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Protégé : Une bonne nouvelle (réservée à mes proches)

juin 20, 2012

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Fuir la fête

octobre 9, 2011

Ça y est, j’ai quitté Madrid. Mercredi dernier en fait. Mon plan était relativement clair dans ma tête: D’abord, passer à San Lorenzo del Escorial pour récupérer à la bibliothèque du monastère un CD de données que je leur avait commandé, et en profiter pour faire la visite complète du monastère, que je n’avais toujours pas faite. Ensuite, direction Valladolid pour aller travailler dans les archives voisines du village de Simancas, à la recherche principalement d’un document. Je prévoyais arriver mercredi même, après la visite de l’Escorial, et travailler jeudi et vendredi. Pour la fin de semaine, aller à Saragosse, faire du tourisme (je n’y suis encore jamais allé), puis travailler dans les archives deux ou trois jours, avant de me rendre à Valence pour un séjour un peu plus long, après quoi, direction Montpellier et Rome.

Pour l’Escorial, Valladolid et Simancas, ça s’est plutôt bien passé. Enfin, bon, les horaires de trains de l’Escorial à Valladolid ne sont pas très réguliers, donc il m’a fallu plutôt prendre le train jusqu’à Ségovie pour ensuite aller à Valladolid. La correspondance se faisait bien, à peine une vingtaine de minutes d’attente. Bon, j’ai bien eu une petite peur à l’arrivée, puisqu’il était passé sept heure, que les bureaux de tourisme venaient de fermer, et que j’avais de la difficulté à trouver un hostal. Mais j’ai fini par en trouver un. Et le travail a Simancas a été bien sympathique, j’y ai retrouvé une chercheuse que je connaissais déjà et fait la connaissance de deux autres qui font de bons compagnons.

C’est pour Saragosse que ça s’est gâché. Déjà, j’avais prévu partir tôt, arriver tôt et avoir mon temps pour chercher un hostal. Saragosse étant un peu plus touristique que Valladolid, je n’anticipais pas trop de difficultés de ce côté là, fou que j’étais. Mais partir tôt, ça n’a pas marché: le premier autobus partait à 15h00. On m’avait dit que c’était 5h de trajet. En fait, c’était presque six. Du coup, je suis descendu dans l’antique ceasaraugustiae (nom latin de Saragosse, je l’ai appris en lisant les correspondances jésuites) alors que la nuit était déjà proche, et je n’avais toujours pas d’hôtel. Mais là où ça s’est vraiment gâté, c’est quand je me suis renseigné pour la direction du centre.

-Je ne sais pas, je ne suis pas d’ici.

-Ah! tu es d’où?

-D’un village pas bien loin. Je suis venu pour la fête.

-La fête?

-La fête du Pilar. C’est pour ça qu’il y a autant de monde. »

C’est comme ça que j’ai compris que j’allais VRAIMENT rusher pour trouver un hostal à un prix décent. Je ne connais pas vraiment les fêtes du Pilar, mais je sais que le « Pilar », centre de la basilique de Saragosse, est le deuxième lieu de pèlerinage du pays (après Compostelle), endroit légendaire dans toute l’Espagne (il y a même des Espagnoles qui s’appellent Pilar en référence à la basilique) et, tout particulièrement, la grande fierté de Saragosse et de l’Aragon en général (traditionnellement, s’entend). La fête, qui devait être très religieuse à l’époque, s’est de toute évidence laïcisée et alcoolisée depuis. Mais elle attire aussi de toute évidence d’immenses foules. Pas le jour pour chercher un hôtel. Ni ce samedi où je suis arrivé, ni le dimanche le lendemain, ni aucun des jours de la semaine jusqu’au dimanche suivant. Car ce n’est pas LA fête du Pilar, comme l’avait laissé entendre le singulier utilisé par mon premier interlocuteur, mais LES fêtes du Pilar, festivitées qui durent un peu plus d’une semaine. Les fallas de Valence sans les fallas et le feu, genre. Une folie. Descendu de l’autobus près du centre, j’avais l’air con à traîner ma grosse valise au milieu de la foule en fête. J’ai commencé la tournée des hôtels et des hostals, quand ils étaient pleins ou hors de prix, je me renseignais sur les petits hôtels pas trop loin. Il y avait plus de chambres libres que je ne l’aurais cru. Mais pas en bas de 50 euros. Un prix que je peux difficilement me permettre (je voyage en visant le vingt et en plafonnant vers 30-35). Après près de deux heures de recherches, je change de tactique: après tout, est-ce que je veux travailler au milieu de toute cette ambiance? pas vraiment. Et ma recherche d’une chambre libre à prix décent paraît vouée à l’échec. Retour, donc, à la gare (aussi bien d’autobus et de train), je prendrai le premier départ vers Valence, et je reviendrai à Saragosse après les festivités. Je fuis la fête.

Il faut d’abord que je retrouve mon chemin. Je suis passablement perdu après tout ce temps à déambuler au milieu de la foule. Mais un arrêt d’autobus paraît permettre un aller à peu près direct vers la gare. J’attends. Et je discute avec d’autres patients usagers des transports en commun. Je me renseigne sur les horaires et trajets d’autobus. La première chose que j’apprends, toutefois, c’est que les aragonais un un accent très particulier.

« TRÈS particulier, me confirme une dame. Le plus beau d’Espagne! » Son beau-frère américain, paraît-il, le lui a confirmé.

D’après elle, le trajet d’autobus régulier à cet arrêt me mènera non pas directement à la gare, mais pas très loin. J’aurai un peu à marcher.

– Mais pas beaucoup, précise-t-elle. Saragosse n’est pas un bien grande ville, les distances sont petite.

– Quoique ça grandit, dit sa compagne.

– Oui. C’est même rendu trop grand pour nous.

(je crois que Saragosse est la cinquième ville d’Espagne).

L’attente de l’autobus s’avère très longue. Déjà, il n’est pas évident de savoir quel autobus va passer par cet arrêt ou pas. Entre les nombreux travaux que fait faire la mairie de Saragosse et les festivités du Pilar, les trois quarts des trajets ont été modifiés. Alors je suis un peu perdu. J’attends un autobus qui ne passera pas. Jusqu’à ce que Jésus me vienne en aide. Oui, il y a des Espagnols qui s’appellent Jésus, et il se trouve que c’était son cas. Un type sympathique, qui m’aide parce qu’il aimerait que, quand il va à Rome, on l’aide aussi. Il m’indique donc les trajets. Et comme on doit prendre le même, s’offre à m’indiquer où se trouve mon arrêt en chemin. Sauf qu’après un quart d’heure, l’autobus n’arrive toujours pas. Jésus arrête donc un taxi (tout en disant de ne pas m’en soucier si j’ai pas d’argent, c’est lui qui me dépose). En chemin, lui et le chauffeur discutent des travaux en cours dans la ville. Saragosse avait un tramway il y a longtemps, mais l’a retiré il y a une trentaine d’année.

