Archive for the ‘Découvertes’ Category

Le bal des attributions

avril 14, 2011

Dès que j’ai eu l’âge d’en comprendre l’humour, on m’a dit que Camil Samson, avait déclaré un jour: « Le Québec est au bord du gouffre, et les créditistes vont lui faire faire un pas en avant! ». Camil Samson était bien sûr le chef de ce parti, le Ralliement créditiste du Québec. Et j’y ai longtemps cru.

Mais lors de mon séjour en France, j’ai dû entendre la même phrase attribuée à trois ou quatre obscurs politiciens régionaux du pays. Les Alsaciens l’attribuent à un politicien alsacien, les Toulousains à un politicien toulousain, les Languedociens à un politicien languedocien, et ainsi de suite. Et là, ça m’a fait douter.

En cherchant un peu sur le net, j’ai trouvé assez souvent la citation attribuée au coloré Camil Samson, mais jamais d’une manière documentée. On trouve aussi d’autres attributions. Dans certaines discussions ici et sur les citations québécoises, on trouve aussi quelques personnes pour qui (version plus vraisemblable), ce serait en fait les Cyniques, groupe d’humoristes populaire de l’époque, qui lui ont mis la citation dans la bouche en le personnifiant dans un spectacle. L’avantage de cette affirmation, c’est qu’elle est vérifiable (il n’y a qu’à se taper l’oeuvre des Cyniques), donc pour ceux qui sont motivés…

Le fait qu’au Québec la citation est attribuée unanimement à Camil Samson fait qu’il y est plus difficile qu’en Europe, où les attributions sont multiples, de se rendre compte que cette citation est en fait un lieu commun pour ridiculiser l’un ou l’autre politicien, généralement un personnage haut en couleur et déjà un peu ridicule sur les bords. L’unanimité de l’attribution à Samson au Québec relève du génie des Cyniques.

Dans la série télévisée Chartrand et Simone, il y a une scène où Michel Chartrand, prenant une bière avec ses amis syndicalistes, lance comme ça qu’un député « de l’Ouest » aurait dit « à Laurendeau » cette phrase savoureuse: « If english is good enough for Jesus Christ, english is good enough for Canada ».

Ce matin pour une raison inconnue j’ai repensé à la citation et je me suis dit que je pourrais googler ça pour voir s’il y avait trace sur internet de l’identité de ce député de l’Ouest. Résultat? Là aussi, les attributions sont multiples. Avec quelques variations dans la formulation de la phrase (qui ne parle généralement pas du Canada), cette citation est attribuée tantôt à un texan, tantôt à un sénateur de l’Arkansas, etc… L’attribution la plus fréquente revient à Miriam A. Ferguson, la première femme gouverneure du Texas, qui l’aurait dit dans le cadre du débat sur la présence de l’espagnol au Texas et de la langue d’enseignement des enfants de l’État. Mais les plus sagaces commentateurs semblent s’accorder à considérer la citation comme apocryphe. Dans une discussion (dont j’ai fermé l’onglet trop vite et dont je ne retrouve pas le lien, désolé), un participant fait pertinemment remarquer que, quand une citation est attribuée à un très grand nombre de personnes et qu’il est difficile d’en documenter une source originale, elle est très certainement fausse.

Mieux, ce Language Log nous offre une liste documentant une série de variations de la citation (préférant généralement Saint Paul à Jésus Christ) entre 1881 (en fait, il y en a même une en 1854) et 1927. Les premières versions semblent plutôt concerner des questions de traductions de la Bible, les « auteurs » présumés donnant l’impression de considérer que la Bible King James fut la version originale. Si on se fie à cette petite série, ridiculiser le conservatisme du petit peuple chrétien a été le premier aliment du mythe. Dans la version de 1905, ce sont encore des gens du petit peuple qui sont visés, cette fois dans la question de l’apprentissage de langues étrangères. En 1927, c’est encore le cas, mais l’attribution à Ma Ferguson (et beaucoup plus tard, notre député anonyme de l’Ouest canadien) paraît faire passer l’attribution à des personnages politiques, dans le cadre des débats linguistiques. C’est alors moins le christianisme qui est la cible (bien qu’il reste en toile de fond), que l’anglo-centrisme des conservateurs anglo-saxons.

Quelqu’un a d’autres exemples de citations vagabondes comme ça?

Deux duels célèbres

janvier 28, 2011

Une longue petit brève aujourd’hui, à propos d’une pratique aussi stupide que fascinante: le duel d’honneur.

Premier cas, le duel opposant François de Vivonne, seigneur de la La Chastaigneraye à Guy Chabot… baron de Jarnac

Je laisse la parole à Arlette Jouanna, dans un extrait où elle traite du pouvoir du roi dans la France de la Renaissance (dans la citation, les crochets qui se terminent par « -A.J. » sont d’Arlette Jouanna. Les autres sont de moi):

[…] maintenir l’équilibre entre les factions […] est un art difficile à maîtriser. […] Henri II y réussit moins [bien que François Ier]. Un événement révélateur, au début de son règne, en fournit une illustration. Le 10 juillet 1547, il autorise ce qu’on peut considérer comme le dernier duel judiciaire entre eux seigneurs de sa cour, Guy Chabot, baron de Jarnac , et François de Vivonne, seigneur de La Chastaigneraye. Peu importe ici la cause de ce duel (l’honneur calominié de la belle-mère du premier). L’essentiel, du point de vue politique, est que chaque champion est soutenu par une faction. Derrière Jarnac, il y a nn seulement sa belle-soeur, Mme d’Étampes, l’ancienne maîtresse de François Ier, mais surtout le puissant connétable Anne de Montmorency, qui vient de rentrer en grâce, le neveu de ce dernier, Odet de Châtillon, et Henri d’Albret, roi de Navarre. La Chastaigneraye est soutenu par le roi lui-même, sa maîtresse Diane de Poitiers et les Guises (le duc François d’Aumale et son frère Charles, archevêque de Reims). Henri II est persuadé que son ami La Chastaigneraye, colosse vigoureux et expérimenté, l’emportera: ce sera une sorte d’investiture sanglante donnée au parti qu’il soutient. Mais, cntre toute attente, le frêle Jarnac réussit, de façon parfaitement régulière d’ailleurs, son fameux « coup »: il parvient à trancher le jarret de son adversaire, qui s’effondre. Le roi est alors frappé d’une sorte d’hébétude. Par trois fois, Jarnac vient au pied de l’estrade le supplier de lui restituer son honneur et de mettre fin au duel, sans que, prostré, il rágisse. Lorsque Henri II finit par entériner la défaite de La Chastaigneraye, celui-ci a déjà perdu beaucoup de sang et meurt peu après, non sans avoir, dit-on, arraché avec rage ses pansements. Commentant cette hésitation fatale, François Billacois [1986] en a souligné la porté politique: « Henri ne sut être le roi [en faisant connaître sa décision immédiatement -A.J.] et n’osa être partisan [en tranchant en faveur de son protégé -A.J.]. » La suite est d’ailleurs un affront à l’autorité de La

Chastaigneraye […]se ruent sur ceux de Jarnac et en viennent au mains avec eux.

