Archive for the ‘critiques’ Category

Obéissez sans mot dire

septembre 28, 2010

Puisque je suis à Madrid, ça vaut la peine de profiter un peu des richesses de la ville. J’étais déjà allé voir un spectacle de ballet lors de la Noche en Blanco (vive les spectacles gratuits), dont j’ai négligé de parler ici. Un pas pire spectacle, d’ailleurs, « Rock the Ballet », qui traversait à peu près toutes les variations de la musique rock avec danse adaptée.

Aujourd’hui, j’allais voir Crece 2010. Petit cirque deviendra grand: Crece est, d’après ce que j’ai compris, une production annuelle du Teatro Circo Price et de l’école de cirque de Madrid, où se retrouvent des finissants de diverses écoles de cirque du monde: Madrid, Toulouse, Stockholm… Montréal. Les noms des spectacles ont le mérite de l’originalité, mais pas de la continuité: Crece 2008, Crece 2009, Crece 2010; comme vous voyez, il est difficile de voir le lien entre les spectacles et les concepteurs ont dû se creuser longuement la tête pour trouver un titre à chaque année.

Comment décrire un tel spectacle? Je me suis posé la question à deux ou trois reprises au cours de la séance. Le fil conducteur n’était pas évident à saisir, bien que les enchaînements se faisaient bien entre les numéros et que l’ambiance donnait une unité au spectacle. Mais difficile d’en raconter l’histoire, si toutefois il y avait une histoire. Les artistes endossent bien un personnage, et parfois on voit apparaître un lien entre deux numéros, le personnage de l’un surgissant dans le numéro de l’autre tout d’un coup. Mais d’histoire globale, point.

À l’entrée, la scène est descendue, et donne l’impression d’une arène. Trois inquiétants personnages, des gaillards musclés (ok, ça correspond à la description de 90% des artistes de cirque masculins…) avec des lampes sur le front, semblent jouer des gardiens, des contre-maîtres ou des esclavagistes. Ils font descendre les autres personnages dans l’arène. L’un tente de s’échapper, cela provoque une bagarre avec son gardien. Un bagarre très crédible au demeurant, pas comme beaucoup de « bagarres » prétexte à main-à-main qu’on voit au cirque. Là, la scène n’est pas sans dégager quelque violence. Lorsque le rebelle est finalement dans l’arène, il tente encore de s’échapper, pour être impitoyablement rejeté dans l’arène.

La table est mise pour un spectacle dont les numéros évoquent généralement des thèmes bien pessimistes. Le clown-jongleur-bruiteur est bien drôle, à notamment sortir ses organes de son corps (par mime) pour les remonter ou les réparer, à jouer avec les ralentis, etc. Mais c’est aussi un pervers (pépère?) . Il y a d’autres personnages comiques: on a droit à une suicidaire qui rate ses suicides. Occasion de rire, là aussi. Même si un peu jaune, c’est du rire. Et le personnage le plus léger du spectacle est un trampoliniste qui distribue des fleurs dans les tribunes. Au milieu d’un numéro plus grave (un numéro de bascule assez impressionnant), on le verra surgir d’une trappe au milieu de la scène avec son bouquet de fleurs en main.

Deux numéros évoquent la violence domestique. Le premier présente les personnages de la femme battue et de son mari, et lorsque ce dernier s’éclipse, donne lieu à un numéro de corde volante qui fait paraître la dame plus forte que quand son mari était là. Puis une autre scène, violence sur fond de chanson d’amour chantée par d’autres artistes qui ne semblent pas conscient de ce qui se passe, jusqu’à ce qu’une femme se réveille, proteste et appelle à l’aide, en vain. Cette femme monte alors sur son trapèze ballant. Ce numéro de Vanessa Vollering – en qui j’ai reconnu un personnage secondaire, mais remarqué, de Rosso di Sera, spectacle de fin d’année de l’ENC 2009 – est celui qui ma le plus paru donner une clé de compréhension de l’ensemble du spectacle. Au début de son numéro, elle joue de son trapèze d’une manière qui  nous donne l’impression que celui-ci ne veut pas se mettre en mouvement, malgré tous les efforts qu’elle y met. Et puis, lentement, le trapèze finit par se mettre en branle, et elle peut y aller de ses voltiges. Une métaphore de l’inertie, de la difficulté qu’il y a à faire bouger les choses? En épilogue du numéro, lorsqu’elle remet pied sur terre, elle se retrouve face au mari violent, qui lui fait des saluts militaires et mime le fait de se taire. D’où le titre que j’ai choisi à ce billet.

Je suis bien sûr loin de mentionner tous les numéros. Mais il y a beaucoup de cordes, dans tous les sens. De la corde volante aux cordes à funambules, elles se retrouvent tout au long du spectacle, comme si les personnages étaient constamment liés.

