Archive for the ‘Lectures’ Category

De Capes et de Crocs à une époque indéterminée

février 24, 2010

Parlons donc d’une de mes séries préférées, l’une des meilleures produites par la BD franco-belge dans ces dernières années: De Capes et de Crocs, dont le scénariste est nul autre que Alain Ayrolle, qui s’est fait connaître sur Garulfo.

Juste après le billet sur le capitaine Alatriste, c’est de circonstance. De Capes et de Crocs est en effet une référence aux histoires de Capes et d’Épées, mais les personnages principaux étant un Renart et un Loup, le terme de « crocs » était de circonstance. C’est un choix un peu curieux, mais pas du tout dérangeant, que celui de faire se côtoyer des personnages humains et animaux, sans qu’aucun n’y porte une attention particulière, en dehors de quelques gags bien choisis. La figuration de personnages en animaux semble plutôt, comme dans Blacksad mais en moins systématique, servir à marquer tel ou tel trait de personnalité du personnage principal. La galerie de personnages est vaste et se réfère à la fois aux stéréotypes du genre et à certains classiques.

Armand Raynald de Maupertuis est un renard, et Français. Fine lame, esprit libre, aventurier, poète. Notre renard mêle volontiers les piques des vers à celles de la rapière. Bien vite amoureux d’une beauté montée sur un balcon au pied duquel il était occupé à croiser le fer avec quelques spadassins, il lui improvise quelques vers enflammés sans cesser de ferrailler. Il est lié d’une amitié indéfectible à

Don Lope de Villalobos y Sangrin, loup espagnol. Hidalgo, fier et ombrageux. Moins raffiné que son comparse le renard, il surclasse en revanche presque quiconque à l’escrime, faisant honneur à cette Espagne qui fit au temps de sa gloire les meilleurs soldats de son époque. Amoureux, forcément, d’une belle gitane, il y voit un danger bien plus périlleux qu’une armée de Turcs.

La galerie des personnages secondaires serait bien trop longue à détailler, mais on y croise un corsaire turc, un chevalier de Malte cruel aux allures de conquistador, un lapin fort mignon mais dont le passé n’est toujours pas éclairci, une flopée de pirates superstitieux et à l’identité hésitante, un avare façon Molière, son fils fainéant et son valet roublard, une femme fatale, un savant allemand étourdit, un prince félon et bien d’autres…

Les aventures se nouent et se dénouent avec fluidité, portant les personnages de Venise à Malte, en une île au trésor, et sur la Lune! L’humour est omniprésent, jouant sur tous les niveaux, allant du bon vieux gag à prendre au premier degré (mais jamais vulgaire) à l’épigramme assassin, en passant par la référence subtile (ou pas). L’humour passe de la blague venue du scénario et du dialogue à celle inscrite dans le dessin.

Et parlons-en, du dessin! Jean-Luc Masbou ne bâcle pas le travail, c’est le moins qu’on puisse dire! Le dessin évolue au fil de la série, mais reste toujours superbe. Il joue volontiers sur les tons de couleurs sur l’ensemble de la planche, n’épargne pas les détails sans donner l’impression de surcharger le dessins. Un vrai régal.

Ma critique est dithyrambique? J’avais pourtant annoncé la couleur dès le début: c’est bien là l’une des meilleures séries du moment. Avec neuf albums parus à ce jour, la conclusion de l’aventure approche, il n’en reste plus que quelques-uns. Je ne peux me défendre de quelque anxiété en y pensant: il faut une bonne fin à cette histoire, et c’est là un défi à ne pas prendre à la légère, tant les attentes ne peuvent qu’être élevées.

De Cape et d’Épée à l’époque de Vélazquez

février 19, 2010

Ça fait longtemps que je n’ai pas parlé de romans, alors pour rester dans le cadre de l’Espagne tout en parlant que quelque chose que vous pourrez lire/que vous avez pu lire, parlons de romans historiques, dans le plus pur style des romans de cape et d’épée, les Aventures du Capitaine Alatriste, d’Arturo Pérez-Réverte.