Source: JOUANNA, Arlette, La France de la Renaissance, Paris, Perrin, 2009, pp. 343-345.

La botte qui a assuré à Jarnac la victoire est devenue proverbiale. Elle a bien sûr donné lieu à l’expression « coup de Jarnac », un coup imprévisible et décisif. D’aucun disent traître, d’autant plus allègrement que le nom du baron prête le flanc au calembourg: « J’arnaque ». Plus que les implications politiques du duel, ce qui l’a rendu célèbre est bien sûr cette botte qui a offert la victoire à l’underdog de la rencontre.

Évidemment, que le freluquet remporte un duel demeure l’exception. Dans notre autre duel, c’est l’expérience qui l’emporte sur la jeunesse. Ce duel opposant Gaston Deferre et René Ribière est moins connu que celui de Jarnac, mais il est tout à fait notable et parfaitement documenté: on a au moins une coupure de presse assez détaillée ainsi que… des photos et un vidéo! C’est qu’il s’agit du dernier duel d’honneur connu en France, dû à une insulte lancée au parlement. Je n’ai pas retrouvé la référence, mais détail irrésistiblement croustillant, mais j’ai lu à quelque part que Deferre, sachant que Ribière devait se marier le lendemain, aurait, par la suite, raconté en riant avoir tenté de le toucher à l’entrejambe pour qu’il se souvienne de lui lors de la nuit de noce. Mais c’est au bras que Ribière fut finalement touché. Petite note, le compte-rendu de l’article de presse et celui du commentaire vidéo contiennent quelques petites contradictions. Mais je vous laisse vous en rendre compte par vous-mêmes.

L’identité partagée

janvier 23, 2011

Je suis allé voir hier, après mon cours de claquettes, l’exposition spéciale La pintura de los reinos, au Palacio real de Madrid, exposition qui a pour sous-titre identitades compartidas en el mundo hispánico (Identités partagées dans le monde hispanique). À ma surprise, l’exposition était gratuite (alors que la visite des expositions permanentes coûte 8 euros… d’habitude, c’est plutôt l’inverse, des expos permanentes gratuites et des expositions spéciales payantes). Du moins on m’a laissé entrer gratuitement quand j’ai dit que je voulais juste voir la Pintura de los reinos; curieusement, j’ai en ce moment la brochure de l’exposition, et j’y lis « Venta de entradas. General: 8 euros ». Ben coudonc, je vais pas m’obstiner avec les gens à l’entrée qui m’ont laissé entrer gratos. Ça n’a pas empêché un garde de me renvoyer à l’entrée  parce que j’avais omis de prendre mon billet gratuit. Mais bon, c’est pas grave.

À l’entrée, quelques textes d’explication font un rapide exposé de l’évolution de l’histoire de l’art comme discipline et de quelques-uns de ses concepts, non sans placer l’exposition sous le signe d’une légère hypocrisie. On nous explique en effet que l’histoire de l’art est née au XIXe siècle de motifs nationalistes. Les nouveaux pays comme l’Allemagne et l’Italie trouvaient dans l’art un moyen de projeter une identité commune dans un lointain passé (la peinture italienne -blablabla- dans une Italie divisée politiquement…). Le nationalisme imprégnant la discipline a structuré les débuts de l’histoire de l’art en peintures nationales (la peinture italienne, la peinture française, la peinture espagnole, etc…), où on recherchait des caractéristiques communes propres à un esprit national, créant par le fait même des clivages artificiels. Pour rompre avec ces clivages, les plus récents historiens de l’art on élaboré la notion d’aires culturelles, basée sur la circulation des hommes et des tableaux. Ainsi, les échanges réguliers entre la côte méditerranéenne espagnole, notamment Valence (qui au XVe siècle éclipse Barcelone au rang de premier port d’Espagne) et l’Italie fait que des similitudes de styles se retrouvent dans les peintures de ces régions.

Le Sauveur à l'Ostie et au Calice. Juan de Juanes, peintre valencien également actif en Italie, influencé par le style de Raphaël

L’exposition se place donc sous le signe de cette méthodologie « libérée du nationalisme », ce qui lui donne une sorte de respectabilité. Ce qui éveille en moi un sourire d’ironie: comme s’il n’y avait pas de nationalisme dans l’organisation de cette exposition! lorsque je lis la présentation de l’exposition sur l’aire culturelle hispanique, « dont l’Espagne fut le centre », cette Espagne qui fut « le premier empire de dimension mondiale », dont les frontières s’étendaient à « l’Amérique en Occident » et « aux Philippines en Orient », incluant bien sûr une bonne partie de l’Italie et les Pays-Bas. Je croyais naïvement qu’il y avait là une glorification des réalisations de l’Espagne du Siècle d’Or, mais on me détrompe: le but n’est que de présenter une exposition libérée de faux concepts inspirés du nationalisme. Fiou!

Ironie à part, l’exposition est très belle et bien pensée. À l’entrée, une fresque métaphorique représentants « les quatre parties du monde », expression de l’époque qui a d’ailleurs donné le titre d’un livre de Serge Gruzinski. Une première section expose des tableaux de peintres ayant voyagé, ou chez lesquels l’influence de peintres étrangers est notable. La deuxième section répète sensiblement le même procédé, mais en  mettant l’accent sur la diffusion de la peinture espagnole dans les colonies américaines. D’abord les peintres espagnols (ou à l’occasion, italiens et un autre qui était, je crois, allemand) qui se sont installés en Amérique. Puis les novohispánicos.

La troisième et dernière section se présente, dans les textes explicatifs et la brochure, comme la plus fascinante. Et c’est vrai (dommage, toutefois, qu’à la fin du parcours d’une exposition on commence toujours à être un peu fatigué et on passe plus rapidement). Les salles qui la compose sont essentiellement construites autour de thèmes uniques, présentant des tableaux de différents peintres de différentes origines, permettant de voir l’influence des plus anciens sur les plus tardifs, les traits communs du traitement, mais aussi les différences entre les tableaux, les réappropriations, l’évolution du style d’origine vers la composition de styles autochtones en Amérique, notamment au Pérou et au Mexique. Parmi les thèmes exposés, on compte par exemple le Christ en croix (aucun du Greco, mais on note son influence). On y trouve aussi une très grande salle consacrée à la diffusion de l’image de la Virgen de los Desamparados, iconographie typiquement valencienne, dans les colonies américaines, qui s’en sont inspirés pour créer leurs propres images de la Vierge.

