Archive for the ‘Livres’ Category

Quelques nouvelles de Cosandey

mai 7, 2012

Un petit billet rapide aujourd’hui, juste pour signaler une nouveauté intéressante pour ceux qui suivent ce blogue depuis longtemps (et quelques autres, on n’est pas sectaires). J’ai fait un compte-rendu du livre Le Secret de l’Occident de David Cosandey le 31 août 2010. J’en ai formulé une critique le 6 novembre 2010, qui pointait les insuffisances qu’il m’avait semblé percevoir quant à l’usage fait par Cosandey de la notion de « civilisation ».

Cosandey semble être un auteur qui se tient bien au fait de ce qui s’écrit sur son oeuvre, aussi suis-je informé par les statistiques de mon blogues qu’il a fait des copies de sécurité de mes deux billets, auxquelles il a ajouté quelques annotations. Le billet critique, quant à lui, a été suivi d’une réponse ma foi développée et intéressante. Il me paraît être la moindre des choses que de recommander à mes lecteurs d’aller en prendre connaissance. Elle se trouve ici.

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Protégé : Ortega y Gasset et l’Université

avril 30, 2012

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Pour un livre d’Arigita

janvier 15, 2011

Entre autres dizaines de personnages auquel ma thèse m’amène à m’intéresser, on trouve un certain Francisco de Navarra, qui fut archevêque de Valence. Le principal biographe de ce personnage est un historien de la Navarre de la fin du XIXe siècle nommé Mariano Arigita y Lasa, auteur d’un livre intitulé El Illmo y Rmo doctor D. Francisco de Navarra. Ce livre est bien sûr très rare. En fait, pour me le procurer, il existe en gros trois options. La première est d’aller dans une bibliothèque qui l’a dans ses collections de livres rares. La bibliothèque Tomás Navarro, du centre de sciences humaines du CSIC, a Madrid, en a trois exemplaires. La deuxième option est de commander une édition limitée sur amazon.com. Un obscur petit éditeur américain, qui se dit spécialisé dans la réédition d’ouvrages du XIXe siècle, en a produit une de ce livre en 2010. La troisième option est de m’en procurer une version en livre électronique. Chacune de ces trois options a ses inconvénients.

Option bibliothèque Tomás Navarro. Le problème, c’est que les exemplaires sont désagréables à consulter. Classés dans une section livres rares, on ne peut évidemment pas les emprunter, il faut les consulter sur place. En fait, on ne peut pas non plus les amener à sa table: il faut consulter son exemplaire sous la supervision de la bibliothécaire, là où on nous a dit de nous installer. Pire, les exemplaires ont été peu consultés auparavant. Pour un livre du XIXe siècle, cela veut dire qu’il faut lire avec un coupe-papier. Pour ceux qui ne le savent pas, le processus de fabrication des livres de cette époque impliquait de recourber les pages avant de les relier, avec pour effet que le texte se retrouve comme à l’intérieur de la page pliée. Donc on prend un coupe papier pour la séparer en deux pages et pouvoir lire. Si quelqu’un a lu tout le volume avant vous, pas de problèmes: les pages ont toutes déjà été coupées. Mais comme je l’ai dit, pour le livre d’Arigita, ce n’est pas le cas: de très larges pans restent à couper. Or, je n’ai pas le droit de m’en occuper moi-même: je dois dire à la bibliothécaire ce que je veux lire, elle coupe (avec des gestes d’une inouïe précaution) ensuite je lis. Et la bibliothécaire n’est pas très enthousiaste. Elle a visiblement autre chose a faire. Pas vraiment envie de lui dire que je veux tout lire. Et pas envie non plus de la rappeler à toutes les cinq minutes pour lui demander de couper une nouvelle section. Elle n’aime pas ça, et moi non plus.

Deuxième option, commander l’édition limitée de 2010. Donc, déjà, c’est cher. Ensuite, personne ne semble rien savoir de cet éditeur, qui n’a pas de site internet et dont l’enregistrement légal semble se perdre dans les subtilités administratives. Ça n’inspire pas très confiance. D’autant plus que ça rajouterait encore une brique à ma bibliothèque, qu’il faudra un jour que je déménage.

