Archive for the ‘Volet historique’ Category

L’éducation économique?

novembre 29, 2013

Il y a un an, Darwin publiait sur Jeanne Émard un billet où il évoquait quelque individu souhaitant réintroduire le cours d’économie au secondaire, à ses propres conditions. Allez savoir pourquoi, mais aujourd’hui, j’ai repensé au fait que j’avais évoqué à cette occasion un extrait du Petit cours d’autodéfense en économie de Jim Stanford, où il racontait une anecdote sur le même thème. Encore un individu voulant introduire des cours d’économie, dans le but avoué de faire passer plus facilement des réformes douloureuses. Mais les intérêts de qui cela servirait-il?

Voici l’extrait en question, situé dans un encart de l’introduction (pp.14-15):

Comprendre l’économie. Oui, mais laquelle?

  J’ai un jour assisté à un dîner-conférence donné par le secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE, le « club sélect » des pays riches). Celui-ci vantait les mérites du concept de « culture économique »: selon lui, si plus de gens comprenaient les fondements de la théorie économique (comme l’offre et la demande, la concurrence et le libre-échange), la population serait mieux disposée à accepter les « réformes » mises en œuvre par les gouvernements même si celles-ci sont douloureuse.

  Il a offert le contre-exemple des spectaculaires (et victorieuses) manifestations de 2006 contre les tentatives du gouvernement français d’affaiblir les protections dont bénéficient les travailleurs. Les changements projetés visaient à ce que les employeurs puissent procéder plus facilement à des licenciements, en particulier de jeunes travailleurs. Selon le secrétaire général, si les Français avaient compris que ces « réformes » d’apparence douloureuse allaient en fait améliorer l’efficience du marché du travail, ils ne les auraient pas contestées.

  À mes yeux, une telle « culture économique » s’acquiert plus par lavage de cerveau que par l’éducation.

  Pendant la période de questions, j’ai manifesté mon désaccord avec son affirmation voulant que les Français ne comprennent rien à l’économie. Comparons la France aux États-Unis, qu’on présente généralement comme l’exemple même d’un système efficace et flexible, mené par le marché. Les salariés français travaillent en moyenne 300 heures de moins par an (soit l’équivalent de 7 semaines) que leurs homologues américains. Ils produisent tout de même autant de valeur ajoutée par heure travaillée que les Américains. En France, le chômage est plus élevé, mais la plupart des chômeurs français ont un revenu supérieur (grâce aux prestations sociales) à celui de millions de travailleurs américains à bas salaire.   Ainsi, les Français ont assez d’argent et beaucoup de temps pour manger au restaurant, faire l’amour et participer à des manifestations (pas nécessairement dans cet ordre!).

  Pendant ce temps, aux États-Unis, presque 9 millions de salariés ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté officiel (toujours basé sur le niveau e vie de 1964). Ils ont beau travailler dur, cela ne les mène pas bien loin. Pourtant, un récent sondage aux résultats aberrants a révélé que 39% des Américains considèrent qu’ils font partie du groupe des 1% les plus riches de la société, ou à tout le moins qu’ils en feront partie sous peu. L’impossibilité mathématique de cette étrange vision du monde n’a pas (encore) ébranlé le mythe américain de la « mobilité ascendante », qui pousse les travailleurs pauvres à refouler toute envie de se battre pour revendiquer un meilleur sort.

  Comble de l’ironie, l’OCDE a elle-même publié, un peu plus tard en 2006, des données montrant que les lois relatives à la protection des travailleurs (comme celles qui sont en vigueur en France) n’ont aucun effet mesurable sur les taux de chômage.

  Alors qui comprend bien les fondements de la théorie économique? Je crois bien que ce sont les manifestants français. Vive la France!

J’aime beaucoup le passage où il parle d’avoir l’argent et le temps pour « aller au restaurant, faire l’amour et manifester ». Voilà, sous forme d’humour, une philosophie saine qui donne à la vie une finalité située non dans le travail, mais dans les plaisirs de la vie, tout en incluant dans l’activité humaine l’exercice de la liberté politique. Mieux, qui nous fait valoir, chose pas si fréquente, mais tombant pourtant sous le sens, la valeur du temps disponible pour chacune de ces activités.