Petite mention enfin pour les deux autres représentants de l’ENC, Marie-Pier Campeau et Ethan Law, qui font un bon numéro de jeux icariens, bien que pour cette séance ils aient cafouillé un peu. Ce sont des choses qui arrivent. Les jeux icariens, cela consiste en gros, pour lui, à jongler avec un ballon avec ses pieds, pour elle, à être le ballon. Lui fait aussi un numéro de roue cyr très réussi. Les trois (Vanessa, Marie-Pier et Ethan) sont, si je ne me trompe pas, des finissants de 2010.

Petite mention aussi pour la mise en scène, très bien faite. Des transitions bien pensées: un numéro aérien attire le regard du spectateur vers les hauteurs, et le plancher remonte pendant ce temps pour faire disparaître l’arène. Des effets d’éclairage donnent l’impression que le sol glisse sous une roue cyr. Etc…

Et au final, au moment où se conclue le spectacle, un spectacle si rempli de scènes pessimistes, on met la toune Don’t worry, be happy. Belle pensée.

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Nunuche et ambitieux

août 24, 2010

Décidément, je vois beaucoup de films en ce moment. Après El Equipo A, dont je n’ai pas parlé parce que c’est le genre de films dont Rémi parle mieux que moi, et Origen, j’ai aussi pris, hier et aujourd’hui, le train aller-retour de Madrid pour régler un truc éclair, ce qui veut dire deux films (un film sérieux que je n’ai pas regardé au bout, parce que le train ne porte pas à être sérieux, et une comédie romantique dont vous connaissez déjà le scénario parce que c’est une comédie romantique). Et puis hier en soirée, comme j’avais réglé mes affaires et que mes rares connaissances dans la capitale espagnole étaient, soit à l’étranger, soit impossible à joindre, j’ai marché sur Gran Vía (où on trouve nombre de théâtres et de cinémas) avec la résolution d’entrer dans le premier cinéma venu pour voir le prochain film qui passerait. Une vingtaine de minutes plus tôt, j’aurais réécouté Origen, mais à l’heure où je suis arrivé, ce fut Airbender.

Même si je suis très loin d’avoir la sévérité de beaucoup d’autres (la plupart?) au sujet de M. Night Shyamalan, je ne peux que constater comme les autres la décadence de sa carrière. Sans que ce soit une décadence en ligne droite (The Village était bien meilleur que Signs), elle est néanmoins assez régulière. Quand j’ai vu l’affiche d’Airbender, je n’ai d’abord pas repéré le nom du réalisateur et je me suis dit « voilà qui paraît être un film sans intérêt destiné aux ados », puis « ah, mais ce ne serait pas l’adaptation du dessin animé Avatar? qu’importe, c’est sans grand intérêt », puis, j’ai vu le nom de Shyamalan et je me suis dit « hu? qu’est-ce que ça fout là, ça? ». C’est dire si au moment d’entrer dans la salle de cinéma, ma curiosité était plus grande que mon enthousiasme. Un sentiment s’y est ajouté à l’approche du générique: la perplexité.

Bon, alors, synopsis: on est dans un monde fantasy partagé en quatre peuples (eux-même ayant des représentants aux quatre points cardinaux) correspondant aux quatre éléments, chaque peuple ayant des « maîtres » capable de contrôler les éléments. Un Avatar qui fait penser au Dalaï-lama (il se réincarne à chaque mort) est le seul à pouvoir contrôler tous les éléments et à maintenir l’équilibre. Mais il a disparu il y a cent ans, et la nation du feu, avec des grosses machines pas fines, fait régner la terreur partout ailleurs. Pis là, une tribu décadente de l’eau trouve un gamin figé dans la glace, un maître de l’air, et il se trouve que c’est l’Avatar. Mais il ne connaît pas encore les trois autres éléments, alors ils l’accompagnent pour trouver des profs en essayant d’échapper à la méchante armée du feu (avec deux méchants dits « ambiguës » – lire: ils vont être des zamis avant la fin).

Appréciation? le scénario est nunuche et les acteurs sont mauvais (seul le vieux général du feu, l’un des futurs zamis, joue correctement). Shyamalan, qui avait su dans ses meilleurs films sonder l’âme humaine en combinant sa foi en notre valeur avec la mise en lumière de nos aspects les plus sombres, tombe ici dans la spiritualité à deux balles – on dirait un scénario signé Jodorowski (vérifications faites, c’est Shymalan qui signe le scénario). Restent une ou deux images de tai-chi élégantes, quelques scènes de combat réussies (pas toutes) et, surtout, le talent esthétique de Shyamalan, qui n’a heureusement pas tout perdu. Les paysages sont magnifiques, les effets spéciaux réussis et bien utilisés.