À mi-chemin entre les romans historiques et le feuilleton, ces histoires d’environ 250-350 pages écrits gros et espacées font des lectures rapides qui prennent forme surtout lorsqu’on les met bout à bout. Jusqu’à maintenant, à ma connaissance, six épisodes sont parus. L’histoire du Capitaine Alatriste prend place dans la première moitié du XVIIe siècle, sous le règne de Philippe IV d’Espagne, alors que ce pays, le plus puissant d’Europe, laisse paraître déjà bien des traces de décadences, au milieu d’une fastueuse floraison culturelle: le Siècle d’Or. Vétéran de la guerre des Flandres, Alatriste n’a jamais été capitaine, mais quand son unité a perdu son officier, il a été celui qui a gardé la tête froide et assuré le commandement; le surnom de Capitaine Alatriste ne l’a plus quitté depuis. Même lorsque, démobilisé et croupissant dans les tavernes de Madrid, il est devenu un spadassin parmi tant d’autres, gagnant sa croûte en tuant un gêneur pour untel ou en se battant en duel à la place de tel autre. Le reste du temps, il se saoule méthodiquement à la taverne, fraternise avec les autres habitués, parmi lesquels se trouvent deux célébrités de l’époque – le poète Francisco de Quevedo et le comte de Guadalmedina, Grand d’Espagne – et, surtout, veille à l’éducation de son jeune page, le fils orphelin d’un ancien compagnon d’arme. C’est ce page, Iñigo Balboa, qui fait office de narrateur des aventures de son maître, à qui il voue une admiration sans borne.

D’aventure en aventure, c’est une vaste fresque de l’Espagne du siècle d’Or qui est peinte, faisant fréquenter au capitaine et à son page quelques-uns des personnages les plus célèbres de l’époque: le roi Philippe IV, son valido le comte-duc d’Olivarès, le duc de Buckingham, par exemple. Différentes allusions, Iñigo anticipant sur la suite par de fréquentes digressions, permettent de savoir qu’ils ont fréquenté aussi Lope de Vega et le peintre Diego Vélazquez. Le style est pittoresque et picaresque, les digressions fréquentes, parfois truculentes, souvent instructives. Dans le plus pur style de ce type de roman, ils ont leurs némésis, ennemis mortels entre tous (et tous fictifs): Gualterio Malatesta, spadassin italien qui a beaucoup en commun avec Alatriste, mais peut-être plus implacable (ce qui n’est pas peu dire!), Luis d’Alquézar, letrado, bureaucrate royal, plongé dans les intrigues politiques, l’inquisiteur Emilio Bocanegra et finalement, l’amour d’Iñigo Balboa, Angélica d’Alquézar, femme fatale dès la plus tendre adolescence.

D’épisode en épisode, le jeune Iñigo Balboa vieillit, et petit à petit, ce sont ses aventures peut-être encore plus que celles de son maîtres qu’il narre. Il devient un personnage aussi intéressant, probablement plus complexe qu’Alatriste. L’Iñigo Balboa qui narre l’histoire se devine d’ailleurs un personnage qui a profité de la fréquentation notamment de Quevedo pour s’instruire, de la fréquentation d’Alatriste pour s’endurcir, de celle d’Angélica d’Alquézar pour se blesser. Il a connu les ateliers de Vélazquez, la cour du roi, sait commenter la littérature espagnole, mais aussi anglaise et sans doute européenne en connaisseur. Il dépeint la grandeur et la misère de son époque.

Six épisodes, donc:

Le capitaine Alatriste: Iñigo est encore jeune, le Capitaine Alatriste traîne dans les tavernes de Madrid et vend son épée au plus offrant. Il est engagé, avec un spadassin Italien, par un nobliau et un inquisiteur pour liquider deux anglais. L’affaire est politique, car Bocanegra s’oppose en fait aux politiques du Comte-Duc d’Olivarès, qui occupe auprès de Philippe IV une position semblable à celle qu’occupa Richelieu auprès de Louis XIII. L’affaire se corse lorsque Alatriste est pris d’un rare remords. Cet épisode met tout en place pour la suite, les némésis, les amours d’Iñigo, les relations du Capitaine. Sur fond d’intrigue internationale.

Les bûchers de Bocanegra: Toujours spadassin à Madrid, Alatriste est enlever une jeune fille d’un couvent dont le confesseur attitré confond la vocation avec celle d’un harem. Mais il ne fait pas toujours bon entrer en conflit avec les hommes d’Église, ces hommes qui ne lisent qu’un seul livre, et le jeune Iñigo l’apprendra à ses dépends. Cet épisode expose brillamment la trame complexe de l’Espagne intolérante, celle de l’Inquisition, des autodafés, des statuts de pureté de sang, de la persécution des Juifs. L’auteur s’est de toute évidence documenté avec soin, car il évite presque toutes les erreurs communes.

