Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses

Surtout connu pour Le Prince, un opuscule dans lequel il décrit les stratégies employées par les « grands » pour s’emparer du pouvoir et le conserver, Machiavel est aussi l’auteur de plusieurs autres traités, notamment les Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lesquels il décrit, à travers un commentaire sur les débuts de l’histoire romaine, comment se forme une République, quels sont les dangers qui la menace et par quels moyens elle peut s’en prémunir.

Machiavel écrivait ce livre alors que sa ville natale, Florence, était dirigée par les Médicis. L’ancienne république de Florence, qu’il avait fidèlement servi, avait succombé aux aléas d’une géopolitique italienne mouvementée et à la puissance financière de Cosme de Médicis et ses héritiers, qui s’étaient emparés du pouvoir.

Je retranscrit ci-dessous deux paragraphes qui proviennent de la biographie-commentaire de Machiavel écrite par Quentin Skinner. Pour alléger le texte, j’en ai retiré les références, d’autant que le système utilisé par Skinner ne serait pas d’une très grande utilité à qui n’a pas le livre dans les mains. Ce commentaire de Skinner porte sur la partie des Discours où Machiavel discute de la possibilité qu’une faction se forme et s’empare du pouvoir pour des fins personnelles et au mépris du bien public.

Autre cause essentielle de l’apparition des factions: l’influence pernicieuse que peuvent exercer ceux qui sont à la tête d’une fortune personnelle importante. Les gens riches ont toujours la possibilité de faire profiter de leurs faveurs d’autres citoyens, par exemple « en leur prêtant de l’argent, en mariant leurs filles, en les soutenant contre l’autorité des magistrats », et, plus généralement, en leur faisant obtenir des avantages de toute nature. Une protection de ce type est extrêmement néfaste dans la mesure où les citoyens ainsi défendus tendent à « dev[enir] les partisans de leurs protecteurs », aux dépendants de l’intérêt collectif. En outre, elle ne fait qu’accroître le sentiment qu’on ces gens riches de pouvoir « corrompre la société et violer les lois ». Pour toutes ces raisons, Machiavel insiste sur le fait « qu’une telle corruption, ce peu de goût pour la liberté, trouvent leurs racines dans l’inégalité sociale qui caractérise l’État en question »; on peut expliquer de la même manière ses avertissements répétés sur le fait que « l’ambition des grands est telle, que si par mille voies et mille moyens divers elle n’est pas réprimée dans un État, elle doit bientôt en entraîner la perte ».

La seule solution possible, dans une telle situation, est de recommander aux « républiques bien ordonnées » de faire en sorte que le « trésor public soit riche et que les citoyens soient pauvres ». Machiavel reste un peu imprécis quant au type de législation – ordine – qu’il conviendrait de mettre en place pour atteindre un tel résultat, mais il est toujours éloquent lorsqu’il traite des bénéfices qu’on peut attendre de la mise en oeuvre d’une telle politique. Si la loi « maintient les citoyens dans la pauvreté », alors, même dans une situation marquée par « l’absence de richesse et de virtù« , ils ne pourront « se plonger ou plonger les autres dans la corruption ». Si, dans le même temps, les coffres de l’État demeurent pleins, le gouvernement aura toujours la possibilité de démontrer qu’il est plus efficace que les riches lorsqu’il s’agit de conduire une politique destinée à « favoriser le peuple » puisqu’il pourra faire en sorte que les rémunérations dans le service public soient supérieurs à celles du secteur privé. Et Machiavel de conclure logiquement que « les lois les plus utiles dans un État qui veut être libre sont celles qui maintiennent les citoyens dans la pauvreté ». Il met alors un point final à cette discussion en usant d’un somptueux effet de rhétorique: il annonce, en effet, qu’il pourrait « démontrer par un discours fort étendu que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses » si « d’autres écrivains n’avaient pas déjà fréquemment célébré ce point de vue ».

(SKINNER, Quentin, Machiavel, Paris, Paris, Seuil, 2001, pp.110-111.)

Deux dernières remarques: d’une part, il est évident que le mot « pauvreté » ne recouvre pas pour Machiavel les mêmes connotations que pour nous. Machiavel ne prône pas que l’État maintienne ses citoyens dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, bien sûr. Ce sens que nous donnons aujourd’hui au mot « pauvreté », lui l’aurait sans doute désigné d’un autre mot, tel que « misère ». Ici, il faut comprendre « pauvre » comme « non-riche », c’est-à-dire l’équivalent d’une classe moyenne, capable de subvenir à ses besoins et de vaquer à ses occupations, mais incapable de corrompre l’État.

