Au diable le point Godwin!

Tout le monde, ou presque, connaît le point Godwin.

Et c’est bien là le problème.

En fait, on ne le connaît pas tant que ça. Puisque tout le monde le connaît, tout le monde a laissé tombé une ou deux nuances du principe, tel que: « [venir] mêler Adolf Hitler, le nazisme ou toute idéologie extrémiste à une discussion dont ce n’est pas le sujet ; dans ce sens du terme, on marque ou gagne un point Godwin. »

À force d’être trop connu, le Point Godwin est devenu plus simpliste. On peut dire que Godwin a créé un monstre.

Il est tout à fait tragique que le point Godwin soit désormais invoqué pour faire capoter n’importe quelle discussion, et ce, sans que celui qui le mentionne ne réfléchisse une seule seconde à la pertinence qu’il y avait à évoquer le fascisme/le nazisme/le totalitarisme au sein de cette discussion particulière. Plus souvent qu’autrement, celui qui fait capoter une discussion autrement civilisée n’est pas celui qui mentionne le nom d’Hitler, mais celui qui mentionne le nom de Godwin.

La Loi de Godwin est devenue une arme de bien-pensant utilisée pour éviter de faire des réflexions sérieuses. Plutôt que de rehausser la qualité des débats, elle les tue.

J’enrage quand je constate que le plus souvent, les gens qui évoquent le fascisme peut être des politologues chevronnés, et se faire répondre par une variante du Point Godwin par des gens d’une inculture crasse, qui ignorent jusqu’au sens du mot « fascisme ».

Pour ces gens, constater que notre pays ne ressemble pas à l’Allemagne de 1944 suffit à clore la discussion. Quelle bêtise! En 1944, il était trop tard depuis longtemps. Ce qui inquiète les gens qui (appelons-les les Inquiets), aujourd’hui, évoquent le spectre des totalitarismes d’antan, ce n’est pas de savoir si nous ressemblons à l’Allemage ou l’Italie de la fin des années 30. C’est de savoir à quoi ressemblaient ces pays avant la survenue des funestes régimes. Ils ne s’inquiètent pas de savoir à quoi ressemblait l’Espagne de Franco, mais plutôt celle de Gil-Robles (trouvez-moi un fanfaron du point Godwin qui ait jamais entendu parler de Gil-Robles, pour voir!).

Voici une autre phrase que je n’en peux plus d’entendre: « Comparer le Québec d’aujourd’hui avec une dictature, c’est faire insulte à tous les gens qui ont vécu sous des dictatures. » Chaque fois que j’entends ça, je me demande si la personne qui a proféré cette ânerie a déjà pris la peine de discuter avec un réfugié politique. Car ils n’en a pas manqué, de ces réfugiés, pour bondir saisir leurs casseroles, à faire d’eux-mêmes spontanément le rapprochement entre la loi 12 et le vécu de leurs pays, lorsque cette loi a fait son apparition dans notre paysage politique. Qui leur fait insulte? Ceux qui ne font que dire la même chose qu’eux, ou ceux qui leur mettent des propos dans la bouche, ceux qui les utilisent contre eux-mêmes?

J’ai en mémoire une chronique de Lysiane Gagnon où elle se scandalisait d’avoir vu sur internet des gens débattre sérieusement pour savoir si le Québec connaissait une dérive vers le fascisme. Quel scandale! des gens qui débattent sérieusement! et en plus, avec des arguments rationnels*! Horreur! Peut-être que je m’avance un peu, mais au vu de la qualité moyenne des chroniques de Mme Gagnon, je parierais bien un vingt qu’elle serait incapable, si on le lui demandais, de définir ce que c’est que le fascisme, ou le totalitarisme. Et peut-être que si elle acceptait de prendre part à des débats sérieux sur le sujet, elle pourrait les apprendre, ces définitions.

Qu’on me comprenne bien: je ne souhaite pas dire, en écrivant ce billet, que nous sommes au bord de la catastrophe, qu’une dictature va nous tomber dessus dans les prochaines années. Pas du tout. Je suis généralement plutôt du genre à prendre part à ces débats pour tempérer les inquiétudes des Inquiets. Simplement, je n’en peux plus, de ces gens arrogants qui balaient les arguments des Inquiets du revers de la main en avançant des arguments d’enfants de huit ans. Je n’en peux plus, de ces gens qui croient que refuser le débat est l’attitude la plus mature à avoir. Dans mes débats avec les Inquiets, je découvre souvent des gens savants, matures, impliqués, allumés. J’y trouve souvent, en fait, beaucoup plus d’intelligence que dans la page éditoriale de La Presse.