Le soleil de Breda: Afin de s’éloigner d’une Madrid devenue inhospitalière, Alatriste reprend du service, avec son page, encore mineur. Dans un des fameux tercios espagnols, ils vont faire la guerre dans les Flandres et participer au siège de de la ville de Breda. Là où les deux premiers épisodes étaient vraiment des aventures, des épisodes entiers dont on attend le dénouement, celui-ci prend davantage l’apparence de la chronique de guerre, sans intrigue directrice. Mention spéciale: Iñigo Balboa précise à un moment de sa narration qu’Alatriste figure sur la toile peinte par Vélazquez de la Reddition de Breda. À la fin du livre se trouve une note technique « de l’éditeur », écrite à la manière d’une étude pour essayer d’identifier le personnage d’Alatriste. Finalement, il semblerait qu’après qu’Iñigo ait écrit son texte, Vélazquez aurait apporté quelques corrections, notamment la position de la tête du cheval; Alatriste est donc derrière le cheval.

L’Or du roi: Revenus en Espagne après avoir fait leur temps dans l’armée, Alatriste et Iñigo se trouvent un contrat. Un des fameux convois de l’or des Indes, dont l’Espagne est dépendante, va être attaqué dans le cadre d’une sombre intrigue. Pour le déjouer, Alatriste va recruter de fameux coquins, une bande de spadassins dans son genre, pour en affronter une autre.

Le Gentilhomme au Pourpoint jaune: Alatriste et Iñigo vont chacun se retrouver dans les ennuis pour une femme. Dans le cas d’Iñigo, sans surprise, c’est Angélica d’Alquézar. Dans le cas d’Alatriste, c’est une grande actrice de théâtre, qui a un autre prétendant. De haut rang. En fait, c’est le roi. Philippe IV était en effet connu comme étant un fameux coureur de jupons. Lequel est le pire, être amoureux d’une femme fatale ou être le rival du roi?

Corsaires du Levant: Iñigo a vieillit, et il est temps de penser à sa carrière. Grâce à quelques bons contacts en cours, il peut espérer devenir courrier royal, un bon poste, bien payé, moins ingrat que celui de soldat. Mais il lui faut un peu d’expérience de soldat, et, aussi dure fût-elle, on ne compte pas celles des pages à la guerre. Alatriste et lui s’engagent donc sur les galères du roi, où ils vont combattre Turcs et Anglais en Méditerranée, allant de port en port et s’adonnant à la vie des soldats. Comme Le Soleil de Breda, cet épisode relève plus de la chronique sans fil conducteur que d’une aventure proprement dite, comme le sont les autres épisodes.

Le meilleur et le moins bon

janvier 16, 2010

On pourrait dire de La Faim de la Terre, le dernier et tant attendu opus de la série des Gestionnaires de l’Apocalypse qu’est le meilleur et le moins bon de la série. Le moins bon, parce qu’il comporte une série d’irritants liés au personnage de Victor Prose, par lequel l’auteur a tenu à se mettre dans son oeuvre. Je ne m’étendrai pas dessus, parce qu’on est toujours volubile sur les irritants, même s’il s’agit de peccadilles, et que je ne voudrais pas donner une image négative de ce qui est tout de même un excellent roman. Tout au plus préciserai-je que la mise en abîme pratiquée en guide d’épilogue est un gros cliché, ce qui est décevant pour terminer une série aussi originale.