Le marteau d’Arendt

novembre 20, 2013

La prose de la philosophe Hannah Arendt est généralement aride, lourde, dense. Bien que la dame avait, paraît-il beaucoup d’humour dans le quotidien, cela se sent rarement dans son écriture. Mais il y a un passage qui m’a fait éclater de rire. Il porte sur la propension, chez certains sociologues et philosophes de son époque, à identifier un objet par sa fonction. Arendt en offre un exemple précis, celui du communisme identifié par certains comme étant une « religion » (chose que j’ai d’ailleurs moi-même défendu à plusieurs reprises). Arendt s’est toujours opposée à cette interprétation du communisme qui, apparemment (1) allait à l’encontre de son analyse du totalitarisme. Arendt estimait en effet que celui-ci représentait une coupure du monde contemporain avec l’Ancien Régime. Par conséquent, il fallait interpréter l’antisémitisme (racial) comme rupture avec l’antijudaïsme (religieux) et le fascisme et le communisme en rupture avec les autoritarismes et les religions d’antan. On peut peut-être lui reprocher un subtil ad consequentiam en cela, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi de longues recherches et réflexions à l’appui de cette position. Quoiqu’il en soit, dans « Qu’est-ce que l’autorité? », Arendt s’en prend à l’identification d’une chose par sa fonction dans le passage suivant où elle affirme que

[…] la conviction largement répandue dans le monde libre aujourd’hui que le communisme est une « nouvelle religion », nonobstant son athéisme avoué, parce qu’il remplit socialement, psychologiquement, et « émotionnellement » la même fonction que la religion traditionnelle remplissait et remplit encore dans le monde libre. […] C’est comme si j’avais le droit de baptiser marteau le talon de ma chaussure parce que, comme la plupart des femmes, je m’en sers pour planter des clous dans le mur.

(« Qu’est-ce que l’autorité? », dans La Crise de la Culture, Gallimard, 1972, p.135)

J’adore. Désormais, j’appellerai un « marteau d’Arendt » un argument visant à identifier un objet à sa fonction.

……..

(1) je me fie pour les affirmations suivantes aux explications d’un ami qui a, contrairement à moi, lu « Les origines du totalitarisme ».

Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses

août 10, 2012

Surtout connu pour Le Prince, un opuscule dans lequel il décrit les stratégies employées par les « grands » pour s’emparer du pouvoir et le conserver, Machiavel est aussi l’auteur de plusieurs autres traités, notamment les Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lesquels il décrit, à travers un commentaire sur les débuts de l’histoire romaine, comment se forme une République, quels sont les dangers qui la menace et par quels moyens elle peut s’en prémunir.

Machiavel écrivait ce livre alors que sa ville natale, Florence, était dirigée par les Médicis. L’ancienne république de Florence, qu’il avait fidèlement servi, avait succombé aux aléas d’une géopolitique italienne mouvementée et à la puissance financière de Cosme de Médicis et ses héritiers, qui s’étaient emparés du pouvoir.

Je retranscrit ci-dessous deux paragraphes qui proviennent de la biographie-commentaire de Machiavel écrite par Quentin Skinner. Pour alléger le texte, j’en ai retiré les références, d’autant que le système utilisé par Skinner ne serait pas d’une très grande utilité à qui n’a pas le livre dans les mains. Ce commentaire de Skinner porte sur la partie des Discours où Machiavel discute de la possibilité qu’une faction se forme et s’empare du pouvoir pour des fins personnelles et au mépris du bien public.

Autre cause essentielle de l’apparition des factions: l’influence pernicieuse que peuvent exercer ceux qui sont à la tête d’une fortune personnelle importante. Les gens riches ont toujours la possibilité de faire profiter de leurs faveurs d’autres citoyens, par exemple « en leur prêtant de l’argent, en mariant leurs filles, en les soutenant contre l’autorité des magistrats », et, plus généralement, en leur faisant obtenir des avantages de toute nature. Une protection de ce type est extrêmement néfaste dans la mesure où les citoyens ainsi défendus tendent à « dev[enir] les partisans de leurs protecteurs », aux dépendants de l’intérêt collectif. En outre, elle ne fait qu’accroître le sentiment qu’on ces gens riches de pouvoir « corrompre la société et violer les lois ». Pour toutes ces raisons, Machiavel insiste sur le fait « qu’une telle corruption, ce peu de goût pour la liberté, trouvent leurs racines dans l’inégalité sociale qui caractérise l’État en question »; on peut expliquer de la même manière ses avertissements répétés sur le fait que « l’ambition des grands est telle, que si par mille voies et mille moyens divers elle n’est pas réprimée dans un État, elle doit bientôt en entraîner la perte ».