Effigie de la Virgen de los Desamparados, plaza de la Virgen, Valence, pendant les Fallas. Pour ceux qui se posent la question, elle n'est pas destinée à être brûlée, mais à être couverte de fleurs

Virgen de los Desamparados, Tomás Yepes, peintre baroque valencien.

Virgen de Aranzazu, Cristóbal de Villalpando. Mexique.

Dans cette section, on consacre aussi une partie à des tableaux qui dénotent l’émergence de thèmes propres aux peintres latino-américains. Soit le thème en lui-même (représentation de Montezuma, dernier empereur aztèque), soit dans l’iconographie (représentation de l’archange Saint Michel en arquebusier).

Je remarque pour moi-même que je commence à me former l’oeil, au point pour la peintre des XVIe et XVIIe siècle. L’iconographie me devient plus familière, j’arrive de plus en plus souvent à reconnaître les personnages et les thèmes choisis sans avoir à consulter le titre ou la notice explicative de l’oeuvre (ce qui ne m’a pas empêché de confondre une fois Saint Jean-Baptiste avec Saint Zacharie et Sainte Anne avec Sainte Isabelle). Puis je deviens plus habile à décoder le tableau au niveau de l’iconographie et de la composition. Ce qui m’oblige à rester plus longtemps devant chaque tableau, en fait. Et de prendre le temps d’arrêter l’analyse pour revenir à la question de base: j’aime ou pas?

À chaque exposition que je visite, je retiens normalement un nouveau peintre. Ma mémoire ne  me permet pas de retenir chacun d’entre eux. Et un à la fois suffit, ça fait des choses à assimiler avant l’exposition suivante. À ma première visite au Prado, j’ai appris l’existence de Zurbarrán. Dans une exposition spéciale visitée à Valladolid, j’ai retenu Ribalta. À l’expostion à Tolède sur Gregorio Marañón, j’ai découvert Zuloaga. Cette fois-ci, ma découverte est le peintre mexicain Cristóbal de Villalpando. Ses toiles sont très chargées et très détaillées, du moins dans sa plus belle période. Voici sa version de Adam et Ève au paradis terrestre. C’est un assez petit tableau.

Adam et Ève au paradis terrestre. Cristóbal de Villalpando.

Le décolleté de la princesse

octobre 13, 2010

La femme fatale fait partie de nos grands stéréotypes. C’est une figure courante de notre littérature, et nous en retrouvons dans notre histoire, parfois malgré l’histoire elle-même. Nous ne manquons pas en effet d’exemple de personnages que l’histoire a magnifié ou dramatisé, créant autour du personnage un mythe qui bien vite n’a plus grand-chose à voir avec la réalité. Dans les rangs des femmes fatales, on pense par exemple à Lucrèce Borgia ou à Cléopâtre.

En Espagne, l’une des femmes les plus fascinantes, recouverte d’une telle aura mythique, est la princesse d’Éboli, Ana de Mendoza, femme de la cour de Philippe II, la « femme la plus controversée du XVIe siècle », selon le sous-titre de la biographie (grand public) de Manuel Fernández Álvarez, qui exagère certainement.

Je ne vais pas me livrer à une biographie détaillée de la princesse (en voici une), mais j’ai eu envie de faire un petit commentaire sur une photo aperçue dans El País il y a quelques jours. Une mini-série sur la vie d’Ana de Mendoza étant sur le point de commencer à la télé espagnole, on a droit à une entrevue de l’interprète principale, et une photo de l’actrice en son personnage. Belén Rueda nous est présentée comme une actrice talentueuse et polyvalente. Je ne l’ai jamais vue à l’oeuvre, donc je ne discuterai pas ça. Seulement quelques remarques sur le costume.

Voici la photo:

Pour vous permettre d’anticiper mes remarques, voici le portrait de la princesse d’Éboli:

Première remarque, donc: le cache-oeil. Ce borgne qui a si bien contribué à la légende du personnage. « L’une des plus belles femmes de son époque, malgré son oeil en moins. » raconte-t-on. On a multiplié les anecdotes, des plus romanesques aux plus absurdes, sur la manière dont elle a perdu son oeil droit. Nul doute que ce borgne, qui ajoute du caractère à ce long visage blanc, a suscité bien des fantasmes et alimenté l’image d’une femme dangereuse. Eh bien, ce borgne, l’actrice le porte sur le mauvais oeil. Oups!

Deuxième remarque: la robe. Ou plus exactement le décolleté. Nul doute qu’avec son cache-oeil mal placé, Belén Rueda a un bien joli minois, et que quelques pouces sous ledit minois, c’est une vue fort agréable qui nous est dévoilée par ce décolleté carré, mais il est anachronique. Il y avait bien, dans l’Espagne du XVIe siècle, quelques décolletés (plus sages que celui qu’on voit ci-haut), surtout dans la première moitié du siècle, mais c’est dans la seconde moitié de ce même siècle qu’a vécu la grande dame scandaleuse. Et à la cour de Philippe II, roi très catholique, l’homme de l’Escorial, la mode était plus austère.

Les films historiques se déroulant dans les grandes cours royales que nous avons l’habitude de voir (et c’est aussi le cas pour les Espagnols, exposés aussi à cette culture cinématographique américaine et française) se déroulent dans les cours de France et d’Angleterre, aux XVIIe et surtout XVIIIe siècle. L’influence sur le costume de la photo est évidente. Le joli décolleté de l’actrice aurait eu sa place à la cour de Louis XVI. Mais pas à celle de Philippe II d’Espagne. Le col y était porté très haut, la fraise séparait la tête du corps, comme on peut le voir sur la peinture ci-haut (quelques autres exemples en peinture).

En dehors de nos références automatiques, le choix du costumier (certainement guidé ou au moins approuvé par le réalisateur) de la mini-série a sans doute été guidé par des raisons plus prosaïques: mettre en valeur le corps de l’actrice et faire honneur à la réputation de grande séductrice du personnage. On aura voulu que la séductrice avance visage (enfin… un peu plus que le visage) découvert.

Monachisme: Cluny, Cîteaux et la Chartreuse

août 3, 2010

Tiens, une rareté aujourd’hui: une article d’histoire. Je poursuis ici mon survol de l’histoire du monachisme occidental en me consacrant sur les fondations les plus importantes entre le Xe et le XIIe siècle. Le premier billet est ici.