Et la perplexité? et bien j’ai réalisé à la fin du film qu’il s’agissait d’un premier volet. Vérifications faites sur le net, c’est une trilogie qui s’annonce (un pour chaque élément que l’Avatar ne contrôle pas au début: là, c’était l’eau, viendront ensuite la terre et le feu). Alors bon. Je peux comprendre qu’un cinéaste dont la carrière bat de l’aile puisse vouloir, soit faire un film modeste et honnête histoire de repartir du bon pied ensuite, soit un gros truc ambitieux pour frapper un grand coup, mais comment expliquer qu’on nous fasse quelque chose de nunuche et ambitieux? Remarquez, ce n’est peut-être pas son choix, c’était peut-être sur le contrat d’adaptation. Shyamalan annonce apparemment que le deuxième film sera « plus sombre » et le troisième « plus ambiguë »; dans les deux cas, la barre n’est pas placée bien haut.

Mais enfin, verra-t-on seulement ces deux volets? bien moins réussi que The Golden Compass qui n’avait pourtant pas convaincu et dont la suite ne fut jamais tournée, pourra-t-il convaincre ses producteurs de tourner deux autres navets suites? et si oui, ira-t-on vraiment les voir?

Les univers poupées russes

août 8, 2010

On pourrait en faire une étude fort détaillée aussi bien en littérature qu’en cinéma: la science-fiction a le béguin, depuis un certain temps, pour le thème des univers factices. Qu’il s’agisse de manipulation de la matière par des hommes-dieux (Dark City), d’univers virtuels (Existenz, The Matrix), de la folie (je n’ai pas d’exemple cinéma en tête –Perfect Blue?-, mais à la télé je pense à un épisode de Buffy, et à un autre de Au-delà du Réel), de la téléréalité (The Truman Show) ou de rêves, les univers factices fascinent par leur caractère incertain.

On pourrait s’interroger sur l’émergence de ce thème dans notre imaginaire. Le rapporter à l’évolution de notre philosophie, dans un vaste cheminement faisant appel à Descartes (le doute méthodique), Nietzsche (la mort de Dieu), les existentialistes (l’absurdité du monde) et les post-modernes (et leur relativisme envahissant).

Ou on peut se contenter de profiter des oeuvres produites en se cassant la tête pour la durée de la projection, et revenir les pieds sur terre à la sortie du cinéma (changez les mots pour correspondre au besoin avec la lecture ou quelque autre média).

Après cette entrée en matière, selon l’air du moment, le lecteur se doute bien que je parle ici de Inception (Origen en espagnol), que je suis allé voir cette semaine. J’avais quelques appréhensions concernant la difficulté à le comprendre en raison de la langue et de la complexité du scénario dont tout le monde parle. Mais ça a été. La complexité n’est pas tant dans les dialogues que dans l’articulation des scènes et des niveaux de réalités entre eux. J’ai presque tout compris, n’ait manqué ici ou là qu’un ou deux détails technique sur la technologie utilisée ou les concepts de fonctionnement, rien d’essentiel. Quant à la complexité du scénario elle-même, sur laquelle insistent tous les commentateurs, elle est bien réelle, mais n’exagérons rien: d’une part, le réalisateur est assez méthodique pour ne pas perdre son public, d’autre part, il n’y a rien là pour dérouter vraiment les amateurs du genre.

Ici, les univers factices sont rêvés, grâce à une technologie qui existe dans une époque indéterminé (la nôtre ou un futur rapprochée). L’existence de cette technologie semble être connue de tous les puissants de ce monde, mais pas du commun. Cet aspect est peut-être un facilité scénaristique, qui permet entres autres d’introduire le personnage d’une novice: le spectateur bénéficiera des explications qu’on lui prodigue.

Pour avoir le droit de rentrer chez lui (où il est recherché par la justice), une sorte de mercenaire du rêve doit s’introduire dans la tête d’un riche héritier pour y implanter une idée. L’entreprise s’avère particulièrement compliquée, et il faut recourir à une technique élaborée où les personnages rêvent à l’intérieur des rêves.

Bien sûr, on n’évite pas le cliché du genre autour du questionnement à savoir si on est ou pas dans un univers « réel », mais c’est ici moins lourd qu’à l’habitude. D’entrée de jeu, on fournit un moyen d’identifier l’univers réel, et un univers de référence. Un moyen dont on voit tout de suite les limites, d’ailleurs, et à cet égard la fin ne procure aucune surprise (elle a fait rire dans la salle – un rire entendu).

Mais le moyen utilisé pour créer les univers factices procure au film un aspect le plus intéressant: les rêves sont bien sûrs liés à l’inconscient et la psychologie profonde des personnages qui y évoluent. Il est aussi influencé par l’environnement du rêveur. Ce dernier aspect influence beaucoup les scènes d’action.

Ces dernières, et les effets visuels en général, sont d’ailleurs superbes.