« Maintenant des politiciens (dites-le avec dédain), ont décidé d’en refaire un. » Lui et le chauffeur de taxi préfèrent les métro. Jésus aime bien la manière dont on a fait le métro à Valence, en étendant le réseau des trains de banlieue dans la ville  et pense que Saragosse devrait prendre exemple sur eux. C’est comme ça que j’ai profité d’un taxi gratis pour fuir les fêtes du Pilar. Encore fallait-il trouver, à 10h du soir, un départ vers Valence. Pas de train avant 8h du mat’ le lendemain. Mais sur les écrans pour les autobus, on annonce Valence pour minuit pile. Les guichets sont fermés, mais on a la possibilité de payer directement au chauffeur (en liquide, ça ne m’arrange pas, mais c’est mieux que de rester à Saragosse dans ces conditions).

Ce n’est qu’un peu avant minuit que je réalise que j’ai mal consulté les écrans. Ce n’est pas un départ, mais une arrivée de Valence, à minuit. Qu’à cela ne tienne, je n’ai plus qu’à rester dans les salles d’attentes à regarder si le prochain autobus à être annoncé partira pour Valence. Aucun avant 3h00… aucun avant 4h00… aucun avant 5h00… ah! prochain départ pour Murcie à 6h45. Il fait probablement arrêt à Valence en chemin.

De manière surprenante, les salles d’attente de la gare sont pas mal remplie pendant la nuit. Avec plusieurs personnes sur place et une caméra qui surveille l’ensemble de la chambre, ça rassure: ça devrait avoir un bon effet dissuasif sur les voleurs potentiels si je tombe endormi (et je n’en suis vraiment pas loin). Mais je ne fais pas exprès. Je cherche cet état de somnolence qui fait perdre la notion du temps et repose un peu sans faire perdre complètement la notion de son environnement. Ça ne marche pas. Le temps passe lentement. Très. En fait, c’est comme ça que je l’ai senti sur le moment, mais maintenant que c’est passé, il me semble que ça a été court. C’est souvent comme ça avec les souvenirs remplis de vide.

Il faut 4 heures pour faire le trajet de Saragosse à Valence en bus. Exceptionnellement, j’ai pu dormir une heure durant le trajet. Normalement, je n’y parvient jamais.

Vous savez quoi?

Il y a fête à Valence.

(mais c’est moins pire qu’à Saragosse; ici, j’ai une chambre à prix correct).

Brèves décousues sur les indignés

juin 24, 2011

À mon passage à Montpellier, j’ai vu, sur la place de la Comédie, des gens assis en cercle qui parlaient, avec des pancartes autour d’eux. Quelques personnes autour, debout, difficile de savoir s’ils étaient du groupe ou s’ils étaient de simples curieux. Je les ai comptés: 17. J’ai écouté un peu les débats, pour une fois (à la Puerta del Sol, la foule était trop dense, je n’entendais rien, tout en arrière que j’étais; à la plaça Catalunya, je ne comprenais pas le catalan). J’ai entendu un monsieur dire que « la démocratie, c’est ce qu’on fait là, c’est nous » (c’est sûr qu’à 17, ils sont plus représentatifs que les députés français…), et un gars demander de se cotiser au cas où l’un d’eux aurait une amende. Ce dernier s’est fait répondre un peu sèchement par son voisin, visiblement peu enclin à ouvrir son porte-feuille, que la Place de la Comédie était un endroit public et qu’il n’aurait jamais d’amendes. Apparemment, je suis arrivé trop tard. Une amie m’a dit que le premier jour, c’était plus gros, il y avait un semblant de campement avec des kiosques. C’était disparu le lendemain, pour devenir un petit cercle (où sa petite fille a voulu aller s’asseoir).

À première vue, le campement français devait avoir été piloté par un groupuscule anar du coin (c’est mon hypothèse), enthousiasmé par « l’exemple espagnol », et essayant de faire la même chose. S’imaginant, sans doute, qu’il leur suffirait d’occuper la place pour que la France au grand complet les rejoigne. ¡Viva la revolución!

………..

Pendant ce temps, le mouvement espagnol montre depuis un bon moment des signes d’essoufflement. Remarque d’une amie française à Barcelone, une dame qui croit encore aux méthodes traditionnelle de protestation « à la française » (pas texto, la citation, ça fait quand même un bon deux semaines): c’est triste, parce qu’ils y mettent beaucoup d’efforts et sont très créatifs, mais pour moi ce n’est pas une protestation, il n’y a pas de moyens de pressions, ils ne bloquent pas les routes, ils ne font rien… qu’être là.

Une autre amie, une espagnole, celle-là, blâme le manque de profondeur intellectuelle du mouvement. Elle compare les indignés à des reines de beautés qui réclament « la paix dans le monde ». Le fait est qu’en dehors des solutions concrètes pour le maintien et la vie du camp, les acampados n’ont pas, à ma connaissance, accouché de propositions allant au-delà des généralités.

………

La dernière fois que je suis passé à la Puerta del Sol (ça fait une semaine), le campement était toujours là. Comme annoncé, en format réduit. Deux surprises toutefois: le « format réduit » dépasse l’unique kiosque d’information dont j’avais entendu parler, d’assez loin. Au lieu d’occuper l’ensemble de la place comme avant, le campement réduit en occupe tout le centre. Il ne recouvre plus les entrées de métro et la multitude de tracts qui recouvraient lesdites entrées ainsi que la statut de l’ours madrilène ont disparu.

Je reçois moins d’invitations sur facebook à des événements en lien avec les indignados. Mais j’en reçois encore assez régulièrement. Mais au lieu d’être quelque chose comme trois fois par jour, ça ressemble plutôt à une fois tous les deux-trois jours.

Il y a eu une grosse manifestation dimanche. On avait une soirée swing dimanche, aussi. Plusieurs amis swingeurs ont communiqués pour s’assurer que les heures ne coïncideraient pas, laissant clairement entendre que la manif était leur priorité (mais les heures ne coïncidaient pas et les manifestants ont pu venir danser).

