La torture en fiction

La première scène de torture dont je me rappelle, je crois bien qu’il s’agit du supplice de Talia, dans La chute de la flèche, dernier volet de la trilogie des flèches, elle-même inscrite dans la série des Hérauts de Valdemar. Son maître d’arme lui avait donné des conseils cyniques, voire brutaux. Personne, disait-il, ne résiste à la torture. La seule parade possible, c’est de mentir souvent et avec le plus de variété possible, dans l’espoir que le tortionnaire ne saura pas reconnaître la vérité lorsqu’elle surgira. Mais lorsque Talia passe dans les mains de tortionnaires sadiques, ces derniers ne cherchent aucune information, il s’agit de pervers qui prennent plaisir à faire souffrir. Dès lors, la torture, sous la plume de Mercedes Lackey, était surtout assimilé à une forme de viol – non-érotisé (l’érotisation du viol est un autre sujet sur lequel je pourrais revenir dans un autre billet).

Cette brève scène, qui a marqué l’adolescent que j’étais, contient beaucoup de nuances qu’on retrouve peu dans la fiction. On le verra.

Mais faisons d’abord un détour par quelques séries télés.

Dans la série 24h chrono, il fut très remarqué que Jack Bauer n’hésitait pas à torturer des terroristes pour obtenir l’information cruciale dont il avait besoin pour sauver la ville/les États-Unis/le monde/l’Univers. Ces scènes furent controversées. Certains ont même avancé que 24h chrono avait influencé l’opinion publique américaine, l’orientant vers une position plus favorable à l’exercice de la torture par les autorités dans les cas de terrorisme.

24h est un pur produit de l’après 11 septembre, où les fictions se sont mis à représenter en plus grand nombre les situations moralement ambiguës. La torture y est un ressort dramatique qui met en balance l’intégrité morale du héros avec la sécurité du public. On n’accepte plus les héros blancs comme neige: pour être héroïque, le personnage principal devra se salir les mains, et surtout la conscience. L’effet s’avère en fait largement illusoire: en sacrifiant sa conscience au profit de la sécurité des autres, le héros apparaît d’autant plus altruiste, plus héroïque, et, en définitive, plus immaculé. La torture sera d’autant plus acceptable qu’on raccourcit les délais et qu’on fait monter les enchères.

Mais dès lors qu’on commence à l’accepter pour Jack Bauer, le processus de banalisation est enclenché. Car l’agent B. n’est pas le seul héros télévisé à avoir utilisé la torture pour obtenir des informations cruciales. Et parfois, les délais sont plus relâchés, les enjeux moins évidents. On montrera à la rigueur des gestes moins cruels, plus « montrables » – des poings ou la noyade, plutôt qu’un marteau ou des électrodes – mais le principe consistant à infliger la douleur pour obtenir des informations reste, cependant.

Mais cette acceptabilité, cette banalisation de la torture à la télévision réside-t-elle uniquement dans les enjeux? Je suis d’avis que non. Les enjeux sont un procédé qui renforce l’acceptation du public, mais non son fondement. Le mythe fondamental qui fonde la banalisation de la torture à la télévision, c’est le mythe de son efficacité. Or, cela a un corollaire: la banalisation de la torture n’a pas commencé avec son usage par les « gentils »: elle a commencé avec les méchants.

Car le schémas qui prévalait auparavant, c’était que le méchant pouvait, lui, faire usage de torture à l’encontre de ses victimes pour avoir les informations dont il avait besoin. Après tout, c’était un méchant. Qu’il pratique la torture renforce dans le public la conviction qu’il est vraiment, très, très méchant. Comme tout bon méchant. Il en était par ailleurs d’autant plus redoutable. Non seulement on ne voudrait surtout pas tomber entre ses mains, mais surtout, le fait qu’il fasse usage de torture lui conférait une sorte d’avantage stratégique sur le gentil: il pouvait obtenir des informations plus rapidement, et plus facilement. Mais dès lors qu’on accepte ce principe, la table est mise pour que, tôt ou tard, le public se demande: mais pourquoi le héros ne pourrait-il pas le faire, lorsque les circonstances l’exige? Ne faut-il pas tout mettre en oeuvre pour sauver le monde?

Or, l’efficacité de la torture est rien moins que douteuse. Dans la réalité, elle se heurte à deux obstacles, au moins: 1) des individus d’une forte volonté capables de résister à un très haut niveau de douleur, ça existe bel et bien (note: dans ce billet, le premier commentaire affirme que les accusés suppliciés par l’inquisition disaient tous ce que le bourreau voulait entendre. Ne le croyez pas, il n’y connais rien. Les archives inquisitoriales montrent un nombre conséquent de cas où l’accusé « vainc les supplices » selon l’expression des inquisiteurs. Mais il faut se rappeler que les tortures infligées par ces derniers étaient très codifiés et ne pouvaient pas être infligés de manière illimitée); 2) Quand la douleur devient trop forte, le supplicié peut en venir à dire n’importe quoi pour l’éviter, et donnera donc des informations erronées.

Certains scénaristes ont pris acte de ces réalités, et certains héros résistent encore à la tentation du mal. Quand, dans un épisode pivot de la dernière [la troisième] saison de Warehouse 13, Steve se retrouve dans la situation où sa patronne ne recule pas à l’idée de torturer un prisonnier, il s’élève contre elle. Il avance d’abord l’argument moral, puis se fend de cette ligne « vous savez que la torture ne fonctionne pas, il y a des études, là-dessus! ». Ça paraît naïf comme ça, mais cela montre la volonté de revenir sur ce mythe de l’efficacité.