Au Xe siècle, l’événement le plus notable est la fondation par le duc de Bourgogne du monastère de Cluny, en renonçant à tout droit de regard sur la nomination de l’abbé et en plaçant le monastère directement sous le patronage du pape. Cet événement constitue la prémisse d’une réforme clunisienne visant à créer un mouvement monacal autonome.

L’histoire de la réforme clunisienne est contemporaine d’une période de réforme pour l’Église en général, dont les enjeux concernent essentiellement le rapport des laïcs et des ecclésiastiques: l’Église s’efforce de récupérer les biens des religieux qui appartiennent aux laïcs; par ailleurs, elle se querelle avec les autorités laïques sur la répartition des pouvoirs, le Pape et l’Empereur se voyant chacun comme une autorité supérieur à l’autre.

Le mouvement clunisien est appelé alors à réformer d’autres abbayes. Le pape lui concède non seulement à l’Abbé de Cluny le pouvoir de réformer des monastères qui en font la demande, mais également celui d’accueillir en son sein des moines de communautés refusant d’être réformées, ce qui met la pression sur ces dernières.

De cette manière, Cluny se retrouve progressivement à la tête d’un vaste réseau monastique, avec de fortes densités dans plusieurs région de France, d’Angleterre (après la conquête normande de 1066), dans le sud de l’Allemagne et en Castille, mais est aussi présent un peu partout ailleurs en Europe (par exemple en Italie), avec seulement une densité plus faible de monastères. L’importance de la nébuleuse est telle qu’aux Xe, XIe et XIIe siècles, l’Abbé de Cluny (parfois désigné comme étant un « archiabbé ») est considéré comme le deuxième personnage le plus important de l’Église catholique, juste après le pape.

Les Clunisiens appliquent le règle bénédictine, en mettant fortement l’accent sur l’aspect liturgique: les chants choraux et les cérémonies gagnent en importance, et la vie monastique s’organise en fonction d’eux (on revoit par exemple le régime pour que les moines puissent chanter plus longtemps!). Les moines deviennent de plus en plus des clercs, afin qu’ils puissent célébrer leurs messes.

Les monastères clunisiens sont aussi des centres de pastorale, les moines prêchant beaucoup à la population environnante. Sans délaisser les activités intellectuelles, ils en réduisent la portée, en raison de la primauté accordée à la liturgie. Cela n’empêche pas les clunisiens de participer à l’élaboration d’un modèle de la « société chrétienne », telle qu’elle devrait être. Par ailleurs, Cluny devient un foyer de création artistique, mise à profit pour l’exaltation de la religion.

La réforme clunisienne connaît un tel succès que bientôt, l’abbé de Cluny (l’ « archiabbé ») devient de fait le deuxième personnage de la chrétienté après le pape.

Aux premières loges d’un processus de réforme de la chrétienté,  les clunisiens participent à sa redéfinition, contre les hérésies qui naissent à cette époque, contre le judaïsme, et contre les Musulmans.

Dans ce dernier cas, L’abbé de Cluny Pierre le Vénérable est également à l’origine de la première traduction latine du Coran, qu’il se procure en Espagne afin d’y puiser des arguments contre l’Islam.

La réforme clunisienne sera suivie au XIIe siècle d’une autre réforme, au sein même de l’ordre créé. Cinq abbayes, notamment celle de Clairvaux et celle de Cîteaux, plus La Ferté, Pontigny et Morimond, mènent le mouvement. Leur fondation est en réalité antérieure au XIIe siècle, mais c’est à cette époque que la nouvelle réforme monastique se précise. D’après Citeaux, le nouveau mouvement est appelé cistercien. Son personnage emblématique est Saint Bernard de Claivaux. C’est lui qui lance vraiment la congrégation et en définit la spiritualité.

En réaction à l’opulence de Cluny, les cisterciens mettent l’accent sur  la pauvreté ecclésiastique. L’un des traits emblématiques de ce choix réside dans leur habit. Les Clunisiens portaient une bure noire; l’habit cistercien est blanc, tout simplement  pour faire croire qu’ils n’ont pas l’argent d’acheter la teinture. Au Moyen Âge, on utilise souvent la distinction entre les deux ordres en les désignant comme « moines noirs » et « moines blancs ».

Saint Bernard entretient également la méfiance envers « l’indépendance superbe de l’intelligence » (mots de Jean Chélini). Il se méfie des universitaires tels qu’Abélard. Ascète sévère, il fut aussi l’un des grands prêcheurs de son temps probablement le plus important. Il est d’ailleurs connu comme le grand promoteur de la deuxième croisade, alors que les clunisiens s’étaient efforcé (d’après Iogna-Prat) de réduire leur rôle dans la croisade, considérant que la guerre ne revient pas aux moines, et préférant l’outil de la polémique.

L’ordre cistercien connu une expansion qui dépassa encore le succès de Cluny. Organisé par Saint Bernard, il fut le premier à mériter véritablement le nom « d’ordre » religieux, grâce à des mécanismes qui imposaient des visites annuelles des fondations par les abbayes-mères et les abbés de l’ordre devaient se réunir chaque année en un « chapitre » chargé de décider des grandes orientations que l’ordre devait prendre.

À peu près contemporain de la réforme clunisienne naît le monastère de la Chartreuse, fondé par Saint Bruno, qui donnera naissance à l’ordre des Chartreux, le plus sévère de tous. L’objectif est ici de concilier érémitisme et vie en communauté. La règle de vie impose le silence presque en tout temps, un régime sans viande, le travail, la prière, et la clôture. En raison de la dureté de sa règle de vie, l’ordre chartreux connu un développement très lent par rapport aux expansions fulgurantes qu’avaient connus les  clunisiens et les cisterciens. En revanche il est réputé n’avoir jamais connu de relâchement de discipline, si bien qu’au XVIe siècle (anticipons un peu), alors qu’un mouvement de réforme touchait pratiquement tous les ordres existants, les Chartreux purent se rengorger de n’être « jamais réformés car jamais corrompus » (je cite ici de mémoire d’après Marcel Bataillon, Érasme et l’Espagne, mais je n’ai pas la référence exacte).

SOURCES:

Sur Cluny: CHÉLINI, Jean, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, pp. 236-245.

IOGNA-Prat, Dominique, Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150).

Sur la Chartreuse et Cîteaux, CHÉLINI, pp. 365-371.

Les débuts du monachisme

mai 11, 2010

Avec ce billet, j’entame une petite série dont la parution complète n’est pas entièrement garantie. J’avais prévu faire un seul billet, mais même pour une simple introduction, la matière est trop longue. Donc je vais découper ça en trois ou quatre. Ici, les débuts de l’institution monastique. Le récit s’arrêtera un peu avant la réforme clunisienne au Xe siècle.