Aujourd’hui, dans le métro, ma voisine de siège lisait un texte qui commençait par « ce qui m’indigne, moi… »; j’ai d’abord cru que c’était une présentation qu’elle comptait faire je ne sais où en lien avec le mouvement. Mais le texte était écrit au masculin. Donc c’est vraisemblablement un texte qu’elle a trouvé sur internet, imprimé et qu’elle lisait dans le métro. Je n’ai pas tout lu par-dessus sont épaule, mais c’était un texte simple imprimé en caractère assez gros pour être facile à lire de loin. Donc je peux en gros le résumer: ça ne parlait pas du tout de l’Espagne: c’était sur le thème « les crimes de l’état israélien contre la Palestine » et ça vantait les vertus de la protestation pacifique.

………..

Au final, le mouvement grec (mais je ne suis jamais allé en Grèce et j’ai peu d’amis facebook grecs pour tâter de l’ambiance à distance) semble beaucoup plus actif et dynamique que le mouvement espagnol, dont il s’est inspiré à l’origine. J’en parlais hier au tango avec une demoiselle, entre deux séries de danses (en passant, contrairement à ce que j’affirmais ici, ce sont des séries de quatre, pas de trois). Je disais que les revendications grecques semblaient plus concrètes (ce truc est plus concret que tout ce qu’on pu avoir les Espagnols) et les moyens pris plus directs. « Les Grecs sont plus violents », remarque-t-elle (se référant sans doute à ça). « Ils sont aussi plus dans la merde », fais-je.

Le mouvement espagnol va-t-il s’éteindre, va-t-il se transformer, va-t-il retrouver de la vigueur?

Les paris sont ouverts: jusqu’à quand?

mai 27, 2011

Ce matin, les forces policières ont délogés les acampados (campeurs) de la Plaça Catalunya (qu’on voit dans le précédent billet). S’étant présentés à 7:00, ils ont demandé d’évacuer la place afin que des équipes viennent nettoyer la place. Pour des raisons de salubrité, donc. Les campeurs en ont discuté entre eux. Ils ont voté. Ils ont refusé. Et un bon nombre est resté pour bloquer le chemin des véhicules policiers envoyés sur place pour procéder au nettoyage. À 9:00, les policiers ont mené la première charge. La place fut donc « nettoyée », au prix de 2 arrestations et 121 blessés légers (37 d’entre eux des policiers).

Personne n’est dupe de l’argument de salubrité. Du reste, c’est exactement pour éviter une situation comme celle-là qu’existe une commission de volontaires sur place pour assurer la propreté.

La police a avancé d’autres arguments, mais plus tard: se trouvaient sur la place quantité d’objets que la police a l’habitude d’évacuer des rues lorsqu’il y a risque d’agitations dans la rue: des bouteilles, des poubelles, des conteneurs. Quant aux occasions d’agitations de rue, il se trouve que demain, le Barça dispute la finale de la Ligue des Champions contre le club de Manchester…

À 13h00, la police avait terminé le travail d’évacuation et le nettoyage de la place. Les acampados sont revenus. Le camps est en cours de reconstruction. La police a averti de ne pas camper demain en soirée, tout en disant qu’on ne les empêcherait pas de revenir dimanche matin.

Les partis d’opposition (dont les socialistes tout récemment délogés du pouvoir) ont accusé le PP désormais au pouvoir d’autoritarisme et d’être incapable de négocier avec les indignados. Pour eux, l’opération policière d’aujourd’hui a fait reculer le droit de rassemblement et la liberté d’expression.

Pendant ce temps, à Madrid, les politiciens du PP réclament au ministère de l’Intérieur de faire faire évacuer les campeurs de la Puerta del Sol. Aucune décision n’a été prise encore. La situation pourrait être plus délicate à Madrid qu’à Barcelone, puisque le camp de Madrid, contrairement à celui de la capitale catalane (que je me souvienne), comporte une garderie.

Lorsque les indignados ont décidé, le jour des élections, de demeurer sur place, ils avaient déclaré « au moins une semaine de plus », après quoi ils devaient à nouveau voter pour décider s’ils prolongeaient le campement. La question se pose donc de manière plus criante: jusqu’à quand vont-ils occuper les places centrales des capitales espagnoles?

Tourisme révolutionnaire

mai 20, 2011

C’est après avoir cédé à une de mes habituelles névroses et dévalisé une librairie que je me suis rendu à la Puerta del Sol. C’était dans mon planning de la journée d’aller y faire un tour pour me rendre compte. J’espérais avoir l’occasion de parler avec quelques participants, mais ça n’est finalement pas arrivé. Peut-être parce que j’avais le bras qui fatigue sous le poids, des livres, ou que je n’avais pas pris la précaution de me munir d’une bouteille d’eau, j’ai à peine eu le temps de faire le tour de la place avant de ressentir le besoin de partir.

D’une manière générale, l’endroit a toujours l’air d’un souk. De grandes toiles sont tendues un peu partout, surtout là où travaillent les bénévoles, pour procurer un peu d’ombre. D’autres endroits sont plus découverts. Il y a un découpage de l’espace aussi pour guider les badaux entre les endroits pour s’informer, les ateliers, l’endroit pour les tentes individuelles, celle pour les dons de carton ou de bois, l’endroit pour s’exprimer…

Il y a un atelier où quelques ouvriers de fortune bâtissent à grands coups de marteau les infrastructures de base pour soutenir les tentes. Je ne saurais en jurer, mais je crois que quand je suis passé devant, ils étaient occupés à une petite scène pour les orateurs.

Ceci est-il un botellón?

El País a interrogé un flopé d’experts en sciences sociales sur le campement de la Puerta del Sol. Pour arrivé à la conclusion qu’ils ne savent vraiment pas comment interpréter cet événement que personne n’avait venu venir. Le plus optimiste avance qu’on assiste à l’émergence d’une nouvelle forme mouvement civil indépendant des syndicats et des partis politiques. Le sociologue Félix Ortega de l’Université Complutense de Madrid est le plus cynique. Ce qu’il a vu au kilometro cero (1), dit-il, n’est qu’un gros happening. Inoffensif, peut-on lire entre les lignes. »Il y a à Grenade des botellón plus dangereux pour l’ordre public. » ironise-t-il avant de conclure que ce mouvement n’amènera « rien de rien ». Un botellón est un phénomène espagnol, un rassemblement spontané de jeunes fêtards qui boivent dans la rue, avec leur musique et tout. Le phénomène est bruyant et salissant, aussi plusieurs grandes villes ont légiféré contre les botellón, dont Madrid, bien qu’on m’ait dit qu’il y a des secteurs où ils sont davantage tolérés, par exemple près du temple de Debod. Les botellóns s’observent un peu partout en Espagne, mais sont un phénomène surtout fréquent en Andalousie.

