Archive for the ‘Brèves historiennes’ Category

L’éducation économique?

novembre 29, 2013

Il y a un an, Darwin publiait sur Jeanne Émard un billet où il évoquait quelque individu souhaitant réintroduire le cours d’économie au secondaire, à ses propres conditions. Allez savoir pourquoi, mais aujourd’hui, j’ai repensé au fait que j’avais évoqué à cette occasion un extrait du Petit cours d’autodéfense en économie de Jim Stanford, où il racontait une anecdote sur le même thème. Encore un individu voulant introduire des cours d’économie, dans le but avoué de faire passer plus facilement des réformes douloureuses. Mais les intérêts de qui cela servirait-il?

Voici l’extrait en question, situé dans un encart de l’introduction (pp.14-15):

Comprendre l’économie. Oui, mais laquelle?

  J’ai un jour assisté à un dîner-conférence donné par le secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE, le « club sélect » des pays riches). Celui-ci vantait les mérites du concept de « culture économique »: selon lui, si plus de gens comprenaient les fondements de la théorie économique (comme l’offre et la demande, la concurrence et le libre-échange), la population serait mieux disposée à accepter les « réformes » mises en œuvre par les gouvernements même si celles-ci sont douloureuse.

  Il a offert le contre-exemple des spectaculaires (et victorieuses) manifestations de 2006 contre les tentatives du gouvernement français d’affaiblir les protections dont bénéficient les travailleurs. Les changements projetés visaient à ce que les employeurs puissent procéder plus facilement à des licenciements, en particulier de jeunes travailleurs. Selon le secrétaire général, si les Français avaient compris que ces « réformes » d’apparence douloureuse allaient en fait améliorer l’efficience du marché du travail, ils ne les auraient pas contestées.

  À mes yeux, une telle « culture économique » s’acquiert plus par lavage de cerveau que par l’éducation.

  Pendant la période de questions, j’ai manifesté mon désaccord avec son affirmation voulant que les Français ne comprennent rien à l’économie. Comparons la France aux États-Unis, qu’on présente généralement comme l’exemple même d’un système efficace et flexible, mené par le marché. Les salariés français travaillent en moyenne 300 heures de moins par an (soit l’équivalent de 7 semaines) que leurs homologues américains. Ils produisent tout de même autant de valeur ajoutée par heure travaillée que les Américains. En France, le chômage est plus élevé, mais la plupart des chômeurs français ont un revenu supérieur (grâce aux prestations sociales) à celui de millions de travailleurs américains à bas salaire.   Ainsi, les Français ont assez d’argent et beaucoup de temps pour manger au restaurant, faire l’amour et participer à des manifestations (pas nécessairement dans cet ordre!).

  Pendant ce temps, aux États-Unis, presque 9 millions de salariés ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté officiel (toujours basé sur le niveau e vie de 1964). Ils ont beau travailler dur, cela ne les mène pas bien loin. Pourtant, un récent sondage aux résultats aberrants a révélé que 39% des Américains considèrent qu’ils font partie du groupe des 1% les plus riches de la société, ou à tout le moins qu’ils en feront partie sous peu. L’impossibilité mathématique de cette étrange vision du monde n’a pas (encore) ébranlé le mythe américain de la « mobilité ascendante », qui pousse les travailleurs pauvres à refouler toute envie de se battre pour revendiquer un meilleur sort.

  Comble de l’ironie, l’OCDE a elle-même publié, un peu plus tard en 2006, des données montrant que les lois relatives à la protection des travailleurs (comme celles qui sont en vigueur en France) n’ont aucun effet mesurable sur les taux de chômage.

  Alors qui comprend bien les fondements de la théorie économique? Je crois bien que ce sont les manifestants français. Vive la France!