Le meilleur, toutefois, parce que c’est aussi le plus ambitieux. Jean-Jacques Pelletier nous promettait l’Apocalypse depuis le début: cette fois il nous l’offre, sans reculer. À ce niveau, La Faim de la Terre flirte avec la science-fiction comme aucun des volumes précédents ne l’avait fait: en projetant, en accéléré, un apocalypse, et en mettant en scène des technologies qui n’existent pas encore. Cette ambition a un prix, dans quelques longueurs (mais ma perception doit être relativisée: ces derniers temps, je ressentais la pression pour finir le livre vite malgré un faible temps de lecture) et dans quelques soupçons d’incohérences avec le reste de la série (légers, faudrait que je vérifie, mais je n’en ai malheureusement pas le temps). Toutefois, plusieurs grandes forces de la série continuent à accompagner le récit: l’omniprésence des médias, les mises à morts imaginatives, le rythme de l’histoire, la sensation de réalisme (j’insiste sur « sensation »). Il est remarquable par ailleurs que les grandes catastrophes, et leurs répercussions sociales, décrites dans La Faim de la Terre, n’auraient, dans la réalité, besoin d’aucun super-complot pour survenir. Le complot, ici, sert surtout les intérêts de la fiction et de la narration.

Par ce dernier opus, Pelletier remplit plusieurs promesses. Ici, ce n’est plus tant le Consortium qui préoccupe nos amis de l’Institut que le Cénacle, où siège « ces messieurs » qui finançaient le Consortium et sur lesquels nous connaissions si peu de choses. Au sein de cet affrontement final, où la victoire a un prix et laisse de profondes cicatrices, les rôles de certains personnages, notamment F, Fogg et Hurt, deviennent plus ambiguës. Je n’en dis pas plus, sinon qu’après ça, on se demande bien ce que Jean-Jacques Pelletier pourra bien nous servir! Non seulement doit-il tourner la page sur une série qui l’a occupé depuis… 1987! Quand même… mais en plus, son prochain livre devra être à la hauteur des attentes!

Une ville qui n’existait pas

décembre 3, 2009

Benjamin Blacke, alias Badluck Ben, n’est pas fou. Du moins, il le pense. Il est chauffeur de taxi à Memoria, et il mène sa vie comme il peut, en menant ses clients d’un point A à un point B, quand il ne perd pas une partie de billard contre un gamin complètement ivre. Jamais son surnom, toutefois, ne s’est autant confirmé que le jour où une cliente trempant dans des affaires troubles oublie sa valise dans son taxi. C’est le jour où il voit des anarchistes passe-murailles. Le jour où il voit un personnage encore plus inquiétant, pour qui tout semble un jeu, même la vie de quiconque croise son chemin, y compris sa propre vie. Et pour conclure la journée, il réalise que le pont qui mène hors de Memoria semble s’étirer à l’infini.

Il n’y a pas beaucoup de bande dessinée au Québec. La BD demeure, tous pays confondus (Japon excepté, peut-être), un art qui touche un public plus restreint que la littérature ou le cinéma. Notre petit pays (en population, s’entend) trouve difficilement le marché pour vendre ses BDs. Nos créateurs cherchent plutôt du côté des éditeurs étasuniens ou franco-belges pour être publiés, malgré les très louables efforts de quelques vaillants éditeurs comme les 400 coups et la Pastèque. Le Naufragé de Memoria demeure à mes yeux l’une des réussites québécoises les plus abouties en ce domaine.

Il s’agit d’un diptyque, dont le premier volet aurait très bien pu être le seul, et dont le deuxième n’a pas gâché la sauce. Le deuxième offre également une fin satisfaisante, tout en gardant une discrète ouverture pour une suite. Mais depuis le temps, cette suite n’a jamais vu le jour, et on n’en est pas frustrés, car les auteurs ont eu la courtoisie de nous offrir une histoire qui se tient bien. Le tout dans un univers qui oscille entre le film de gangsters et la science-fiction, avec un supplément plus « philosophique » dans le second volet (qui rend ce dernier plus sombre, d’ailleurs).

On a dit que le scénario était complexe. Je le trouve au contraire d’une élégante simplicité, surtout dans le premier volet. Faut dire qu’en deux fois 55 planches environ, il fallait éviter de trop compliquer les choses si on voulait s’attarder sur la saveur des événements. C’est ce que font les auteurs, qui nous offrent l’humour, la mélancolie, le rythme, bref: une histoire équilibrée.

Quant au dessin, il est beau et sans prétention superflue. La mise en page est soignée et efficace, au service de la narration. Le dessinateur se révèle particulièrement habile dans la colorisation, jouant très bien des couleurs, d’une planche à l’autre, pour varier l’ambiance.

