Archive for the ‘Quotidien et tranches de vies’ Category

Fuir la fête

octobre 9, 2011

Ça y est, j’ai quitté Madrid. Mercredi dernier en fait. Mon plan était relativement clair dans ma tête: D’abord, passer à San Lorenzo del Escorial pour récupérer à la bibliothèque du monastère un CD de données que je leur avait commandé, et en profiter pour faire la visite complète du monastère, que je n’avais toujours pas faite. Ensuite, direction Valladolid pour aller travailler dans les archives voisines du village de Simancas, à la recherche principalement d’un document. Je prévoyais arriver mercredi même, après la visite de l’Escorial, et travailler jeudi et vendredi. Pour la fin de semaine, aller à Saragosse, faire du tourisme (je n’y suis encore jamais allé), puis travailler dans les archives deux ou trois jours, avant de me rendre à Valence pour un séjour un peu plus long, après quoi, direction Montpellier et Rome.

Pour l’Escorial, Valladolid et Simancas, ça s’est plutôt bien passé. Enfin, bon, les horaires de trains de l’Escorial à Valladolid ne sont pas très réguliers, donc il m’a fallu plutôt prendre le train jusqu’à Ségovie pour ensuite aller à Valladolid. La correspondance se faisait bien, à peine une vingtaine de minutes d’attente. Bon, j’ai bien eu une petite peur à l’arrivée, puisqu’il était passé sept heure, que les bureaux de tourisme venaient de fermer, et que j’avais de la difficulté à trouver un hostal. Mais j’ai fini par en trouver un. Et le travail a Simancas a été bien sympathique, j’y ai retrouvé une chercheuse que je connaissais déjà et fait la connaissance de deux autres qui font de bons compagnons.

C’est pour Saragosse que ça s’est gâché. Déjà, j’avais prévu partir tôt, arriver tôt et avoir mon temps pour chercher un hostal. Saragosse étant un peu plus touristique que Valladolid, je n’anticipais pas trop de difficultés de ce côté là, fou que j’étais. Mais partir tôt, ça n’a pas marché: le premier autobus partait à 15h00. On m’avait dit que c’était 5h de trajet. En fait, c’était presque six. Du coup, je suis descendu dans l’antique ceasaraugustiae (nom latin de Saragosse, je l’ai appris en lisant les correspondances jésuites) alors que la nuit était déjà proche, et je n’avais toujours pas d’hôtel. Mais là où ça s’est vraiment gâté, c’est quand je me suis renseigné pour la direction du centre.

-Je ne sais pas, je ne suis pas d’ici.

-Ah! tu es d’où?

-D’un village pas bien loin. Je suis venu pour la fête.

-La fête?

-La fête du Pilar. C’est pour ça qu’il y a autant de monde. »

C’est comme ça que j’ai compris que j’allais VRAIMENT rusher pour trouver un hostal à un prix décent. Je ne connais pas vraiment les fêtes du Pilar, mais je sais que le « Pilar », centre de la basilique de Saragosse, est le deuxième lieu de pèlerinage du pays (après Compostelle), endroit légendaire dans toute l’Espagne (il y a même des Espagnoles qui s’appellent Pilar en référence à la basilique) et, tout particulièrement, la grande fierté de Saragosse et de l’Aragon en général (traditionnellement, s’entend). La fête, qui devait être très religieuse à l’époque, s’est de toute évidence laïcisée et alcoolisée depuis. Mais elle attire aussi de toute évidence d’immenses foules. Pas le jour pour chercher un hôtel. Ni ce samedi où je suis arrivé, ni le dimanche le lendemain, ni aucun des jours de la semaine jusqu’au dimanche suivant. Car ce n’est pas LA fête du Pilar, comme l’avait laissé entendre le singulier utilisé par mon premier interlocuteur, mais LES fêtes du Pilar, festivitées qui durent un peu plus d’une semaine. Les fallas de Valence sans les fallas et le feu, genre. Une folie. Descendu de l’autobus près du centre, j’avais l’air con à traîner ma grosse valise au milieu de la foule en fête. J’ai commencé la tournée des hôtels et des hostals, quand ils étaient pleins ou hors de prix, je me renseignais sur les petits hôtels pas trop loin. Il y avait plus de chambres libres que je ne l’aurais cru. Mais pas en bas de 50 euros. Un prix que je peux difficilement me permettre (je voyage en visant le vingt et en plafonnant vers 30-35). Après près de deux heures de recherches, je change de tactique: après tout, est-ce que je veux travailler au milieu de toute cette ambiance? pas vraiment. Et ma recherche d’une chambre libre à prix décent paraît vouée à l’échec. Retour, donc, à la gare (aussi bien d’autobus et de train), je prendrai le premier départ vers Valence, et je reviendrai à Saragosse après les festivités. Je fuis la fête.

Il faut d’abord que je retrouve mon chemin. Je suis passablement perdu après tout ce temps à déambuler au milieu de la foule. Mais un arrêt d’autobus paraît permettre un aller à peu près direct vers la gare. J’attends. Et je discute avec d’autres patients usagers des transports en commun. Je me renseigne sur les horaires et trajets d’autobus. La première chose que j’apprends, toutefois, c’est que les aragonais un un accent très particulier.

« TRÈS particulier, me confirme une dame. Le plus beau d’Espagne! » Son beau-frère américain, paraît-il, le lui a confirmé.

D’après elle, le trajet d’autobus régulier à cet arrêt me mènera non pas directement à la gare, mais pas très loin. J’aurai un peu à marcher.

– Mais pas beaucoup, précise-t-elle. Saragosse n’est pas un bien grande ville, les distances sont petite.

– Quoique ça grandit, dit sa compagne.

– Oui. C’est même rendu trop grand pour nous.

(je crois que Saragosse est la cinquième ville d’Espagne).

L’attente de l’autobus s’avère très longue. Déjà, il n’est pas évident de savoir quel autobus va passer par cet arrêt ou pas. Entre les nombreux travaux que fait faire la mairie de Saragosse et les festivités du Pilar, les trois quarts des trajets ont été modifiés. Alors je suis un peu perdu. J’attends un autobus qui ne passera pas. Jusqu’à ce que Jésus me vienne en aide. Oui, il y a des Espagnols qui s’appellent Jésus, et il se trouve que c’était son cas. Un type sympathique, qui m’aide parce qu’il aimerait que, quand il va à Rome, on l’aide aussi. Il m’indique donc les trajets. Et comme on doit prendre le même, s’offre à m’indiquer où se trouve mon arrêt en chemin. Sauf qu’après un quart d’heure, l’autobus n’arrive toujours pas. Jésus arrête donc un taxi (tout en disant de ne pas m’en soucier si j’ai pas d’argent, c’est lui qui me dépose). En chemin, lui et le chauffeur discutent des travaux en cours dans la ville. Saragosse avait un tramway il y a longtemps, mais l’a retiré il y a une trentaine d’année.