La question est donc posée: le rassemblement de la Puerta del Sol est-il un botellón?

L’une des premières banderole que j’ai vu en arrivant affichait en gros « Eso no es un botellón ». Le message est clair. En circulant au milieu des tentes, on constate que le message est repris par plusieurs affiches, sur plusieurs tons, les uns plus affirmatifs, les autres plus civils, ajoutant du « s’il-vous-plaît » (por favor). À intervales régulier, il y a quelqu’un au porte-voix qui passe le message: ceci n’est pas un botellón. Pas d’alcool, s’il-vous-plaît. Je l’ai même entendu une fois en français. Ça n’empêche pas quelques groupes de manifestants d’avoir amené leur bière, où leur jus probablement mêlé d’alcool: on les voit surtout installés autour de la fontaine. Mais en général, la consigne est respecté. On rajoute parfois une autre recommandation: par contre, buvez beaucoup d’eau. Il est vrai que le soleil tape dur (vive mon chapeau qui me procure un petit espace d’ombre personnel, mais j’ai quand même, je crois, récolté de petits coups de soleil sur les mains et le cou) et que ceux qui sont là pour longtemps se doivent de faire attention à cet aspect.

Bon, ce n’est pas un botellón, insiste-t-on de partout. Le campement n’en a pas moins une vive allure d’événement culturel spontané. Près de l’Ours de Madrid, recouvert d’affiches et d’un drapeau multicolore, se trouve un kiosque. Ce kiosque où s’affairent deux ou trois bénévoles a pour vocation de noter les suggestions. On y voit une paraphrase du Che: « soyons réalistes, réalisons l’impossible » (la citation originale étant « exigeons l’impossible »). Mais aussi à côté du kiosque, on voit une grande affiche avec un horaire d’événements planifiés: spectacles de clowns, musique, théâtre. Vers le milieu du camp, il y a un « atelier d’art » (en fait, on y fabrique des pancartes pour les manifestations), pas bien loin d’un endroit d’où proviennent des sons de tams-tams (dont je n’ai pas pu approcher); il y a aussi un autre cercle où s’entendent des guitaristes, installés au milieux d’autres artistes à pancartes.

Parlant d’artistes à pancartes, il y a aussi un endroit où une grande représentation de Guernica sert de support aux messages de qui veut bien écrire dessus. J’ai refusé à trois bénévoles différents les crayons. Je me voyais mal passer mon petit message au milieu d’un événement dont je discerne à peine les  enjeux.

Amenez vos enfants

En lisant dans El País qu’il y avait un service de garderie, je pensais qu’ils s’étaient entendus avec des garderies des environs. Non, il y a une grande tente consacrée à l’accueil des enfants. Elle est tapissée d’affiches disant sur tous les tons de ne pas prendre de photos à proximité. Mais on peut jeter un coup d’oeil à l’intérieur, et on y voit un bon nombre d’enfants, un très grand nombre de jouets et de livres pour enfants, le tout sous la supervision de quelques jeunes femmes qui ont l’air de savoir ce qu’elles font. Au milieu des affiches avertissant de ne pas prendre de photo, on en voit une qui laisse entendre qu’on accepte les dons.

De l’autre côté de la place, on trouve un espace de dessin pour les enfants. Et en un autre point, une espèce de corde à linge où sont affichés des « dessins d’enfants ». Viennent-ils de l’atelier? je l’ignore. Mais j’ai mis les guillemets car la violence d’un ou deux de ces dessins m’a fait douter que des enfants en soient vraiments les auteurs. L’un deux affichait quelques chose comme « quitan las ratas » (qui se traduirait par débarrassez les rats). Troublant.

D’une manière générale, j’ai vu plusieurs familles circuler avec des enfants en bas âge. C’est dire si personne ne semble s’inquiéter que les choses ne dégénèrent (du moins pas avant demain, c’est la réflexion que je me suis fait; en même temps, si la comission inquisitoriale électorale a décrété que le rassemblement serait illégal à partir de samedi, il semble que la décision de passer à l’acte revienne au gouvernement; les socialistes au pouvoir, déjà très impopulaires, oseront-ils faire intervenir la police la veille des élections?).

L’agora

J’avais évoqué la chose hier, le mouvement n’a pas de revendications claires, seulement un raz-le-bol, et le manifeste est en cours de rédaction. Il y a une très grande assemblée au milieu de la place, entre la fontaine et l’ours, où prennent le micro à tour de rôle différents intervenants. Les seuls visage constants, pour ce que j’ai vu, sont des organisateurs qui se contentent de passer micro de l’un à l’autre sans prononcer un mot. Près de l’à, une grande pancarte affiche des revendications (j’ai retenu notamment « on a pas besoin de sénat » et… bah, c’est tout, mais ça allait jusqu’à environ dix propositions). En fin d’affiche, un avertissement: ces propositions ne sont pas consensuelles, les propositions consensuelles sont affichées sur le site internet.

Mais on voit aussi d’autres préoccupations que de formuler des revendications. Il y a des kiosques qui font la promotion de la participation aux assamblées de quartier (le 28 mai, apparemment) et distribuent de l’information à cet effet.

Voter ou ne pas voter?

En se fiant aux journaux, les participants du mouvement qu’on appelle désormais le 15M (15 mayo) sont divisés sur la question du vote prochain. Certains ont appelé à voter à condition que ce ne soit pas pour le PSOE ou le PP, les deux grands partis. Beaucoup appellent au boycott de l’élection (la multitude des slogans anarchistes est d’ailleurs bien présente, sans surprise, bien que le mouvement dépasse de toute évidence les simples groupuscules de révolutionnaires professionnels). La question semble discutée du côté de l’agora, où prennent le micro à tour de rôle toutes sortes de gens qu’on entend plus ou moins bien depuis les derniers rangs de la foule compacte rassemblée autour.

Aux kiosques d’information, on distribue une feuille explicant les différentes options de vote et leurs impacts: voter pour un parti, s’abstenir (non tenu en compte lors du dénombrement des vote, et impossible de distinguer l’abstention par protestation de l’abstention par paresse); le vote nul (comptabilisé comme vote émis, mais n’avantage ni ne désavantage aucun parti); et le vote en blanc (considéré comme une protestation active; vote valide et comptabilisé, mais privilégient mathématiquement les grands partis au détriment des petits). La feuille se veut neutre, mais à la lire on se demande si son rédacteur n’a pas une préférence pour le vote en faveur des petits partis.