Dans l’ensemble, un film fort plaisant dont je recommande le visionnement.

J’irais bien le revoir, d’ailleurs, pour les petits bouts où j’en ai manqués…

Du post-apo québécois

juillet 17, 2010

Le genre post-apocalyptique n’est pas inconnu au Québec: j’en lisais déjà tout petit, dans les livres de jeunesse-pop. Dans le lot, L’Ombre et le Cheval (déjà évoqué ici) est celui qui m’est le plus demeuré en tête.

Mais la littérature demeure un support fictionnel très permissif, surtout dans ses marges, telles que la littérature jeunesse qui n’a pas à se prendre au sérieux. L’audio-visuel, à savoir le cinéma et la télé, sont beaucoup plus conservateurs, probablement parce qu’ils exigent des investissements importants avant même de voir le produit fini. La web-télé, récemment née, obéit-elle au même schéma? Ça reste à voir.

En attendant, ça m’a quand même surpris de voir du post-apo québécois sur webtélé. Je parle de Temps Mort, qui date quand même de septembre 2009, mais que je n’ai découvert que récemment. Production minimaliste, faible budget et capsules de 5 ou 6 minutes, elle invite le spectateur dans un univers intimiste et désespéré.

Un cataclysme dont on ne sait rien (les personnages non plus d’ailleurs) a éliminé la plus grande partie de la population et fait tomber un hiver sans fin. On fait connaissance avec un survivant, réfugié dans une maison où il a été recueilli (avant que son unique compagnon ne le quitte et que ses hôtes ne meurent), qui vie dans la solitude, en luttant tant bien que mal aussi bien pour survivre que pour garder sa raison à peu près intacte. En dehors des tâches quotidiennes, il dessine et écrit dans un journal. Ces dessins sont utilisés par le réalisateurs pour faire découvrir son univers en peu de temps. Sans que l’histoire soit complètement dépourvue d’invraisemblances, elles sont assez mineures pour être ignorées et se concentrer sur l’ambiance. Car là est la force de la série.

Visionner l’ensemble de l’unique saison de Temps Mort ne prend pas beaucoup de temps. Guère plus que pour visionner un seul épisode d’une série télé normale. La fin est ouverte, au cas où les artistes pourraient reprendre la suite (j’ai peu d’espoir, mais j’aimerais bien). Temps Mort s’avère globalement une expérience probante.

La nef érasmienne

juillet 4, 2010

Le dernier spectacle que j’ai été voir était Psy, des 7 doigts de la main. Hier, je suis allé au théâtre voir La Nave de los locos – la Nef des fous. On reste donc quelque peu dans la même thématique. Mais sinon, rien à voir. Du cirque professionnel d’un côté, du théâtre amateur de l’autre.

Le titre fait bien sûr référence au classique du XVe siècle écrit par le poète allemand Sebastian Brant, qui figure d’ailleurs dans les crédits sous le titre La nave de los necios. Mais il s’agit d’une création originale, d’ailleurs assez ambitieuse pour du théâtre amateur. La pièce a été montée en s’inspirant d’une quinzaine de textes médiévaux de différentes langues, empruntant à différentes traditions littéraires, allant du sermon (sermones de Vicent Ferrer) à la satire (La nef des fous) en passant par la poésie (Ibn Sina de Santarem), la farce (La Farce de maître Mimin), la plaisanterie légère (Poggio Bracciolini) et l’érotisme du Décaméron de Boccace, le tout construit dans un cadre intemporel (la nef est propulsée par un genre de système à vapeur, mais l’ambiance générale est plutôt médiévale, de par les textes et les costumes).  Inutile de dire que d’écouter cette pièce en espagnol pendant environ 80 minutes n’a pas été de tout repos, d’autant que j’avais eu une journée assez longue où j’ai eu l’occasion de battre mon record de caféine depuis longtemps (une téière et trois cafés; je ne comptes pas l’horchata bue en après-midi parce qu’il n’y a pas de caféine dedans).

Quatorze jeunes acteurs issus de huit pays différents se partageaient la vedette, tous des étudiants issus du programme Erasmus. La construction de la pièce, l’idée de piger dans une telle multiplicité de textes, est évidemment, dans l’esprit même de ce programme, un éloge de la diversité et du dialogue des cultures. Les acteurs nous ont livré des performances assez énergiques, à divers niveau. Des performances de bons amateurs, appréciées en tant que telles.

Des personnages de diverses nationalités et religions s’activent à bord d’une nef à destination de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils dialoguent avec le public, s’interrogent sur le combustible (vu que certains textes sélectionnés s’inscrivent dans l’époque des bûchers, j’avoue avoir eu des pensées très cyniques sur le sujet, à des lieux du ton plutôt bon enfant de la pièce), nous racontent les motifs de leur voyage, se racontent des histoires et font les fous. La destination de la nef n’est bien sûr pas choisie au hasard, puisque le pèlerinage de Compostelle est un symbole européen. C’est d’ailleurs bien leur destination, car ils s’embarquent pour une série d’une vingtaine de représentations de Valence à Compostelle, en changeant de ville à toutes les deux représentation, se rapprochant chaque fois un peu plus de la ville galicienne.