« Maintenant des politiciens (dites-le avec dédain), ont décidé d’en refaire un. » Lui et le chauffeur de taxi préfèrent les métro. Jésus aime bien la manière dont on a fait le métro à Valence, en étendant le réseau des trains de banlieue dans la ville  et pense que Saragosse devrait prendre exemple sur eux. C’est comme ça que j’ai profité d’un taxi gratis pour fuir les fêtes du Pilar. Encore fallait-il trouver, à 10h du soir, un départ vers Valence. Pas de train avant 8h du mat’ le lendemain. Mais sur les écrans pour les autobus, on annonce Valence pour minuit pile. Les guichets sont fermés, mais on a la possibilité de payer directement au chauffeur (en liquide, ça ne m’arrange pas, mais c’est mieux que de rester à Saragosse dans ces conditions).

Ce n’est qu’un peu avant minuit que je réalise que j’ai mal consulté les écrans. Ce n’est pas un départ, mais une arrivée de Valence, à minuit. Qu’à cela ne tienne, je n’ai plus qu’à rester dans les salles d’attentes à regarder si le prochain autobus à être annoncé partira pour Valence. Aucun avant 3h00… aucun avant 4h00… aucun avant 5h00… ah! prochain départ pour Murcie à 6h45. Il fait probablement arrêt à Valence en chemin.

De manière surprenante, les salles d’attente de la gare sont pas mal remplie pendant la nuit. Avec plusieurs personnes sur place et une caméra qui surveille l’ensemble de la chambre, ça rassure: ça devrait avoir un bon effet dissuasif sur les voleurs potentiels si je tombe endormi (et je n’en suis vraiment pas loin). Mais je ne fais pas exprès. Je cherche cet état de somnolence qui fait perdre la notion du temps et repose un peu sans faire perdre complètement la notion de son environnement. Ça ne marche pas. Le temps passe lentement. Très. En fait, c’est comme ça que je l’ai senti sur le moment, mais maintenant que c’est passé, il me semble que ça a été court. C’est souvent comme ça avec les souvenirs remplis de vide.

Il faut 4 heures pour faire le trajet de Saragosse à Valence en bus. Exceptionnellement, j’ai pu dormir une heure durant le trajet. Normalement, je n’y parvient jamais.

Vous savez quoi?

Il y a fête à Valence.

(mais c’est moins pire qu’à Saragosse; ici, j’ai une chambre à prix correct).

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Mais qui sont ces excités?

août 17, 2011

Ce matin dans le métro, un groupe me cassait les oreilles avec des comptines affreuses gueulées à pleins poumons dans un esprit de camaraderie évident. En anglais, je crois. Comme ça, à première vue, j’aurais parié qu’ils étaient saoûls, mais finalement, probablement pas. Ils avaient un costume distinctif, de la même couleur, pour se reconnaître. Et un comportement de supporters sportifs. Ce n’était pas en sois très étonnant ou inhabituel: la ligne de métro que j’emprunte matins et soirs passe par Santiago Bernabeu, le stade de foot de Madrid. Je trouvais juste qu’il était un peu tôt pour un match. Et puis, il ne sont pas descendus à la station Santiago Bernabeu… bon, peut-être un groupe de supporter qui prend de l’avance sur le match? c’est que ça se crinque tôt dans la journée ces bêtes-là.

Dans le cours trajet qui séparait ma station de la bibliothèque nationale, j’ai croisé un autre groupe semblable, cette fois avec quelques membres portant en cape des drapeaux espagnols. Bon, pour un match, ça prend deux équipes, mais d’habitude, c’est plus les visiteurs qui jouent les excités. La rue – très passante habituellement – en face de la bibliothèque était bloquées, pour une raison encore obscure, mais il y avait beaucoup de préparatifs. Y aurait-il des festivités locales ce soir ou demain?

Pas de groupes d’excités dans la bibliothèque.

Mais quelques heures plus tard, à la sortie, ça pullulait sur la place publique, avec des drapeaux de toutes sortes: canadien, italien, irlandais, français, espagnol…  ça continue à suivre leurs chefs de groupe en répétant des comptines inoffensives comme des slogans à crier à tue-tête. Bon, il y a trop de nationalités représentées pour retenir plus longtemps l’hypothèse de la rencontre sportive, il faudrait un championnat mondial pour ça. Alors, quoi? qu’est-ce qui forme des groupes capables de faire régresser leur membres à l’état enfantin de gueulards de camps de jours? De clubs vacanciers? Y aurait-il un congrès mondial de Clubs Meds à Madrid?

Dans le métro, ça ne manque pas non plus, il y a pleins de groupes aussi. Ma voisine de siège porte aussi des vêtements distinctifs, mais elle ne gueule, pas, elle n’est pas avec son groupe apparemment, juste une amie à elle sur le siège d’à côté. Elle préserve sans doute sa voix pour quand elle aura rejoint sa gang. Un groupe français, si j’en juge d’après la langue et l’accent.

Et alors mon regards tombe sur le petit livret qu’elle tient en main: Agenda cultural y litúrgico de Madrid. Un calendrier liturgique? Dans ma tête, ça a fait tilt! Bon sang, mais c’est bien sûr! cette semaine, le Pape visite Madrid! ces groupes d’excités, ce ne sont pas des supporters sportifs, ni des vacanciers clubmediens, ce sont… des catholiques!!!! Des popes-fans (popes-freaks?)!!

J’ai fini le voyage avec un très léger sourire sur les lèvres. J’avais sur mes genoux un gros volume écrit par Luis Resines, La catequesis en España, historia y textos (La catéchèse en Espagne, Histoire et Textes), ouvert sur le chapitre du moyen âge. Je pensais aux grandes processions solennelles organisées par l’Église à l’époque moderne. Pas de doute, l’expression de la spiritualité catholique a changé depuis l’époque…

Brèves décousues sur les indignés

juin 24, 2011

À mon passage à Montpellier, j’ai vu, sur la place de la Comédie, des gens assis en cercle qui parlaient, avec des pancartes autour d’eux. Quelques personnes autour, debout, difficile de savoir s’ils étaient du groupe ou s’ils étaient de simples curieux. Je les ai comptés: 17. J’ai écouté un peu les débats, pour une fois (à la Puerta del Sol, la foule était trop dense, je n’entendais rien, tout en arrière que j’étais; à la plaça Catalunya, je ne comprenais pas le catalan). J’ai entendu un monsieur dire que « la démocratie, c’est ce qu’on fait là, c’est nous » (c’est sûr qu’à 17, ils sont plus représentatifs que les députés français…), et un gars demander de se cotiser au cas où l’un d’eux aurait une amende. Ce dernier s’est fait répondre un peu sèchement par son voisin, visiblement peu enclin à ouvrir son porte-feuille, que la Place de la Comédie était un endroit public et qu’il n’aurait jamais d’amendes. Apparemment, je suis arrivé trop tard. Une amie m’a dit que le premier jour, c’était plus gros, il y avait un semblant de campement avec des kiosques. C’était disparu le lendemain, pour devenir un petit cercle (où sa petite fille a voulu aller s’asseoir).

