Un moratoire sur la décadence

Le débat politique actuel, au Québec et ailleurs, est hanté par le spectre de l’immobilisme. Pour s’en tenir à la Belle Province, lors de la première élection des conservateurs du Parti « libéral » de Jean Charest, on nous avait promis une « réingénierie de l’État » qui s’est heurté à la mobilisation citoyenne. Dès lors, nous avons connu une très forte médiatisation des projets avortés, et une très faible médiatisation des projets menés à terme. Les journalistes d’opinion favorables à l’approche charestienne ont martelé que les trop nombreux reculs acculaient le Québec à l’immobilisme. Ils ont convaincus les masses démobilisées, qui souhaitent un gouvernement « qui se tient debout et fait avancer les choses », mais si possible sans avoir à s’impliquer elles-mêmes. Syndicats, groupes de pression, associations étudiantes, et la plus grande partie de la société civile (à l’exception notable du patronat), sont pointés du doigt comme responsables d’une immobilité dont la réalité n’est guère démontrée, n’étant le plus souvent médiatisés que lorsqu’ils se mobilisent dans une opposition, mais non lorsqu’ils réalisent des projets.

Si le mot « immobilisme » est moins employé, il n’en reste pas moins imprégné dans les esprits du gouvernement, de ses partisans et de l’électorat. Et le mot « moratoire », devenu à la mode, y est profondément associé. Pas étonnant que les péelquistes refusent de parler de « moratoire », eux qui, du fond de leur impopularité, mise sur une apparence de grands projets, sur une volonté d’avancer à tout prix, même si c’est dans la mauvaise direction. Dans le cas de la grève, un moratoire serait associé à une capitulation, même si initialement ce ne sont pas les étudiants qui ont lancé l’idée.

L’archétype de la dénonciation des moratoires comme manifestation première de l’immobilisme s’incarne dans l’éditorialiste Mario Roy, qui y a consacré il y a quelque temps un éditorial intitulé « Génération M« . Un tel titre suggère que c’est un problème de génération, et vise de toute évidence les étudiants, mais le phénomène dénoncé s’étend en fait à l’ensemble de la société. Roy affiche assez peu ses sources et ses orientations idéologiques, mais ceux qui le suivent avec régularité savent que le fondement de sa pensée est conservateur, aussi n’est-il pas étonnant que cet éditorial si typique soit venu de sa plume.

On le devinera, je ne suis pas d’accord avec M. Roy. L’examen des faits me mène à une autre interprétation de la situation. Mais commençons d’abord par commenter quelques concepts, en particulier ceux de « conservatisme » et de « progressisme », que M. Roy, comme d’autre, emploient dans un sens qui n’est pas sans mener à des paradoxes.

Conservatisme et progressismes, entre les attitudes et les idéologies

Avec ce sous-titre, on me verra venir. Dans son éditorial, Mario Roy dénonce la « pathologie » (!) qui sous-tendrait la logique des moratoire, celle de promouvoir le statu quo, voire le statu quo ante (le retour à une situation antérieure) « Laquelle, de surcroît, se drape souvent dans le manteau du progressisme alors qu’elle répond à la définition même du conservatisme réactionnaire. » L’emploi fait par l’éditorialiste des mots « conservatisme » et « progressisme », ici, prend ces termes dans leur sens littéral. C’est un emploi très fréquent dans les conversations et les textes actuels, signe d’une société peu rompue à l’exercice des analyses idéologiques. Il peut se retrouver par exemple dans les écrits de Jean-Jacques Pelletier, ou les miens… Le problème de cette approche du « conservatisme », c’est qu’elle n’offre aucune indication morale sur la désirabilité ou non de celui-ci. Le conservatisme sera une bonne chose face à certains enjeux, et une mauvaise chose face à d’autres. C’est donc une définition peu porteuse lorsqu’il s’agit d’offrir une analyse globale d’une situation politique.

Il existe une autre manière de définir les notions de « conservatisme » et de « progressisme », et c’est d’examiner des traditions idéologiques qui les sous-tendent. Ces traditions idéologiques regroupent des idéaux, des croyances et des méthodes d’analyses qui permettent d’établir une cohérence à l’intérieur d’ensembles d’idées par ailleurs très diversifiés.