Bref, tout ça pour dire que j’ai passé une bonne soirée, même si j’étais un peu assommé par ma journée. Et d’autant plus assommé après la pièce, suite à la consommation de deux verres d’agua de Valencia!

De Capes et de Crocs à une époque indéterminée

février 24, 2010

Parlons donc d’une de mes séries préférées, l’une des meilleures produites par la BD franco-belge dans ces dernières années: De Capes et de Crocs, dont le scénariste est nul autre que Alain Ayrolle, qui s’est fait connaître sur Garulfo.

Juste après le billet sur le capitaine Alatriste, c’est de circonstance. De Capes et de Crocs est en effet une référence aux histoires de Capes et d’Épées, mais les personnages principaux étant un Renart et un Loup, le terme de « crocs » était de circonstance. C’est un choix un peu curieux, mais pas du tout dérangeant, que celui de faire se côtoyer des personnages humains et animaux, sans qu’aucun n’y porte une attention particulière, en dehors de quelques gags bien choisis. La figuration de personnages en animaux semble plutôt, comme dans Blacksad mais en moins systématique, servir à marquer tel ou tel trait de personnalité du personnage principal. La galerie de personnages est vaste et se réfère à la fois aux stéréotypes du genre et à certains classiques.

Armand Raynald de Maupertuis est un renard, et Français. Fine lame, esprit libre, aventurier, poète. Notre renard mêle volontiers les piques des vers à celles de la rapière. Bien vite amoureux d’une beauté montée sur un balcon au pied duquel il était occupé à croiser le fer avec quelques spadassins, il lui improvise quelques vers enflammés sans cesser de ferrailler. Il est lié d’une amitié indéfectible à

Don Lope de Villalobos y Sangrin, loup espagnol. Hidalgo, fier et ombrageux. Moins raffiné que son comparse le renard, il surclasse en revanche presque quiconque à l’escrime, faisant honneur à cette Espagne qui fit au temps de sa gloire les meilleurs soldats de son époque. Amoureux, forcément, d’une belle gitane, il y voit un danger bien plus périlleux qu’une armée de Turcs.

La galerie des personnages secondaires serait bien trop longue à détailler, mais on y croise un corsaire turc, un chevalier de Malte cruel aux allures de conquistador, un lapin fort mignon mais dont le passé n’est toujours pas éclairci, une flopée de pirates superstitieux et à l’identité hésitante, un avare façon Molière, son fils fainéant et son valet roublard, une femme fatale, un savant allemand étourdit, un prince félon et bien d’autres…

Les aventures se nouent et se dénouent avec fluidité, portant les personnages de Venise à Malte, en une île au trésor, et sur la Lune! L’humour est omniprésent, jouant sur tous les niveaux, allant du bon vieux gag à prendre au premier degré (mais jamais vulgaire) à l’épigramme assassin, en passant par la référence subtile (ou pas). L’humour passe de la blague venue du scénario et du dialogue à celle inscrite dans le dessin.

Et parlons-en, du dessin! Jean-Luc Masbou ne bâcle pas le travail, c’est le moins qu’on puisse dire! Le dessin évolue au fil de la série, mais reste toujours superbe. Il joue volontiers sur les tons de couleurs sur l’ensemble de la planche, n’épargne pas les détails sans donner l’impression de surcharger le dessins. Un vrai régal.

Ma critique est dithyrambique? J’avais pourtant annoncé la couleur dès le début: c’est bien là l’une des meilleures séries du moment. Avec neuf albums parus à ce jour, la conclusion de l’aventure approche, il n’en reste plus que quelques-uns. Je ne peux me défendre de quelque anxiété en y pensant: il faut une bonne fin à cette histoire, et c’est là un défi à ne pas prendre à la légère, tant les attentes ne peuvent qu’être élevées.

De Cape et d’Épée à l’époque de Vélazquez

février 19, 2010

Ça fait longtemps que je n’ai pas parlé de romans, alors pour rester dans le cadre de l’Espagne tout en parlant que quelque chose que vous pourrez lire/que vous avez pu lire, parlons de romans historiques, dans le plus pur style des romans de cape et d’épée, les Aventures du Capitaine Alatriste, d’Arturo Pérez-Réverte.