Petite précision, tant que j’y pense: mes statistiques m’indiquent régulièrement quelques visites par des critères de recherches intellectuels, ce qui me laisse penser que des étudiants doivent passer par ici de temps en temps. Rappel, donc: même si je fais un doc en histoire, les billets de ce blog n’ont pas de prétentions scientifiques. Ne basez pas un travail dessus. Mes billets sur l’histoire citent en général leurs sources. Il s’agit le plus souvent de livres faciles à trouver. Allez vous y référer et évitez de citer des billets de blogue dans vos travaux.

Passons à notre sujet:

Max Weber disait que le prototype de l’homme occidental moderne est le moine, parce que les monastères furent les premiers endroits à rationaliser le mode de vie pour atteindre une efficacité maximale dans un objectif bien précis, ici l’adoration de Dieu et le salut de l’âme. Environ cinquante ans après Weber, Michel Foucault estimait que le modèle monastique a été appliqué par un grand nombre d’institutions clés de l’Occident: l’hôpital, l’école (en particulier le pensionnat), la prison, la caserne militaire, l’orphelinat, etc…

Ce modèle qu’on considère typiquement occidental nous vient d’Égypte. Au IVe siècle, le christianisme était fragile et en proie aux persécutions de l’empereur Dioclétien. Il attirait une clientèle intéressée par l’expérience spirituelle. Le christianisme s’inspirait de modèles d’ascèses déjà existant dans les traditions juives et hellénistiques, notamment. L’ascèse chrétienne s’est d’abord pratiquée en solitaire, par des ermites cherchant à s’isoler d’un monde de pécheurs. Le modèle du genre, considéré comme le premier ermite chrétien, est saint Antoine. Le paradoxe de l’ermite était que sa réussite avait tendance à lui attirer des fidèles: le comble, pour un chercheur de solitude!  Peu de temps après Antoine, un autre « Père du désert » (1), saint Pacôme, a codifié pour la première fois la vie en communauté pour les ascètes (des communautés dites « cénobites »).

Les communautés cénobitiques s’épanouirent d’abord en Syrie et en Égypte. Leur première apparition en Méditerranée occidentale se fait à Marseille avec la fondation d’un monastère par Jean Cassien. Diverses « règles » de vie (2) furent écrites à l’occasion des fondations de monastères en Occident, entre Jean Cassien et Benoît de Nursie. Les plus importantes sont la « règle du Maître », la règle de Saint Colomban (née en Irlande, elle contribua beaucoup aux premiers succès du monachisme en Angleterre et en France) et la règle de Saint Benoît de Nursie. Cette dernière est une simplification et une synthèse des règles faites auparavant, qui présentait par ailleurs la qualité d’être très adaptable aux diverses situations locales. Pour cette raison, elle fut reprise par la plupart des nouveaux monastères jusqu’à bientôt devenir la règle unique pratiquée dans le monachisme occidental.

L’événement marquant du VIIe siècle, c’est probablement l’essor du monachisme dans un monde pré-féodal (3). Les monastères s’intègrent parfaitement au système féodal en gestation. En fait, si l’organisation de l’église séculière s’apparente à l’administration de l’empire romain, les ordres réguliers à venir seront quant à eux organisés sur un modèle parfaitement adapté au monde féodal avec lequel ils se sont développés. Les grandes abbayes rappellent des châteaux installées sur des domaines fonciers importants, qu’elles administrent comme des grands seigneurs, en portant peut-être un soin plus attentif à l’évangélisation des populations qui y vivent.

Les nobles favorisent les fondations de monastères, en manoeuvrant de manière à pouvoir souvent influencer la nomination des abbés. De cette manière, ils pouvaient se servir des monastères comme d’un moyen pour protéger leurs richesses foncières et placer des membres de leurs famille.

Le monastère joue aussi un rôle dans l’approfondissement de la christianisation du pays et, sur le long terme, sur la création de l’idéal religieux qui s’épanouira à l’époque moderne. Dans les mots de Jérômes Baschet:

p.74: « Le succès de cette institution [les monastères] est considérable, au point qu’au VIe siècle le mot « conversion » se charge d’un nouveau sens. Il ne signifie plus seulement l’adhésion à une foi nouvelle, mais aussi le choix d’une vie résolument distincte, marquée par l’entrée dans un monastère. En effet, si les premiers disciples du Christ étaient une élite dont le choix ardu pouvait passer pour le signe assuré de l’élection divine, désormais, dans une société devenue entièrement chrétienne, certains se demandent si la qualité de chrétien est une garantie suffisante pour accéder au salut. »

p.75: « [Le monastère] est le refuge d’un idéal ascétique au milieu d’un monde que la théologie morale d’Augustin et de Grégoire livre à l’omniprésence du péché. Mais il est aussi l’instrument d’un approfondissement de la christianisation de l’espace occidental et de la pénétration de l’Église dans les campagnes. » (4)

À ce stade de l’histoire, les bénédictins ne sont pas encore un ordre unifié. Bien qu’utilisant tous la même règles (avec adaptations locales), ils ne sont pas forcément liés les uns aux autres par les liens institutionnels. Les ordres religieux naissent un peu plus tard, avec les clunisiens. (sujet du prochain billet, dans un avenir indéterminé).

(1) Sur les Pères du désert, voir le livre de Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, Fayard, 1975.

(2) Profitons-en pour un petit rappel: dans l’Église catholique, il existe deux clergés parallèles: le clergé régulier et le clergé séculier. Comme aujourd’hui on emploie souvent le mot « régulier » pour désigner des choses ordinaires, beaucoup de gens pensent que le clergé « régulier » est le plus proche d’eux: les curées et leur hiérarchie. En réalité, dans l’expression « clergé régulier », ce mot signifie « qui suit une règle », il s’agit donc des moines. Le « clergé séculier » (séculier – qui vie dans le siècle… autrement dit dans la vie de tous les jours) est donc celui des paroisses et de la hiérarchie catholique.

(3) Pierre Richer, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Hachettes Littératures, 1997 (1983), p.19.

(4) Jérôme Baschet, La civilisation féodale, de l’an 1000 à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006.

Zoot Suit Riot

avril 3, 2010

Les États-Unis, quel pays fascinant.

Alors aujourd’hui au menu: swing, latino-américains made in USA, émeutes raciste, Big Bang Theory, culture populaire, cinéma, vidéos.

On commence par le swing.