J’aime beaucoup le passage où il parle d’avoir l’argent et le temps pour « aller au restaurant, faire l’amour et manifester ». Voilà, sous forme d’humour, une philosophie saine qui donne à la vie une finalité située non dans le travail, mais dans les plaisirs de la vie, tout en incluant dans l’activité humaine l’exercice de la liberté politique. Mieux, qui nous fait valoir, chose pas si fréquente, mais tombant pourtant sous le sens, la valeur du temps disponible pour chacune de ces activités.

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Le marteau d’Arendt

novembre 20, 2013

La prose de la philosophe Hannah Arendt est généralement aride, lourde, dense. Bien que la dame avait, paraît-il beaucoup d’humour dans le quotidien, cela se sent rarement dans son écriture. Mais il y a un passage qui m’a fait éclater de rire. Il porte sur la propension, chez certains sociologues et philosophes de son époque, à identifier un objet par sa fonction. Arendt en offre un exemple précis, celui du communisme identifié par certains comme étant une « religion » (chose que j’ai d’ailleurs moi-même défendu à plusieurs reprises). Arendt s’est toujours opposée à cette interprétation du communisme qui, apparemment (1) allait à l’encontre de son analyse du totalitarisme. Arendt estimait en effet que celui-ci représentait une coupure du monde contemporain avec l’Ancien Régime. Par conséquent, il fallait interpréter l’antisémitisme (racial) comme rupture avec l’antijudaïsme (religieux) et le fascisme et le communisme en rupture avec les autoritarismes et les religions d’antan. On peut peut-être lui reprocher un subtil ad consequentiam en cela, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi de longues recherches et réflexions à l’appui de cette position. Quoiqu’il en soit, dans « Qu’est-ce que l’autorité? », Arendt s’en prend à l’identification d’une chose par sa fonction dans le passage suivant où elle affirme que

[…] la conviction largement répandue dans le monde libre aujourd’hui que le communisme est une « nouvelle religion », nonobstant son athéisme avoué, parce qu’il remplit socialement, psychologiquement, et « émotionnellement » la même fonction que la religion traditionnelle remplissait et remplit encore dans le monde libre. […] C’est comme si j’avais le droit de baptiser marteau le talon de ma chaussure parce que, comme la plupart des femmes, je m’en sers pour planter des clous dans le mur.

(« Qu’est-ce que l’autorité? », dans La Crise de la Culture, Gallimard, 1972, p.135)

J’adore. Désormais, j’appellerai un « marteau d’Arendt » un argument visant à identifier un objet à sa fonction.

……..

(1) je me fie pour les affirmations suivantes aux explications d’un ami qui a, contrairement à moi, lu « Les origines du totalitarisme ».

Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses

août 10, 2012

Surtout connu pour Le Prince, un opuscule dans lequel il décrit les stratégies employées par les « grands » pour s’emparer du pouvoir et le conserver, Machiavel est aussi l’auteur de plusieurs autres traités, notamment les Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lesquels il décrit, à travers un commentaire sur les débuts de l’histoire romaine, comment se forme une République, quels sont les dangers qui la menace et par quels moyens elle peut s’en prémunir.

Machiavel écrivait ce livre alors que sa ville natale, Florence, était dirigée par les Médicis. L’ancienne république de Florence, qu’il avait fidèlement servi, avait succombé aux aléas d’une géopolitique italienne mouvementée et à la puissance financière de Cosme de Médicis et ses héritiers, qui s’étaient emparés du pouvoir.

Je retranscrit ci-dessous deux paragraphes qui proviennent de la biographie-commentaire de Machiavel écrite par Quentin Skinner. Pour alléger le texte, j’en ai retiré les références, d’autant que le système utilisé par Skinner ne serait pas d’une très grande utilité à qui n’a pas le livre dans les mains. Ce commentaire de Skinner porte sur la partie des Discours où Machiavel discute de la possibilité qu’une faction se forme et s’empare du pouvoir pour des fins personnelles et au mépris du bien public.