Troisième option, le livre électronique. Disponible gratuitement sur archive.org. Ça paraît idéal mais… non, en fait. Je découvre depuis quelques jours que les livres électroniques fait à partir de vieux livres libres de droit présentent souvent d’immenses lacunes. Leur création est prise en charge par des universités ou de gros organismes comme googlebooks. Mais dans un cas comme dans l’autre, on ne constate aucun effort d’édition. On utilise la fonction reconnaissance de mots des scans. Mais cette fonction est extrêmement limitée. Elle confond souvent une lettre avec une autre (surtout si c’est une lettre accentuée!). D’où un texte rempli de coquilles. Par ailleurs, pas d’effort sur la dimension des pages, ou pour situer les notes de bas de page… en bas de la page. Donc les notes sont en bas ou en haut, ou en bas et en haut de la page. La table des matières, scannée, ne correspond plus aux pages du livrel. On n’a pas pensé à construire une table des matières électroniques pour le fichier, donc la fonction « table des matières » du ereader est inutilisable. Il faut que je me construise moi-même ma table des matières en ajoutant des notes au fur et à mesure de la lecture, ce qui demande beaucoup de temps de travail pour rien.

Avec l’arrivée des livres électroniques, on a voulu se dépêcher de rendre rapidement accessibles tous les livres libres de droit. Louable intention. Et le résultat est, admettons-le, meilleur que rien. Mais en se précipitant ainsi, on a oublié que cette technologie ne dispense pas d’un travail nécessaire à la création de tout livre: le travail d’édition.

Le Secret de l’Occident – résumé

août 31, 2010

Le Secret de l’Occident, vers une théorie générale du progrès scientifique est le livre que j’ai acheté juste avant de partir pour l’Espagne pour avoir une lecture qui traite d’un sujet d’histoire qui ne soit pas mon sujet de thèse. Qu’avons-nous là exactement? Il ne s’agit pas à proprement parler d’un livre sur l’histoire des sciences, puisqu’il ne traite pas vraiment du contenu des idées scientifiques, mais du dynamisme et de l’efficacité des institutions qui produisent ces idées. Il ne s’agit pas tout à fait non plus d’un travail d’historien, en cela qu’on n’assiste pas à un effort de reconstituer le passé à partir des sources de première main. Ce très long essais s’inscrirait plutôt dans un genre qu’on a, avec plus ou moins de bonheur, appelé la « philosophie de l’histoire », qui consiste à interroger le passé tel qu’il est restitué dans les ouvrages proprement historiens et à tenter d’en extraire des règles générales sur le fonctionnement des sociétés humaines. Ici, la question à laquelle on tente de répondre est: pourquoi l’Europe et les sociétés occidentales ont-elles connues un tel succès en matière de progrès scientifique, au point d’avoir laissé loin derrière toutes les autres sociétés du monde?

La réponse de David Cosandey s’articule autour de deux hypothèses.

La première, il l’appelle la théorie méreuporique. La méreuporie est un néologisme qu’il a forgé pour désigner la combinaison des facteurs du dynamisme économique et de la division des états. Pour Cosandey, une bonne mereuporie est une situation où on trouve à l’intérieur d’une civilisation une division en états stables et rivaux, où prospère l’économie. Il s’agit selon lui de la situation idéale pour favoriser l’essor des sciences et des technologies. La compétition entre les états, le financement par l’économie et les échanges qu’elle suscite malgré les rivalités, nourrissent les sciences et leur assure une relative autonomie par rapport à la religion, et renverse le rapport de dépendance entre la science et le politique (dans un état universel, les scientifiques dépendent du bon vouloir des politiques; dans une situation de division politique stable, les politiques dépendent des scientifiques pour assurer leur pérennité).

Une fois établie l’hypothèse méreuporique, Cosandey retourne à la question qui initie son livre: pourquoi l’Europe d’abord? Car si on admet qu’elle a bénéficié plus longtemps d’une bonne méreuporie que les autres civilisations, encore faut-il expliquer pourquoi cette situation s’est créé en Europe et pas ailleurs. Ce à quoi notre auteur réponds par ce qu’il appelle l’hypothèse thalassographique, c’est-à-dire que le dynamisme commercial et la stabilité des frontières sont favorisés par un tracé côtier irrégulier et sinueux, tout en péninsules et en golfes, mettant ainsi tout point d’un ensemble géographique à proximité d’un port, mais aussi protégé des invasions par la mer.