Dans un petit documentaire de cinq minutes qui a récemment circulé sur le facebook de la communauté swing montréalaise, Charmin’ Dee raconte « à l’époque [vers 1920-1940], le swing était la danse par excellence de la contestation, autant par les Noirs dans un premier temps, et ensuite par les Blancs aussi, qui se sentaient marginalisés par la société, évidemment hiérarchisée par l’argent, par le travail ou l’absence de travail. »

Les mouvements de contestations rattachés à la culture populaire américaine, notamment le swing, ont fleuri à la même époque en Europe. Ils furent nommés swingjugen (swing kids) en Allemagne, Zazous en France. Ils avaient leur costume distinctif, parapluie, cheveux longs, chemise à carreau.

Pendant qu’en Europe cette jeunesse frondeuse affligeait les vieux fachos, aux États-Unis un autre costume distinctif de groupes contestataires faisait son apparition: le zoot-suit. Zoom sur ce mouvement contestataire un peu moins connu.

Le déclencheur

Mon attention a d’abord été attirée sur ce point par… un épisode de The Big Bang Theory, dans lequel Raj essaie de convaincre Sheldon de sortir pour faire la fête (Sheldon, intellectuel particulièrement asociable, n’a pas exactement la même conception que le tout-venant de ce que signifie « passer une bonne soirée »). L’une des propositions qu’il lui fait, c’est une soirée rétro intitulée « Zoot Suit » – ce à quoi le non-empathique-et-déconnecté-de-la-réalité-mais-très-cultivé Sheldon répond qu’il n’est pas intéressé à aller à une soirée commémorant des émeutes racistes.  En réalisant, deux ou trois semaines après avoir écouté cet épisode, que j’étais encore intrigué par ce détail, je me suis décidé à interroger mon ami wikipédia. Bien sûr, l’expression Zoot Suit Riot ne m’était pas inconnue, loin de là: je me suis assez souvent épuisé sur le rythme endiablé de la toune des Cherry Poppin’ Daddies pour que ça me sonne une cloche. Mais ce à quoi référait exactement ladite toune, je l’ignorais encore.

Sachant qu’il s’agissait d’une insulte à caractère racial, je m’attendait à des affrontements Blancs-Noirs. La surprise fut de constater que s’il y eu bien en 1943 une série d’émeutes à caractère racial qu’on appelle des « Zoot Suit Riot », dont la plus importante eut lieu à Los Angeles , c’est la minorité mexicaine qui fut au centre de l’événement.

Retour sur la présence latino-américaine dans le sud des États-Unis

L’actualité met l’accent sur l’immigration latino-américaine (en particulier l’immigration illégale, sensationnalisme oblige) dès lors qu’on parle des hispano-américains des États-Unis; d’une immigration qu’on imagine trop comme récente. C’est oublier que le Rio Grande, comme la quasi-totalité des frontières dites « naturelles » n’a jamais été une véritable frontière, sinon juridique (donc artificielle et arbitraire). Les Espagnols ne s’y sont pas arrêtés lorsqu’ils ont colonisé l’Amérique, non plus que les Mexicains lorsqu’ils poursuivirent l’œuvre des Espagnols. Le Mexique tel qu’il se forma à ses débuts englobait une bonne partie du sud des États-Unis, tel que le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie. L’expansion mexicaine s’est cependant heurtée à une autre expansion, étasunienne celle-ci. Les Mexicains avaient l’avantage d’être les premiers à occuper le terrain (amérindiens exceptés, bien sûr) et de se métisser davantage; pauvres avantages face à des Étatsuniens supérieurs à peu près sur tous les autres plans.

Lorsque le gouvernement mexicain jeta l’éponge et concéda aux États-Unis les territoires au nord du Rio Grande, ce ne fut pas pour autant la fin des populations mexicaines (donc hispanophones) qui y vivaient, qui y demeurèrent (enjeu majeur des négociations de paix américano-mexicaines au traité de Guadalupe-Hidalgo, 1848) et devinrent en grande partie des citoyens américains (dans le cas d’une partie de la population, les origines métisses les firent considérer comme amérindiens, dont le statut était différent), non sans subir souvent une ségrégation de facto. Le facteur linguistique jouait en faveur des colons anglophones (contre des Mexicains ne parlant pas anglais et donc souvent ignorants de leurs droits) en même temps que la politique promouvait l’assimilation linguistique (fermeture de nombreuses écoles hispanophones). Au cours des années, l’immigration venue du Mexique continua à nourrir la minorité hispanique des États-Unis (j’ignore à quel point les premières communautés mexicaines s’assimilèrent ou se maintinrent à l’intérieur du groupe hispanophone (ma très rapide recherche ne m’a pas permit de trouver des études sur le sujet).

Vers les années 1920 à 1940 apparaît la figure du pachuco, jeune mexicano-américain urbain et contestataire, dont le costume distinctif est le Zoot Suit.

Le Zoot-Suit

Apparemment, le Zoot-Suit fait son apparition d’abord chez les jeunes Noirs urbains. Par exemple, Malcolm X était très content d’en porter un dans sa jeunesse (voyez le film de Spike Lee). L’origine du mot « zoot » n’est pas très claire. Elle viendrait du jargon de la Nouvelle-Orléans et serait une déformation de « cute » (zoot suit serait donc un « joli costume », ce qui paraît logique). Mais à l’époque, le New Yorker disait qu’il s’agissait d’une déformation de « suit », faisait de « zoot suit » une répétition. Le costume aurait possiblement été popularisé par Duke Ellington, qui dans « Jump for Joy » critiquait le racisme, un discours auquel se seraient identifiés non seulement les Noirs, mais aussi les Mexicains et les Philippins. Mais surtout, ce costume accompagne le jazz, le swing, le jitterburg.

Ce qui est certain, c’est que ce costume avait quelque chose de choquant pour l’époque, et fut très critiqué, de multiples manières. Un psychiatre aurait déclaré que ce costume était « une manifestation psychologique d’une sexualité chaotique » (!!), alors que beaucoup d’autres disaient que c’était un costume beaucoup trop ample pour une période de guerre, alors que le pays était sujet au rationnement.  En 1942, la ville de Los Angeles s’efforce d’en faire interdire le port.

Les émeutes

C’est en 1943 qu’on lieu les « zoot suit riots ». Présentés par la presse de l’époque comme une manifestation de gangs criminels mexicains, dont le costume distinctif était le zoot suit, on s’accorde aujourd’hui à dire qu’il s’agissait plutôt d’un ensemble d’agressions commises par des soldats et des marins à l’encontre de jeunes pachucos pour leur retirer leurs habits, n’épargnant pas les zoot-suiters noir. Il semblerait en revanche que les zoot-suiters blancs furent pour leur part épargnés (c’est ce que dis Douglas Daniels). Les émeutes ont fait 112 blessés graves parmi les Mexicains, une vingtaines parmi les non-mexicains. Dans la foulée, beaucoup de Mexicains ont été arrêtés par les services de police.