Enfin, si Machiavel pensait à la Florence des Médicis, Skinner, lui, écrivit ceci en Angleterre en 1981, à l’époque de Margaret Tatcher. Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.
…….

8 novembre 2013: j’ai fait une légère modification du texte sur une tournure de phrase qui ne me plaisait pas.

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6 Réponses to “Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses”

  1. Darwin Says:

    « Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.»

    C’est en effet un moment propice…

  2. Déréglé temporel Says:

    C’est ce qu’il m’a semblé. 🙂

    (j’en profite pour signaler que j’ai modifié la mise en page du billet et ajouté la référence exacte de l’extrait).

  3. Anonyme Says:

    Hola! Ne lisez jamais Machiavel au premier degré: Machiavel… en fait dénonce tout ce qu’il semble conseiller au Prince… Ses critiques sont déguisées en apologie… c’est de l’ironie pure: le tableau d’une société pourrie… Tout comme l’Utopie de Thomas More était une critique de la royauté (du moins de certains rois) et, , nous dit Simone Goyard Fabre, « (…) un réquisitoire contre la misère et le mal. »

  4. Déréglé temporel Says:

    1) Je suis au courant qu’on a proposé cette ligne d’interprétation de Machiavel, mais elle ne vaut que pour Le Prince, pas pour les Discours sur la Première Décade de Tite-Live, d’où sont extraites les idées exposées dans la citation de Skinner.

    2) Même pour Le Prince, cette thèse sur l’interprétation de Machiavel n’a jamais fait l’unanimité. Elle est de fait très contestable. Le Prince n’est pas une satire, c’est un Curriculum Vitae, adressé aux Médicis. Machiavel voulait leur montrer qu’il comprenait bien les rouages du pouvoir. D’ailleurs, Skinner a montré des équivalences très proches entre la correspondance de Machiavel comme diplomate et le contenu du Prince. Certains passages de son traité en sont la fidèle transcription. Si Le Prince était, comme on l’a suggéré, une satire, il faudrait expliquer pourquoi un diplomate correspondant avec ses employeurs voudrait écrire une satire plutôt qu’une analyse.

  5. Publicain Says:

    Aigneau, je dois dire être d’accord avec vous, mais voudrais seulement nuancer votre point 2). Même si Skinner interprète le Prince comme un manuel princier à l’attention des Medicis, il ne faut pas fermer notre interprétation à cette utilisation. McCormick , de son côté, interprète ce livre comme proposant, discrètement, la thèse forte et originale selon laquelle il y aurait un rapport de force à l’avantage de la plèbe dans toutes les cités et que le prince doit en tenir compte. McCormick accepte l’idée que c’est un « Curriculum Vitae » comme vous dites, pour le prince, mais celui-ci ne donne pas seulement un guide visant l’action, mais propose aussi au prince une lecture politico-sociologique des rapports entre lui, les puissants et la plèbe. Pour McCormick, ce guide s’inscrit dans la volonté militante de Machiavel de faire passer son message républicain tout en cherchant un emploi, un espace pour lui dans le futur gouvernement. Ce qui revient à aller dans le sens de ce billet de blogue que vous venez de présenter. Cependant, je nuance mon propre propos. Cela est, comme vous dites, sujet à controverse. L’oeuvre complète de Machiavel ne fait pas, ne fera pas et ne dois pas faire l’unanimité. C’est parce que son oeuvre est aussi multiforme qu’elle peut inspirer des auteurs aussi divers à s’en inspirer et que l’on peut faire de Machiavel autant le tuteur des tyrants, que d’un auteur républicain et même démocrate.

  6. Déréglé temporel Says:

    Cher Publicain, croyais-tu vraiment que je ne te reconnaîtrais pas? 😉
    Comme tu sais, j’ai une copie du livre de McCormick, et je me promets de le lire dès que j’en aurai le temps. Cette idée du double-emploi du Prince est intéressante, mais je vais être prudent dans sa réception. Un texte faisant double-emploi est très difficile à écrire.

    Et bien sûr, je suis d’accord que la multiplicité des interprétations autour de Machiavel demeure très intéressante, surtout si on les considère de manière philosophique. On peut se tromper dans l’interprétation historique tout en émettant une idée philosophique valable.

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