À mi-chemin entre les romans historiques et le feuilleton, ces histoires d’environ 250-350 pages écrits gros et espacées font des lectures rapides qui prennent forme surtout lorsqu’on les met bout à bout. Jusqu’à maintenant, à ma connaissance, six épisodes sont parus. L’histoire du Capitaine Alatriste prend place dans la première moitié du XVIIe siècle, sous le règne de Philippe IV d’Espagne, alors que ce pays, le plus puissant d’Europe, laisse paraître déjà bien des traces de décadences, au milieu d’une fastueuse floraison culturelle: le Siècle d’Or. Vétéran de la guerre des Flandres, Alatriste n’a jamais été capitaine, mais quand son unité a perdu son officier, il a été celui qui a gardé la tête froide et assuré le commandement; le surnom de Capitaine Alatriste ne l’a plus quitté depuis. Même lorsque, démobilisé et croupissant dans les tavernes de Madrid, il est devenu un spadassin parmi tant d’autres, gagnant sa croûte en tuant un gêneur pour untel ou en se battant en duel à la place de tel autre. Le reste du temps, il se saoule méthodiquement à la taverne, fraternise avec les autres habitués, parmi lesquels se trouvent deux célébrités de l’époque – le poète Francisco de Quevedo et le comte de Guadalmedina, Grand d’Espagne – et, surtout, veille à l’éducation de son jeune page, le fils orphelin d’un ancien compagnon d’arme. C’est ce page, Iñigo Balboa, qui fait office de narrateur des aventures de son maître, à qui il voue une admiration sans borne.

D’aventure en aventure, c’est une vaste fresque de l’Espagne du siècle d’Or qui est peinte, faisant fréquenter au capitaine et à son page quelques-uns des personnages les plus célèbres de l’époque: le roi Philippe IV, son valido le comte-duc d’Olivarès, le duc de Buckingham, par exemple. Différentes allusions, Iñigo anticipant sur la suite par de fréquentes digressions, permettent de savoir qu’ils ont fréquenté aussi Lope de Vega et le peintre Diego Vélazquez. Le style est pittoresque et picaresque, les digressions fréquentes, parfois truculentes, souvent instructives. Dans le plus pur style de ce type de roman, ils ont leurs némésis, ennemis mortels entre tous (et tous fictifs): Gualterio Malatesta, spadassin italien qui a beaucoup en commun avec Alatriste, mais peut-être plus implacable (ce qui n’est pas peu dire!), Luis d’Alquézar, letrado, bureaucrate royal, plongé dans les intrigues politiques, l’inquisiteur Emilio Bocanegra et finalement, l’amour d’Iñigo Balboa, Angélica d’Alquézar, femme fatale dès la plus tendre adolescence.

D’épisode en épisode, le jeune Iñigo Balboa vieillit, et petit à petit, ce sont ses aventures peut-être encore plus que celles de son maîtres qu’il narre. Il devient un personnage aussi intéressant, probablement plus complexe qu’Alatriste. L’Iñigo Balboa qui narre l’histoire se devine d’ailleurs un personnage qui a profité de la fréquentation notamment de Quevedo pour s’instruire, de la fréquentation d’Alatriste pour s’endurcir, de celle d’Angélica d’Alquézar pour se blesser. Il a connu les ateliers de Vélazquez, la cour du roi, sait commenter la littérature espagnole, mais aussi anglaise et sans doute européenne en connaisseur. Il dépeint la grandeur et la misère de son époque.

Six épisodes, donc:

Le capitaine Alatriste: Iñigo est encore jeune, le Capitaine Alatriste traîne dans les tavernes de Madrid et vend son épée au plus offrant. Il est engagé, avec un spadassin Italien, par un nobliau et un inquisiteur pour liquider deux anglais. L’affaire est politique, car Bocanegra s’oppose en fait aux politiques du Comte-Duc d’Olivarès, qui occupe auprès de Philippe IV une position semblable à celle qu’occupa Richelieu auprès de Louis XIII. L’affaire se corse lorsque Alatriste est pris d’un rare remords. Cet épisode met tout en place pour la suite, les némésis, les amours d’Iñigo, les relations du Capitaine. Sur fond d’intrigue internationale.

Les bûchers de Bocanegra: Toujours spadassin à Madrid, Alatriste est enlever une jeune fille d’un couvent dont le confesseur attitré confond la vocation avec celle d’un harem. Mais il ne fait pas toujours bon entrer en conflit avec les hommes d’Église, ces hommes qui ne lisent qu’un seul livre, et le jeune Iñigo l’apprendra à ses dépends. Cet épisode expose brillamment la trame complexe de l’Espagne intolérante, celle de l’Inquisition, des autodafés, des statuts de pureté de sang, de la persécution des Juifs. L’auteur s’est de toute évidence documenté avec soin, car il évite presque toutes les erreurs communes.