Toutefois, je n’ai vu aucun slogan sur la place appelant à voter pour qui que ce soit. Tous les slogans en rapport avec cette question s’inspirent de la position anarchiste puriste consistant à dire que voter revient à légitimer le système et appellent à une abstention massive.

(1) Le kilomètre zéro. Une autre manière de nommer la plaza de la puerta del sol, centre officiel de l’Espagne. Juste devant la Puerta del Sol elle-même, il y a même une dale marquant l’emplacement du kilométro cero, où les touristes vont régulièrement se tenir debout.

Edit: 21-12-2011: j’ai barré le mot « inquisitoriale » pour le remplacer par électorale. C’était le but quand j’avais écris le billet. J’ai fait un drôle de lapsus. Évidemment, « inquisitoriale » est un mot qui me vient tous les jours à cause de mes études…

Campement au soleil

mai 20, 2011

Dimanche dernier, j’étais allé danser le tango. Au parc du Retiro, dans un gazebo de bonne taille, s’étaient rassemblés quelques dizaines d’amateurs de danse argentine. J’aime danser en plein air, et je dois dire que le tango s’y prête particulièrement bien. Je suis parti assez tôt, dans le sillage de trois charmantes jeunes femmes avec lesquelles je suis allé prendre une bière (accompagnée des inévitables tapas, car il est rare que les Espagnols ne fassent que boire). Nous avons pris le métro et sommes descendu à Sol. Les abords de la Puerta del Sol sont propices à trouver un petit endroit sympa pour une bière.

La sortie du métro était particulièrement encombrée. On s’y bousculait, d’une manière peu agréable. Inhabituelle. La place de la Puerta del Sol est un endroit continuellement très fréquenté, mais je n’avais pas vu pareille cohue depuis les Fêtes, et encore. La cohue des Fêtes était plus cordiale. En sortant, la première chose que nous avons vu, c’est un alignement de sept fourgonettes de la police juste en face de l’entrée du métro.

La police était au repos. Vigilante, mais elle n’intervenait pas, du moins pas dans l’immédiat. Autour, ça manifestait. Les manifestants croisaient les nombreux passant qu’il y a toujours à cet endroit. Notre petit groupe s’est frayé un chemin à pas rapides vers une rue des alentours. Au coin de rue d’à côté, un individu masqué faisait exploser une banderole de pétards.

Six rues plus loin, on entre dans un petit café. On discute un peu des événements. C’était quoi, cette manif? Des « antisistema »? Ah, bon, c’est des anarchos, ça. Une des filles laisse entrevoir son impatience face au mouvement: une société sans système, ça n’existe pas. On discute un peu. La même fille évoque le rôle traditionnellement joué par les bourgeois dans les révolutions. J’ajoute à l’occasion mon grain de sel. En fait, c’est plutôt tranquille comme discussion, alors qu’on entend encore, d’où on est, les clameurs de la manif quelques rues plus loin, et l’explosion occasionnelle d’un pétard. Je fais quand même remarquer qu’on entend moins de pétard que lors des Fallas de Valencia. Ce qui détourne la conversation sur mon séjour en Espagne.

Les employés de l’endroit laissent entrevoir leur nervosité. À un moment, on voit un petit groupe de jeunes passer dans la rue, fuyant à toutes jambes la Puerta del Sol. Un instant plus tard, l’un des serveurs sors et abaisse le grillage du bar. Quoi, ils ferment? Non, en fait, c’est pour protéger les fenêtres au cas où le grabuge s’étendrait jusqu’ici. Le serveur nous le confirme un instant plus tard disant à tout le monde quelque chose comme « c’est la guerre dehors, mais ici on a à manger et à boire! » En effet, ça correspond à peu près au moment où on nous apporte nos « cañas » (bière, l’équivalent de la quantité contenue dans une canette), nos « bravas » (patates roties, recouvertes d’une espèce de sauce barbecue) et nos « tostas » (bon, des toast, quoi, mais avec une énorme garniture). On ne parle plus des manifs pour le reste de la soirée.

Après les bières, l’une nous quitte, les autres marchons vers le palais royal pour jeter un coup d’oeil au spectacle des fêtes de la San Isidro (fête traditionnelle madrilène). Puis nous nous séparons. Je rentre chez moi par le métro de la Plaza de España, là où il n’y a pas de manif.

………

Cette semaine quand je suis allé à la Real Academia de Historia, l’archiviste écoutait la radio. Ça parlait des manifs à la Puerta del Sol. Alors que je revenais de la RAH, je suis passé devant la Puerta del Sol. La place est incoyablement encombrée. On y dresse des espèces de tentes. La vue rappelle des souks arabes de bande dessinée.

………

Hier je devais aller à un théâtre près de la Puerta del Sol, où devait se dérouler l’ouverture du MadTap, le festival de claquettes de Madrid. Rendu à la station Sol, il m’a été difficile de sortir. Les deux premières sorties que j’ai essayées étaient pratiquement bouchées par la densité de la foule. Une fois dehors, la place est méconnaissable, toute tapissée de tracts et d’affiches du mouvement. Le slogan le plus fréquent est « nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui est contre nous » (traduction libre). En fond sonore, de nombreux tams-tams donnent le sentiment d’une manifestation festive. Sur le sol, j’aperçois une affiche avec une variation maladroite du slogan, disant simplement « nous ne sommes pas anarchistes »; sur le moment, j’ai un sourire ironique. Me semble, ouais.

Je suis arrivé en retard au théâtres (pas juste la faute de la manif, j’avais aussi oublié l’adresse). Je suis rentré chez moi et ai écouté un épisode de Glee avant de dormir.

La police est toujours dans le coin, mais elle se contente de surveiller. Pour le moment.

………

Ce matin, j’ai quand même occupé une partie de mon temps à chercher un peu dans les journaux. Cette semaine sur facebook, j’avais reçu des invitations à des manifestations qui m’arrivaient depuis Madrid, Valence et Barcelone. Les journaux confirment mon impression: le mouvement est national et concerne environ 60 villes en Espagne. Le schéma qui se répète, c’est l’occupation de la place centrale dans la ville concernée.

Hier, environ 4000 madrilènes ont campé sur la place de la Puerta del Sol, apparemment. Pourtant, elle n’est pas si grande que ça, cette place.