La seule solution possible, dans une telle situation, est de recommander aux « républiques bien ordonnées » de faire en sorte que le « trésor public soit riche et que les citoyens soient pauvres ». Machiavel reste un peu imprécis quant au type de législation – ordine – qu’il conviendrait de mettre en place pour atteindre un tel résultat, mais il est toujours éloquent lorsqu’il traite des bénéfices qu’on peut attendre de la mise en oeuvre d’une telle politique. Si la loi « maintient les citoyens dans la pauvreté », alors, même dans une situation marquée par « l’absence de richesse et de virtù« , ils ne pourront « se plonger ou plonger les autres dans la corruption ». Si, dans le même temps, les coffres de l’État demeurent pleins, le gouvernement aura toujours la possibilité de démontrer qu’il est plus efficace que les riches lorsqu’il s’agit de conduire une politique destinée à « favoriser le peuple » puisqu’il pourra faire en sorte que les rémunérations dans le service public soient supérieurs à celles du secteur privé. Et Machiavel de conclure logiquement que « les lois les plus utiles dans un État qui veut être libre sont celles qui maintiennent les citoyens dans la pauvreté ». Il met alors un point final à cette discussion en usant d’un somptueux effet de rhétorique: il annonce, en effet, qu’il pourrait « démontrer par un discours fort étendu que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses » si « d’autres écrivains n’avaient pas déjà fréquemment célébré ce point de vue ».

(SKINNER, Quentin, Machiavel, Paris, Paris, Seuil, 2001, pp.110-111.)

Deux dernières remarques: d’une part, il est évident que le mot « pauvreté » ne recouvre pas pour Machiavel les mêmes connotations que pour nous. Machiavel ne prône pas que l’État maintienne ses citoyens dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, bien sûr. Ce sens que nous donnons aujourd’hui au mot « pauvreté », lui l’aurait sans doute désigné d’un autre mot, tel que « misère ». Ici, il faut comprendre « pauvre » comme « non-riche », c’est-à-dire l’équivalent d’une classe moyenne, capable de subvenir à ses besoins et de vaquer à ses occupations, mais incapable de corrompre l’État.

Enfin, si Machiavel pensait à la Florence des Médicis, Skinner, lui, écrivit ceci en Angleterre en 1981, à l’époque de Margaret Tatcher. Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.
…….

8 novembre 2013: j’ai fait une légère modification du texte sur une tournure de phrase qui ne me plaisait pas.

Desjardins sur les vertus de la coopération

juin 15, 2012

Tiens, je récidive, avec une citation tirée du même bouquin que précédemment.

Parlant des coopératives, Alphonse Desjardins disait:

Dans ce nouveau genre d’association, ce n’est pas le capital qui domine, qui fait la loi et règle tout, mais c’est la personne. Le capital n’est que l’accessoire, non le principal. Les personnes éprouvant les mêmes besoins, à la recherche des mêmes satisfactions légitimes, mais frappées de la même impuissance économique se réunissent, et par une entente basée sur la justice et l’intérêt de tous, forment ces sociétés où règne une parfaite égalité […]. La coopération a ceci de particulièrement attachant, c’est qu’elle étend ses bienfaits à tous. […] Elle présente en plus cette caractéristique bien digne de toutes nos préférences, de reposer complètement sur le principe si chrétien de l’union pour la vie, et non pas de la lutte pour la vie.

plus loin dans le même texte, il ajoute que la coopération est un moyen de faire

disparaître cette contradiction choquante entre nos institutions démocratiques, qu’elles soient nationales, provinciales ou municipales, où les voeux du peuple peuvent prévaloir, et notre régime économique, dominé presque sans contrôle par une sorte d’aristocratie toute-puissante.

Alphonse Desjardins, “L’union des forces sur le terrain économique”, Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75,82.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, pp.84-85.

