Le marteau d’Arendt

La prose de la philosophe Hannah Arendt est généralement aride, lourde, dense. Bien que la dame avait, paraît-il beaucoup d’humour dans le quotidien, cela se sent rarement dans son écriture. Mais il y a un passage qui m’a fait éclater de rire. Il porte sur la propension, chez certains sociologues et philosophes de son époque, à identifier un objet par sa fonction. Arendt en offre un exemple précis, celui du communisme identifié par certains comme étant une « religion » (chose que j’ai d’ailleurs moi-même défendu à plusieurs reprises). Arendt s’est toujours opposée à cette interprétation du communisme qui, apparemment (1) allait à l’encontre de son analyse du totalitarisme. Arendt estimait en effet que celui-ci représentait une coupure du monde contemporain avec l’Ancien Régime. Par conséquent, il fallait interpréter l’antisémitisme (racial) comme rupture avec l’antijudaïsme (religieux) et le fascisme et le communisme en rupture avec les autoritarismes et les religions d’antan. On peut peut-être lui reprocher un subtil ad consequentiam en cela, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi de longues recherches et réflexions à l’appui de cette position. Quoiqu’il en soit, dans « Qu’est-ce que l’autorité? », Arendt s’en prend à l’identification d’une chose par sa fonction dans le passage suivant où elle affirme que

[…] la conviction largement répandue dans le monde libre aujourd’hui que le communisme est une « nouvelle religion », nonobstant son athéisme avoué, parce qu’il remplit socialement, psychologiquement, et « émotionnellement » la même fonction que la religion traditionnelle remplissait et remplit encore dans le monde libre. […] C’est comme si j’avais le droit de baptiser marteau le talon de ma chaussure parce que, comme la plupart des femmes, je m’en sers pour planter des clous dans le mur.

(« Qu’est-ce que l’autorité? », dans La Crise de la Culture, Gallimard, 1972, p.135)

J’adore. Désormais, j’appellerai un « marteau d’Arendt » un argument visant à identifier un objet à sa fonction.

……..

(1) je me fie pour les affirmations suivantes aux explications d’un ami qui a, contrairement à moi, lu « Les origines du totalitarisme ».

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8 Réponses to “Le marteau d’Arendt”

  1. Darwin Says:

    Bien d’accord, mais cela ne nous empêche pas de continuer de penser que, pour certains (ne généralisons pas!), l’appartenance à une groupe communisme a remplacé l’appartenance à un culte ou à une religion! J’ai en fait rarement entendu des gens dire que le communisme est une religion. Dans ce sens, ton marteau ressemble un peu à un épouvantail!

    Cela dit, il est possible que des gens aient de fait affirmé que «le communisme est une « nouvelle religion »» et que cela ait été répandu à son époque…

    Bref, pour que ce soit un marteau et pas un épouvantail, il faut démontrer que le postulat est vrai!

  2. Déréglé temporel Says:

    son affirmation se recoupe avec mon expérience. C’est peut-être une question de milieu. Comme je l’ai dit dans le billet, j’ai moi-même, par le passé, défendu cette position.

  3. Darwin Says:

    Que c’est une religion ou que ça remplace une religion?

  4. Déréglé temporel Says:

    ce que j’ai dit pas le passé, c’était que c’est une religion. cela étant, aujourd’hui, je suis plus nuancé (et plus impertinent), et je prétends que ça dépend de la définition de la religion qu’on utilise. Il y en a beaucoup. Peut-être assez pour faire de la religion ce qu’on veut. 😛

  5. Stoenescu Says:

    Arendt s’opposait violemment à Eric Voegelin et à Jules Monnerot qui décrivaient le communisme comme une « religion séculière ». C’est dans la polémique qui l’opposait à Monnerot, qu’Arendt fait le parallèle avec l’emploi de la chaussure comme marteau. (Voir le détail ici http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2003-2-page-44.htm)
    Son marteau frappe juste quand il s’agit de clous, mais sa dénonciation du fonctionnalisme appliqué aux idéologies frappe à côté: l’angle d’attaque de Monnerot et Voegelin est plus éclairant.
    Merci pour la critique de mon texte d’il y a cinq ans, publié sur Point de Bascule. Je n’en ai pris connaissance qu’hier, car PdB avait repris mon texte, sans jamais me faire suivre les commentaires. Je trouve qu’elle est très pertinente.

  6. Déréglé temporel Says:

    Bonjour,

    merci pour ce commentaire, et pour le lien. Je regrette de ne pas avoir davantage de temps dans l’immédiat pour vous répondre, j’espère pouvoir y revenir dans les jours qui viennent.

  7. Yves Says:

    13 Janvier.
    Ouai, vous êtes bien occupé monsieur Déréglé Temporel! 😉

  8. Déréglé temporel Says:

    Je le crains, en effet 😛

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