À première vue, le campement français devait avoir été piloté par un groupuscule anar du coin (c’est mon hypothèse), enthousiasmé par « l’exemple espagnol », et essayant de faire la même chose. S’imaginant, sans doute, qu’il leur suffirait d’occuper la place pour que la France au grand complet les rejoigne. ¡Viva la revolución!

………..

Pendant ce temps, le mouvement espagnol montre depuis un bon moment des signes d’essoufflement. Remarque d’une amie française à Barcelone, une dame qui croit encore aux méthodes traditionnelle de protestation « à la française » (pas texto, la citation, ça fait quand même un bon deux semaines): c’est triste, parce qu’ils y mettent beaucoup d’efforts et sont très créatifs, mais pour moi ce n’est pas une protestation, il n’y a pas de moyens de pressions, ils ne bloquent pas les routes, ils ne font rien… qu’être là.

Une autre amie, une espagnole, celle-là, blâme le manque de profondeur intellectuelle du mouvement. Elle compare les indignés à des reines de beautés qui réclament « la paix dans le monde ». Le fait est qu’en dehors des solutions concrètes pour le maintien et la vie du camp, les acampados n’ont pas, à ma connaissance, accouché de propositions allant au-delà des généralités.

………

La dernière fois que je suis passé à la Puerta del Sol (ça fait une semaine), le campement était toujours là. Comme annoncé, en format réduit. Deux surprises toutefois: le « format réduit » dépasse l’unique kiosque d’information dont j’avais entendu parler, d’assez loin. Au lieu d’occuper l’ensemble de la place comme avant, le campement réduit en occupe tout le centre. Il ne recouvre plus les entrées de métro et la multitude de tracts qui recouvraient lesdites entrées ainsi que la statut de l’ours madrilène ont disparu.

Je reçois moins d’invitations sur facebook à des événements en lien avec les indignados. Mais j’en reçois encore assez régulièrement. Mais au lieu d’être quelque chose comme trois fois par jour, ça ressemble plutôt à une fois tous les deux-trois jours.

Il y a eu une grosse manifestation dimanche. On avait une soirée swing dimanche, aussi. Plusieurs amis swingeurs ont communiqués pour s’assurer que les heures ne coïncideraient pas, laissant clairement entendre que la manif était leur priorité (mais les heures ne coïncidaient pas et les manifestants ont pu venir danser).

Aujourd’hui, dans le métro, ma voisine de siège lisait un texte qui commençait par « ce qui m’indigne, moi… »; j’ai d’abord cru que c’était une présentation qu’elle comptait faire je ne sais où en lien avec le mouvement. Mais le texte était écrit au masculin. Donc c’est vraisemblablement un texte qu’elle a trouvé sur internet, imprimé et qu’elle lisait dans le métro. Je n’ai pas tout lu par-dessus sont épaule, mais c’était un texte simple imprimé en caractère assez gros pour être facile à lire de loin. Donc je peux en gros le résumer: ça ne parlait pas du tout de l’Espagne: c’était sur le thème « les crimes de l’état israélien contre la Palestine » et ça vantait les vertus de la protestation pacifique.

………..

Au final, le mouvement grec (mais je ne suis jamais allé en Grèce et j’ai peu d’amis facebook grecs pour tâter de l’ambiance à distance) semble beaucoup plus actif et dynamique que le mouvement espagnol, dont il s’est inspiré à l’origine. J’en parlais hier au tango avec une demoiselle, entre deux séries de danses (en passant, contrairement à ce que j’affirmais ici, ce sont des séries de quatre, pas de trois). Je disais que les revendications grecques semblaient plus concrètes (ce truc est plus concret que tout ce qu’on pu avoir les Espagnols) et les moyens pris plus directs. « Les Grecs sont plus violents », remarque-t-elle (se référant sans doute à ça). « Ils sont aussi plus dans la merde », fais-je.

Le mouvement espagnol va-t-il s’éteindre, va-t-il se transformer, va-t-il retrouver de la vigueur?

Cette carte en plastique qui tient lieu de papiers

mai 17, 2011

Hier, 16 mai, cela faisait exactement 40 jours que j’avais reçu la lettre de la extranjería me disant que je pouvais aller chercher ma carte d’identité étranger, celle qui me permet de rester en Espagne jusqu’à la fin de l’année. J’avais commencé les démarches vers la fin octobre/début novembre, c’est dire si la bureaucratie espagnole se traîne comme un escargot handicapé. J’étais allé dès le lendemain chercher ma carte… pour constater que j’avais lu la lettre un peu trop vite: elle disait que je pourrais aller chercher ladite carte à partir de 40 jours après avoir reçu la lettre!

C’était donc hier le grand jour. 39 jours plus tôt, j’étais allé à la extranjería, que j’avais trouvé quasiment déserte. Presque pas de file d’attente, j’étais passé (en vain) presque immédiatement. Cette fois, bien sûr, ultime torture planifiée pour ceux qui allaient être libérés de ce système, tout le monde était là en même temps et il fallait… attendre! Comme si ça ne faisait pas déjà plus de six mois qu’on attendait.

La file d’attente avance… en approchant de la fenêtre, je remarque une inquiétante affiche disant, en gros, que pour ceux qui ont reçu leur lettre, ils doivent venir à partir de 45 jours après avoir reçu la lettre! Mais sur la lettre, c’est bien écrit 40… les paperassistes ont une imagination sans bornes pour inventer de nouveaux supplices. Là, règne l’incertitude.

Mais, non! ils ont reçu ma carte! Pas de demande surprise!

Donc voilà, c’est fini.