La pensée économique classique, caduque déjà en 1910

juin 6, 2012

J’ai feuilleté aujourd’hui le deuxième chapitre d’une histoire du mouvement Desjardins. Ce chapitre portait sur la pensée d’Alphonse Desjardins, et contenait plusieurs citations de ses articles et conférences. D’après l’auteur du livre, la pensée politique et économique du fondateur des caisses populaires est difficile à saisir, puisque ses écrits étaient avant tout destinés à faire la promotion de son projet: ils étaient donc rédigés avec précaution, afin d’éviter de heurter les sensibilités et de provoquer des oppositions idéologiques.

On y trouve néanmoins quelques belles pièces, très éclairantes. Desjardins ne semble pas avoir été anticapitaliste, il souhaitait simplement asseoir le capital sur la coopération. Peu intéressé par les syndicats, il ne souhaitait pas combattre le capital, mais le mettre au service du peuple. Le mouvement coopératif devait servir à donner aux canadiens français un pouvoir économique qui devait ultimement leur permettre un plus grand rayonnement.

On y trouve également ce bel extrait, à propos des concentrations de capitaux destinées au développement économique. On y observe que la théorie idéalisée de la concurrence des économistes classiques lui paraissait dépassée, déjà en 1910. Alors pourquoi continue-t-on à nous servir cette bêtise un siècle plus tard?

« Conçu d’abord pour les grandes entreprises exigeant la mobilisation d’immenses capitaux, il [le régime d’association de capitaux] offre des avantages spéciaux à ceux qui les possèdent; il tend à favoriser la centralisation des forces de ces mêmes capitaux entre les mains de quelques audacieux accapareurs qui, sur le champ de bataille des intérêts économiques, rêvent exploits, conquêtes, écrasement de leurs concurrents tout comme les guerriers professionnels d’autrefois, dont l’unique carrière était les combats, qui louaient leur intrépidité aux plus offrants sans égard à la justice ou à l’iniquité des causes que le hasard ou leur avidité leur faisait embrasser. De là ces gigantesques compagnies à fonds social, véritables pieuvres qui pressurent le consommateur, exterminent leurs rivaux, rendent dérisoire la concurrence que la vieille école des économistes nous offre – sans plus y croire – comme un remède infaillible aux maux du monopole, puisque l’un des buts de la création de ces formidables machines de guerre économique est de détruire, sans égard pour les faibles, cette même concurrence sur le marché national avec espoir peut-être d’en faire autant sur le marché mondial. »

– Alphonse Desjardins, « L’union des forces sur le terrain économique », Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, p.82.

Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

Ailleurs, c’est pire… et alors?

mai 23, 2012

Au XVIe siècle, dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie écrivait « il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage. » (p.26). L’humaniste français défendait ainsi la position que l’homme libre est plus prompt à défendre sa liberté que celui qui ne l’est pas à réclamer la sienne. Il y a là, dit-il, l’influence de l’éducation.

En 1856, dans L’Ancien régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville écrivait de la Révolution française « Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège » (1). Aux yeux de ce penseur libéral, si la révolution eut lieu sous Louis XVI plutôt qu’avant, ce n’est pas parce qu’il était pire que ses prédécesseurs, mais plutôt parce que son peuple avait eu la marge pour penser le rejet de la domination, et que, face à un timide retour de mesures autoritaires, il ne le toléra pas.

C’est ce genre de logique que ne paraissent pas comprendre nos conservateurs – y compris ceux qui se cachent derrière le nom de « Parti Libéral du Québec ».

Notre ministre Robert Dutil et plusieurs autres s’efforcent de nous faire avaler la loi 78 sous prétexte que d’autres pays contrôlent davantage les manifestations que ce qui est prévu dans cette loi. L’argument me paraît pervers. Je ne vois pas pourquoi, parce que c’est pire ailleurs, nous devrions accepter de régresser.

C’est un mauvais usage de la comparaison que de prétendre que nous devrions nous rapprocher de modèles plus répressifs, si cette répression est contraire à nos valeurs. C’est un meilleur usage de la comparaison que de dire que, tout en continuant notre chemin dans la même direction, on espère que ceux chez qui c’est pire s’efforceront de nous rejoindre. Par exemple, on espère que les Russes sauront faire taire Vladimir Poutine.