L’organisation du livre suis globalement la démarche intellectuelle de l’auteur. D’abord l’examen et la réfutation des théories traditionnelles. Ensuite l’examen de l’histoire scientifique occidentale pour isoler les périodes de dynamisme et les autres périodes. Examen des institutions productrices des idées scientifiques. Élaboration de la théorie méreuporique. Ensuite, des chapitres sur les civilisations arabe, indienne et chinoise pour mettre la théorie à l’épreuve par l’examen des périodes de prospérité scientifique et la mise en rapport avec la politique et l’économie.

Puis, une fois établie la théorie méreuporique, l’auteur introduit sa thalassographie, prenant le temps de comparer les avantages de chaque continent. Un chapitre introduit une méthode de calcul de la thalassographie, à mon avis la partie la moins intéressante du livre (puisque la différence se voit à l’oeil nu, pourquoi perdre son temps à la chiffrer?).

Dernières étapes, en guise de démonstration de l’universalité du modèle, l’examen à la lumière des théories méreuporiques et thassalographiques de deux cas: l’époque hellénique et hellénistique d’abord, puis l’Occident et le monde après 1800 (en particulier la guerre froire). Cosandey conclut, avec l’effondrement de l’Union Soviétique et la fin de la guerre froide, à un plafonnement des sciences (ce qui, à première vue, paraît discutable).

Enfin, les amateurs de science-fiction apprécieront peut-être que la fin du livre de Cosandey soit consacrée à une réflexion sur l’avenir à la lumière de sa théorie. Ils apprécieront peut-être moins sa conclusion, puisque à son avis, les conditions ne sont pas réunies pour que le monde retrouve un dynamisme scientifique comparable à celui que l’Occident a connu au cours des derniers siècles. La science continuera à progresser, mais lentement. À ses yeux, il y a peu de chances pour qu’elle progresse assez pour nous faire quitter cette planète si les E.T. ne nous rendent pas d’abord visite. J’oserais dire qu’il réjouira davantage les fans de X-Files que ceux de Star Trek.

Il s’agit d’une bonne brique, mais écrite dans un langage très accessible (ne vous laissez pas tromper par la longueur des mots « thalassographie » et « méreuporie », ce sont les seuls mots compliqués du livre, et ils sont expliqués de long en large). J’ai même envisagé inclure ce livre dans ma série des livres pour s’introduire à l’histoire, vu qu’il ratisse très large et sur le très long terme.

Je pars demain pour Madrid. D’ici à ce que je sois bien installé, mes interventions sur le web risquent d’être rares. À bientôt!

Qu’est-ce que la religion?

décembre 10, 2009

Il y a décidément quelque chose de fascinant à voir les intellectuels s’arracher les cheveux à essayer de définir la nature d’un phénomène qui précède sa définition. Car bien que ce ne soit jamais formulé ainsi, c’est bien de ça qu’il est question dans ce petit livre de Schmuel Trigano, Qu’est-ce que la religion? qui passe en revue les plus importantes contributions à la sociologie de la religion, depuis Karl Marx jusqu’à nos jours.

La grande force de ce livre: une excellente introduction au sujet, avec un exposé clair de quatre grandes théories de la religion parmi les plus influentes, celles d’Émile Durkheim, de Max Weber, de Karl Marx et de Pierre Bourdieu (ce dernier s’efforçant en fait de faire la synthèse des trois précédentes), auxquelles s’ajoutent des contribution complémentaires, comme celles de Victor Turner et de Marcel Mauss. Cette approche, centré sur un petit nombre de grands auteurs, aide beaucoup à trouver ses repères dans un sujet aussi vaste que la théorie de la religion.

Après ça, il commence à s’intéresser aux « ambivalences » de la théorie. En gros, la sociologie de la religion a identifié la religion à d’autres concepts fondamentaux, la société ou la politique, qui seraient les créateurs de la religion. Ce qui pose le problème du « recul » apparent des religions. S’il y a encore société et/ou politique, il devrait y avoir encore des religions; d’où la recherche de « religions cachées », « civiles », bref, d’une composante dite « religieuse » dans nos comportements collectifs, même quand cette composante religieuse s’ignore: la « nation », le « communisme », la « république ». C’est l’un des points qui permet à Trigano d’introduire la seconde partie de son ouvrage, qui intéressera moins les néophytes: une critique de la sociologie de la religion. Cette notion de religion cachée/civile dépend en effet de liens que la sociologie de la religion a tissé entre religion et politique qui n’ont pas été prouvés hors de tout doute.