Autre cause essentielle de l’apparition des factions: l’influence pernicieuse que peuvent exercer ceux qui sont à la tête d’une fortune personnelle importante. Les gens riches ont toujours la possibilité de faire profiter de leurs faveurs d’autres citoyens, par exemple « en leur prêtant de l’argent, en mariant leurs filles, en les soutenant contre l’autorité des magistrats », et, plus généralement, en leur faisant obtenir des avantages de toute nature. Une protection de ce type est extrêmement néfaste dans la mesure où les citoyens ainsi défendus tendent à « dev[enir] les partisans de leurs protecteurs », aux dépendants de l’intérêt collectif. En outre, elle ne fait qu’accroître le sentiment qu’on ces gens riches de pouvoir « corrompre la société et violer les lois ». Pour toutes ces raisons, Machiavel insiste sur le fait « qu’une telle corruption, ce peu de goût pour la liberté, trouvent leurs racines dans l’inégalité sociale qui caractérise l’État en question »; on peut expliquer de la même manière ses avertissements répétés sur le fait que « l’ambition des grands est telle, que si par mille voies et mille moyens divers elle n’est pas réprimée dans un État, elle doit bientôt en entraîner la perte ».

La seule solution possible, dans une telle situation, est de recommander aux « républiques bien ordonnées » de faire en sorte que le « trésor public soit riche et que les citoyens soient pauvres ». Machiavel reste un peu imprécis quant au type de législation – ordine – qu’il conviendrait de mettre en place pour atteindre un tel résultat, mais il est toujours éloquent lorsqu’il traite des bénéfices qu’on peut attendre de la mise en oeuvre d’une telle politique. Si la loi « maintient les citoyens dans la pauvreté », alors, même dans une situation marquée par « l’absence de richesse et de virtù« , ils ne pourront « se plonger ou plonger les autres dans la corruption ». Si, dans le même temps, les coffres de l’État demeurent pleins, le gouvernement aura toujours la possibilité de démontrer qu’il est plus efficace que les riches lorsqu’il s’agit de conduire une politique destinée à « favoriser le peuple » puisqu’il pourra faire en sorte que les rémunérations dans le service public soient supérieurs à celles du secteur privé. Et Machiavel de conclure logiquement que « les lois les plus utiles dans un État qui veut être libre sont celles qui maintiennent les citoyens dans la pauvreté ». Il met alors un point final à cette discussion en usant d’un somptueux effet de rhétorique: il annonce, en effet, qu’il pourrait « démontrer par un discours fort étendu que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses » si « d’autres écrivains n’avaient pas déjà fréquemment célébré ce point de vue ».

(SKINNER, Quentin, Machiavel, Paris, Paris, Seuil, 2001, pp.110-111.)

Deux dernières remarques: d’une part, il est évident que le mot « pauvreté » ne recouvre pas pour Machiavel les mêmes connotations que pour nous. Machiavel ne prône pas que l’État maintienne ses citoyens dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, bien sûr. Ce sens que nous donnons aujourd’hui au mot « pauvreté », lui l’aurait sans doute désigné d’un autre mot, tel que « misère ». Ici, il faut comprendre « pauvre » comme « non-riche », c’est-à-dire l’équivalent d’une classe moyenne, capable de subvenir à ses besoins et de vaquer à ses occupations, mais incapable de corrompre l’État.

Enfin, si Machiavel pensait à la Florence des Médicis, Skinner, lui, écrivit ceci en Angleterre en 1981, à l’époque de Margaret Tatcher. Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.
…….

8 novembre 2013: j’ai fait une légère modification du texte sur une tournure de phrase qui ne me plaisait pas.

Desjardins sur les vertus de la coopération

juin 15, 2012

Tiens, je récidive, avec une citation tirée du même bouquin que précédemment.