[Edit:24-05-2012 – Non seulement la logique du Sinistre (2) de la Sécurité publique Robert Dutil est sinistre, mais en plus, il nous ment en pleine face.]

(1) Cité dans GARCÍA, Patrick, « La naissance de l’histoire contemporaine », dans Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 2007, p.89

[Edit: (2) Dire « sinistre » au lieu de « ministre » est une pratique introduite au Québec par l’humoriste Sol. En ce moment, c’est très populaire quand on parle des membres du cabinet Charest.]

Quelques nouvelles de Cosandey

mai 7, 2012

Un petit billet rapide aujourd’hui, juste pour signaler une nouveauté intéressante pour ceux qui suivent ce blogue depuis longtemps (et quelques autres, on n’est pas sectaires). J’ai fait un compte-rendu du livre Le Secret de l’Occident de David Cosandey le 31 août 2010. J’en ai formulé une critique le 6 novembre 2010, qui pointait les insuffisances qu’il m’avait semblé percevoir quant à l’usage fait par Cosandey de la notion de « civilisation ».

Cosandey semble être un auteur qui se tient bien au fait de ce qui s’écrit sur son oeuvre, aussi suis-je informé par les statistiques de mon blogues qu’il a fait des copies de sécurité de mes deux billets, auxquelles il a ajouté quelques annotations. Le billet critique, quant à lui, a été suivi d’une réponse ma foi développée et intéressante. Il me paraît être la moindre des choses que de recommander à mes lecteurs d’aller en prendre connaissance. Elle se trouve ici.

Protégé : Ortega y Gasset et l’Université

avril 30, 2012

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Ceci n’est pas une grève.

avril 18, 2012

La célèbre toile de Magritte, l’une des plus importantes du XXe siècle, appelle deux types de commentaires contradictoires. Le premier est d’affirmer que ce n’est pas parce que c’est écrit, que c’est vrai. La personne mise devant la toile est en droit d’affirmer que, quoique puisse en prétendre le peintre, si ça ressemble à une pipe, la volonté même du démenti en font bien une pipe. Le second commentaire est de dire que, en effet, ce n’est pas une pipe, ce n’est que la représentation d’une pipe. Mais cette deuxième interprétation, qui semble réfuter la première, ouvre en fait la porte à des questions telles que: la pipe du capitaine Haddock, quoiqu’elle soit la représentation d’une pipe, qu’est-elle pour le capitaine Haddock? À partir de là, le commentaire peut se poursuivre longtemps. Synthétisons: on peut affirmer que la toile de Magritte ouvre une réflexion sur le statut philosophique des choses.

Cette dualité se retrouve aussi dans la grève étudiante. Est-ce bien une grève? Le gouvernement et les rectorats disent que non: c’est un boycott. Les étudiants disent que c’est une grève. Les médias hésitent: ils préfèrent nommer les sections entières qu’ils consacrent au sujet avec des expressions jugées neutres: « mouvement étudiant », « conflit étudiant », « droits de scolarité », etc…

Le point de vue des étudiants, c’est que les étudiants sont un corps social dont le travail sert l’institution dont ils sont membres. Leur arrêt de travail, même s’il ne s’étend pas à tous les départements, représente donc bien une grève.

Le point de vue du gouvernement et des rectorats, c’est que les étudiants ne sont pas un corps social. Ce sont des clients, qui payent pour des services. Mais ça, il faut le dire sans le dire. Ils savent que le dire trop directement, ça ne passerait pas. Déjà que l’Université de Montréal s’est ridiculisée en comparant l’Université à un centre commercial… (le juge n’a pas semblé convaincu, qui a rejeté la demande concernée). Ils préfèrent un autre argument: le droit de grève n’est pas reconnu aux associations étudiantes dans la loi québécoise. L’utilité stratégique de l’argument, c’est de briser la solidarité inhérente au droit de grève: on renvoie les étudiants à un choix individuel d’aller ou non en cours, qui devraient se tenir de toute façon (d’où les injonctions qui ont jeté le feu aux poudres ces derniers jours).