C’est dans ces dernier chapitres que ça commence à se gâter. Dans la critique qu’il adresse à la sociologie de la religion, qui se veut fondamentale, Trigano devient confus, et on a parfois l’impression qu’il cherche la petite bête. L’organisation de son livre, jusque là remarquable, devient désordonnée. Il utilise ainsi un concept de « transcendance » dès le cinquième chapitre, qu’il ne définit que… dans la conclusion! Pas facile à suivre. Facilitons la vie au futur lecteur: « Par transcendance épistémologique nous désignons  cet argument fondateur – non empirique, non vérifié et relevant du mythe (par exemple le « don », la « horde primitive », le « corrobori », la « camera obscura », le « charisme », la « méconnaissance », etc.) – sans lequel l’interprétation immanentiste (expliquer les choses par elles-mêmes) est impossible. » (p.303) Bon, ça ne facilite peut-être pas tant que ça la vie au lecteur (c’est pas exactement un vocabulaire de vulgarisateur, dans cette phrase – mais les premiers chapitres ne sont pas comme ça); mais au moins il saura, quand il trouvera le mot « transcendant », que c’est la définition qu’en donne Trigano. En gros, ça veut dire que toutes les sociologies de la religion doivent s’appuyer sur un présupposé qu’on n’a jamais vérifié… et que quand on trouve une cause à cet argument de base, la cause elle-même est inexpliquée. Soit. Mais c’est un problème qui ne se pose pas qu’à la sociologie de la religion. On retrouve ce problème (la cause originelle, inexpliquée) dans pas mal toutes les disciplines, surtout quand on adopte la posture de l’éternel insatisfait comme le fait Trigano.

Proposition concrète qu’il fait aux chercheurs (qui n’intéressera peut-être pas ceux qui s’intéressent surtout à l’aspect « introduction » qui à mon avis demeure la principale force de l’ouvrage): une partie de la solution aux problèmes posés résiderait sans doute dans une étude linguistique de l’élaboration du concept de religion (d’où ma phrase d’introduction, en fait).

Quant au problème « fondamental » qu’il pose sur l’origine de la religion, le problème de la « cause première », il conviendrait surtout de le poser dans le cadre de la philosophie, bien plus que de la sociologie.

Le sentier dans la forêt

octobre 18, 2009

Aujourd’hui, un billet sur un livre que j’ai lu à toute vitesse récemment. J’ai toujours été intéressé par l’histoire des mentalités, whatever ce que signifie « mentalités » qui a toujours été un terme utilisé à dessein par les historiens parce qu’il est un peu fourre-tout. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de la place qu’occupent les forêts dans l’imaginaire occidental. Le livre s’intitule Forêt, essai sur l’imaginaire occidental, signé Robert Harrisson, et s’avère une lecture très profitable pour tout esprit curieux. J’ai personnellement préféré les deux premières parties, sur l’antiquité et le moyen âge. Je pense que deux facteurs ont joué dans cette préférence: 1) les sources utilisées 2) l’esprit du temps traité.

En effet, les sources traitant la situation dans l’antiquité se rapportent essentiellement à la mythologie, ce qui me fait tripper. Les sources pour le moyen âge privilégient la littérature: romans de chevalerie (littérature que j’ai toujours aimé), Dante et autres. À cela s’ajoute un code législatif d’un très grand intérêt. Par la suite, mis à part l’analyse de l’article « forêt » de l’Encyclopédie, les sources littéraires sont nettement privilégiées, en particulier la poésie, ce qui m’intéresse moins.

Par ailleurs, la relation des occidentaux avec la forêt est plus émotive, plus charnelle dans l’antiquité et le moyen âge. Les éléments fondamentaux nous en sont restés, mais occultés, en quelque sorte, par le recul des forêts elles-mêmes. Les Lumières utilisaient régulièrement l’argument de « nature » dans leur philosophie, mais cette nature était bien loin de la perception qu’on en a aujourd’hui. En fait, ils s’efforçaient souvent d’y imposer une « raison » à laquelle elle ne se pliait pas. Ces époques d’éloignement de la forêt, du XVIe siècle au XXe, sont bien moins enthousiasmantes que les précédentes.