Je rentre tranquillement. En sortant de l’extranjería, environ 50 mètres plus loin, un monsieur dans la soixantaine environ m’aborde. Le ton de la voix est celui d’un cassette préenregistrée, le boniment bien rodée d’un mendiant ou d’un vendeur de rue. Absorbé dans mes pensées, qui sont retournées dans leur niche habituelle (appelée « thèse ») je fais négligemment « non » de la tête tandis qu’il me mets sous le nez une carte en plastique et un carnet bleu, et je poursuis mon chemin.

Ce n’est qu’une vingtaine de pas plus loin que l’image se fraye un chemin jusqu’à mon cerveau et passe par le processus de reconnaissance et d’interprétation des images. La carte qu’il m’a montrée ressemble beaucoup à celle que je viens juste d’obtenir. Le carnet bleu a le format d’un passeport. Et je me rappelle bien que dans les mots que je n’ai pas écouté, il y avait effectivement « carné » (carte d’identité) et « pasaporte ». Ce type n’a quand même pas essayé de me vendre des faux papiers, là, comme ça, dans la rue, à 50 mètres de l’extranjería? (en Espagne, ces endroits sont gérés par la police). On irait racoler les désespérés jusque sous le nez de la police dans la plus parfaite indifférence?

Nan, c’est mon imagination qui s’emballe.

Ça devait juste être un vieux monsieur qui a tellement souffert au cours des démarches qu’il était désormais tout fier de montrer sa nouvelle carte à tous les passants.

Il est temps de retourner à une vie normale. Dès que j’aurai renouvelé mon passeport. Et puis il y a aussi les dossiers de bourse.

Et puis…

Et puis…

Et puis…

Solo charleston a la Yasta

avril 28, 2011

La sala Yasta, c’est un club rétro, style fifties, où, une fois par mois, le studio Blanco y Negro de Madrid organise une soirée swing. De toutes les soirées qu’on fait dans la capitale espagnole, c’est ma préférée. Et je ne suis pas le seul à le penser.

La piste de danse est grande, elle a une forme régulière (contrairement au Garibaldi, par exemple, où il y a un angle droit qui lui donne une forme de « L », ce qui a le don de m’agacer). Elle est en bois franc, le type de sol sur lequel je préfère danser. Et il y a de l’ambiance. Une super ambiance. Elle prend à chaque fois.

L’endroit a un kitsch assumé, avec un animateur-imitateur-d’Elvis, pas super bon – mais l’important c’est l’idée. Et des serveuses pin-ups. À tous les jeudis, d’ailleurs, il y a un concours de pin-up vers 1h du mat’. Les amatrices sont invitées à se présenter, le public vote.

Et à chaque fois qu’on fait une soirée swing là-bas, il y a un petit truc spécial: distributions de photos polaroïds (et de casquettes de je-sais-plus-quoi); tout-le-monde-en-moustache (fausses moustaches fournies, homme ou femme); jack & jill pour amateurs; démonstration de claquette.

Ce soir, c’était une compérition de solo charleston.

Solo charleston? l’annonce du thème de la soirée m’avais rendu un peu perplexe. Dans la communauté swing naissante de Madrid, le solo charleston n’est pas particulièrement en vogue. Qui allait donc s’inscrire à la compétition? Je m’attendais à une participation réduite. Je m’attendais en fait à ce que même certains danseurs qui à mon avis ont un sacré bon style ne veuillent pas participer – j’entendais les échos de type « ah, moi, le solo charleston, je connais pas vraiment » – soit dit en passant, moi non plus… je ne fais que me débrouiller en développant un peu les quelques jazz-steps que je connais. Et un faisant le fou, comme d’hab.

Les organisateurs, pas fou, ont sans doute eu les mêmes doutes que moi. La formule était bien pensée pour pallier au problème: à la première ronde, tout le monde participe, z’avez pas le choix! le noeud gordien était tranché. Les quatre finalistes seraient sélectionnés par les profs de Blanco y Negro.

J’étais allé à la soirée avec une très forte attitude de « l’important, c’est de participer ». Mais je dois faire un aveu: le premier prix me tentait terriblement. Une vrai de vrai paire de souliers de danse bicolores et tout et tout, pleins de classe. Mais bon: l’important, c’est de participer. De toute façon, même si je fais parti des bons danseurs de Madrid (sans fausse modestie), je sais pertinemment que, pour tout ce qui est performance physique – ce qui inclu donc la danse – je craque sous la pression. Je ne m’attendais donc pas à faire la finale.

Je m’y attendais encore moins pendant la première ronde. Après environ 30 secondes de la première chanson, mon mollet gauche m’a dit « deux pas de plus, et je te file la crampe de ta vie ». J’ai quand même fait la sourde oreille. Je ne me suis même pas particulièrement économisé. Mais je m’attendais d’une seconde à l’autre à ce que monsieur mollet mette sa menace à exécution et que je sois obligé de sortir de la piste de danse à cloche-pied. Mais finalement, le mollet est resté à sa place. Et au final, je n’avais pas trop mal dansé.

Annonce des finalistes: premier choix, aucune surprise, c’est une des meilleure danseuse en ville. Deuxième choix… ah, oui, là c’est un peu une surprise, ce n’est pas la plus expérimentée, et je n’avais pas eu l’occasion de la voir danser pendant la ronde (j’ai compris en la voyant danser  à la troisième ronde: elle danse simple, mais ses pas, elle les fait vraiment bien), troisième choix, je suis content pour lui, un type très sympa, d’ailleurs on a dansé face à face en faisant quelques jeux de miroir pendant un bref moment de la compétition. J’ai pas entendu le quatrième nom, mais j’ai compris qui c’était quand tout le monde m’a regardé.

Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour m’étirer et masser mon molet avant la deuxième ronde. Là, chacun des finalistes avait son coin, et on dansait tous en même temps. Le mollet faisait quand encore des menaces, et je continuais à faire comme si c’était du bluff. Mais quand même, ça ne s’est pas trop mal passé. À ce détail près: j’ai beau danser comme un malade à toutes les semaines, je n’ai câlissement aucune endurance question cardio. Et le charleston n’est pas exactement une danse reposante. Pratiquement sans pause entre la première et la deuxième ronde, les amateurs pouvaient mesurer la longueur de ma langue une fois la toune achevée. Mais je suis allé jusqu’au bout, sans ralentir le rythme! Yeah!

Troisième ronde, on danse à tour de rôle, cette fois. Spotlight sur chacun d’entre nous. Dois-je préciser que j’étais très content d’être le numéro 4? la numéro 1 n’a pratiquement eu aucune pause. D’ailleurs, je n’ai quasiment rien vu de sa performance: j’étais occupé à me rafraîchir à coup de bière et surtout à m’étirer et me masser le mollet. Le tour à la deuxième, c’est là que je comprends pourquoi elle a fait la finale. Le troisième s’offre un beau moment flash en ploguant une roue au milieu de sa danse. Quant à moi, je fais clairement la moins bonne de mes trois performances; je me sens moins inventif et moins énergique, mais bon, je fais avec, et pour tout le reste, tant pis! J’ai quand même du fun.

