L’argumentaire abstentionniste

Comme à chaque cirque électoral*, nous avons un numéro « stratégique » et un numéro « abstentionniste ». Penchons-nous un peu sur ce dernier.

Les arguments abstentionnistes se présentent sous le jour de la rigueur intellectuelle et de l’intégrité. Il ne fait guère de doute que de grands esprits les soutiennent, et qu’il vaut au moins la peine de les passer en revue. Prenons ici ce texte de Baillargeon, qui ne conclut pas, mais qui présente une synthèse brève, mais représentative de cet argumentaire.

Un argumentaire qui, je le dis d’emblée, ne me semble fondé sur à peu près rien de bien concret. Oh, certes, le spectacle électoral est affligeant. Mais la question n’est pas là. Elle serait plutôt: « le fait que ce spectacle soit lamentable justifie-t-il de ne pas voter? » Elle serait aussi, par ailleurs: « Le fait de ne pas voter peut-il relever le débat public, ou au contraire contribue-t-il à l’abaisser? »

Baillargeon écrit ceci: « Car c’est bien au nom d’un idéal élevé de démocratie que plusieurs refusent de participer à la mascarade électoraliste. »

« Plusieurs »: il convient en effet de ne pas généraliser, péché souvent présent dans l’argumentaire abstentionniste qui aime à décrire des gens qui militent à l’année longue et ne vont pas voter, négligeant que le nombre absolu de gens qui militent à l’année longue est bien inférieur à celui des gens qui s’abstiennent de voter. Eux qui militent bel et bien se sentent bien sûr visé par tous les reproches faits au abstentionnistes, mais négligent le fait qu’un grand nombre d’abstentionnistes les méritent bel et bien, eux, ces reproches. Ce que Baillargeon écrit aussi des abstentionnistes (« des gens qui, typiquement, sont engagés dans l’action politique à longueur d’année ») est vrai dans bien des cas, mais n’est certainement pas, contrairement à ce qu’il dit, une description « typique ».

Mais ce qui me dérange surtout, c’est cette prétention selon laquelle l’abstentionniste ne participerait pas à la mascarade électorale. Faux! Archi-faux! Le fait qu’ils nous fasse leur répétitif numéro  – sans jamais y changer une ligne – à chaque élection montre assez bien qu’ils sont parti intégrante de la mascarade qu’ils prétendent dénoncer. Remarquons par ailleurs le caractère éminemment esthétisant de la tournure de l’argument: Les élections, c’est laid, berk, pas beau, je vais pas y participer!

Un peu de concret, s’il-vous-plaît, ça manque.

Moins de snobisme aussi, peut-être? Ce n’est pas un travers fréquent chez Baillargeon, mais c’est bel et bien présent dans cet argument: « tout celââ est bien indigne de moi, ma chère! »

Mais revenons au concret. Car si les abstentionnistes participent, eux aussi, à la mascarade électorale, c’est aussi de manière tout à fait concrète, justement. Car il est faux de penser qu’être exigeant envers les partis politiques au point de prôner un abstentionnisme systématique ou quasi-systématique rehausse le discours politique électoral. C’est en fait tout le contraire qui se produit.

Pour un parti politique, il est plus facile de mobiliser son militant pour aller voter que de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp, et plus facile de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp que de convaincre un abstentionniste d’aller voter. Par conséquent, il ordonnera ses priorités en fonction de cette échelle. La priorité sera de mobiliser les militants. Avec un fort taux d’abstentionnisme, la table est mise pour la wedge politic, une stratégie électorale rigoureusement incapable de rallier une majorité de la population, mais très efficace pour rallier un groupe conséquent de votants. Pour contrer cette dynamique, présente au Canada depuis quelques années et que Charest vient d’introduire au Québec, il faudrait un électorat votant très volatile. Cela implique que de forts taux d’abstentionnisme soient exclus de l’équation.

Contrairement à ce qu’ils prétendent, les abstentionnistes sont donc des acteurs importants de la dégradation de la politique partisane partout où elle se produit.

Il faut reconnaître à Baillargeon d’admettre, au moins, que les arguments abstentionnistes sont à double tranchant. Et il faut reconnaître, surtout, à la minorité des abstentionnistes qui tiennent ce discours, la volonté de valoriser la politique en dehors des seules élections. Ils ont raison de dire que « si tu votes pas, vient pas chialer! » est un argument stupide, et que le droit de chialer est un droit inaliénable en démocratie. De reprocher à celui qui vote aux quatre ans et ne fait rien entre les deux d’être une personne dépolitisée. Mais je reproche aux gens qui tiennent ce discours d’entretenir une fausse dualité entre le vote et l’action politique, comme si l’un et l’autre ne pouvaient pas aller ensemble. En réalité, lorsque se pose la question « vais-je voter ou pas? », la question « est-ce que j’agis politiquement hors des élections? » n’est simplement pas pertinente. L’action politique ne dispense pas de voter, non plus que voter ne dispense d’agir politiquement.

À mon sens, il n’y a que deux avenues où l’abstentionnisme dispose d’arguments (plus ou moins) concrets:

1) Pour un anarchiste révolutionnaire, il peut faire parti d’une politique du pire qui encouragera la décadence de nos élites et nous mènera à la Révolution. J’ai cette ligne de pensée en horreur, mais elle est cohérente.

2) Assez curieusement, l’argument le plus pragmatique en faveur de l’abstentionnisme au Québec est un argument que je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un abstentionniste et qui revient au contraire souvent chez les adversaires du vote stratégique. Cet argument a un chiffre: 1,50$. La somme, par vote obtenu, que touche chaque parti politique pour son financement. Il est cohérent de dire « aucun parti politique ne mérite mon financement ». Mais l’est-ce suffisamment pour compenser les coûts politiques et sociaux engendrés par l’abstentionnisme? En ce qui me concerne, non.

De mon point de vue, il est plus noble de voter en se bouchant le nez que de jouer les snobinards dans son coin en se berçant de l’illusion qu’on « est au-dessus de tout ça ». Parce que la fange touche tout le monde, et que c’est simplement être honnête que de l’admettre.

…………………………………

*L’expression est insultante pour les gens du milieu du cirque, j’en conviens. Mais elle est malheureusement consacrée. D’ailleurs, comment ridiculiser la politique telle qu’elle se décline au sommet sans insulter des innocents? Même parler de « bouffonnerie » ne fonctionne pas: les bouffons sont drôles et peuvent dire la vérité. M’enfin… il semble que le meilleur moyen d’insulter de tristes menteurs malhonnêtes qui se prennent au sérieux soit de les comparer à des honnêtes gens, ne cherchons pas à comprendre.

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2 Réponses to “L’argumentaire abstentionniste”

  1. Darwin Says:

    «Pour un anarchiste révolutionnaire»

    À ce sujet, as-tu lu ça? J’ai trouvé ce texte brillant. Un peu long (je n’ose pas dire difficile… 😉 ), mais brillant.

    Réponse d’un libertaire solidaire aux anarchistes abstentionnistes
    http://ekopolitica.blogspot.ca/2012/08/reponse-dun-libertaire-solidaire-aux.html

    Publié aussi à (c’est là que je l’ai vu):
    http://www.pressegauche.org/spip.php?article11102

  2. Déréglé temporel Says:

    Pour une fois, j’ai fait plus court que quelqu’un…

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