Parlant des coopératives, Alphonse Desjardins disait:

Dans ce nouveau genre d’association, ce n’est pas le capital qui domine, qui fait la loi et règle tout, mais c’est la personne. Le capital n’est que l’accessoire, non le principal. Les personnes éprouvant les mêmes besoins, à la recherche des mêmes satisfactions légitimes, mais frappées de la même impuissance économique se réunissent, et par une entente basée sur la justice et l’intérêt de tous, forment ces sociétés où règne une parfaite égalité […]. La coopération a ceci de particulièrement attachant, c’est qu’elle étend ses bienfaits à tous. […] Elle présente en plus cette caractéristique bien digne de toutes nos préférences, de reposer complètement sur le principe si chrétien de l’union pour la vie, et non pas de la lutte pour la vie.

plus loin dans le même texte, il ajoute que la coopération est un moyen de faire

disparaître cette contradiction choquante entre nos institutions démocratiques, qu’elles soient nationales, provinciales ou municipales, où les voeux du peuple peuvent prévaloir, et notre régime économique, dominé presque sans contrôle par une sorte d’aristocratie toute-puissante.

Alphonse Desjardins, “L’union des forces sur le terrain économique”, Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75,82.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, pp.84-85.

La pensée économique classique, caduque déjà en 1910

juin 6, 2012

J’ai feuilleté aujourd’hui le deuxième chapitre d’une histoire du mouvement Desjardins. Ce chapitre portait sur la pensée d’Alphonse Desjardins, et contenait plusieurs citations de ses articles et conférences. D’après l’auteur du livre, la pensée politique et économique du fondateur des caisses populaires est difficile à saisir, puisque ses écrits étaient avant tout destinés à faire la promotion de son projet: ils étaient donc rédigés avec précaution, afin d’éviter de heurter les sensibilités et de provoquer des oppositions idéologiques.

On y trouve néanmoins quelques belles pièces, très éclairantes. Desjardins ne semble pas avoir été anticapitaliste, il souhaitait simplement asseoir le capital sur la coopération. Peu intéressé par les syndicats, il ne souhaitait pas combattre le capital, mais le mettre au service du peuple. Le mouvement coopératif devait servir à donner aux canadiens français un pouvoir économique qui devait ultimement leur permettre un plus grand rayonnement.

On y trouve également ce bel extrait, à propos des concentrations de capitaux destinées au développement économique. On y observe que la théorie idéalisée de la concurrence des économistes classiques lui paraissait dépassée, déjà en 1910. Alors pourquoi continue-t-on à nous servir cette bêtise un siècle plus tard?

« Conçu d’abord pour les grandes entreprises exigeant la mobilisation d’immenses capitaux, il [le régime d’association de capitaux] offre des avantages spéciaux à ceux qui les possèdent; il tend à favoriser la centralisation des forces de ces mêmes capitaux entre les mains de quelques audacieux accapareurs qui, sur le champ de bataille des intérêts économiques, rêvent exploits, conquêtes, écrasement de leurs concurrents tout comme les guerriers professionnels d’autrefois, dont l’unique carrière était les combats, qui louaient leur intrépidité aux plus offrants sans égard à la justice ou à l’iniquité des causes que le hasard ou leur avidité leur faisait embrasser. De là ces gigantesques compagnies à fonds social, véritables pieuvres qui pressurent le consommateur, exterminent leurs rivaux, rendent dérisoire la concurrence que la vieille école des économistes nous offre – sans plus y croire – comme un remède infaillible aux maux du monopole, puisque l’un des buts de la création de ces formidables machines de guerre économique est de détruire, sans égard pour les faibles, cette même concurrence sur le marché national avec espoir peut-être d’en faire autant sur le marché mondial. »

– Alphonse Desjardins, « L’union des forces sur le terrain économique », Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, p.82.

Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

La tyrannie d’un seul anneau

mars 22, 2011

Ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul,
Ash nazg thrakatulûk agh burzum-ishi krimpatul.

« Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver. Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. »

– Ai-je vraiment besoin de mettre la référence des citations plus haut?

Tolkien, bien sûr.

Mais le titre de cette brève se réfère plutôt à Boccace et Lessing.

À la recherche des éléments constitutifs de la société, Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) note que, paradoxalement, ce qui unit les hommes – l’État, la religion… – est en même temps ce qui les divise. D’où sa quête de l’homme « naturel » sou l’animal social, exprimée, entre autres, dans une fiction théâtrale, Nathan le Sage, qui conte, sous forme de fable, l’histoire des divisions humaines. L’action se déroule à Jérusalem, point de rencontre des trois monothéismes, à l’époque de la troisième croisade, dans les années de trêve accordée par Saladin (1189-1192). L’intrigue nouée autour de trois personnages principaux permet d’instaurer un échange pacifique entre les trois religions du Libre. Saladin incarne l’islam, un Templier, le chrsitianisme et le sage Nathan, le judaïsme. Dans un dialogue placé au miliu de la pièce (III, vii), Nathan rapporte à Saladin la parabole des trois anneaux. Jadis, un homme oriental possédait un anneau d’une inestimable valeur. Pensant à sa mort et à sa succession, il décide de léguer cet anneau au plus cher de ses fils et dispose q’il devra toujours en être ainsi dans sa descendance. Arrive une génération où le père chérit également ses trois fils. Ne parvenant pas à pencher pour l’un plutôt que pour l’autre, il fait faire, avant de mourir, deux répliques parfaites de l’anneau. Chacun des trois fils se pense seul détenteur de l’amour du père. Ils en viennent ainsi à se disputer. Quel est l’anneau authentique et quel est le chef de la maison? Nathan répond qu’il est aussi impossible de répondre à la questionque de savoir qui, du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, est la seule et vraie religion du Père. À l’image des trois fils, juifs, chrétiens et musulmans doivent prendre leur parti de cette indétermination et vivre comme de bons frères égaux au sein d’une même famille originelle […]

Le thème littéraire de Saladin et des trois anneaux utilisé par Lessing a une longue et complexe préhistoire médiévale, qu’il est possible de reconstituer depuis la première moité du XIIIe siècle au moins. […] la légende est connue dans deux versions principales. L’une, attestée chez Boccace en particulier, manifeste un déisme avant la lettre et une indétermination prudente au moment de savoir laquelle des trois religions du Livre est authentique. C’est cette lointaine tradition qui alimente les réflexions de Lessing. L’autre version, attestée au XIIIe siècle dans le fabliau Li dis dou vrai aniel, enseigne au contraire que le bon fils, possesseur du seul anneau authentique, s’oppose avec succès à la perversité de ses deux mauvais frères. – Dominique Iogna-Prat, Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150), Paris, Flammarion, 2000 (1998), pp.360-361.


Bon, alors, quel est le lien entre le Seigneur des Anneaux et Nathan le Sage?

À vrai dire, y’en a pas. Jusque que j’ai dû consulter le bouquin d’Iogna-Prat aujourd’hui et qu’en lisant dans la table des matières le titre « La tyrannie d’un seul anneau », j’ai souris en me demandant vaguement si c’était un clin d’oeil au SdA. Ç’aurait été très improbable, mais j’avais complètement oublié la référence à Lessing. Par curiosité, avant d’écrire ce billet, j’ai googlé « tyrannie d’un seul anneau » pour voir si je tomberais sur des liens de tolkiennistes. À ma grande surprise, niet! Tous les premiers liens font référence à Lessing, dont l’histoire semble assez connue.

Donc y’a pas de lien entre Tolkien et Lessing, mais je suis sûr qu’en se creusant un peu ont peut en trouver. Les commentaires sont ouverts.

Deux duels célèbres

janvier 28, 2011

Une longue petit brève aujourd’hui, à propos d’une pratique aussi stupide que fascinante: le duel d’honneur.