Les agressions se sont surtout concentrées à Los Angeles, mais se sont reproduits un peu partout sur le continent, aussi loin que Toronto.  En réaction aux émeutes, les autorités militaires ont fini par interdire l’accès à Los Angeles aux soldats pendant un certain temps.

Après les émeutes, les pachucos traînent (traînaient déjà, apparemment, mais encore plus après les émeutes) une image de jeunes gangsters. Cette figure marque le genre musical, qui en fait un jeune gangster rebelle, séduisant et bon-vivant.

Vous avez eu un aperçu d’un de ses derniers avatars dans la toune de Royal Crown Revue, « Hey Pachuco! », dont voici les paroles se référant justement à 1943 (je vous invite aussi à lire, si vous avez le temps, celles de Zoot Suit Riot), et qui est connu pour la scène swing de The Mask (admirez le beau Zoot Suit du personnage principal).

Bon, j’ai passé à travers tout le menu? swing, latino-américains made in USA, émeutes raciste, Big Bang Theory, culture populaire, cinéma, vidéos? Oui, c’est bon. Alors il ne me reste plus qu’à citer les sources, parce que j’ai quand même procrastiné une bonne grosse journée sur ce billet.

Souces, donc:

Je me suis basé principalement sur le compte-rendu de lecture fait par J Hd en 1999, dans la revue Populations, du livre de Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis: étrangers dans leurs propre pays? (trouvé sur le portail Persée)

Puis sur l’article de Douglas Henry Daniels, « Los Angeles Zoot: Race « Riot », the Pachuco, and Black Music Culture », The Journal of African American History, vol. 87, hiver 2002, pp.98-118. Le même article a été publié en 1997 dans The Journal of Negro History. Je l’ai trouvé sur JSTOR.

Trouvé sur JSTOR aussi, « The Los Angeles « Zoot Suit Riots » revisited: Mexican and Latin American Perspectives », par Richard Griswold del Castillo, Mexican Studies, vol.16 no.2, été 2000, pp.367-391; que j’ai parcouru très rapidement.

Et puis j’ai comblé les trous grâce à quelques articles wikipédia en m’assurant qu’ils étaient bien documentés (en anglais).

Pachuco et Zoot Suit Riots, plus l’article référencé plus haut sur le traité de Guadalupe-Hidalgo.

Hommage à un historien: Jaume Vicens Vives

février 13, 2010

C’est le genre de titre que je pourrais être porté à réutiliser, donc autant mettre un chiffre tout de suite, même si je ne compte pas faire plusieurs hommages à la file.

Jaume Vicens Vives, rénovateur de l'historiographie espagnole (1910-1960)

Jaume Vicens Vives, rénovateur de l'historiographie espagnole (1910-1960)

Comme dans ma résidence, il y a une salle de lectures de journaux, que c’est toujours bien pour s’initier à la culture et pratiquer la langue, et que j’aime bien feuilleter le journal le matin, j’y suis passé hier matin après déjeuner. Ils sont abonnés à deux quotidiens nationaux, El País et ABC. Je feuillette rapidement ce dernier avec une certaine curiosité, sans m’y attarder. J’ai déjà eu l’occasion d’en lire quelques éditoriaux à travers le Courrier international. ABC est le journal de la droite espagnol, très conservateur, le ton est souvent vindicatif, sournoisement patriotique et mon nez délicat y est parfois dérangé par de vagues effluves d’arrière-garde franquiste. El País, journal indépendant et plutôt centriste, le journal le plus diffusé d’Espagne, est beaucoup plus intéressant.

Surprise et ravissement, la première page de la section culture est entièrement consacrée à l’historien catalan (et catalaniste), Jaume Vicens Vives (1910-1960). Quel journal québécois consacre une pleine page à un de nos historiens (je veux dire: en dehors des éternelles et fatigantes polémiques sur Lionel Groulx)?

Jaume Vicens i Vives est un historien de la Catalogne (rien de plus normal pour un historien catalan) qui est considéré comme un rénovateur de l’historiographie espagnole. En schématisant (en caricaturant), on peut dire qu’avant lui, les historiens espagnols en étaient encore à un mélange de romantisme et de méthodisme, se partageant principalement en deux courants idéologiques: les libéraux, très critiques de l’histoire espagnole, tâchant de mettre en lumière les erreurs de parcours de leur pays et ses fautes morales, plutôt démocrates et antireligieux, et les conservateurs, patriotes, souvent religieux, adoptant une posture de glorification et de défense de l’Espagne.

Pour sa part, Vicens Vives appartenait à ce courant, déjà très présent en France, qui souhaitait produire une histoire détachée de l’idéologie.

« La nouvelle génération d’historiens n’a pas à respecter aucun hiérarchie, ni à cacher les défauts, ni souligner* les mérites si elle veut contribuer à l’unique histoire de Catalogne qu’on puisse accepter: celle qui se dégage des documents et de l’étude minutieuse des environnements historiques successifs. » -écrivait-il en 1935, soit un an avant le début de la guerre civile.

Cette posture n’était pas facile à tenir dans l’Espagne des premières années du franquisme, et Vicent Vives a choisi d’adopter un pseudonyme (Lorenzo Guillén) pour certains de ses articles.

En 1950, à l’occasion d’un congrès à Paris (1), il trouve parfaitement sa place dans la nouvelle historiographie française et s’en inspire volontiers. Ami de quelques éminents historiens français, notamment March Bloch et Pierre Vilar,  priorité accordée à l’histoire économique et sociale sur l’histoire politique et événementielle, attirance pour la méthode statistique. Son oeuvre d’historien, se situant entre 1937 et 1960, couvre l’ensemble de l’histoire catalane en mettant particulièrement l’accent sur la fin du Moyen Âge et le début du XXe siècle.

Dans les années 1950, la dictature franquiste commençait à se relâcher. La défaite des forces de l’Axe lors de la Deuxième Guerre mondiale l’avait amenée progressivement à s’efforcer de donner un visage plus présentable aux démocraties occidentales dont risquait désormais de dépendre son avenir. Ceux qui ne s’impliquait pas directement en politique jouissaient vers la fin des années 1950 d’une relative liberté intellectuelle, qui facilita la rénovation historiographique déjà amorcée.