Difficile de se faire une idée sur le déroulement des événements. L’appel initial semble n’avoir concerné que Madrid, dimanche dernier, et être une initiative du mouvement « Democratia real ya! » (mon côté cynique trouve que ce n’est pas un nom très bien choisi pour un mouvement républicain, puisque « real », qui veut ici dire « réelle » pourrait aussi vouloir dire « royale »). Mais j’ai l’impression que l’occupation, présente depuis cinq jours, n’était pas prévue. Le mouvement est qualifié partout de spontané.

Il est intéressant de le voir s’organiser. Maintenant que je dépasse un peu les premières impressions, on voit bien que ça rejoint beaucoup plus que les groupuscules anarchistes. On appelle les campeurs les « indignados », mais la direction du mouvement demeure incertaine. Mais le campement s’organise. El País fait une liste de différents points d’organisation qui ont fait leur apparition dans la semaine: toilettes pour les campeurs la nuit, service de garderie, compte bancaire pour les amendes, etc. Dans la dernière journée, il semble qu’on ait commencé à se soucier de formuler des revendications. On dit que l’endroit se transforme en agora. C’est très curieux.

Pour le moment, la police se contente de surveiller, disais-je. Mais les élections sont dimanche, et la comission électorale vient de trancher, par cinq voix contre quatre, qu’il serait contre la loi électorale de poursuivre le rassemblement durant la fin de semaine. Les campeurs, toutefois, ne semblent pas décidés à bouger.

Cette carte en plastique qui tient lieu de papiers

mai 17, 2011

Hier, 16 mai, cela faisait exactement 40 jours que j’avais reçu la lettre de la extranjería me disant que je pouvais aller chercher ma carte d’identité étranger, celle qui me permet de rester en Espagne jusqu’à la fin de l’année. J’avais commencé les démarches vers la fin octobre/début novembre, c’est dire si la bureaucratie espagnole se traîne comme un escargot handicapé. J’étais allé dès le lendemain chercher ma carte… pour constater que j’avais lu la lettre un peu trop vite: elle disait que je pourrais aller chercher ladite carte à partir de 40 jours après avoir reçu la lettre!

C’était donc hier le grand jour. 39 jours plus tôt, j’étais allé à la extranjería, que j’avais trouvé quasiment déserte. Presque pas de file d’attente, j’étais passé (en vain) presque immédiatement. Cette fois, bien sûr, ultime torture planifiée pour ceux qui allaient être libérés de ce système, tout le monde était là en même temps et il fallait… attendre! Comme si ça ne faisait pas déjà plus de six mois qu’on attendait.

La file d’attente avance… en approchant de la fenêtre, je remarque une inquiétante affiche disant, en gros, que pour ceux qui ont reçu leur lettre, ils doivent venir à partir de 45 jours après avoir reçu la lettre! Mais sur la lettre, c’est bien écrit 40… les paperassistes ont une imagination sans bornes pour inventer de nouveaux supplices. Là, règne l’incertitude.

Mais, non! ils ont reçu ma carte! Pas de demande surprise!

Donc voilà, c’est fini.

Je rentre tranquillement. En sortant de l’extranjería, environ 50 mètres plus loin, un monsieur dans la soixantaine environ m’aborde. Le ton de la voix est celui d’un cassette préenregistrée, le boniment bien rodée d’un mendiant ou d’un vendeur de rue. Absorbé dans mes pensées, qui sont retournées dans leur niche habituelle (appelée « thèse ») je fais négligemment « non » de la tête tandis qu’il me mets sous le nez une carte en plastique et un carnet bleu, et je poursuis mon chemin.

Ce n’est qu’une vingtaine de pas plus loin que l’image se fraye un chemin jusqu’à mon cerveau et passe par le processus de reconnaissance et d’interprétation des images. La carte qu’il m’a montrée ressemble beaucoup à celle que je viens juste d’obtenir. Le carnet bleu a le format d’un passeport. Et je me rappelle bien que dans les mots que je n’ai pas écouté, il y avait effectivement « carné » (carte d’identité) et « pasaporte ». Ce type n’a quand même pas essayé de me vendre des faux papiers, là, comme ça, dans la rue, à 50 mètres de l’extranjería? (en Espagne, ces endroits sont gérés par la police). On irait racoler les désespérés jusque sous le nez de la police dans la plus parfaite indifférence?

Nan, c’est mon imagination qui s’emballe.

Ça devait juste être un vieux monsieur qui a tellement souffert au cours des démarches qu’il était désormais tout fier de montrer sa nouvelle carte à tous les passants.

Il est temps de retourner à une vie normale. Dès que j’aurai renouvelé mon passeport. Et puis il y a aussi les dossiers de bourse.

Et puis…

Et puis…

Et puis…

La ligne manquante

mars 23, 2011

Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas payé de billet pour le cirque. Voilà qui est fait. Je reviens tout juste du Teatro Circo Price, où je viens d’aller voir le Circus Oz.

L’affiche annonçait « le meilleur cirque d’Australie ». Et c’est le meilleur spectacle de cirque autralien que j’ai vu de ma vie. En fait, c’est le seul spectacle de cirque australien que j’ai jamais vu. Et j’espère que l’affiche mentait.

Ça s’ouvre avec des uniformes et de la musique de fanfare, qui s’efface assez rapidement pour laisser la place à la Maîtresse de Piste. Elle fait ce qu’elle peut pour être divertissante, mais elle manque totalement de présence et ses blagues tombent à plat. Puis on installe la planche sautoir et on commence un numéro, comme ça. Pas de scénario, pas d’ambiance particulière pour introduire la planche. Le numéro est techniquement correct, sans plus, avec des moments qui se veulent drôles mais ne le sont pas.

La ligne manquante du spectacle, c’est la ligne directrice. Les enchaînements entre les numéros sont purement artificiels, ils manquent de fluidité et ne convainquent pas. Les numéros eux-mêmes sont pour la plupart une suite de figures sans concepts pour les lier, assortis (tous) d’un comique qui ne fonctionne qu’une fois sur quatre. C’est souvent un comique à la 3 stooges, genre « je donne une claque un peu gratuitement à mon voisin, parce qu’il est là et que c’est drôle ». Le meilleur élément de marque du spectacle demeure le niveau d’interaction entre le groupe musical (qui fait surtout dans le jazz, mais explore plusieurs autres genres musicaux au cours du spectacle, y compris un petit passage de metal en deuxième partie) et les artistes. Une bonne idée, mais ça ne suffit pas.

Dans la première moitié, je retiens un peu le numéro de mât chinois à deux (Rowan Heydon-White et Mason West), et surtout le numéro de jonglerie avec blocs de bois, où le comique fonctionne très bien. Mais ce sont les deux seuls numéros qui ressortent, sur une première moitié quand même assez longue et très décevante.