La troisième ronde achevée, moi je vais assez vite vers le bar pour m’acheter une autre bière. Avec les autres finalistes, on a une bonne camaraderie: on se fait des rondes (brèves, quand même), et on prend des pauses pour les photos du studio (mes amis facebook devraient les voir apparaître d’ici une semaine). Pendant ce temps-là, le public vote. En fin de soirée, l’annonce arrive. Pour faire bref, les deux prix reviennent aux filles. La première n’est pas une surprise. J’ai pas eu les souliers – tant pis. (au fait, j’ai dis que je me suis acheté des souliers à claquette la veille?).

Mais il y a une dernière chose à dire pour conclure. En Espagne, la Semana Santa (la semaine dernière), c’est long pis c’est plate. Enfin, bon, y’a plein de gens qui aiment ça. Mais c’est résolument familial. C’est la semaine où les grandes villes se vident, parce que tout le monde retourne dans son village natal. C’est la semaine où toutes les activités sont annulées. Moi, l’étranger sans famille a proximité, je suis resté à la maison pour bosser mes trucs (sans aller aux archives, elles sont fermées, ou avec un horaire exagérément réduit). Ce n’est pas de bosser qui est plate, c’est de bosser sans avoir les loisirs habituels pour me détendre (j’exagére un tantinet: j’ai quand même soupé avec des amis le jeudi saint). Mais pas de danse pendant un peu plus d’une semaine? c’est dur…

charleston ou pas charleston, cette soirée à la Yasta, j’en avais besoin! Et la magie a marché… comme d’hab.

Escapade rétro

avril 22, 2011

Je reviens d’un souper chez un ami québécois, le seul que je connaisse (moi excepté) à Madrid. C’était la première fois que j’allais chez lui, et tout ce que je peux en dire est que j’ai l’impression d’avoir fait un bon dans le passé.

Son coloc est une incarnation du stéréotype de l’intellectuel. Encore plus que moi. Son bureau est encombré de livres (QUE des classiques), et d’un lutrin sur lequel est posé ouvert un recueil de gravures allemandes de l’époque baroque. Mais le clou de « l’exposition » est sans conteste les deux machines à écrire qui s’y trouvent. Pour la décoration? que non! a-t-il répondu à ma naïve question. Elles sont en parfait état de marche, et il ne se gêne pas pour les utiliser lorsqu’il a besoin d’écrire des petites notes. Par la même occasion, il m’apprend qu’en Espagne, pour une raison supposée rationnelle, mais qui lui est inconnue (et donc, a fortiori, m’est inconnue), les cours de dactylographie sont encore donnés avec d’authentiques machines à écrire. Pour cette raison, ces machines et l’encre qui va avec est encore disponible sur le marché.

Deuxième élément rétro: les téléphones. Bien que tous les occupants de l’appart aient leur mobile, comme tout Espagnol (ou tout Européen) qui se respecte, ils ont dans cet appart deux téléphones fixes en état de marche. Un téléphone à cadran, comme quand j’étais petit. Et un autre téléphone à cadran, mais celui-là fixé au mur, avec le design typique des années 1950.

Mon ami québécois terminait une lettre. À la main. Avec un crayon. Sur du vrai papier. Pour le plaisir de la lenteur, dit-il. Je peux comprendre ça (quoi que je ne partage pas du tout, mais ça c’est autre chose), mais ça ajoute au caractère rétro de l’endroit.

Dernier élément mais non le moindre, il se trouve que le coloc conserve une collection de vieux comics ayant autrefois appartenus à son père. Pas n’importe lesquels. Ceux avec lesquels ledit père a connu, paraît-il, son éveil sexuel. Sous le délicat titre de Hembras peligrosas (« femelles dangereuses »), chaque numéro comporte un épisode d’histoires à propos de femmes vampires / fille de satan / sorcière portant très peu de vêtements. Ou pas du tout. Ou alors pas avant la page 12 (cas du premier que nous ayons feuilleté – pour ceux qui se pose la question, le groupe réuni pour ce souper du vendredi saint était composé de quatre gars et deux filles). Détail amusant: les dessins sont en noir et blanc, sauf un épisode dans un numéro qui est en couleur… et qui est de très loin le plus laid: il n’y a pas à dire, à cette époque les techniques de colorisation n’étaient décidément pas au point!

Les chasseurs de sièges

février 11, 2011

Hors des heures de pointe, « ils » sont là, mais sont invisibles. Immédiatement satisfaits, « ils » sont indiscernables parmi les usagers normaux. Mais aux heures de grand trafic, l’affluence accrue « les » rends visibles comme un nuage de fumée fait apparaître les lasers dans un film d’espionnage. Car « ils » recherchent alors avidement cette denrée rendue rare par la foule emplissant les wagons: un siège libre. Car « ils » savent bien que le siège libre, s’il se raréfie, en ces temps hostiles, jusqu’à l’extermination, subsiste à l’occasion même au milieu des agglutinements humains les plus denses. Ce n’est pas « eux » qui rendent cela possibles, mais les clients-types (dits, les ct, ou cétés) des métros aux heures pleines (donc les ctmhp, ou cétémachèpes).

Les cétémachèpes sont des créatures envahissantes, mais peu alertes, car, selon les occasions, ils ne sont pas encore réveillés, sont abrutis par leur journée de travail, ou alors par un verre de trop. Leur perception de leur environnement est minimale, de sorte qu’ils peuvent ne pas noter la survivance d’un siège libre, surtout quand celui-ci se fait tout petit (car situé entre deux sièges occupés par des usagers dont le surpoids résulte en survolume). Les mêmes motifs qui réduisent les capacités perceptives des cétémachèpes diminuent également l’énergie nécessaire pour se frayer un chemin, à travers leurs semblables, jusqu’au siège libre, ou à simplement circuler pour dénicher leur proie. Ces conditions permettent occasionnellement la subsistance d’un ou deux sièges libres dans un métro assurant le service aux heures maudites où se produisent les invasions périodiques de badauds en transit entre deux points.

Mais « eux », au contraire des cétémachèpes, sont d’une vigilance sans faille et n’économisent aucun effort dans leur traque de l’objet convoité. Ceux-là que j’ai désigné jusqu’à maintenant par un abus des guillemets, ce sont les chasseurs de sièges.