Dès l’épopée de Gilgamesh, la forêt représente l’anti-cité. Les civilisations occidentales sont nées dans les forêts, et contre elles. Le héros civilisateur se doit de sortir de la cité, de combattre symboliquement la forêt et de re-fonder la cité. Les rejetés de la cité se retrouvent dans la forêt, où Romulus et Remus recrutent le futur peuple de Rome. La cité est un univers domestiqué et intelligible, la forêt est donc sauvage et insaisissable. Elle est et rend sauvage. Cela se reflète aussi dans les romans de chevalerie, où on trouve des figures de sauvages (forêt) et de damoiselles (cité) entre lesquels évoluent les chevaliers, agents civilisateurs; comme Gilgamesh, ils s’aventurent en forêt pour y promouvoir la cité, mais ils ont besoin pour y arriver de la force sauvage que seule la nature peut procurer. Ils y courent le risque de devenir fous et sauvages; cela arrive à Lancelot, Yvain, et tant d’autres… ce sont les damoiselles qui les ramènent alors à la raison. Anti-cité, la forêt devient également le refuge des justes lorsque la cité est gouvernée par un tyran: Robin des Bois et ses semblables doivent fuir la cité pour y ramener la justice.

Le recul progressif des forêts a laissé la place à des forêts de nostalgie, abritant parfois l’esprit d’un peuple (les forêts des frères Grimm pour la nation allemande). Les forêts sauvages étaient de plus en plus domestiquées, débarrassées (dans certaines régions dès la fin du moyen âge) des prédateurs les plus dangereux, elles deviennent des lieux réputés paisibles où on peut se réfugier de l’agitation citadine. Par ailleurs, face à l’esprit excessivement rationalisant des Lumières, les forêts sont un chaos inesthétique pour les Lumières, superbe pour les romantiques qui réagissent contre les philosophes.

Outre l’analyse faite sur la place occupée par les forêts dans l’imaginaire occidental, l’une des forces du livre de Harrisson est de faire un parallèle avec les phénomènes de déforestation et de protection de la forêt. Les grands empires méditerranéens de l’antiquité (minoen, égyptien, phénicien, grec, carthaginois, romain) et du moyen âge (byzantin, génois, vénitien, arabe, turc, espagnol) devaient leur puissance à leur flotte, et donc à leur capacité de contrôler de vastes réserves de bois. Comme la cité, la thalassocratie naît de la forêt, dépend d’elle, et vit aux dépens d’elle. La flotte romaine est l’une des principales responsables de la désertification des rives sud et est de la Méditerranée. La république vénitienne a dû légiférer pour protéger (en vain) sa forêt. Les rois du Moyen Âge, en s’appropriant de larges domaines forestiers pour la chasse, en ont été de grands protecteurs. La Révolution, qui considérait ce privilège royal comme insupportable, fut une catastrophe forestière. Dans la foulée des Lumières et à la suite de la Révolution, s’est imposé le paradigme d’une forêt destinée à être exploitée: c’est dans cette optique que se réfléchi à la fois la déforestation (conséquence de l’exploitation) que la préservation des forêts (destinées à exploitation future).

Le livre se conclut sur la réaction contemporaine face à la déforestation. C’est en milieu urbain, remarque Harrisson, ceux qui n’ont pas de contacts avec la forêt et ne vivent que très indirectement de son exploitation, que la disparition des forêts provoque les réactions les plus émotives. Face à la disparition du berceau qui l’a vue naître, la cité a mauvaise conscience.

Histoire de la danse sociale

octobre 15, 2009

Sauf note contraire, toutes les informations contenues dans cet article proviennent du livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, publié aux éditions du Seuil.

Pages pertinentes:  pp.132-135: Une nouveauté: la danse; pp.214-215, l’apparition du bal; le bal, son heure de gloire et sa décadence, pp.271-278; du tango au hip-hop pp.307-311


Vous connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. J’ai trouvé dans le livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, du matériel pour établir une petite chronologie. Alors je la partage ici avec vous:

 

Sous l’Empire romain, la danse est un spectacle, souvent pratiqué dans des cérémonies qui ont une valeur sacrée. Nous sommes encore loin de l’activité sociale. C’est au Moyen Âge que nous retrouvons cette connotation (mais ne serait-ce pas parce que les activités folkloriques médiévales nous sont mieux connues? – ce point n’est pas traité chez Bologne) avec des danses de groupe codifiées qui, comme le remarque Bologne « ne permettent pas aux couples de s’isoler ».