C’est pop-corn à la main et scepticisme au coeur que je suis revenu à ma place après l’entracte. Le numéro de réouverture met en scène les artistes de la troupe (sauf un) déguisés en kangourous taquins aux prises avec un policier qui a décidé (on ne sait pourquoi) de les arrêter. Ça se termine avec un ensemble de sauts que le policier doit esquiver de manière présumément drôle, mais en fait son jeu n’est pas du tout convainquant. Une fois débarrassés du gêneur, les kangourous font une danse, elle non plus pas convaincante. La deuxième moitié s’annonce aussi mal que la première.

Et pourtant…

Sans être un chef-d’oeuvre, la deuxième moitié s’avère une bonne grosse coche au-dessus de la première. Comme s’il y avait deux spectacles, un un peu après le milieu de la phase de rodage (la deuxième moitié), et l’autre encore complètement en construction. Le jongleur remarqué en première moitié revient, avec un numéro avec une bonne coordination balles-musiques. Un duo-trapèze s’avère une très bonne surprise dans un numéro de comédie où la fille, un peu plus grande que son partenaire, est porteuse un peu plus de la moitié du temps. Ils nous la joue sur le concept du grand numéro où tout cloche, et où on réalise des acrobaties en feignant la maladresse. La musique change de style au cours du numéro: c’est là qu’on entend un passage métal, et on termine sur une chanson à voix rappelant un peu le Cirque du Soleil; d’ailleurs le clin-d’oeil à ce dernier s’affirme quand, les deux artistes se retrouvant « coincés », la maîtresse de cérémonie s’écrie « ¡eso no pasaría en el Circo du Sol! » à se demander si les figures choisies pour le numéro n’auraient pas elles-mêmes été inspirées (toujours dans l’esprit de clins d’oeil/parodie) d’un certain duo-trapèze du Cirque du Soleil… (mais c’est peut-être moi qui a trop d’imagination à ce stade là… d’ailleurs, le temps de monter leur spectacle, le numéro auquel je pense n’était peut-être pas encore en circulation, ou alors tout juste).

D’une manière générale, donc, la deuxième partie était plus accrocheuse et efficace que la première même si elle manquait toujours d’une ligne directrice. Le rapport entre le concept du duo-trapèze et le numéro du bonhomme en chaise roulante sur un palmier (numéro plus efficace au plan du décors et du concept que sur celui des acrobaties, cette fois), je ne l’ai absolument pas vu.

La finale s’avère l’un des moments les plus soignés et les plus élégants du spectacle. Tout simplement, l’orchestre évacue la piste vers le hall du théâtre, en jouant une petite musique entraînante, invitant le public à les suivre, et termine dans le hall. C’est simple, agréable et bien pensé. Merci.

Au final, toutefois, je demeure déçu de ce spectacle.

Heureusement, en avril, il y a les 7 Doigts de la main qui reviennent à Madrid pour une petite semaine.

Les trois tangos et autres actualités dansantes

mars 17, 2011

Je reviens d’un cours de tango. Alors, déjà, la nouvelle, pas si neuve que ça mais dont je n’ai pas encore parlé, c’est que j’ai recommencé le tango. Je suis allé à un cours en décembre, puis j’ai vraiment repris à partir de la mi-janvier. Je redécouvre ce que c’est que de danser une danse sans l’aisance de l’expérience, de devoir penser à toutes sortes de choses en même et de se rendre compte que ce n’est pas parce qu’on y pense que les pieds le font, eux.

Avec les cours de tango, il y a les pratiques. Je ne vais pas dans les milongas (soirées tango), encore. Surtout par économie de temps. Mais les pratiques sont presque des milongas, puisqu’en théorie, c’est une heure, et qu’en pratique, ça déborde largement. Mais je rentre quand même à minuit alors qu’à une milonga je rentrerais vers 2h du mat. Ça me permet de dormir un peu.

Je constate que la coutume des trois tangos n’est pas autant suivie à Madrid qu’à Montréal. Les trois tangos, c’est que quand on invite quelqu’un à danser, en principe, on l’invite pour trois danses. Ce qu’on m’avait expliqué à Montréal, c’est qu’un tango, c’est relativement court, et ça demande beaucoup de connexion avec le partenaire. Donc on fait plus d’une danse, histoire de pouvoir s’habituer à son partenaire. Quelqu’un aujourd’hui m’a révélé la formule par laquelle les Argentins résume cela: trois tangos, un pour se présenter, un pour faire connaissance, et un pour danser.

En même temps que le tango, j’ai commencé la claquette. Je ne sais pas ce qui m’a pris de commencer deux nouvelles danses comme ça, de front. Ça charge beaucoup ma semaine. Mais j’avais envie des deux, et je n’ai pas su choisir. Donc tous les samedis de midi à deux, je vais m’exténuer à une danse (danse solo, la première que je tente) qui touche des tas de mes faiblesses à la fois. Ça demande un sens du rythme que je n’ai pas développé à ce niveau jusqu’à maintenant, un jeu de jambe très précis (ce qui n’a jamais été mon fort) et, finalement, discipline et mémoire pour se rappeler les séquences chorégraphiées, ce à quoi je suis franchement très mauvais. J’ai toujours eu horreur des chorégraphies, en fait. Je préfère improviser. Mais il faut bien chorégraphier un peu pour apprendre le vocabulaire de la danse. Et puis ma prof est cool. On fait toujours des exercices pour pratiquer un peu l’impro (même si pour le moment on n’est pas très avancé et que ce n’est pas très impressionnant), et pratiquer l’oreille (ben oui, faut savoir quel pas fait quel son; donc à l’occasion elle nous fait pratiquer à l’aveugle).

Tous les samedis, mais celui-ci je n’irai pas. En fin de semaine, c’est le Festival Swing de Madrid. Six profs internationaux pour des heures de cours, trois soirées de danse et un « swingbus » qui va nous amener danser en plein air aux quatre coins de la ville.

J’ignore si je vais être capable de me lever pour aller aux archives, lundi.