S’il n’est pas de sièges disponibles dans leur environnement immédiat, ils étirent le cou pour voir au plus loin qu’il leur est possible. Et s’ils ne voient rien, ils se mettent en mouvement, pour être sûrs. Ils feront le tour du wagon. À Madrid, comme certains trains ne sont pas séparés en wagons, ils se rendront jusqu’aux deux extrémités. D’un pas alerte, si l’heure n’est pas encore (ou n’est plus) trop ingrate et que par conséquent la densité des cétémachèpes debout est réduite, d’un pas précautionneux aux pires heures où l’espace vient à manquer pour chacun, ils sont toujours en mouvement.

Leur malheur est que le miracle qui permet de rescaper quelques sièges est d’une occurrence à peine assez fréquente pour noter et comprendre le phénomène et qu’il ne se produit en fait que peu communément. C’est d’autant plus vrai que bien souvent plusieurs chasseurs partagent le même territoire, et sont alors dans un état de rivalité où n’existe aucune solidarité et qui s’avère dévastatrice pour la population de sièges libres. Une fois assurés, ayant fait deux fois le tour de leur territoire de chasse, qu’aucune proie n’est à leur portée, les chasseurs malheureux grommellent discrètement dans leur barbe et s’immobilisent, vaincus. Ils deviennent alors pareils aux cétémachèpes qui les entourent. Ils ne se remettront en mouvement, comme tout autre dans le troupeau, que lorsqu’arrivés à leur arrêt.

Il arrivera toutefois qu’avant leur arrêt, le convoi souterrain passe par une station importante, où se déversent vers l’extérieur des dizaines d’automates parmi lesquels plusieurs étaient, l’instant d’avant, assis. Le chasseur reprendra alors sa traque, profitant souvent avec bonheur de l’apparition de plusieurs sièges libres nouveaux-nés. Dans cette sorte de chasse, il n’y a pas de règles d’éthiques concernant l’âge des proies; le chasseur de sièges se montre donc impitoyable.

Parmi les chasseurs de siège, une petite élite n’attend pas l’arrivée aux grands carrefours. Leur immobilité n’est que temporaire, et ils parcourent leur entourage d’un regard inquisiteur, à la recherche de quelque gestation de vacance de siège. À l’approche d’un nouvel arrêt, il s’efforcent de détecter tout signe d’animation chez ceux qui sont assis, promesse d’une libération prochaine. Une fois repérée la proie à venir, leur attention se transfère à ceux qui sont debout, cherchant à identifier les possibles rivaux. Petit à petit, ils s’approcheront des individus en position assise dont l’activité indique un pré-lèvement, afin d’être prêts à saisir l’objet de leur désir avant quiconque. Dès que l’individu ciblé se met en stature debout et fait un pas en avant, ils se glissent derrière, bloquant l’accès au siège convoité, avant de s’en saisir eux-même. C’est alors le triomphe! À moins bien sûr qu’ils n’aient été évincés par un autre chasseur ayant plus habilement manoeuvré, ou parfois même par un cétémachèque s’asseyant dans un mouvement mécanique dont il ne perçoit même pas toute la portée conflictuelle.

Je hais les chasseurs de siège… enfin, les autres.

Des nomadismes

janvier 16, 2011

J’ai eu le bonheur, lors de mon séjour à Londres, de revoir une vieille amie. Notre dernière rencontre en personne datait d’environ 5 ans avant. Au cours de ces cinq dernières années, j’ai vécu dans trois pays et quatre villes: Montpellier, Montréal, Valencia, Madrid. Elle, dans deux pays et trois villes. Sachant qu’en étendant le regard sur l’ensemble de la vie, mes chiffres restent stables, mais les siens s’augmentent de deux pays et deux villes. En somme, nous sommes deux nomades.

Mais il y a plusieurs sortes de nomadisme. En jetant simplement en regard sur mes connaissances, je le vois assez bien.

Il y a ceux qui changent très souvent de ville. Parmi mes connaissances, ce sont souvent des danseurs professionnels ou des circassiens. Ils vont et viennent de par le monde au gré des contrats. Les danseurs professionnels (de swing, s’entend – ceux que je connais) sont surtout appelés par les festivals. Ils y vont pour les compétitions. Puis ils y vont pour les contrats: donner des ateliers, des démonstrations, faire des spectacles, juger les compétitions. Souvent, le contrat demande de faire un peu de toute ça, et ils participent en plus aux compétitions. Évidemment, de tels contrats sont à durée très brève, normalement guère plus que quelques jours. La plupart d’entre eux ont une base permanente, là où ils ont leur école, source de revenu stable. Cette base permanente, c’est aussi l’occasion d’une vie sociale suivie, qui peut reprendre son cours après des absences fréquentes, mais brèves. Leur vie sociale est aussi faite de la fréquentation de ceux qui, comme eux, vont de festival en festival: cela occasionne des rencontre irrégulières et brèves, mais fréquentes. Dans quelques cas, (rares pour autant que je puisse en juger, mais j’ai discuté avec un à Rome), ils n’ont pas de base permanente et vivent uniquement des contrats… leur vie sociale est donc alors principalement constituée des rencontre en festivals dont je parle un peu plus haut.

Chez les circassiens, pour ce que j’en entrevois, les contrats peuvent être de brève ou moyenne durée (quelques jours à quelques semaines), ou au contraire assez long. Dans ce dernier cas, il s’agit souvent de contrats avec des compagnies d’une certaine importance, pour des tournées. Ceux qui font des contrats de brefs et moyenne durée ont l’air d’avoir un mode de vie assez semblable à ce que j’ai décrit pour les danseurs. Pour ceux qui ont des contrats d’une longue durée pour des tournées, la différence, c’est qu’ils bougent fréquemment, mais toujours avec la même gang, qui bougent avec eux. Du moins pour la durée du contrat. C’est encore un mode de vie différent. Ceux qui s’engagent pour des contrats de un à deux ans sur des spectacles fixes doivent avoir un mode de vie qui commence un peu plus à ressembler au mien et à celui de mon amie. Mais je n’en connais pas.

Ce qui nous ramène à moi et l’amie dont je parle. J’ai voyagé sous l’impulsion des études. Elle, pour les études, le travail et le mariage. Des périodes qui vont de quelques mois à un peu plus de deux ans. Le temps, tout juste, de se faire une vie sociale, de prendre racine dans un lieu. Puis, rupture des liens. On en garde quelques-uns (comme nous deux, qui avons bavardé après cinq ans presque comme si on s’était vu la semaine d’avant), et le reste se désagrège avec le temps. Les retours sont faits de reconstructions. Mais en même temps, on expérimente à plein les modes de vie de différents endroits, on les connait à fond, mieux que quand on ne voyage que pour quelques jours.