Les premières danses de couple apparaissent aux XVe et XVIe siècle, notamment la volte. Les couples y sont ouverts, limitant les contacts, mais néanmoins, ce sont déjà des couples. La volte provençale introduira le couple fermé, « enlacée et rapide », étourdissante. La seconde moitié du XVI siècle étant marqué par la morale stricte des puritains protestants et de la Contre-Réforme tridentine (1), la volte se fera vite condamner par l’Église, et Bologne nous dit qu’elle fut abandonnée au XVIIe siècle.

Ces danses sont des pratiques exclusivement urbaines, et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les danses de couples pénètrent dans les pratiques campagnardes.

Pendant ce temps, en milieu urbain, le bal public fait son apparition au XVIIIe siècle. Anecdote intéressante, le premier bal public, le bal de l’Opéra, naît à Paris un peu après le 31 décembre 1715, une ordonnance spéciale ayant permit les bals publics dans cette salle particulière pour fêter l’arrivée du jeune Louis XV à Paris. La nouveauté est l’existence, non d’un bal, mais d’un bal qui soit à la fois public et à dates régulières, par oppositions aux bals de cours qui étaient organisés ponctuellement, où il fallait être invité pour s’y présenter.

Dès lors qu’on commence à danser en couple, les problèmes de constitution des couples se posent: « Au XVIIIe siècle, [nous dis Bologne] les couples étaient constitués par un maître des cérémonies, selon une étiquette complexe qui tenait compte du rang et non des affinités. » Mais au XIXe siècle, le bal devient un événement mondain où on est libre d’inviter qui on souhaite. Cela coïncide avec sa démocratisation: il existe à tous les échelons de la société (bien que ça reste encore un phénomène principalement urbain).

 

Avec le XIXe siècle et le romantisme, la valse fait son apparition, sous sa forme moderne, vers 1815. Elle fait scandale. À sa suite, la polka et la scottish. L’évolution principale, c’est l’apparition du guidage par l’homme:

« la technicité oblige les danseurs à « trouver une complémentarité », à chercher « une dynamique qui prennent en compte le style de l’un et de l’autre. ». Même si l’homme mène la danse, une forme de complicité naît au sein du couple, dans un rapport corporel qui a soulevé l’hostilité des censeurs. » (p.277).

 

 

Le bal s’épanouit aussi bien dans les villes que dans les campagnes, malgré la réprobation d’une Église déjà en perte de vitesse (déjà évoqué ici). Mais il s’insère surtout dans les pratiques de la haute société.

« La grande période du bal correspond à l’essor de la haute bourgeoisie. Il survit difficilement à la guerre et à la crise de 1929. Les jeunes gens ont désormais d’autres lieux de drague et sacrifient au rite du bal sans enthousiasme, pour « meubler leur vie ». »

 

 

Plutôt que de supprimer la danse, cette évolution amène en en privilégier d’autres formes: « Les danses de l’entre-deux-guerres correspondent à l’exaltation du corps. »: le tango succède à la valse comme danse archétypique. Il est né à Buenos Aires et Montevideo (Argentins et Urugayens s’en disputent encore la paternité). Comme la valse, il a fait scandale lorsqu’il pénètre en Europe au tournant du siècle. À partir des années 1930, la java naît en France (Paris) tandis que le swing fait son apparition aux États-Unis (Lindy Hop à New York, Balboa en Californie )(2). Dans la foulée de ce dernier plusieurs variations naissent: be-bop, boogie et surtout rock&roll, qui domine les années 1950.

Plus tardivement, le west coast swing vient s’adapter à l’émergence d’une musique populaire de plus en plus éloignée du rock dansant, mais à cette époque, la danse de couple est déjà en déclin (3). Faut-il y lier l’émergence d’une danse pas du tout technique, le slow? D’après notre auteur, ce sont les danses solos qui prennent toutes la place: twist, disco… hip-hop. Avant que ce dernier ne s’impose, il semblerait que l’association danse-affaire-de-fille ne se soit consolidée:

« Dans la tradition occidentale, l’image du danseur solitaire n’est guère valorisée. Alors que dans d’autres cultures (russe, africaine), l’homme manifeste sa virilité par la danse, l’Occident garde l’image des séductrices, Salomé, Mata Hari. Le risque de dévirilisation doit être écarté par l’emprunt de nouvelles danses aux cultures africaines (hip-hop), ou par l’adoption de nouveaux comportements (le défi dansé). »