Le soleil de Breda: Afin de s’éloigner d’une Madrid devenue inhospitalière, Alatriste reprend du service, avec son page, encore mineur. Dans un des fameux tercios espagnols, ils vont faire la guerre dans les Flandres et participer au siège de de la ville de Breda. Là où les deux premiers épisodes étaient vraiment des aventures, des épisodes entiers dont on attend le dénouement, celui-ci prend davantage l’apparence de la chronique de guerre, sans intrigue directrice. Mention spéciale: Iñigo Balboa précise à un moment de sa narration qu’Alatriste figure sur la toile peinte par Vélazquez de la Reddition de Breda. À la fin du livre se trouve une note technique « de l’éditeur », écrite à la manière d’une étude pour essayer d’identifier le personnage d’Alatriste. Finalement, il semblerait qu’après qu’Iñigo ait écrit son texte, Vélazquez aurait apporté quelques corrections, notamment la position de la tête du cheval; Alatriste est donc derrière le cheval.

L’Or du roi: Revenus en Espagne après avoir fait leur temps dans l’armée, Alatriste et Iñigo se trouvent un contrat. Un des fameux convois de l’or des Indes, dont l’Espagne est dépendante, va être attaqué dans le cadre d’une sombre intrigue. Pour le déjouer, Alatriste va recruter de fameux coquins, une bande de spadassins dans son genre, pour en affronter une autre.

Le Gentilhomme au Pourpoint jaune: Alatriste et Iñigo vont chacun se retrouver dans les ennuis pour une femme. Dans le cas d’Iñigo, sans surprise, c’est Angélica d’Alquézar. Dans le cas d’Alatriste, c’est une grande actrice de théâtre, qui a un autre prétendant. De haut rang. En fait, c’est le roi. Philippe IV était en effet connu comme étant un fameux coureur de jupons. Lequel est le pire, être amoureux d’une femme fatale ou être le rival du roi?

Corsaires du Levant: Iñigo a vieillit, et il est temps de penser à sa carrière. Grâce à quelques bons contacts en cours, il peut espérer devenir courrier royal, un bon poste, bien payé, moins ingrat que celui de soldat. Mais il lui faut un peu d’expérience de soldat, et, aussi dure fût-elle, on ne compte pas celles des pages à la guerre. Alatriste et lui s’engagent donc sur les galères du roi, où ils vont combattre Turcs et Anglais en Méditerranée, allant de port en port et s’adonnant à la vie des soldats. Comme Le Soleil de Breda, cet épisode relève plus de la chronique sans fil conducteur que d’une aventure proprement dite, comme le sont les autres épisodes.

Le meilleur et le moins bon

janvier 16, 2010

On pourrait dire de La Faim de la Terre, le dernier et tant attendu opus de la série des Gestionnaires de l’Apocalypse qu’est le meilleur et le moins bon de la série. Le moins bon, parce qu’il comporte une série d’irritants liés au personnage de Victor Prose, par lequel l’auteur a tenu à se mettre dans son oeuvre. Je ne m’étendrai pas dessus, parce qu’on est toujours volubile sur les irritants, même s’il s’agit de peccadilles, et que je ne voudrais pas donner une image négative de ce qui est tout de même un excellent roman. Tout au plus préciserai-je que la mise en abîme pratiquée en guide d’épilogue est un gros cliché, ce qui est décevant pour terminer une série aussi originale.

Le meilleur, toutefois, parce que c’est aussi le plus ambitieux. Jean-Jacques Pelletier nous promettait l’Apocalypse depuis le début: cette fois il nous l’offre, sans reculer. À ce niveau, La Faim de la Terre flirte avec la science-fiction comme aucun des volumes précédents ne l’avait fait: en projetant, en accéléré, un apocalypse, et en mettant en scène des technologies qui n’existent pas encore. Cette ambition a un prix, dans quelques longueurs (mais ma perception doit être relativisée: ces derniers temps, je ressentais la pression pour finir le livre vite malgré un faible temps de lecture) et dans quelques soupçons d’incohérences avec le reste de la série (légers, faudrait que je vérifie, mais je n’en ai malheureusement pas le temps). Toutefois, plusieurs grandes forces de la série continuent à accompagner le récit: l’omniprésence des médias, les mises à morts imaginatives, le rythme de l’histoire, la sensation de réalisme (j’insiste sur « sensation »). Il est remarquable par ailleurs que les grandes catastrophes, et leurs répercussions sociales, décrites dans La Faim de la Terre, n’auraient, dans la réalité, besoin d’aucun super-complot pour survenir. Le complot, ici, sert surtout les intérêts de la fiction et de la narration.