Premier cas, le duel opposant François de Vivonne, seigneur de la La Chastaigneraye à Guy Chabot… baron de Jarnac

Je laisse la parole à Arlette Jouanna, dans un extrait où elle traite du pouvoir du roi dans la France de la Renaissance (dans la citation, les crochets qui se terminent par « -A.J. » sont d’Arlette Jouanna. Les autres sont de moi):

[…] maintenir l’équilibre entre les factions […] est un art difficile à maîtriser. […] Henri II y réussit moins [bien que François Ier]. Un événement révélateur, au début de son règne, en fournit une illustration. Le 10 juillet 1547, il autorise ce qu’on peut considérer comme le dernier duel judiciaire entre eux seigneurs de sa cour, Guy Chabot, baron de Jarnac , et François de Vivonne, seigneur de La Chastaigneraye. Peu importe ici la cause de ce duel (l’honneur calominié de la belle-mère du premier). L’essentiel, du point de vue politique, est que chaque champion est soutenu par une faction. Derrière Jarnac, il y a nn seulement sa belle-soeur, Mme d’Étampes, l’ancienne maîtresse de François Ier, mais surtout le puissant connétable Anne de Montmorency, qui vient de rentrer en grâce, le neveu de ce dernier, Odet de Châtillon, et Henri d’Albret, roi de Navarre. La Chastaigneraye est soutenu par le roi lui-même, sa maîtresse Diane de Poitiers et les Guises (le duc François d’Aumale et son frère Charles, archevêque de Reims). Henri II est persuadé que son ami La Chastaigneraye, colosse vigoureux et expérimenté, l’emportera: ce sera une sorte d’investiture sanglante donnée au parti qu’il soutient. Mais, cntre toute attente, le frêle Jarnac réussit, de façon parfaitement régulière d’ailleurs, son fameux « coup »: il parvient à trancher le jarret de son adversaire, qui s’effondre. Le roi est alors frappé d’une sorte d’hébétude. Par trois fois, Jarnac vient au pied de l’estrade le supplier de lui restituer son honneur et de mettre fin au duel, sans que, prostré, il rágisse. Lorsque Henri II finit par entériner la défaite de La Chastaigneraye, celui-ci a déjà perdu beaucoup de sang et meurt peu après, non sans avoir, dit-on, arraché avec rage ses pansements. Commentant cette hésitation fatale, François Billacois [1986] en a souligné la porté politique: « Henri ne sut être le roi [en faisant connaître sa décision immédiatement -A.J.] et n’osa être partisan [en tranchant en faveur de son protégé -A.J.]. » La suite est d’ailleurs un affront à l’autorité de La

Chastaigneraye […]se ruent sur ceux de Jarnac et en viennent au mains avec eux.

Source: JOUANNA, Arlette, La France de la Renaissance, Paris, Perrin, 2009, pp. 343-345.

La botte qui a assuré à Jarnac la victoire est devenue proverbiale. Elle a bien sûr donné lieu à l’expression « coup de Jarnac », un coup imprévisible et décisif. D’aucun disent traître, d’autant plus allègrement que le nom du baron prête le flanc au calembourg: « J’arnaque ». Plus que les implications politiques du duel, ce qui l’a rendu célèbre est bien sûr cette botte qui a offert la victoire à l’underdog de la rencontre.

Évidemment, que le freluquet remporte un duel demeure l’exception. Dans notre autre duel, c’est l’expérience qui l’emporte sur la jeunesse. Ce duel opposant Gaston Deferre et René Ribière est moins connu que celui de Jarnac, mais il est tout à fait notable et parfaitement documenté: on a au moins une coupure de presse assez détaillée ainsi que… des photos et un vidéo! C’est qu’il s’agit du dernier duel d’honneur connu en France, dû à une insulte lancée au parlement. Je n’ai pas retrouvé la référence, mais détail irrésistiblement croustillant, mais j’ai lu à quelque part que Deferre, sachant que Ribière devait se marier le lendemain, aurait, par la suite, raconté en riant avoir tenté de le toucher à l’entrejambe pour qu’il se souvienne de lui lors de la nuit de noce. Mais c’est au bras que Ribière fut finalement touché. Petite note, le compte-rendu de l’article de presse et celui du commentaire vidéo contiennent quelques petites contradictions. Mais je vous laisse vous en rendre compte par vous-mêmes.