Ainsi le conservatisme tend-il à privilégier une vision de la morale comme étant immuable. Ce qui était bon par le passé le sera toujours, ce qui était mauvais par le passé le sera toujours, parce que la morale est, aux yeux des conservateurs, soumise à des lois à peu près indépendante du temps ou de l’humain. Croire qu’un ordre politique est « voulu par Dieu », croire que les hommes et les femmes sont « biologiquement programmés » pour avoir des rôles distincts dans la société, croire que la démocratie est « la fin de l’histoire » ou que « les hommes méritants se retrouvent forcément au sommet de l’échelle sociale » (ce qui amène à dire que « s’il est au sommet de l’échelle sociale, c’est forcément qu’il le mérite) sont des croyances et des analyses de nature conservatrices.

Le progressisme, lui, ne me semble pas tant être une tradition idéologique en soi, mais plutôt le point de rencontre entre plusieurs idéologies, notamment le radicalisme et l’humanisme libéral. Le radicalisme est improprement associé à de « l’extrémisme », mais en fait, il s’agit surtout d’une volonté d’examiner les problèmes sociaux à la « racine ». Pour l’analyse radicale, les inégalités et les injustices sont le produit de mécanismes sociaux qui les causent et les reproduisent. Un radical estime qu’un pauvre a, par son éducation et ses moyens, moins accès à l’éducation qui lui permettrait d’atteindre le sommet de l’échelle sociale, qu’il a moins accès qu’un riche aux ressources qui lui permettraient d’exprimer son point de vue et de défendre ses intérêts en politiques. Le radical pense aussi que les hommes et les femmes se voient répartir des rôles distincts en raison de « construits sociaux ». Que la société envoie à travers son système d’éducation, ses médias, ses « sagesses populaires » un message aux pauvres selon lequel ils sont « nés pour un petit pain » et qui incite les pauvres à accepter leur sort sans tenter de l’améliorer.

L’humanisme libéral, sans rejeter le rôle des construits sociaux, ne leur accorde pas le même poids sur la destinée des individus, qu’il estime généralement libres. Moins préoccupé des intérêts des ensembles que de celui des individus, il pose cependant comme prémisse fondamentale l’égalité de tous à la naissance, sans égard à leur sexe, leur ethnie ou leur condition sociale. Il estime par conséquent que la société doit mettre à disposition de l’ensemble de la population les outils qui permettront à chacun de choisir sa voie et d’avoir des chances raisonnables, dans la mesure de ses talents, d’atteindre ses objectifs.

En cela, les deux courants de pensée ont plusieurs lieux de convergence, à l’intérieur desquels se forment des mouvements « progressistes », parfois plus radicaux, parfois plus libéraux (ou parfois autres). Les courants « progressistes » favorisent l’établissement, le maintient ou l’amélioration dans la société de conditions qui mèneront à son amélioration.

Une fois posés ces éléments, on voit en quoi l’emploi des termes « conservateurs » et « progressistes » comme des idéologies diffère d’un emploi des mêmes termes comme des attitudes. Vouloir préserver une institution qui améliore la société relève d’une attitude conservatrice, mais d’une idéologie progressiste. Les progressistes veulent « conserver » la démocratie, car elle permet à tous de défendre leurs intérêts, plutôt que de laisser confisquer les choix sociaux par une élite. C’est là un exemple consensuel.

Dans le domaine de l’éducation, les progressistes estiment que l’éducation doit être accessible afin de jouer un rôle « d’ascenseur social » qui rend les frontières entre les classes socio-économiques plus poreuses. Ils estiment aussi qu’elle doit procurer un appareil critique qui fournira à l’ensemble de la population les moyens de comprendre la société dans laquelle ils évoluent, d’en identifier les failles et d’en imaginer les solutions. L’existence d’un tel système dans une société est un facteur de progrès: vouloir le « conserver » est donc en faveur du « progressisme ».

L’analyse conservatrice, qui attribue la hiérarchisation de la société à des mérites qui sont fondamentalement ceux des privilégiés, ne peut pas entretenir la même vision de ce qu’est un « progrès ». Aussi se tourne-t-elle vers un économisme qui répond aux intérêts des « élites ». Dans une certaine vision conservatrice, l’extension du territoire national est un « progrès »; dans une autre, c’est la croissance du PIB. L’éducation doit donc être mise au service de tels intérêts: former des employés (mais des citoyens? bof, la démocratie est bonne par elle-même, non par la formation accordée aux citoyens), commercialiser des technologies, attirer des devises étrangères, faire rayonner le prestige national sur le monde grâce à des « universités de classe mondiale » (une excellence mesurée en fonction d’un indicateur économique, la « demande » de ses diplômes). Mais si l’éducation conforme aux idéaux conservateurs n’existe pas, on cherchera à se faire « progressiste » (dans l’attitude) pour mettre fin à l’éducation « progressiste ».