Par ce dernier opus, Pelletier remplit plusieurs promesses. Ici, ce n’est plus tant le Consortium qui préoccupe nos amis de l’Institut que le Cénacle, où siège « ces messieurs » qui finançaient le Consortium et sur lesquels nous connaissions si peu de choses. Au sein de cet affrontement final, où la victoire a un prix et laisse de profondes cicatrices, les rôles de certains personnages, notamment F, Fogg et Hurt, deviennent plus ambiguës. Je n’en dis pas plus, sinon qu’après ça, on se demande bien ce que Jean-Jacques Pelletier pourra bien nous servir! Non seulement doit-il tourner la page sur une série qui l’a occupé depuis… 1987! Quand même… mais en plus, son prochain livre devra être à la hauteur des attentes!

Récompenser la faiblesse

janvier 12, 2010

Je n’ai pas grand-chose à dire sur Avatar, tout a déjà été dit: Effets visuels extraordinaires, scénario sans grand intérêt (au mieux ordinaire). Quant à commenter l’idéologie du film, comme ça semble être la mode… bof; rien de nouveau sous le soleil, sauf que depuis quelques années les religieux et les conservateurs s’excitent plus qu’avant sur le contenu des films à succès. Un regret: j’aurais cru que les Na’Vis amoureux mêleraient leurs tresses (des espèces d’organes-à-communier) plutôt que de s’embrasser (ou en plus de s’embrasser). M’enfin. Quelqu’un a dû y penser, mais je suppose que quelques pudibonds américains y ont vu un symbole obscène.

Je suis quand même épaté qu’on songe à récompenser ce film pour son principal point faible: le scénario. Le syndicat des scénaristes américains a-t-il perdu la tête? Comment peut-on mettre en nomination pour un prix un scénario qui est essentiellement une enfilade de clichés, téléphoné du début à la fin, et comportant des invraisemblances majeures (par exemple: une pilote qui refuse d’ouvrir le feu sur l’ennemi pendant la bataille devrait normalement passer en court martiale, ou au moins être mise aux arrêts; alors, qu’elle ait accès aux prisonniers…), pourrait-il être récompensé? Y a-t-il si peu de choix? On peut récompenser Avatar de nombreux prix: les effets spéciaux et effets visuels, bien sûrs, la réalisation, le montage, ce genre de trucs. À la rigueur, le meilleur film, si on juge que le scénario est un critère d’importance faible ou moyenne. Mais PAS le meilleur scénario. Quand même!

District 9

janvier 7, 2010

Mon premier film de l’année a été District 9. Les attentes, sans êtres exagérées, étaient assez élevées, puisqu’on m’en avait dit beaucoup de bien, beaucoup de critiques le décrivant par ailleurs comme le film de science-fiction le plus original depuis longtemps (sans jamais préciser jusqu’où allait ce « longtemps »). Ça ne mets pas forcément la barre très haute, tant il est vrai qu’en matière de science-fiction, le cinéma est souvent quelques décennies en retard sur la littérature, quand il ne se contente pas d’un « verni » de science-fiction pour appliquer les recettes hollywoodiennes de films bourrins. Mais quand même… j’avais des attentes, ce qui n’est généralement pas conseillé lorsqu’on voit un film la première fois, comme on sait.

Et, surprise! je n’ai pas été déçu. La facture visuelle est travaillée, le rythme est excellent, la réalisation inventive, le mélange des genres est réussi. Le scénario est souvent prévisible, mais atténue ce défaut par le fait qu’il ne prétend pas être une histoire à chute. Le critique de Solaris a regretté qu’un cliché se glisse au coeur du scénario, mais personnellement ça ne m’a pas gêné. Les amateurs de science-fiction « scientifique », de celles qui expliquent les phénomènes scientifiques et fait de la vulgarisation par la bande, par contre, seront déçus: District 9 évite soigneusement ces parages périlleux de la science-fiction (il est si facile de faire des erreurs) en n’expliquant rien au niveau scientifique. On se situe dans une science-fiction résolument « sociale », puisque tous les enjeux évoquent ceux des camps de réfugiés.

J’évoquais le mélange de genre: on a ici un petit morceau de film imitant le reportage-documentaire (qui va aussi bien de blairwitch project à To die for), du film de bidonville violent (on pense à l’excellent Cidade de Deus), au film de robots-combattants à la japonaise (pas d’exemple immédiat en tête qui ne soit pas des dessins animés), les films d’humains transformés (La Mouche), et même un tantinet de ET téléphone maison. On y voit aussi le thème du raciste forcé, pour des raisons de survie, de se cacher parmi ceux qu’il méprise et donc de transformer son regard sur eux (oserai-je évoqué un film qui aborde ce thème pas du tout dans le même registre? … bah, je l’ai déjà fait avec E.T. après tout… Rabbi Jacob!!!). Avec pareil mélange, ç’aurait pu donner une mélasse infâme, mais la sauce prend bien, et, pourvu qu’on apprécie le ton ultra-cynique et sans complaisance adopté, on passe un bon moment.

Je vous invite à jeter un coup d’oeil au court-métrage qui l’a inspiré et à cette note de Boulet.