Les Mondes d’Aldébaran comme série engagée

J’ai eu l’occasion au cours de la dernière année de relire les différents cycles des Mondes d’Aldébaran. Fasciné que j’étais, à la première lecture, par l’imagination débordante qui guidait l’auteur lorsqu’il peuplait ses mondes d’une faune riche et variée (quoique, à mon avis, pas toujours réaliste), mon attention s’est porté cette fois sur les profondes convictions socio-politiques qui se dégage de ces récits, sans jamais donner le sentiment que le récit ait été tordu par rectitude politique. Militant de gauche ayant fuit deux dictatures dans sa jeunesse, Leo dénonce, à travers ses histoires, le fanatisme et le machisme, avec, de plus, un message écologiste bien inscrit dans les marges. Passons très rapidement sur le message écologiste: le contexte de colonisation spatiale du récit est marqué par l’épuisement de la biodiversité sur Terre, contrasté par la richesse de la faune des nouveaux mondes que visitent les personnages. Dans ce billet, je souhaite souligner davantage quelques questions liées au féminisme et aux enjeux du fanatisme.

Il y aura quelques spoilers dans la suite de ce billet.

Les parutions de Leo vont par cycles de 5, chacun étant centré sur une planète à différents stades de colonisation par les humains. Deux sont complétés (Aldébaran et Bételgeuse) , et deux sont en cours (Antarès 4/5*, et Les Survivants 2/5). Albébaran (parutions entre 1994 et 1998) est une colonie petite, mais bien développée, et coupée de la Terre depuis longtemps. Il s’y est ainsi développé un gouvernement théocratique autoritaire (mais pas totalitaire, à mon avis, l’aspect de surveillance et d’emprise permanente sur les esprits propre au totalitarisme n’étant pas présent) dont la religion rappelle le catholicisme. Le personnage principal, Marc Sorensen, est né dans un village reculé, loin des centres de pouvoirs. Lorsque ce dernier est détruit par une mystérieuse créature, il se trouve – ainsi que Kim Keller, la jeune soeur de la fille qu’il courtisait – pourchassé par les agents du pouvoir théocratique. L’enjeu se situe autour de la créature ayant détruit le village, possiblement intelligente, et étudiée par un groupe de scientifiques rebelles. Le fanatisme religieux du régime se manifeste dans son hostilité à la musique – qu’il tolère dans les fêtes villageoises, mais condamne rigoureusement dans son expression artistique – et dans son discours nataliste qu’on observe à travers l’affichage qui invite les femmes à avoir de nombreux enfants, une politique d’engrossement forcé dans les prisons pour femmes, la volonté (pas encore réalisée) de promulguer une loi obligeant les femmes à avoir un premier enfant à 17 ans. Si cette politique nataliste agressive et liberticide est étroitement associée à un gouvernement religieux, le discours qu’on observe est d’abord un discours de survivance: faire des enfants pour accroître la communauté et les chances de survie de celle-ci.

Le cycle de Bételgeuse (parution entre 2000 et 2005) se situe dans la continuité du premier, alors que les Terriens ont renoué avec Aldébaran et que le régime théocratique est tombé. Après que Marc et Kim ait été faire leurs études sur Terre, Kim est envoyé sur Bételgeuse pour porter secours à une expédition de pionnier avec laquelle on vient de perdre contact. Arrivée sur place, elle y découvre le vaisseau détruit et deux petits groupes de survivants en conflit, l’un regroupé autour des scientifiques de la mission, l’autre autour des militaires. La continuité narrative comporte sa continuité thématique, avec des évolutions intéressantes. Ici, pas de religion en jeu. Le machisme est celui des militaires, et la justification qu’il avance est celui de la survie du petit groupe pionnier. Le discours de survivance de la dictature d’Aldébaran se retrouve ici sans le support de la religion, et renvoyé à ses racines. Alors que la colonie d’Aldébaran avait un peu plus d’un siècle d’histoire et s’était constituée en une société avec une capitale (20 000 habitants) et un réseau de petites villes et villages reculés, les rescapés de Bételgeuse ne forment qu’un micro-groupe d’au plus quelques dizaines d’individus. En conséquence, si le natalisme de la dictature d’Aldébaran était sauvage, celui du groupe des militaires de Bételgeuse l’est encore plus. Il revêt l’habit du rationalisme, avec un plan de rotation des partenaires sexuels afin de diversifier le brassage génétique au maximum. Ce caractère de rationalisme le rend d’autant plus implacable. La plupart des femmes du groupe s’y plient, même si quelques scènes laissent deviner (par touches bien placées plutôt qu’avec des gros sabots, ce qui est à l’honneur de l’auteur) que sous le masque d’adhésion se cachent abus et souffrances. La confrontation de l’héroïne avec le groupe est intéressante. Kim, outsider idéaliste marquée par son expérience avec la dictature d’Aldébaran, juge, condamne, et s’emporte contre les femmes qu’elle voit comme brainwashées, aliénées. Et ce sont notamment ces dernières qui lui opposent le refus de se faire juger par une personne qui n’a pas vécu leur expérience et l’envoient promener. Une confrontation qui soulève les enjeux de l’empathie et de ses limites. L’engagement de l’auteur s’exprime, dans Bételgeuse, d’une manière plus subtile que dans Aldébaran. Ce dernier cycle offrait des repères moraux qui nous sont familiers, et aboutissait sur une condamnation claire (et un happy-end à mon avis exagérément optimiste) de la dictature théocratique. Bételgeuse, au contraire, soulève les questions et invite à l’empathie davantage qu’il n’offre de réponses. Les deux groupes qu’il présente ont des attitudes différentes. Le groupe dirigé par les militaires se considère comme coupé de la Terre, en situation de survie, et s’est donné comme objectif sa propre reproduction. Au contraire, le groupe des scientifiques se donne comme objectif l’étude des écosystèmes locaux (en particulier les animaux qu’il croit intelligent, les Iums) et se comporte ainsi davantage comme un avant-poste d’observation momentanément coupé de sa base, ce qui lui permet de ne pas remettre en question les rapports de genre dont ses membres ont hérité. Pour ces deux groupes, la question se résout logiquement par le rétablissement des relations avec la Terre, ce qui laisse en suspens l’ensemble des enjeux soulevés par la question de la survie d’un groupe isolé.