Mario Roy est donc dans l’erreur lorsqu’il sous-entend qu’il y a une imposture à ce que des mouvements « progressistes » aient des réflexes conservateurs. Revenons donc aux moratoires.

Une analyse d’ensemble des moratoires

Mario Roy qualifie la prolifération des protestations et des demandes de moratoires comme un immobilisme. Qu’en est-il? L’analyse est-elle pertinente?

On peut contester la méthode d’analyse de M. Roy, exprimée dans ce passage:

Tout cela est recensé ici sur un ton léger. Et sans porter de jugement sur les causes prises une à une: presque toutes sont plaidables, en effet, à la condition de ne pas considérer le portrait d’ensemble.

Or, c’est celui-ci qui fait problème.

Cette analyse établit une distinction complète entre les causes particulières et le portrait d’ensemble. Les causes particulières pourraient être légitimes, examinées au cas par cas, mais le portrait d’ensemble répondrait à une analyse différente et par conséquent effacerait cette légitimité, car l’ensemble doit primer sur les cas particuliers. En tirant une conclusion sur l’ensemble, Mario Roy peut ainsi se dispenser d’examiner les cas particuliers, discrédités en blocs.

Or, c’est avec cette méthode que je ne suis pas d’accord. Pour formuler une conclusion sur le portrait d’ensemble, il faut se livrer à une analyse comparative de chacun des cas, et dégager ce que chacun d’entre eux a de distinct des autres, ainsi que ce qu’ils ont tous en commun. On ne pourra formuler un diagnostic d’ensemble qu’en s’appuyant sur ce dernier critère: que sont les caractères communs de ces moratoires?

À consulter simplement la liste proposée par M. Roy, quelques traits apparaissent à qui veut bien faire l’effort de cet exercice:

1. Ils sont en majorité sous-tendus par un économisme mercantiliste, brandi contre une valeur non-marchande. On privilégie la vente de diplômes sur la formation citoyenne, la création de brevets sur la réflexion critique, la création de marchandises immobilières sur l’écologie, la vente d’un droit de circuler sur une route ou un pont sur la logique du bien commun… on privilégie aussi, par exemple, les projets ponctuels sur les économies locales durables.

2. Un grand nombre d’entre eux sont le fruit de décisions faites par un petit groupe et affectant un très grand nombre, sans associer les groupes affectés à la décision prise. C’est là un constat notamment fait par des auteurs ayant participé au dossier leadership de l’État du Québec 2012 (vous pouvez écouter la présentation de Miriam Fahmy, lire son introduction et quelques suppléments ici), mais c’est aussi un problème qui a fait couler beaucoup d’encre chez les philosophes politiques ces dernières années, concernant notamment les questions de démocratie directe et de démocratie délibérative.

3. Facteur aggravant du point 2, ces projets souffrent souvent d’un déficit de transparence, d’un manque de justification, d’incohérence idéologique (il est remarquable que la justification idéologique de la hausse des frais de scolarité fut davantage formulée par des chroniqueurs de La Presse, Alain Dubuc et Yves Boisvert, que par des représentants du gouvernement, qui se sont plutôt retranchés sur des slogans et la démagogie) et plus généralement d’un manque de confiance entre les promoteurs des projets et la population qu’elle devait le plus directement affecter.

4. Le plus important est sans doute que les demandes de moratoires s’accompagnent le plus souvent de l’exigence de la mise sur pied d’un organe d’information ou de réflexion – commission d’enquête, forum public, états généraux, études indépendantes, etc… C’est là la clé pour comprendre ce phénomène. La multiplication des moratoires répond à la multiplication d’initiatives privées et de décisions arbitraires. La société civile vit cette multiplications de projets marchands, non comme un progrès, mais comme une décadence. Aussi formulent-ils l’exigence d’information transparente et de réflexions sur les valeurs qui nous guident.

Et c’est là que le bat blesse. Car si la résistance militante peut contraindre le gouvernement à choisir ses batailles et à reculer sur certains dossiers et mener un assaut enragé dans d’autres (comme l’éducation), ledit gouvernement résiste en revanche de manière plus systématique et obstinée lorsqu’il s’agit de compléter un moratoire de l’indispensable organe de réflexion qui devrait l’accompagner. Or, sans cette réflexion d’ensemble, nous sommes condamnés à improviser et résister au cas par cas. Sans cette réflexion, aucun progrès n’est possible.