 

 

Ce qui nous amène à nos jours. Les danses sociales réémergent péniblement chez les jeunes de ma génération, en particulier les danses latines et le swing, mais aussi le tango et les danses de ballroom (loin derrière).  La stigmatisation du danseur comme d’un homme peu viril est en nette régression, du moins dans certains milieux. Mais ce qui empêche tant et tant de danseurs (de danseuses aussi, mais moins) potentiels de pratiquer plus et mieux demeure aujourd’hui la peur du ridicule (laquelle, paradoxalement, accroît le ridicule bien davantage qu’elle ne permet de l’éviter).

 

 

(1) Sur ces sujets, c’est encore Le Péché et la Peur de Jean Delumeau, qui est le livre le plus révélateur de ce climat.

(2) Sur le swing, c’est un ajout de culture personnelle. Bologne n’en parle pas. La chronologie est approximative. Par contre, c’est de lui que me viennent les informations suivantes sur le be-bop et le rock.

(3) Encore un ajout personnel et approximatif.

 

Edit, environ 12 heures après la première publication, j’ai modifié l’organisation des paragraphes pour améliorer la lisibilité et ajouté un lien. Corrigé quelques fautes par la même occasion.

Des livres pour s’introduire à l’histoire (3)

février 14, 2009

Acheté récemment et lu en diagonale dans un café. Juste assez pour me rendre compte de sa qualité et décider de l’inclure dans cette série pour une introduction non orthodoxe à l’histoire. Non orthodoxe, parce que d’habitude on préfère une histoire non-thématique, éventuellement orientée sur une ère géographique. Avec Les grandes découvertes, Jean Favier propose une histoire qui, de l’Antiquité jusqu’au XVIe siècle, s’intéresse à l’homme en mouvement. L’approche a des avantages certains, permettant de touche aux grands espaces, aux grands empires et à pas mal d’évolutions intellectuelles, économiques et technologiques qui ont guidé et mû l’homme à la découverte du monde.

Centré sur l’histoire européenne, le sujet l’en fait nécessairement déborder, et on rencontre au fil du récit toute sortes de peuples et de gens. Les découvertes se font par des commerçants (les Phéniciens, Marco Polo) ou des conquérants (Alexandre le Grand), ou encore des missionnaires (comme les franciscains). Favier examine les espaces de circulation, les moyens de déplacement, la cartographie, les influences culturelles.

Le plan n’est pas complètement chronologique, mais il le reste toutefois bien assez pour ne pas perdre le lecteur débutant. Et puis Favier, en historien chevronné, ne se laisse pas prendre aux pièges des préjugés communs véhiculés par l’histoire traditionnelle (non, Attila n’était pas un simple barbare sanguinaire…).

À l’occasion, des voyageurs non-occidentaux sont évoqués, comme Ibn Battuta, mais ça reste occasionnel. Dommage que ça n’aille pas plus loin que Magellan, car il y a encore après le premier tour du monde de passionnants chapitres à écrire. Mais ça reste une excellente initiation.

Des livres pour s’introduire à l’histoire (2)

décembre 20, 2008

Bon, après le premier billet au ton plutôt négatif, car parlant du livre à éviter, tâchons d’être plus positifs. Voici donc un livre qui constitue à mon avis une très bonne introduction à l’histoire: Histoire de la Méditerranée, synthèse écrite par un collectif sous la direction de Jean Carpentier et François Lebrun. Sujet certes moins ambitieux que toute l’histoire de l’humanité de la préhistoire à nos jours. On le leur pardonnera, car les différentes époques de l’histoire de la Méditerranée est couverte par des spécialistes soigneusement sélectionnés, alliant la compétence à la capacité de s’exprimer avec simplicité.

L’écriture n’est pas aussi enflammée que celles de messieurs Bigot et Barreau, mais elle est limpide et précise. En outre, on profitera de nombreux outils fort pratiques négligés par les premiers auteurs: cartes, tables, chronologie, glossaires… soulignons en outre la présence d’une succincte bibliographie permettant au lecteur d’approfondir les sujets qui l’intéressent, le cas échéant. Pas de notes en bas de page, le sujet est trop synthétique pour les requérir et leur absence allège le texte. Je me souviens de mes premiers pas, les notes infrapaginales me gênaient plus qu’autre chose à l’époque (on change…). Les auteurs sont en outre heureusement moins eurocentristes que Barreau et Bigot.