Ce que je remarque, c’est que j’ai au fond très peu d’amis qui ont vécu ce type d’expérience (ceux qui l’ont vécu appartiennent surtout à la carrière universitaire, qui y est propice). C’est la seule à l’avoir vécu depuis aussi longtemps (en fait, un peu plus longtemps) que moi. Et ça faisait du bien de parler avec quelqu’un qui savait exactement ce que ça signifiait.

De la jeune italienne à la Vieille Espagne

novembre 12, 2010

Aujourd’hui, toujours à Tolède, en sortant des archives, j’ai reçu un texto. Un amie italotolédane que j’avais avertie hier par facebook de ma venue dans sa ville d’adoption me proposait un café. Visiter une ville vieille de plusieurs siècles et remplies de musées, c’est très bien. Dîner et prendre un café en bonne compagnie, c’est mieux. Cette amie, donc, celle-là même qui avait organisé la fin de semaine de swing à Tolède qui avait été l’occasion de ma première excursion là-bas, m’a déniché un petit restau pas cher et goûteux, où on a trinqué d’un petit vin de table tout à fait correct et bavardé. On a changé d’endroit pour le café, allant à un endroit où le serveur était un ami à elle, en passant par un centre culturel où elle veut organiser son prochain événement swing, pour jeter un coup d’oeil (très bel endroit – j’ai déjà hâte). C’est une personne fort agréable. Aussi après l’avoir quitté, au moment où j’ai mis le pied dans la station d’autobus pour retourner à Madrid, mon humeur était-elle perchée sur un haut sommet ensoleillé. Malheureusement, les deux heures suivantes furent une pente qui descendit très bas.

D’abord, presque une demi-heure d’attente pour l’autobus. Puis, le trajet. Peut-être que je vieilli, mais quand j’étais au bac, je faisais pour aller à l’UdM des trajets d’une longueur équivalente à Tolède-Madrid, tous les jours, deux fois par jours, sans broncher. L’expérience de cette semaine m’a appris que le soir, pour retourner chez moi, le trajet d’autobus m’est très difficilement supportable. À l’arrivée, à la pensée de l’heure de métro qui me reste à faire, j’ai envie de hurler, mais je suis trop fatigué pour le faire.

En arrivant au transfert de métro, j’étais sur le pilote automatique. Je me suis mécaniquement dirigé vers la ligne de métro suivant, la même que d’habitude. Sauf qu’aujourd’hui, il fallait que je prenne l’autre. C’est en grognant que j’ai pris le métro dans l’autre sens pour retourner au transfert.

C’est donc la patience passablement usée que j’ai rencontré la Vieille Espagne.

La Vieille Espagne peut se rencontrer chez des personnages de tous âges, car elle est malheureusement une réalité encore fort vivace. Elle est conservatrice, moralisatrice, arrogante, et elle a des préférences politiques hautement discutables qu’elle exprime par le vote, la sympathie exprimée à des groupes dont je préfère ne pas parler, et des pratiques mémorielles douteuses. Elle est heureusement minoritaire dans son propre pays (je crois) et nos chemins se croisent rarement. Quand je rencontre la Vieille Espagne dans mon état normal, ça se passe généralement assez bien: son attachement féroce à un verni de bonnes manières purement artificielles permet un bref échange superficiel avant que chacun passe son chemin pressé de s’éloigner de l’autre. J’ai dit que la Vieille Espagne se rencontre à tous les âges (de fait, j’ai déjà senti son parfum jusque chez des ados), mais elle trouve son expression la plus parfaite chez certains ti-vieux.

Les vieux espagnols me laissent assez souvent une sensation bizarre, sans que j’arrive à mettre le doigt sur ce qui cloche au juste. Un truc que je comprends pas. C’est un sentiment qui va, en intensité, de « pas du tout » (assez souvent) à « drôle d’impression » (quelques fois) en passant (le plus souvent) par « vague impression ». Quand cette impression se fait trop forte pour être ignorée, je me dis qu’ils ont connu la dictature, que c’est peut-être de là que vient le ti-truc que je ne comprends pas, et ça m’aide à passer outre.

(Avant de passer à la lecture de la suite de ce billet, je vous suggère d’ouvrir le lien suivant dans un onglet séparé en guise de fond musical.)

Mais bref, aujourd’hui, je n’étais pas dans mon état normal quand j’ai rencontré la Vieille Espagne. J’étais en déficit de patience, intoxiqué de grognonneries et gavé de fatigue. J’étais donc écrasé sur mon banc de métro, le pied appuyé négligemment sur le bas du poteau en face de moi, tentant vainement de me concentrer sur la biographie de Mercurino Gattinara que j’avais entre les mains, quand j’ai senti des petits coups sur mon pied.

Des petits coups de canne, pour être exact. En levant les yeux, j’ai croisé le regard de Vieux Con #1. Vieux Con #1, de son siège un peu plus loin, me donnait des coups de canne sur le pied, désapprouvant de toute évidence l’appui trouvé sur le poteau (un appui qui ne gênait personne, en passant, le wagon étant à moitié vide). Il commence à me faire la morale. Je le regarde croche. Il me fait encore la morale. Je lui balance un regard noir, mais je retire mon pied et le pose sur le sol, deux centimètres plus bas.

Ça ne lui suffit pas.

Il continue à me faire la morale, pour me dire que ma posture est malsaine. D’un point de vue technique, il a raison, mais ce que ma mère est allouée à me reprocher, je n’admets pas qu’un inconnu vienne me faire la morale à ce sujet. Ça me regarde, pas lui. Il a sans doute autre chose à me reprocher, mais je n’écoute pas trop. Le ton me suffit. Je le regarde direct en faisant un « Hé! Ho! » bien senti. En langage universel, ça veut dire: « j’ai aucune patience en ce moment et tu franchis la ligne rouge ». Ailleurs ou avec d’autre gens, je suis pas mal sûr que le message serait passé; j’aurais peut-être eu droit à une petite réaction offusquée, mais on se serait ensuite contenté d’un silence glacial, mais supportable. Mais la Vieille Espagne ne parle pas le langage universel, ou alors elle est sourde comme un pot. La réaction est radicalement inverse: c’est le scandale! Vieux Con #1 s’offusque bruyamment, mais j’entends surtout un « HÉ! » très autoritaire venant d’à côté. C’est alors que je découvre Vieux Con #2, qui a une gueule encore plus détestable que son comparse. Il a une canne, lui aussi, qu’il sert dans ses mains comme s’il était décidé à s’en servir comme arme. Vieux Con #2 prend alors le relais du #1 pour me faire la morale: « ¡No se tratan los hombres como animales! ». Je me demande bien pourquoi il n’a pas dit ça à son pote Vieux Con #1 quand il me donnait des coups de canne comme à un petit chien.