L’identité partagée

janvier 23, 2011

Je suis allé voir hier, après mon cours de claquettes, l’exposition spéciale La pintura de los reinos, au Palacio real de Madrid, exposition qui a pour sous-titre identitades compartidas en el mundo hispánico (Identités partagées dans le monde hispanique). À ma surprise, l’exposition était gratuite (alors que la visite des expositions permanentes coûte 8 euros… d’habitude, c’est plutôt l’inverse, des expos permanentes gratuites et des expositions spéciales payantes). Du moins on m’a laissé entrer gratuitement quand j’ai dit que je voulais juste voir la Pintura de los reinos; curieusement, j’ai en ce moment la brochure de l’exposition, et j’y lis « Venta de entradas. General: 8 euros ». Ben coudonc, je vais pas m’obstiner avec les gens à l’entrée qui m’ont laissé entrer gratos. Ça n’a pas empêché un garde de me renvoyer à l’entrée  parce que j’avais omis de prendre mon billet gratuit. Mais bon, c’est pas grave.

À l’entrée, quelques textes d’explication font un rapide exposé de l’évolution de l’histoire de l’art comme discipline et de quelques-uns de ses concepts, non sans placer l’exposition sous le signe d’une légère hypocrisie. On nous explique en effet que l’histoire de l’art est née au XIXe siècle de motifs nationalistes. Les nouveaux pays comme l’Allemagne et l’Italie trouvaient dans l’art un moyen de projeter une identité commune dans un lointain passé (la peinture italienne -blablabla- dans une Italie divisée politiquement…). Le nationalisme imprégnant la discipline a structuré les débuts de l’histoire de l’art en peintures nationales (la peinture italienne, la peinture française, la peinture espagnole, etc…), où on recherchait des caractéristiques communes propres à un esprit national, créant par le fait même des clivages artificiels. Pour rompre avec ces clivages, les plus récents historiens de l’art on élaboré la notion d’aires culturelles, basée sur la circulation des hommes et des tableaux. Ainsi, les échanges réguliers entre la côte méditerranéenne espagnole, notamment Valence (qui au XVe siècle éclipse Barcelone au rang de premier port d’Espagne) et l’Italie fait que des similitudes de styles se retrouvent dans les peintures de ces régions.

Le Sauveur à l'Ostie et au Calice. Juan de Juanes, peintre valencien également actif en Italie, influencé par le style de Raphaël

L’exposition se place donc sous le signe de cette méthodologie « libérée du nationalisme », ce qui lui donne une sorte de respectabilité. Ce qui éveille en moi un sourire d’ironie: comme s’il n’y avait pas de nationalisme dans l’organisation de cette exposition! lorsque je lis la présentation de l’exposition sur l’aire culturelle hispanique, « dont l’Espagne fut le centre », cette Espagne qui fut « le premier empire de dimension mondiale », dont les frontières s’étendaient à « l’Amérique en Occident » et « aux Philippines en Orient », incluant bien sûr une bonne partie de l’Italie et les Pays-Bas. Je croyais naïvement qu’il y avait là une glorification des réalisations de l’Espagne du Siècle d’Or, mais on me détrompe: le but n’est que de présenter une exposition libérée de faux concepts inspirés du nationalisme. Fiou!

Ironie à part, l’exposition est très belle et bien pensée. À l’entrée, une fresque métaphorique représentants « les quatre parties du monde », expression de l’époque qui a d’ailleurs donné le titre d’un livre de Serge Gruzinski. Une première section expose des tableaux de peintres ayant voyagé, ou chez lesquels l’influence de peintres étrangers est notable. La deuxième section répète sensiblement le même procédé, mais en  mettant l’accent sur la diffusion de la peinture espagnole dans les colonies américaines. D’abord les peintres espagnols (ou à l’occasion, italiens et un autre qui était, je crois, allemand) qui se sont installés en Amérique. Puis les novohispánicos.

La troisième et dernière section se présente, dans les textes explicatifs et la brochure, comme la plus fascinante. Et c’est vrai (dommage, toutefois, qu’à la fin du parcours d’une exposition on commence toujours à être un peu fatigué et on passe plus rapidement). Les salles qui la compose sont essentiellement construites autour de thèmes uniques, présentant des tableaux de différents peintres de différentes origines, permettant de voir l’influence des plus anciens sur les plus tardifs, les traits communs du traitement, mais aussi les différences entre les tableaux, les réappropriations, l’évolution du style d’origine vers la composition de styles autochtones en Amérique, notamment au Pérou et au Mexique. Parmi les thèmes exposés, on compte par exemple le Christ en croix (aucun du Greco, mais on note son influence). On y trouve aussi une très grande salle consacrée à la diffusion de l’image de la Virgen de los Desamparados, iconographie typiquement valencienne, dans les colonies américaines, qui s’en sont inspirés pour créer leurs propres images de la Vierge.

Effigie de la Virgen de los Desamparados, plaza de la Virgen, Valence, pendant les Fallas. Pour ceux qui se posent la question, elle n'est pas destinée à être brûlée, mais à être couverte de fleurs

Virgen de los Desamparados, Tomás Yepes, peintre baroque valencien.

Virgen de Aranzazu, Cristóbal de Villalpando. Mexique.

Dans cette section, on consacre aussi une partie à des tableaux qui dénotent l’émergence de thèmes propres aux peintres latino-américains. Soit le thème en lui-même (représentation de Montezuma, dernier empereur aztèque), soit dans l’iconographie (représentation de l’archange Saint Michel en arquebusier).

Je remarque pour moi-même que je commence à me former l’oeil, au point pour la peintre des XVIe et XVIIe siècle. L’iconographie me devient plus familière, j’arrive de plus en plus souvent à reconnaître les personnages et les thèmes choisis sans avoir à consulter le titre ou la notice explicative de l’oeuvre (ce qui ne m’a pas empêché de confondre une fois Saint Jean-Baptiste avec Saint Zacharie et Sainte Anne avec Sainte Isabelle). Puis je deviens plus habile à décoder le tableau au niveau de l’iconographie et de la composition. Ce qui m’oblige à rester plus longtemps devant chaque tableau, en fait. Et de prendre le temps d’arrêter l’analyse pour revenir à la question de base: j’aime ou pas?

À chaque exposition que je visite, je retiens normalement un nouveau peintre. Ma mémoire ne  me permet pas de retenir chacun d’entre eux. Et un à la fois suffit, ça fait des choses à assimiler avant l’exposition suivante. À ma première visite au Prado, j’ai appris l’existence de Zurbarrán. Dans une exposition spéciale visitée à Valladolid, j’ai retenu Ribalta. À l’expostion à Tolède sur Gregorio Marañón, j’ai découvert Zuloaga. Cette fois-ci, ma découverte est le peintre mexicain Cristóbal de Villalpando. Ses toiles sont très chargées et très détaillées, du moins dans sa plus belle période. Voici sa version de Adam et Ève au paradis terrestre. C’est un assez petit tableau.

Adam et Ève au paradis terrestre. Cristóbal de Villalpando.