Le cycle d’Antarès (parution entre 2007 et 2013) reprend le processus de colonisation à une autre étape, celle de sa mise en oeuvre première. Il n’est plus question de colonies isolées, de survivants coupés de leur base. C’est l’exploration initiale et le premier peuplement qui offrent le cadre du scénario. Le projet de colonisation d’Antarès, dans lequel des sommes considérables ont déjà été investies, est menacé par la découverte de ce qui pourrait être un danger insoluble pour les colons. Kim est alors devenue, à la suite des événements de Bételgeuse, une héroïne médiatisée, et les investisseurs feront appel à elle, usant du bâton et de la carotte, pour faire avancer leur projet malgré tout. Or, il se trouve que ces investisseurs servent de paravent à une secte dont le caractère sexiste et fanatique est constamment mis en scène dans le scénario. Peu préoccupé d’attaquer une religion plutôt qu’une autre, Leo présente cette secte comme une tentative de faire la synthèse de toutes les grandes religions. On y reconnaît des traits mormons, musulmans, chrétiens, peut-être bouddhistes. Antarès est le premier cycle de la série dont le premier tome paraît après le 11 septembre 2001. Le premier tome étant essentiel pour poser les bases du scénario et les thèmes généraux qui teinteront l’histoire, il n’y a pas à s’étonner que Bételgeuse n’ait pas été pointé par l’inquiétude du XXIe siècle pour le fanatisme religieux. Il n’en est pas de même pour Antarès: cette fois, Leo se lâche: les sectateurs sont non seulement machistes et violents, ils sont aussi irrationnels au point d’être dangereux pour eux-mêmes et leurs alliés. Aldébaran faisait le portrait d’une dictature mêlant étroitement pouvoirs politiques et religieux. On peut penser à l’Iran, mais ce sont surtout les dictatures latino-américaines qui viennent à l’esprit. Le voisinage sur Aldébaran d’une structure étatique et du fanatisme religieux laisse ouverte la possibilité d’une interprétation sous l’angle de l’instrumentalisation de la religion par le pouvoir. Cette voie d’interprétation est fermée dans Antarès: la secte est pleinement autonome.  Par ailleurs, l’absence de situation de survie, thème majeur tant d’Aldébaran que de Bételgeuse, ne permet pas de soulever un doute quant à l’utilité collective de la domination des femmes. Les sectateurs sont haïssable dans leur fanatisme superstitieux, point.

Pour autant, Leo ne propose pas de voir le fanatisme dans la religion seule. Le deuxième album des Survivants, Anomalies Quantiques (parutions en 2011 et 2012) clarifie cet aspect. Ce cycle se construit en parallèle avec les trois précédents. Aucun des personnages apparus dans ces derniers n’apparaît dans les Survivants, et vice-versa (du moins, jusqu’à maintenant). C’est simplement dans le même univers. Chronologiquement, ce cycle semble même commencer avant le commencement du cycle d’Aldébaran, puisqu’il met en scène les survivants du vaisseau Tycho Brahe, à la disparition duquel une brève référence est faite dans le quatrième tome d’Aldébaran. Les enjeux féministes transparaissent peu, jusqu’à maintenant, dans ce cycle, si ce n’est que, comme dans le reste de son oeuvre, Leo a créé une variété de personnages féminins dotés d’une grande force de caractère, et très humains (et pour ceux qui se posent la question, les personnages masculins sont bien aussi). Mais l’héroïne, Manon, a un passé qui permet de réintroduire la question du fanatisme sous un autre angle: c’est une fille de terroriste, entraînée par son père, et placée en famille d’accueil lors de l’arrestation de celui-ci. Du point de vue du scénario, ça a l’avantage de donner un prétexte relativement crédible à la présence d’un personnage rompu au maniement des armes dans un groupe d’ados. Thématiquement, son histoire permet de sortir le fanatisme du seul cadre des religions. Car son père était un activiste athée. Animé d’une idéologie faisant des religions exclusivement une source de malheur pour l’humanité, il assassinait des prêtres, posait des bombes dans des temples… J’ignore à quel point Leo se tient au courant de l’évolution des mouvements sociaux, en particulier du mouvement athée. Mais, bien que le dialogue où Manon révèle l’histoire de ses origines à ses compagnons d’infortune ne représente qu’une toute partie de l’histoire, elle résonne comme un avertissement. Elle apparaît à un moment où l’activisme athée, qui gagne en structuration et en énergie, est en proie à un puissant malaise. Ces milieux véhiculent trop souvent une image de la religion dépourvue de nuances, d’empathie ou d’humanisme. Ils désignent « la » religion comme « l’ennemi ». Cet aspect est inquiétant. Dans mon expérience, les activistes athées aiment se péter les bretelles que leur mouvement n’a aucune histoire de violence. Je veux bien, mais même en acceptant cette hypothèse discutable, il y a un vrai danger à croire que le passé est nécessairement garant du futur. Le personnage du terroriste athée esquissé par Leo est précisément l’expression extrême de la logique « la religion, c’est l’ennemi », sans nuance ni humanisme.

*en fait, le dernier tome du cycle d’Antarès vient tout juste de sortir, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire.

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