Cette rénovation historique, Vicens Vives ne la pratique pas seulement par son oeuvre et la diffusion de celle-ci. Peut-être plus importante encore est son influence à travers sa posture de professeur. Le témoignage de ses élèves dresse le portrait d’un homme à l’écoute de ce qu’ils avaient à dire et stimulant leur réflexion. Or, beaucoup de ses élèves ont été par la suite les continuateurs de son oeuvre, et de la rénovation intellectuelle dont il avait été le précurseur. Par exemple, l’un de ses élèves, l’historien valencien Joan Règla, lui aussi réputé pour être un excellent professeur et pour avoir exercé une forte influence à travers ses élèves, a étudié avec lui à Barcelone pour ensuite propager l’historiographie « à la française » à Valence.

……

*Je ne suis pas certain de la traduction de ce mot.

(1) Ce « Séjour français et parisien, qui était, à l’époque de la deuxième après-guerre, une condition indispensable à la formation d’un historien digne de ce titre. », dixit AGUIRRE ROJAS, Carlos Antonio, L’histoire conquérante, un regard sur l’historiographie française, Paris, L’Harmattan, 2000, p.104

La théorie de René Girard – résumé

janvier 18, 2010

Tiens, petit résumé de la théorie de René Girard, l’auteur du Bouc émissaire. Cité par Pennac au début de la série des Malaussène et résumé par Pelletier (par l’intermédiaire du personnage Victor Prose) aux pages 197-198 du deuxième volume de La Faim de la Terre, René Girard est un intellectuel de formation littéraire classique qui s’est redirigé, à partir de La Violence et le Sacré vers la théorie anthropologique et religieuse. Sa théorie est relativement connue du public cultivé et curieux, d’autant qu’elle est facile d’accès et simple (voire simpliste), et donc séduisante. Elle se répète aussi pas mal d’un livre à l’autre, et les ajouts depuis Des choses cachées depuis le commencement du monde sont relativement peu nombreux. Notez bien ici que j’aime bien y réfléchir, mais que j’ai pas mal de doutes sur plusieurs points.

Le point de départ de Girard, c’est la faculté de l’humain à imiter. Bien sûr, de nombreux auteurs ont évoqué cette caractéristique humaine depuis Aristote. Marcel Jousse en fait son pain quotidien. Mais Girard insiste: la nouveauté qu’il apporte, c’est que l’humain n’imite pas seulement les gestes, mais aussi les désirs des autres. Ce qu’il appelle le désir mimétique.

Le problème posé par le désir mimétique, c’est que dans un groupe, tout le monde finit par désirer la même chose. Ils entrent donc en conflit les uns avec les autres pour des choses, et ce même si ces choses ne sont pas forcément essentielles à la survie. L’imitation joue un rôle ici aussi: en conflit avec d’autres membres du groupe, un individu sera porté à imiter les désirs de son antagoniste. La haine peut ainsi prendre le pas sur l’objet initial du désir. Plus l’objet est au centre d’un conflit intense, plus il est considéré comme désirable, plus il est potentiellement générateur de haine (et donc du désir d’éliminer l’adversaire, désir susceptible d’être lui aussi imité) et ce désir peut se répandre à l’ensemble de la communauté. C’est ce que René Girard nomme la crise mimétique.

Pour résoudre la crise mimétique sans s’auto-anéantir, les groupes humains feraient appel à un mécanisme de projection, en détournant l’hostilité ambiante sur une personne extérieure, à savoir, un bouc émissaire. Voilà bien un personnage singulier, et tout à fait central dans la théorie de Girard, que ce bouc émissaire. Sélectionné pour différentes raisons, souvent une différence remarquable (souvent aussi superficielle), le bouc émissaire se voit chargé de la responsabilité des maux de la communautés, accusés de divers crimes, et sacrifié (le méthodes de sacrifices vont de la mise au ban de la société, à l’exil, ou à la mise à mort, selon les circonstances) pour résoudre tous les problèmes. Ce sacrifice du bouc émissaire a pour fonction d’unir la communauté. Mais, particularité, le bouc émissaire est également celui qui apporte la solution au problème, par son sacrifice même; une fois la haine sublimée, il sera donc traité en héros, voire divinisé. Girard pense que chaque dieu d’un panthéon polythéiste est le reflet d’une violence sacrificielle passée, dont le souvenir se serait transposé dans la mémoire collective à travers les mythes.

Dernier grand point de sa théorie (et là, il faut se rappeler que René Girard est chrétien – il dit que c’est sa théorie qui l’a converti, mais je soupçonne personnellement qu’il était plutôt à la recherche d’une justification pour rationaliser sa vocation chrétienne): la spécificité chrétienne. Le monothéisme serait déjà une rupture avec la logique du sacrifice émissaire, parce que, n’admettant pas l’émergence de nouveaux dieux, le monothéisme s’opposerait à cette constante fabrique de dieux qu’est le sacrifice. Mais, plus encore, l’écriture biblique serait la première religion (et la seule, d’après lui), à révéler le mécanisme du bouc émissaire et l’innocence de la victime émissaire, court-circuitant par là le processus, qui ne peut fonctionner que si on croit fermement en sa culpabilité.

La thèse de René Girard peine à s’imposer chez les spécialistes des religions et les anthropologues. En réaction à cette prudence des spécialistes, il commet sensiblement la même erreur que Marx et Freud: il s’enferme dans un ensemble d’argumentation circulaire, où la réfutation de sa théorie devient impossible. Pour ma part, je pense qu’il saborde sa crédibilité en agissant ainsi. D’autant qu’une personnalité arrogante et désagréable transparaît à travers son écriture. Mais là, il viendra dire que si je dis ça, c’est que sa théorie touche tellement à l’essentiel que je résiste en faisant des attaques ad hominem, donc en le prenant comme bouc émissaire. Ce en quoi il se tromperait, puisque j’aurais plutôt tendance à dire qu’il vaut mieux ignorer l’homme et sa personnalité pour mieux voir sa théorie.

Edit: 28 janvier 2011: j’ai changé le mot « falsification » par le mot « réfutation », plus adapté en français.

Jitterburg et balboa à L.A.

janvier 3, 2010

Ce vidéo traînait dans mes favoris YouTube depuis plusieurs mois, et je remettais toujours à demain le projet de la regarder. Finalement, je m’y suis mis aujourd’hui. Et c’est vraiment bien.

Il s’agit d’une conférence de Peter Loggins, danseur et historien du swing, sur les origines du balboa et du balswing, de 1900 à nos jours. Pour les non-anglophones, il y a un sous-titrage français. La conférence est découpée en cinq vidéos de huit à neuf minutes chacun. Si vous voulez les visionner d’une traite, prévoyez-vous donc une petite heure. Teedee Hop en a résumé le contenu dans un billet il n’y a pas si longtemps.

Voici la première partie, on peut retrouver facilement la suite sur YouTube en cliquant dessus:

Et Peter Loggins a eu la bonne idée, récemment de se créer un blogue (en anglais, bien sûr).