Je plonge résolument mon regard dans mon livre, bien décidé à ignorer les importuns en attendant que le conflit s’achève faute de réaction de ma part. Je m’attends à un silence glacial, que je préfère aux sermons des vieux cons. Il y a quelques secondes de silence, de fait, pendant lesquelles je pense que l’incident est clos. J’ai tort. Quand elle brandit fièrement l’étendard de la Bienséance, la Vieille Espagne n’accepte pas d’être ignoré, et Vieux Con #2 ne peut s’empêcher de me relancer, appuyé par Vieux Con #1. Vieux Con #1 parle, Vieux Con #2 discoure. Ma patience est à bout. Je me dresse d’un bon, en claquant du pied bruyamment sur le sol, je lève mon poing sans un mot, et c’est à une vingtaine de centimètres de la boursoufflure nasale de Vieux Con #2 que je brandis franchement le doigt central de mon Fuck You de jeune con.

Sur ce, sans attendre la moindre réaction, je vais m’assoir à bonne distance. J’ai de fait à peine vu les yeux du moraliste en chef s’écarquiller pour exprimer son sentiment de vieux crapaud outré, et c’est dans mon dos que j’entends Vieux Con #2 me traiter de hijo de puta tandis que Vieux Con #1 s’occupe du bruit de fond, joint par les figurants de leur groupe (appelons-les Vieux Con #3 et Vieux Con #4) sortis de leur mutisme pour l’occasion, dans une grande chorale de l’indignation. L’insulte de Vieux Con #2 fut douce à mes oreilles, et j’ai eu mon premier sourire depuis que je suis monté dans le bus à Tolède. Je ne les ai pas recroisé à la sorti du métro.

Donc, quand les vieux Espagnols me paraissent étrange, je me fais à l’occasion la réflexion qu’ils sont souffert la dictature. Lors de ma rencontre avec le Quatuor des Vieux Con, ma pensée fut plutôt que certains vieux Espagnols ont fait la dictature.

Arrivé chez moi, je me suis donc vite lancé dans la rédaction de quelques 1380 mots de caricature, dont j’arrive au terme avec un fort sentiment de défoulement.

Dessiner l’amitié

novembre 11, 2010

Les archives de Tolède ferment tôt, comme, malheureusement, beaucoup trop d’archives espagnoles, c’est-à-dire à 14h30. Je grogne un peu contre cette situation. Je préfère l’horaire d’hiver de l’archivo del reino de Valencia ou le bel horaire de l’Archivo Histórico Nacional, où on peut faire de belles journées de travail. C’est d’autant plus frustrant qu’il me faut presque deux heures (métro + autobus) pour me rendre à Tolède. Bref.

Cette fermeture hâtive a au moins l’avantage de me permettre, lorsque je m’y rend, d’employer quelques heure de l’après-midi à visiter. Les deux dernières fois, j’ai voulu visiter la casa museo del Greco, et je ne l’ai pas fait (parce que les indications m’ont les deux fois menées à un cul de sac). Donc, à chaque fois, je visite un truc imprévu.

Aujourd’hui, j’ai profité de mon passage imprévu devant la maison de la culture de Tolède, dont j’ignorais totalement l’emplacement, pour visiter l’exposition spéciale qu’ils y présentent et dont ils font la publicité partout dans la ville. Il s’agit d’une exposition sur Gregorio Marañón qui fut, d’après le sous-titre de l’exposition « médecin, humaniste et libéral ». Un personnage, il est vrai, assez intéressant. Le fait qu’il soit mort en 1960, soit il y a 50 ans, n’est sans doute pas étranger à l’organisation de l’exposition. Et ce n’est sans doute pas un hasard si cette exposition s’est fait à Tolède, une ville dans laquelle il avait voulu voir le modèle de ce que devait être l’Espagne et sur laquelle il a écrit des lignes donnant l’impression qu’il lui vouait un amour quasiment mystique.

L’exposition vaut ce qu’elle vaut. À la sortie, je ne me sentais pas beaucoup plus instruit qu’après la lecture de l’article wikipédia. Il y avait dans l’expo un petit côté fétichiste: « voici la reconstitution du laboratoire où il a travaillé » – « voici un objet lui ayant appartenu », etc… il n’est pas complètement indifférent de voir de vieux environnements reconstitués, cela dit. Mais le meilleur de l’exposition résidait dans le volet peinture.

Les liens de Marañón avec Tolède ont été le prétexte pour réunir quelques tableaux représentant la ville, généralement peints par des peintres de la même génération que le médecin humaniste. Le fait qu’il se soit comparé une fois au Greco (comme lui venu à Tolède sans savoir ce qu’il allait y faire, apparemment) a été le prétexte pour exposer un petit tableau du Crétois d’Espagne. Petit, mais célèbre, il est d’ailleurs plaisant de le voir en taille réelle et de se rendre compte que l’original est plus petit que bien des photos qu’on peut trouver dans les livres sur la peinture. Le choix du tableau n’est pas fait au hasard, puisque c’est celui où on voit Tolède derrière le christ en croix.

Mais le mieux, à mon avis, était la section 2 de l’exposition, consacrée à « la edad de plata » de l’Espagne (l’âge d’argent), où on avait droit à toute une galerie de portraits de grands intellectuels espagnols de cette époque. Ils n’y étaient bien sûr pas tous (j’ai particulièrement noté et regretté l’absence de Miguel de Unamuno), mais l’ensemble suffisait à donner une forte impression.

Le clou de cette section, et de toute l’exposition, était cette grande toile, davantage crayonné que peinte, qui m’a fait découvrir vraiment le peintre Ignacio Zuloaga, par ailleurs auteur de plusieurs des portraits de la galerie dont j’ai parlé. Fascinante toile, portant le titre tout simple de Mis amigos. On y reconnaît, au premier plan, quelques-uns de ces mêmes personnages dont on a vu les portraits dans la galerie précédente, tous des hommes qui ont marqué leur époque par leur art ou leur pensée. Mais surtout, on y voit une superbe représentation non seulement des amis du peintre, mais tout simplement de l’amitié: à l’arrière plan, une foule, dont les individus ont des formes imprécises. Et plus on se rapproche du premier plant, plus le portrait des personnages se fait précis, jusqu’à en affiner chacun des traits. C’est exactement ça. Une belle découverte que cette toile.

Mis amigos