La pensée économique classique, caduque déjà en 1910

J’ai feuilleté aujourd’hui le deuxième chapitre d’une histoire du mouvement Desjardins. Ce chapitre portait sur la pensée d’Alphonse Desjardins, et contenait plusieurs citations de ses articles et conférences. D’après l’auteur du livre, la pensée politique et économique du fondateur des caisses populaires est difficile à saisir, puisque ses écrits étaient avant tout destinés à faire la promotion de son projet: ils étaient donc rédigés avec précaution, afin d’éviter de heurter les sensibilités et de provoquer des oppositions idéologiques.

On y trouve néanmoins quelques belles pièces, très éclairantes. Desjardins ne semble pas avoir été anticapitaliste, il souhaitait simplement asseoir le capital sur la coopération. Peu intéressé par les syndicats, il ne souhaitait pas combattre le capital, mais le mettre au service du peuple. Le mouvement coopératif devait servir à donner aux canadiens français un pouvoir économique qui devait ultimement leur permettre un plus grand rayonnement.

On y trouve également ce bel extrait, à propos des concentrations de capitaux destinées au développement économique. On y observe que la théorie idéalisée de la concurrence des économistes classiques lui paraissait dépassée, déjà en 1910. Alors pourquoi continue-t-on à nous servir cette bêtise un siècle plus tard?

« Conçu d’abord pour les grandes entreprises exigeant la mobilisation d’immenses capitaux, il [le régime d’association de capitaux] offre des avantages spéciaux à ceux qui les possèdent; il tend à favoriser la centralisation des forces de ces mêmes capitaux entre les mains de quelques audacieux accapareurs qui, sur le champ de bataille des intérêts économiques, rêvent exploits, conquêtes, écrasement de leurs concurrents tout comme les guerriers professionnels d’autrefois, dont l’unique carrière était les combats, qui louaient leur intrépidité aux plus offrants sans égard à la justice ou à l’iniquité des causes que le hasard ou leur avidité leur faisait embrasser. De là ces gigantesques compagnies à fonds social, véritables pieuvres qui pressurent le consommateur, exterminent leurs rivaux, rendent dérisoire la concurrence que la vieille école des économistes nous offre – sans plus y croire – comme un remède infaillible aux maux du monopole, puisque l’un des buts de la création de ces formidables machines de guerre économique est de détruire, sans égard pour les faibles, cette même concurrence sur le marché national avec espoir peut-être d’en faire autant sur le marché mondial. »

– Alphonse Desjardins, « L’union des forces sur le terrain économique », Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, p.82.

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3 Réponses to “La pensée économique classique, caduque déjà en 1910”

  1. Darwin Says:

    Hahaha, excellent!

    «On y observe que la théorie idéalisée de la concurrence des économistes classiques lui paraissait dépassée, déjà en 1910. Alors pourquoi continue-t-on à nous servir cette bêtise un siècle plus tard?»

    Large et grave question, s’il y en a une. Je ne comprendrai jamais…

  2. Déréglé temporel Says:

    Je me doutais que ça te plairais. 😉

  3. Desjardins sur les vertus de la coopération « Temps et fiction Says:

    […] Tiens, je récidive, avec une citation tirée du même bouquin que précédemment. […]

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