Que faire alors? Faire cette réflexion. L’imposer. Retourner aux documents fondateurs de notre société (en éducation, tout notre système d’éducation repose sur un document fondateur, le rapport Parent, vieux de près d’un demi-siècle), éclairer le chemin parcouru. Pourquoi notre société est-elle ce qu’elle est? Qu’est-ce qui a changé? Que veut-on conserver? Où veut-on aller?

« le « retour aux sources » est toujours aussi un modernisme. » – Michel de Certeau, L’Écriture de l’Histoire.

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10 Réponses to “Un moratoire sur la décadence”

  1. Darwin Says:

    Démonstration convaincante!

    L’immobilisme des uns est l’action des autres. Tout est une question de point de vue. Le concept d’immobilisme est un sophisme éculé, tout comme celui de l’université de classe mondiale… On ne dit pas ce qu’on veut faire avec nos universités, mais seulement qu’elles se démarquent… dans leur efficacité à produire une main-d’oeuvre spécialisée pour nos entreprises ou pour appuyer l’émergence de citoyens critiques et bien formés?

    «Le plus important est sans doute que les demandes de moratoires s’accompagnent le plus souvent de l’exigence de la mise sur pied d’un organe d’information ou de réflexion»

    Sur ce point me vient à l’esprit la conclusion d’un de mes derniers billets : la démocratie, c’est ben du trouble!

  2. Déréglé temporel Says:

    « Démonstration convaincante! »

    Merci 🙂

    « Le concept d’immobilisme est un sophisme éculé »

    Malheureusement, ce qui est éculé pour les uns est d’actualité pour les autres. Il faut combattre ce mythe de l’immobilisme.

    « la démocratie, c’est ben du trouble! »

    Surtout pour les dirigeants 😉

  3. Darwin Says:

    «Il faut combattre ce mythe de l’immobilisme.»

    Bien d’accord. D’ailleurs l’immobilisme (en fait le «mobilisme», mais chutt!) est dans ma liste de sujets de billets depuis très longtemps!

  4. Déréglé temporel Says:

    J’ajoute un excellent article de Histoire Engagée sur la notion d’Université de classe mondiale dont on nous rebat les oreilles. Je l’ai aussi ajouté dans le corps du texte.

  5. Darwin Says:

    Merci pour le lien! Ce texte est en effet excellent! Il rejoint (et explique davantage) ce que j’écrivais dans un récent billet, Les stéréotypes et les pseudo-événements :

    «En fait, le pire est que si on ne s’interroge pas sur le rôle des universités et qu’on accepte la vision des universités de la CRÉPUQ sur cette question (former des travailleurs pour les entreprises), il est probablement vrai qu’il serait très difficile de faire réduire suffisamment le budget des universités pour compenser la hausse de 1778$ des droits de scolarité sur 7 ans. C’est justement en contestant la vision de l’université centre commercial qu’on pourrait récupérer des sommes suffisantes.»

    http://jeanneemard.wordpress.com/2012/05/14/les-stereotypes-et-les-pseudo-evenements/

  6. Darwin Says:

    J’oubliais… Tu noteras que l’auteur mentionne aussi le dernier livre de Normand Baillargeon…

  7. Déréglé temporel Says:

    J’ai vu, en effet. Je sais, je sais, il va falloir que je le lise. Il est dans la liste de mes lectures sur l’université, à côté de Wilhelm von Humboldt et Alphonse-Marie Parent.

  8. Darwin Says:

    Au moins, nous ne sommes pas seuls…

    «Au-delà de la question de la hausse des droits de scolarité, le conflit étudiant a permis de mettre en lumière une crise sur les différentes conceptions de ce que l’université doit devenir, estime la FQPPU, qui regroupe 15 syndicats et associations rassemblant plus de 5000 professeurs. Elle reproche au gouvernement d’avoir une vision trop entrepreneuriale, trop économique de l’université.»

    http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/05/17/003–professeurs-.shtml

  9. Déréglé temporel Says:

    c’est un enjeu qui est très discuté dans le milieu universitaire. Malheureusement, il filtre peu dans les médias, notamment parce que les journalistes ne paraissent pas bien le comprendre.
    Bonus: https://www.facebook.com/notes/jean-baptiste-lamarche/une-lettre-de-professeurs-de-luniversit%C3%A9-de-montr%C3%A9al-sur-les-d%C3%A9rives-de-ladminis/389786104386579

  10. Darwin Says:

    Merci, c’est très bien. Mais j’ai encore préféré la précédente!

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