Rythme et faux-fuyants

novembre 28, 2009

La magie, c’est le rythme du monde. C’est du moins ce que croit Maximilien Seko, alias Malick, voyant de son état et magicien de son métier. Magicien ou escroc, selon à qui on demande. En tout cas, vivant joyeusement dans des milieux underground pas toujours recommandables (qui l’obligent à fuir Montréal pour se mettre au vert dans le patelin de Saint-Nicaise-du-Sabot), et fréquentant d’autres adeptes des arts occultes aussi ambiguës que lui. Et si tout le monde ne croit pas en la magie, lui, il se croit. L’est show-off le gars, ça nous change des héros timides.

J’ai acheté Une Fêlure au flanc du monde vendredi dernier au salon du livre. Je l’ai fini cette nuit à deux heures du matin, donc on peu dire une semaine jour pour jour, sinon heure pour heure, après l’avoir acheté. Ça se lit avec un bon rythme. On a droit à un roman sur un magicien moderne amateur d’enquêtes surnaturelles, un thème déjà connu de l’amateur de fantastique, mais comme toujours l’originalité est à chercher dans le traitement. Ici, ma première surprise a été de voir des personnages au départ pas trop sceptiques sur la magie qu’il pratique au départ. Ça s’explique par la suite: certains ont leurs raisons, la plupart n’y croyaient pas vraiment, l’acceptaient seulement parce que, dans le fond, Malick est surtout un excellent conteur. Quand les enjeux s’installent, le scepticisme les accompagne.

Car même le lecteur est parfois dérouté par cette magie. On a dans les mains un roman fantastique, aucun doute, le surnaturel y existe vraiment. Mais la magie pratiquée par Seko est tellement subtile qu’on se demande parfois si elle existe vraiment. Jusqu’à ce qu’un personnage mette le doigt sur cette impression:

J’ai fini de jouer à faire semblant avec des magiciens en herbe. Tu sais comment c’est: on fait nos sorts et on prétend que ça fonctionne, on se raconte notre bullshit et on s’écoute par politesse, parce qu’on a besoin du soutien l’un de l’autre. On entretient une fiction polie sans jamais savoir, au fond, si l’autre dit vrai ou non, si lui a mis le doigt dessus, s’il a affirmé son contrôle sur quelque chose de concret. Et en même temps qu’on cache son scepticisme, on doute aussi de soi-même, parce qu’on a vu tant de cinglés, des cinglés si convaincus et si convaincants qu’on se demande si, au fond, on serait pas un de ceux-là.

On se pose des questions, sur des personnages qui peut-être se mentent à eux-mêmes. Sûrement, en fait, mais pas toujours sur ce qu’on croit. Et quand Malick doit affronter une secte vouée à combattre le faux, une secte qui présente des pouvoirs qui, eux, ne laissent pas de place au doute, on se retrouve dans un curieux renversement de situation: ce sont les adeptes de la vérité qui sont les plus aliénés.

Le tout est écrit avec style. Éric Gauthier est un conteur avant d’être un écrivain, et il a hérité de sa première vocation un style très imagé, jouant sur les émotions et l’humour. Malick est un personnage qui lui-même sait manier un public et jouer de la dérision de manière savoureuse. Et dans ce style qui paraît parfois léger (qui rappelle, de loin, celui de Neil Gaiman), le lecteur baisse souvent sa garde. Pour être frappé au bon moment par les scènes chocs, et se rappeler que dans ces jeux de faux-semblants, il y a de vrais enjeux.

Petite correction rapide

novembre 25, 2009

Dans ce billet où je détaille le cycle de Contremont de Joël Champetier, je mentionnais Le Mystère des Sylvanneaux à paraître, estimant que ça pourrait être une nouveauté intéressante. Il est paru, je l’ai récemment feuilleté. En fait, il s’agit d’une réédition en un seul volume de quatre des histoires parues chez Jeunesse-Pop: La Requête de Barrad, La Prisonnière de Barrad, Le Voyage de la sylvanelle et Le Secret des sylvanneaux.