On a bien plus de chances de calmer les inquiétudes des Inquiets en posant le problème sobrement, en évoquant des données historiques réelles, en démontrant sa connaissance des définitions, en faisant preuve de capacité d’analyse, qu’en balayant le tout du revers de la main. Et au passage, on trouvera peut-être en chemin une ou deux raison d’être un peu moins tranquille, un peu plus inquiet (sans majuscule). On y trouvera peut-être que si on ne va pas vers une dictature, tel n’est pas le seul scénario qui devrait nous préoccuper.

Vous n’aimez pas l’inflation verbale? Soit. Lisez Ian Kershaw, lisez Hannah Arendt, lisez des livres d’histoire contemporaine en vous attardant sur les sociétés d’avant les dictatures. Bref, prenez le temps de vous faire un point de vue informé et raisonné. Puis défendez votre point de vue avec sobriété. Vous pouvez le défendre aussi sans avoir tout un savoir livresque, remarquez. Mais demeurez à l’écoute, car les Inquiets en savent peut-être plus que vous!

Les godwinistes compulsifs sont des gens bien plus dangereux que les Inquiets, parce que les premiers remplacent la réflexion par le réflexe. Les seconds, eux, privilégient l’observation et la réflexion.

 

………….

*je n’ai pas vu la discussion à laquelle Mme Gagnon se référait. C’était peut-être vraiment des idiots. Mais le sérieux auquel elle se réfère me fais soupçonner que non. C’est d’après mes propres expériences avec des Inquiets que j’extrapole qu’ils employaient des arguments rationnels. Ce n’est bien sûr pas garanti.

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7 Réponses to “Au diable le point Godwin!”

  1. Darwin Says:

    Je comprends mieux ce que tu disais hier. En fait l’équilibre entre les exagérations, les pentes glissantes et les dénonciations intempestives n’est vraiment pas évident. Tout dépend non seulement du sujet, mais du contexte. Chose certaine, il est vrai que l’abus de la référence au point Godwin peut clore un débat intéressant pour des motifs futiles. C’est une forme désagréable d’argument d’autorité.

    J’ai dû faire deux ou trois références au point Godwin depuis que je fréquente les médias sociaux, et à chaque fois lors de contextes où il était évident que la personne charriait. Mais, comme je ne me tiens pas avec ce genre de personnes, la tentation est rare!

  2. Déréglé temporel Says:

    En fait, je parle ici du point Godwin, mais il n’y a pas besoin de mentionner le point Godwin pour que cette dynamique ait lieu (Lysianne Gagnon ne l’avait pas mentionné, par exemple). Le problème vient de quiconque choisit d’écarter du revers de la main les arguments liés aux totalitarismes ou même les discussions dont c’est le sujet principal, sans s’interroger sur la pertinence de le faire.
    Je me doute que tu l’avais compris, mais je tenais à le préciser.

    D’une manière générale, les critères de « préserver la fécondité de la conversation », « préserver la conversation » et « préserver sa civilité » devraient primer sur les autres, peut importe le contenu. En ordre décroissant d’importance (une conversation peut être incivile, mais néanmoins féconde, quoique ce ne soit pas la norme).

  3. Darwin Says:

    «une conversation peut être incivile, mais néanmoins féconde, quoique ce ne soit pas la norme»

    Pas la norme? Euphémisme! Il est surtout rare qu’elle reste féconde à la suite de l’incivilité! À moins qu’un des débatteurs avoue son incivilité et s’en excuse! 😉

  4. Déréglé temporel Says:

    Certes, mais il y a plus d’exception qu’on ne le croirait, du moins dans mon expérience. Il y a les cas que tu mentionnes. Il y a aussi ceux où la colère joue le rôle d’un électrochoc. L’effet est rarement immédiat. J’ai cependant pu constater son effet. C’est dommage, mais la colère a sa place, elle envoie un message que peu d’arguments peuvent exprimer, et qui cependant a toute sa pertinence.

  5. Darwin Says:

    Tu me consoles, car j’ai quelques fois regretté mes accès de colère… colère du juste, bien sûr!

  6. Darwin Says:

    Tiens, un copieur…

    http://quebec.huffingtonpost.ca/savignac/godwins-law_b_2219644.html?utm_hp_ref=tw

    🙂

  7. Déréglé temporel Says:

    C’est tout à fait mon propos. Je vais peut-être relayer la loi de Savignac jusqu’à ce qu’elle devienne un monstre à son tour 😉

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