Pour un livre d’Arigita

janvier 15, 2011

Entre autres dizaines de personnages auquel ma thèse m’amène à m’intéresser, on trouve un certain Francisco de Navarra, qui fut archevêque de Valence. Le principal biographe de ce personnage est un historien de la Navarre de la fin du XIXe siècle nommé Mariano Arigita y Lasa, auteur d’un livre intitulé El Illmo y Rmo doctor D. Francisco de Navarra. Ce livre est bien sûr très rare. En fait, pour me le procurer, il existe en gros trois options. La première est d’aller dans une bibliothèque qui l’a dans ses collections de livres rares. La bibliothèque Tomás Navarro, du centre de sciences humaines du CSIC, a Madrid, en a trois exemplaires. La deuxième option est de commander une édition limitée sur amazon.com. Un obscur petit éditeur américain, qui se dit spécialisé dans la réédition d’ouvrages du XIXe siècle, en a produit une de ce livre en 2010. La troisième option est de m’en procurer une version en livre électronique. Chacune de ces trois options a ses inconvénients.

Option bibliothèque Tomás Navarro. Le problème, c’est que les exemplaires sont désagréables à consulter. Classés dans une section livres rares, on ne peut évidemment pas les emprunter, il faut les consulter sur place. En fait, on ne peut pas non plus les amener à sa table: il faut consulter son exemplaire sous la supervision de la bibliothécaire, là où on nous a dit de nous installer. Pire, les exemplaires ont été peu consultés auparavant. Pour un livre du XIXe siècle, cela veut dire qu’il faut lire avec un coupe-papier. Pour ceux qui ne le savent pas, le processus de fabrication des livres de cette époque impliquait de recourber les pages avant de les relier, avec pour effet que le texte se retrouve comme à l’intérieur de la page pliée. Donc on prend un coupe papier pour la séparer en deux pages et pouvoir lire. Si quelqu’un a lu tout le volume avant vous, pas de problèmes: les pages ont toutes déjà été coupées. Mais comme je l’ai dit, pour le livre d’Arigita, ce n’est pas le cas: de très larges pans restent à couper. Or, je n’ai pas le droit de m’en occuper moi-même: je dois dire à la bibliothécaire ce que je veux lire, elle coupe (avec des gestes d’une inouïe précaution) ensuite je lis. Et la bibliothécaire n’est pas très enthousiaste. Elle a visiblement autre chose a faire. Pas vraiment envie de lui dire que je veux tout lire. Et pas envie non plus de la rappeler à toutes les cinq minutes pour lui demander de couper une nouvelle section. Elle n’aime pas ça, et moi non plus.

Deuxième option, commander l’édition limitée de 2010. Donc, déjà, c’est cher. Ensuite, personne ne semble rien savoir de cet éditeur, qui n’a pas de site internet et dont l’enregistrement légal semble se perdre dans les subtilités administratives. Ça n’inspire pas très confiance. D’autant plus que ça rajouterait encore une brique à ma bibliothèque, qu’il faudra un jour que je déménage.