On trouve un cas plus percutant dans un épisode de Criminal minds (Esprits criminels). Dans cette série qui met en scène des profileurs du FBI, habituellement confrontés à des tueurs en série, il y a un épisode où les personnages principaux sont appelés en renforts par la CIA pour tirer les vers du nez à un terroriste et connaître la cible d’un attentat. Les méthodes « d’interrogation améliorées » (euphémisme désignant la torture aux États-Unis depuis l’ère W. Bush) s’étaient révélées inefficaces. S’engage alors entre le profileur et le prisonnier un duel exclusivement psychologique, l’un feignant de l’empathie à l’égard de l’autre, recueillant des indices sur sa personne, touchant ses cordes sensibles… pour finalement le piéger par la ruse. Cet épisode assume la question de l’efficacité sans esquiver le postulat, pourtant hautement improbable, du compte à rebours, sensé rendre la torture désirable (1). Son verdict est réaliste: supplicier un prisonnier n’est pas un moyen efficace d’obtenir des information, même en situation d’urgence; plus: elle n’est pas efficace, a fortiori en situation d’urgence.

Ce type de représentation de la torture est malheureusement encore minoritaire à la télévision. En fait, il est tout à fait déplorable que des séries où la torture est représentée comme efficace soient souvent qualifiées de « réalistes ». Le réalisme, au contraire, devrait, non pas cesser de représenter des scènes de torture, puisqu’elles existent, mais bien montrer comment elles se manifestent dans la réalité, c’est-à-dire avec une efficacité très limitée. Ce qui implique qu’elle devrait être inefficace non seulement quand ce sont les « gentils » qui sont confrontés à la question de savoir s’ils doivent en faire usage (comme dans les deux cas évoqués ci-dessus), mais aussi quand les méchants en font usage. De la même manière qu’un méchant qui assassine tous ses collaborateurs n’est pas vraiment crédible, un méchant qui saurait tout ce qu’il a besoin de savoir par le moyen de la torture ne l’est pas non plus. Les plus dangereux devraient donc être ceux qui n’en font pas usage. Quant à ceux qui en font usage, deux types de représentations devraient prévaloir: 1) ceux qui cherchent à obtenir une information devraient obtenir plus souvent des informations erronées (je sais, un gentil tout pur, ça ne ment pas, mais on peut faire une exception de circonstance, non? et puis, un gentil, aussi pur soit-il, ça peut quand même délirer sous la souffrance); 2) la torture devrait être montrée pour ce qu’elle est, bien souvent, davantage qu’une méthode d’information: un moyen employé pour briser le caractère de la victime.

C’est en effet là ce que montre bien un certain roman de Sergio Kokis, Le maître de jeu, dont la moitié est consacrée aux entretiens entre un théologien désabusé et un réfugié politique qui raconte au premier les supplices physiques et psychologiques qu’un a subi aux mains d’un militaire. Peu intéressé à quelque information que ce soit, ce dernier s’acharne surtout à le briser durablement, afin de le rendre inoffensif à l’avenir. C’est une approche un peu semblable qui est montrée dans le roman 1984 de Georges Orwell: amener le prisonnier à trahir son amoureuse n’a d’intérêt que dans la mesure où cela lui casse le moral durablement. L’approche n’est pas entièrement absente de la télé, mais néanmoins rare. On peut compter comme une exception l’épisode, déjà lointain, Chain of command de Star Trek: The Next Generation.

Au regard du travail scénaristique, une dernière remarque. Les exemples explicites que j’ai donnés dans ce billet se réfèrent à des scénarios où la torture est un élément clé de l’histoire (peut-être dans une moindre mesure pour Warehouse 13). Tous mettent en scène la torture, soit pour le dilemme moral qu’elle pose, soit pour illustrer ses impacts psychologiques (bien que Picard ne manifeste, dans les épisodes suivants, aucune trace de son expérience traumatisante; mais c’est un travers généralisable à tous les personnages, situations ou épisodes de cette série, ou presque). Mais j’ai aussi fait référence, de manière implicite et sans les citer, à d’autres épisodes, nombreux, où la torture apparaît plutôt comme une facilité scénaristique: « je ne sais pas comment remettre tel personnage sur la piste, donc il torture celui qui sait ». De telles facilités scénaristiques encouragent et se nourrissent du mythe de l’efficacité encore plus que les Bauer de ce monde. Et en plus, elles sont impardonnable sur le plan de l’intérêt dramatique!

(1) Dans les débats sur la torture, plusieurs se sont contenté d’écarter d’un revers de main ce qu’on a appelé « l’argument de la bombe à retardement », en argumentant que, dans la réalité, ça ne se produit jamais. Ce contre-argument n’est pas vraiment satisfaisant, tant on sent qu’il n’est vrai que jusqu’à ce qu’il se produise. Il sous-estime largement la souplesse de la réalité à accepter un large spectre de situations, y compris les plus extraordinaires et les plus romanesques. Aussi certains experts, tel que Luis Greco, ont affirmé que l’argument de la bombe à retardement avait « malgré son caractère extraordinaire, une grande pertinence théorique ».

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