Parlant de feuilleter, Alire adopte une tactique de pusher pour les drogués de lecture, en permettant de « feuilleter » en ligne les premières pages de leurs nouvelles parutions. Que c’est déloyal…

 

L’humaine condition

novembre 17, 2009

J’ai retrouvé un lien récemment, totalement par hasard. Et il se trouve que j’en avais parlé récemment sur la Kaverne. Après Scrat l’écureuil préhistorique de Ice Age et le Coyote de Road Runner, bien que moins connus, les Nestor et Polux (les deux premiers albums sont en ligne) de la bande dessinée sont à placer au panthéon des personnages représentant la condition humaine. Ils se nourrissent exclusivement de yaourt, adorent la saveur à la framboise, mais doivent, ô malheur, prendre du yaourt au pruneau une fois sur deux. Les premières planches ne sont pas terribles, mais elles servent à mettre en place les runnings gags nécessaire à la suite. Amusez-vous bien.

Bien entendu, dans ce panthéon, il faut aussi faire une place à Charlot, cet homme à la recherche du bonheur, même si pour cela il doit… travailler! Il n’a pas pris une ride depuis sa création.

Parcours de battante

novembre 16, 2009

Il m’arrive assez souvent de finir des livres aux petites heures du matin, après une nuit de lecture. Un bon roman, trop peu de pages restantes pour vouloir poser le livre en se disant qu’on le remettra à demain, trop de pages restantes en revanche pour le finir à une heure raisonnable. C’est en gros ce qui est arrivé cette nuit quand j’ai achevé le troisième tome de Millenium. J’ai parlé du premier ici, et je n’ai pas parlé du deuxième parce que les tomes 2 et 3 ne constituent pas des lectures indépendantes. Quand on lit le deuxième, il faut lire ensuite le troisième.

Encore une fois, c’est très bon, quoi que dans un style différent du premier tome. Ce dernier ressemblait à un polar traditionnel, suivant, donc, une enquête où on cherche à résoudre une énigme, avec un argument inhabituel, c’est-à-dire que l’énigme à résoudre se situait loin dans le passé d’une riche dynastie industrielle suédoise. D’une manière logique, on avait exclusivement le point de vue des enquêteurs, pour préserver le mystère. Dans le deuxième tome, on demeure dans le polar, avec un argument plus habituel (une enquête sur un double meurtre), mais on suit plusieurs enquêtes en parallèle: celle de la police, celle de Millenium, celle d’un groupe de sécurité, celle de Lisbeth Salander, ce qui amène une multiplication des points de vues. Le troisième tome achève une transition du polar d’enquête à ce qui s’apparente plutôt à un thriller d’espionnage et, suivant les règles de ce dernier genre, on a droit, finalement, au point de vue antagoniste. Pour les lecteurs, la préférence d’un tome sur un autre dépendra donc beaucoup du genre qu’ils préfèrent. Mais chacun dans son genre est très efficace.

À partir du deuxième tome, Millenium s’affirme résolument comme étant l’histoire de Lisbeth Salander. Elle est au centre de toutes les intrigues, ces dernières révèlent son histoire et approfondissent ses motivations. Les principales préoccupations de l’auteur sont à nouveau fouillées: le journalisme et, surtout, la violence faite aux femmes. Il se réserve d’ailleurs quelques intrigues secondaires qui n’étaient pas nécessaire à l’histoire pour pouvoir approfondir ces thèmes, mais comme ce sont des histoires efficaces en elles-mêmes, on s’en réjouit. On sent également à travers son histoire sa préoccupation constante de ne pas faire des femmes des victimes. Cela se sent à travers non seulement Lisbeth, mais plusieurs personnages secondaires et, dans le troisième tome, par une introduction à chaque partie sous la forme d’une page sur les femmes guerrières dans l’histoire (pages très intéressantes, mais à prendre avec des pincettes… je projette un autre billet éventuellement pour examiner le thème). Pas étonnant que les féministes aient encensé la série. Du reste, elle le mérite, car l’engagement de Stieg Larsson ne tombe jamais dans la niaiserie politiquement correcte, et n’occulte jamais le plus important: l’histoire.

À ce titre, les tomes 2 et 3 ont les mêmes forces que le premier: une écriture efficace (qui n’évite pas à l’occasion une ou deux longueurs), des personnages bien campés et généralement attachants, une intrigue bien ficelée, pas toujours vraisemblable, mais suffisamment pour satisfaire la plupart des lecteurs. Les qualités sont largement suffisantes pour faire pardonner les défauts.

De la bonne qualité, donc. Mais je ne dirais pas que « quand on a lu Millenium, on ne sait plus quoi lire après », c’est très largement exagéré. Je sais très exactement ce que je vais lire après: La Faim de la Terre.