Mais cet argument ne tient pas debout. Prétendre que c’est la loi qui fait la grève est un contresens historique. Historiquement, la grève a bien sûr existé bien avant qu’on ne légifère à propos du « droit de grève », lequel n’aurait tout simplement pas pu effleurer l’esprit des juristes avant que la grève ne fasse son apparition. La législation, d’ailleurs, a eu un curieux effet sur nos institutions. Elle a créé un phénomène nouveau, extension de celui qu’elle prétendait encadrer: la grève illégale. Rendre une grève illégale est un moyen de pression employé par certains gouvernements (en particulier conservateurs) à l’encontre des grévistes. Ça peut marcher, ou pas. Mais dans un cas comme dans l’autre, la grève, qu’elle se situe dans le cadre ou pas de la loi, reste une grève. Et on continue à la traiter comme une grève, même chez les instances officielles et chez le patronat.

Ce n’est donc pas à ce qu’en dit le législateur qu’on reconnaît la grève, mais à sa caractérisation sociale: sa représentation et sa pratique. Ceci semble bien être une grève.

Est-on entièrement sorti de notre dualité matissienne? Pas tout à fait.

Pendant que je cogitais ce billet, le professeur d’histoire contemporaine Carl Bouchard, de l’Université de Montréal, rédigeait une lettre ouverte, intitulée « Revendiquer le « boycott » « . Lui et moi, on est du même bord. On est parti des mêmes réflexions, du même constat, avec les mêmes idéaux à l’esprit. Et on arrive à des conclusions opposées. Curieux, non?

Fondamentalement, lui et moi partageons l’essentiel: nous ne sommes pas dupes de la guerre des mots des autorités. Voici ce qu’en dit M. Bouchard:

Pour autant, vous appréhendez le mouvement étudiant exactement comme s’il s’agissait d’une gréve : refus de négocier, paternalisme digne d’un ancestral chef d’usine, injonctions visant le retour au « travail », efforts pour faire des professeurs des briseurs de grève. Vous dites boycott mais vous pensez grève.

Mais où, alors, ce trouve la divergence entre ma réflexion et celle de M.Bouchard? (et non un désaccord entre lui et moi, on nous apprend à être prudent sur les mots, ces jours-ci).

C’est que toute la philosophie gouvernementale et rectorale qui s’est appliquée ces dernières années visent à transformer les étudiants en clients. En ce sens, ils sont bien des boycotteurs. Je lui relaisse la parole:

Or, c’est vous, sans le savoir, qui avez raison. Les étudiants boycottent. Ils boycottent parce que nous avons fait d’eux des clients, des consommateurs de services, et ils ont été dans les dernières semaines des centaines de milliers à refuser de consommer le produit, de plus en plus cher mais pas meilleur, qu’on veut leur vendre. Il est révélateur que l’avocat de l’Université de Montréal qui a plaidé en faveur d’une seconde injonction la semaine dernière afin d’empêcher non seulement les piquets de grève mais toute manifestation sur le « terrain privé » de l’université ait comparé ce lieu d’enseignement à un centre commercial. Il y a dans cette ligne de défense une source infinie de tristesse pour ce qu’est devenue l’université.

Étudiantes et étudiants, revendiquez le mot boycott.

Il y a un risque à revendiquer le mot boycott: le poids qu’il fait peser sur la solidarité étudiante, sur l’identité du mouvement étudiant comme partie de l’institution universitaire. Mais M. Bouchard n’a pas tort: les craintes des recteurs sont en partie celles de leur âme de marchand: ne pas vendre leur produit, ne pas engranger les revenus résultants de la vente. C’est bien un boycott. Pour autant, c’est quand même une grève: l’Université vend non seulement des cours, elle vend aussi un taux de diplomation et une réputation. Deux produits dont les étudiants sont les ouvriers (ce qui n’exclut pas la part des profs ou du personnel administratif, bien sûr). Les conséquences administratives à gérer en cas d’annulation de session s’apparentent également à une grève.

Ce qui nous amène à dire que les étudiants sont les ouvriers, les consommateurs et le produit de l’université. Puisqu’on tient absolument à s’exprimer en termes marchands et industriels.

Sort-on de la dualité? non. Veut-on en sortir? pas sûr.

Est-ce un boycott? Sans doute.

Mais ceci est bien une grève.