Troisième option, le livre électronique. Disponible gratuitement sur archive.org. Ça paraît idéal mais… non, en fait. Je découvre depuis quelques jours que les livres électroniques fait à partir de vieux livres libres de droit présentent souvent d’immenses lacunes. Leur création est prise en charge par des universités ou de gros organismes comme googlebooks. Mais dans un cas comme dans l’autre, on ne constate aucun effort d’édition. On utilise la fonction reconnaissance de mots des scans. Mais cette fonction est extrêmement limitée. Elle confond souvent une lettre avec une autre (surtout si c’est une lettre accentuée!). D’où un texte rempli de coquilles. Par ailleurs, pas d’effort sur la dimension des pages, ou pour situer les notes de bas de page… en bas de la page. Donc les notes sont en bas ou en haut, ou en bas et en haut de la page. La table des matières, scannée, ne correspond plus aux pages du livrel. On n’a pas pensé à construire une table des matières électroniques pour le fichier, donc la fonction « table des matières » du ereader est inutilisable. Il faut que je me construise moi-même ma table des matières en ajoutant des notes au fur et à mesure de la lecture, ce qui demande beaucoup de temps de travail pour rien.

Avec l’arrivée des livres électroniques, on a voulu se dépêcher de rendre rapidement accessibles tous les livres libres de droit. Louable intention. Et le résultat est, admettons-le, meilleur que rien. Mais en se précipitant ainsi, on a oublié que cette technologie ne dispense pas d’un travail nécessaire à la création de tout livre: le travail d’édition.

Le poids du récit

juin 11, 2010

Je lisais ce matin l’introduction d’une biographie d’Alphonse le Magnanime, roi d’Aragon du XVe siècle. Je me suis arrêté à quelques lignes d’un paragraphe expliquant des choix de l’auteur. La complexité de la biographie d’Alfonso el Magnánimo réside en bonne partie au fait que ce roi espagnol vécu la majeure partie de sa vie dans la partie italienne de ses possessions. Cela complique singulièrement la tâche au moment de réunir les sources, et ça complique le travail d’analyse aussi. Mais ça fait aussi peser des complexités sur le récit.

Le récit est ce moment où il faut mettre en formes les informations pour les rendre intelligibles. Certains historiens préfèrent une mise en forme thématique qui occulte le plus possible le récit « narré » sous forme chronologique, mais c’est une tendance en recul, et pratiquement absente du genre biographique. Ici, dans les lignes auxquelles je me suis arrêté, il était question d’un choix de mise en forme. Dans cette histoire où la plupart des personnages étaient écartelés entre deux, voire trois langues, leur nom change constamment selon le pays. Alfonso, par exemple, est un nom qui se rencontre sous au moins trois graphies différentes (castillane, catalane et italienne). Pour ne pas perdre constamment son lecteur, l’auteur de la biographie a choisi de simplifier en se dotant d’une règle: toujours utilisé la graphie de la langue native du personnage. Et de préciser [je traduis le texte de la version castillane à ma disposition, alors que l’original est en anglais]: « Dans le cas du fils illégitime d’Alfonso, j’ai préféré Fernandino face à la forme italienne de Ferrante, par laquelle il fut connu communément après la mort de son père. » Une petite trahison de la réalité historique que ces choix imposés par les nécessités du récit, où ils contribuent à rendre l’histoire plus intelligible et plus facile à suivre. Autre ligne intéressante, un peu plus loin « Les charges publiques et les institutions sont traités de manière similaire [aux noms], mais pour les noms géographiques j’ai utilisé leur nom habituel en anglais. » à laquelle une note en bas de page ajoute «  »pour la présente traduction [en castillan] ont été respecté au maximum les noms propres de personnes et lieux dans leur version d’origine et n’ont été adopté la version castillane que pour ceux pour lesquelles elle s’est amplement généralisé. » La mise en récit, qui s’apparente déjà par certains aspects à un travail de traduction (traduttore, tradittore, comme disent les italiens), est doublée ici des enjeux d’une traduction en bonne et dû forme. Comment en effet traduire les simplifications faites au regard d’une langue, dans une autre langue?

Curieux phénomène que cette mise en récit, où se dernier impose ses règles, où il est pourtant nécessaire à l’intelligence des événements.