Les mémoires d’André Antonikas

octobre 13, 2009

Deux événements, cet été, ont réveillé mon intérêt endormi pour les uchronies: une discussion avec Lachésis, du blog des araignées et des humains, sur les définitions comparées de l’uchronie et du steampunk et la parution, dans le Solaris no171, d’une nouvelle d’Alain Bergeron Les Ors blancs qui fait suite à la très lointaine nouvelle qu’il avait publié dans le Solaris no107 en 1993, Le huitième registre (et republié dans l’anthologie Les Horizons divergents en 1999, où je l’ai lue).

Je ne me souviens plus bien laquelle fut ma première uchronie, du Huitième registre ou de Chronoreg de Daniel Sernine. Je crois bien que c’est la nouvelle d’Alain Bergeron.

Quoiqu’il en soit, je suis certain de ce que j’affirme dans ma discussion avec Lachésis. La définition qu’elle donne du Steampunk est en fait celle des uchronies, soit:

partir d’une période historique et réécrire l’histoire d’une façon qui diverge de la réalité

Petite erreur bien pardonnable pour un blog de qualité qu’on aimerait bien voir mis à jour plus souvent. Quoiqu’il en soit, la parution des Ors blancs me permet de revenir sur le Huitième registre, une nouvelle d’une quarantaine de pages construite de manière à placer le concept de l’uchronie au coeur même de l’intrigue.

L’univers que nous présente Bergeron est sensiblement différent du nôtre. La technologie est moins avancée, l’Amérique ne s’appelle pas Amérique et sa découverte ne date que de 1809, et le monde est partagé entre deux grands empires, l’un byzantin et l’autre chinois. Et à Mont-Boréal, se réunit un grand synode où les théologiens du monde byzantin discuteront de la doctrine officielle, mais désormais contestée, du monochronisme: façon de dire le déterminisme, en vertu duquel il n’y a qu’une ligne temporelle. André Antonikas, qui achève tout juste  ses études, sera plongé dans ce synode où les intrigues politiques se mêlent à la philosophie. Le récit que nous lisons est celui qu’il écrit à la fin de sa vie, retrouvé après sa mort.

Le Huitième registre est certainement l’un des textes que je recommanderais à quiconque voudrais s’initier au genre de l’uchronie. Malheureusement, entre une revue dont la parution est déjà bien lointaine et une anthologie qui remonte elle-même à dix ans, elle risque d’être difficile à trouver pour l’amateur.

Les Ors blancs est une surprise, puisque rien ne laissait présager la publication d’une suite au Huitième registre. Ce dût être une surprise aussi pour les « archéologues » qui découvrirent ce nouveau fragment des mémoires d’Antonikas. Au début de la nouvelle, une note en bas de page le reflète bien, dont je reproduis ici une partie:

Avertissement: Depuis quelques années, la découverte de nouveaux fragments des Mémoires d’André Antonikas ne manque jamais de susciter engouements autant que controverses au sein des cénacles du savoir. […] Sans commettre l’imprudence de prendre parti en cette matière, nous osons néanmoins attirer l’attention du lecteur sur le fait qu’ « Ors Blancs » partage avec « Le huitième registre » de nombreux attributs de style et de composition, attributs qui accusent chez l’auteur des pages présentées ici – qui qu’il soit – une indiscutable familiarité avec les maniérismes d’écriture d’André Antonikas. Nous donnerons pour exemples la tendance soutenue et quelque peu irritante du narrateur à s’apitoyer sur lui-même, de même qu’une propension des plus vaniteuses à s’ingérer dans la résolution de mystères de nature criminelle.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Bergeron ne manque pas d’humour ni d’ironie!

Les Ors blancs est une nouvelle de 27 pages, fort plaisante, quoiqu’un peu moins bonne que le Huitième registre, selon mon goût. Ici aussi, il y a intrigue politique. Ici aussi, il y a discussion des variations de l’histoire. Mais ici, les deux ne sont pas directement liés. Et un autre propos s’y retrouve, celui-là esthétique, plus ou moins directement lié à l’incertitude du temps, qui donne à la nouvelle son corps et son titre. Les Ors blancs sont la forme d’art pratiquée dans la ville où se trouve le frère Antonikas lors de son récit. Ils consistent à représenter un lieu, mais en le transformant quelque peu pour le rendre « plus vrai ». Notons que, d’une manière générale, cette seconde nouvelle s’avère d’une écriture moins précise que la première, et qu’il est plus difficile de s’y retrouver dans toutes les transpositions. Mais ce n’est qu’un détail, et on apprécie de voir se révéler au fil des pages un autre aspect de l’univers improbable (le mot n’est pas choisi au hasard) d’Antonikas.

