurs de l’Université Laval ont sondé les parlementaires des dernières décennies de l’Assemblée nationale sur les journalistes perçus comme les plus influents, le chroniqueur Michel David du Devoir a devancé en tête l’éditorialiste André Pratte de La Presse.»

    http://www.ledevoir.com/societe/medias/348250/medias-les-bobos-de-l-edito

    Deuxième, c’est quand même impressionnant! Bon, ça, c’est auprès des parlementaires, pas auprès de la population où Pratte devance sûrement David!

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