Évidemment, on n’a ici qu’une histoire concernant les pays méditerranéens. Pour ceux qui sont curieux de la Chine, du Japon, de l’Inde, ou de l’Amérique, il faudra chercher ailleurs. Mais la Méditerranée reste le berceau de l’histoire occidentale et mérite donc une place de choix dans les priorités du néophytes qui cherche à s’introduire à l’histoire.

Voici un autre compte-rendu de ce livre.

Je profite de ce billet pour signaler que Carpentier et Lebrun ont dirigé une autre synthèse selon la même recette, celle-là portant sur l’Europe. Je n’ai pas lu ce dernier livre, mais vu la qualité de leur Histoire de la Méditerranée, je le recommanderais également.

Quelques livres pour s’introduire à l’histoire (1)

décembre 1, 2008

C’est une question qui m’a été posée à quelques reprises, donc je vais donner quelques indications ici. Je pensais réunir les trois livres dont je voulais parler en un seul billet, mais la volonté de garder mes billets courts lorsque c’est possible m’a décidé à faire une série. Trois billets pour commencer, puis la série restera ouverte à des ajouts s’il m’en vient à l’esprit. J’invite aussi mes lecteurs à faire part de leurs suggestions et commentaire sur leurs propres lectures.

Donc, prenons cette personne qui parmi d’autres m’a dit au cours d’un party, apprenant que j’étais historien, qu’elle adorait l’histoire mais ne savait jamais par où commencer. Préoccupation moins rare qu’on ne croit, mais à laquelle les historiens restent malheureusement le plus souvent sourds, écrivant des livres davantage destiné au public déjà savant en la matière.

Voici donc quelques livres pour quiconque ce reconnaîtrait dans cette situation.

Commençons par celui que je ne recommande pas:

Toute l’histoire de l’humanité de la préhistoire à nos jours est un livre rempli d’erreurs qui sautent aux yeux de l’historien, mais passeront souvent (pas toujours) inaperçue à ceux du néophyte. Tout n’y est pas mauvais: écrit avec une belle plume, dans le souci d’offrir au lecteur des clés pour comprendre le monde d’aujourd’hui, il est bien construit en fonction de ses objectifs. L’ennui, c’est que la compétence des auteurs en matière d’histoire ne dépasse guère celle de gens plutôt cultivés, ce qui laisse une marge très importante aux erreurs qui se glissent allègrement sous leur plume. Leur implication politique est aussi assez gênante pour quiconque ne partagent pas leurs vues, et ce d’autant que ces dernières sont marqués d’un eurocentrisme et d’un parti-pris pro-catholique qui les conduit à dénigrer peuples et religions étrangères. Les auteurs reconnaissent certes en introduction que leurs interprétations sont contestables, mais il leur arrive par contre de ne pas marquer la différence entre interprétation et fait. En réalité, ce livre pourrait faire office de bonne base de discussion sur les liens entre enjeux historiques et contemporains, mais il n’est pas des plus appropriés pour quiconque souhaiterait une introduction objective. Quoi? l’objectivité n’existe pas en histoire? c’est bien possible, mais il est aussi possible de tendre vers l’objectivité, ce qui eût été plus honnête de leur part, puisqu’ils s’adressent à des gens qui cherchent avant tout à s’instruire.

J’ai hésité à parler de ce livre, mais il valait mieux y passer, parce qu’il est dans les meilleurs vendeurs chez Chapters et marqué du fameux collant « coup de coeur Renaud-Bray ». Valait donc mieux que le lecteur sache à quoi s’attendre. Ça me permet aussi de faire la remarque que des livres navrants comme celui-ci sont inévitables si les historiens ne prennent pas leurs responsabilités pour répondre à une demande légitime du public, celle de synthèses historiques accessibles et simples, sans les obliger à s’épuiser dans des dizaines de livres.

Il y a néanmoins quelques livres qui, sans être aussi ambitieux que celui-ci (toute l’histoire de l’humanité, c’est quand même beaucoup en 400 pages), peuvent constituer de bonnes introductions. J’en parlerai dans des billets à venir.

PS: comme mon avis ne vaut que ce qu’il vaut, voici une critique plutôt positive à laquelle vous pouvez vous référer.