Et si on pouvait profiter de quelque nouvelle révélation par un nouveau fragment, on serait volontiers preneur.

Les fous qui jouaient aux échecs

septembre 17, 2009

J’ai acheté hier le roman noir 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal, qui va d’ailleurs bientôt faire l’objet d’une adaptation au cinéma (mais ce n’est pas pour ça que je l’ai acheté). Je pensais lire ce roman de 367 pages en quelques jours. Je l’ai lu d’une traite, en quelques heures, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps.

Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les catégorisations littéraires, je rappelle que le roman noir est plus ou moins au roman policier ce que le roman d’horreur est au fantastique. En fait, le roman noir s’intéresse davantage aux criminels et aux victimes qu’aux policiers qui mènent l’enquête (cf wikipédia, je mets le lien anglais parce que l’article francophone actuel est pire que médiocre), ce qui le rapproche très souvent du thriller. Entrer dans la peau des criminels les plus immondes, ou de leurs victimes au pire moment du drame, c’est ce que préfèrent les auteurs de ce genre, par conséquent ce qui fait que la distinction avec l’horreur est très ténu et ne tient généralement qu’à l’absence d’éléments fantastiques. Le public pour les deux genre est d’ailleurs sensiblement le même et les confusions sont fréquentes, notamment dans les librairies (où on les range sur les mêmes tablettes) et au cinéma (où l’adjectif « noir » est rarement utilisé).

Le paragraphe qui suit révèle des détail de l’intrigue, mais je fais en sorte que ça soit très léger et supportable; à vous de voir si vous voulez le lire ou passer au suivant. C’est l’histoire d’un gars malchanceux. D’ailleurs il croise un chat noir au début, alors… il se prend une débarque de son bicycle et sonne à la maison la plus proche (le 5150 rue des Ormes, vous avez bien deviné – c’que vous êtes doués!) pour appeler un taxi. Manque de bol, la maison est habitée par un psychopathe, et il voit sa victime. Un autre psychopathe l’aurait tué sur place, mais là (mais est-ce de la chance?), il se trouve que celui-ci (répondant au banal nom de Jacques Beaulieu) agit toujours au nom de la Justice, et il se rend bien compte que notre gars – il s’appelle Yannick Bérubé – est victime des circonstances et que ce serait injuste de le tuer, alors il se « contente » de le séquestrer. Il essaie même de lui rendre le séjour « agréable » en l’intégrant à la vie de famille. On fait donc connaissance de sa femme, Maude, folle de Dieu qui s’efforce de réfléchir le moins possible par elle-même, et ses deux filles: Michèle, une ado encore plus dangereuse que son père (notamment parce qu’elle est plus lucide) et Anne, une fillette de dix ans à peu près aussi allumée qu’un zombi en état de choc. Petit à petit, on commence à cerner la folie de Beaulieu. Non seulement ce gars-là est un Juste, mais il en a la preuve: aux échecs, où il joue toujours avec les blancs, il n’a jamais perdu. Jamais. Mais comme son prisonnier n’est pas d’accord avec lui sur sa conception de la justice, il lui propose un marché: le jour où il gagnera une partie d’échecs contre lui, il le laissera partir. Et Yannick voit ses talents de joueur croître aussi vite que sa raison vacille.

Pas d’inquiétude à avoir, il n’y a aucun besoin de bien connaître les échecs pour bien apprécier ce roman. Par là, Sénécal fait la démonstration qu’on peut parfaitement écrire sur un sujet qu’on ne connaît pas. Il fait aussi la même démonstration concernant le meurtre et la folie.

Le sujet ici n’est pas le jeu, on s’en doute bien, mais de voir Yannick en mode survie. Dans le roman noir comme dans l’horreur, la tentation est grande de tomber complaisamment dans le gore et la boucherie. Sénécal évite très bien l’écueil, sans évacuer l’horreur, omniprésente. Elle n’en a que plus d’impact.