Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses

août 10, 2012

Surtout connu pour Le Prince, un opuscule dans lequel il décrit les stratégies employées par les « grands » pour s’emparer du pouvoir et le conserver, Machiavel est aussi l’auteur de plusieurs autres traités, notamment les Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lesquels il décrit, à travers un commentaire sur les débuts de l’histoire romaine, comment se forme une République, quels sont les dangers qui la menace et par quels moyens elle peut s’en prémunir.

Machiavel écrivait ce livre alors que sa ville natale, Florence, était dirigée par les Médicis. L’ancienne république de Florence, qu’il avait fidèlement servi, avait succombé aux aléas d’une géopolitique italienne mouvementée et à la puissance financière de Cosme de Médicis et ses héritiers, qui s’étaient emparés du pouvoir.

Je retranscrit ci-dessous deux paragraphes qui proviennent de la biographie-commentaire de Machiavel écrite par Quentin Skinner. Pour alléger le texte, j’en ai retiré les références, d’autant que le système utilisé par Skinner ne serait pas d’une très grande utilité à qui n’a pas le livre dans les mains. Ce commentaire de Skinner porte sur la partie des Discours où Machiavel discute de la possibilité qu’une faction se forme et s’empare du pouvoir pour des fins personnelles et au mépris du bien public.

Autre cause essentielle de l’apparition des factions: l’influence pernicieuse que peuvent exercer ceux qui sont à la tête d’une fortune personnelle importante. Les gens riches ont toujours la possibilité de faire profiter de leurs faveurs d’autres citoyens, par exemple « en leur prêtant de l’argent, en mariant leurs filles, en les soutenant contre l’autorité des magistrats », et, plus généralement, en leur faisant obtenir des avantages de toute nature. Une protection de ce type est extrêmement néfaste dans la mesure où les citoyens ainsi défendus tendent à « dev[enir] les partisans de leurs protecteurs », aux dépendants de l’intérêt collectif. En outre, elle ne fait qu’accroître le sentiment qu’on ces gens riches de pouvoir « corrompre la société et violer les lois ». Pour toutes ces raisons, Machiavel insiste sur le fait « qu’une telle corruption, ce peu de goût pour la liberté, trouvent leurs racines dans l’inégalité sociale qui caractérise l’État en question »; on peut expliquer de la même manière ses avertissements répétés sur le fait que « l’ambition des grands est telle, que si par mille voies et mille moyens divers elle n’est pas réprimée dans un État, elle doit bientôt en entraîner la perte ».

La seule solution possible, dans une telle situation, est de recommander aux « républiques bien ordonnées » de faire en sorte que le « trésor public soit riche et que les citoyens soient pauvres ». Machiavel reste un peu imprécis quant au type de législation – ordine – qu’il conviendrait de mettre en place pour atteindre un tel résultat, mais il est toujours éloquent lorsqu’il traite des bénéfices qu’on peut attendre de la mise en oeuvre d’une telle politique. Si la loi « maintient les citoyens dans la pauvreté », alors, même dans une situation marquée par « l’absence de richesse et de virtù« , ils ne pourront « se plonger ou plonger les autres dans la corruption ». Si, dans le même temps, les coffres de l’État demeurent pleins, le gouvernement aura toujours la possibilité de démontrer qu’il est plus efficace que les riches lorsqu’il s’agit de conduire une politique destinée à « favoriser le peuple » puisqu’il pourra faire en sorte que les rémunérations dans le service public soient supérieurs à celles du secteur privé. Et Machiavel de conclure logiquement que « les lois les plus utiles dans un État qui veut être libre sont celles qui maintiennent les citoyens dans la pauvreté ». Il met alors un point final à cette discussion en usant d’un somptueux effet de rhétorique: il annonce, en effet, qu’il pourrait « démontrer par un discours fort étendu que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses » si « d’autres écrivains n’avaient pas déjà fréquemment célébré ce point de vue ».

(SKINNER, Quentin, Machiavel, Paris, Paris, Seuil, 2001, pp.110-111.)

Deux dernières remarques: d’une part, il est évident que le mot « pauvreté » ne recouvre pas pour Machiavel les mêmes connotations que pour nous. Machiavel ne prône pas que l’État maintienne ses citoyens dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, bien sûr. Ce sens que nous donnons aujourd’hui au mot « pauvreté », lui l’aurait sans doute désigné d’un autre mot, tel que « misère ». Ici, il faut comprendre « pauvre » comme « non-riche », c’est-à-dire l’équivalent d’une classe moyenne, capable de subvenir à ses besoins et de vaquer à ses occupations, mais incapable de corrompre l’État.

Enfin, si Machiavel pensait à la Florence des Médicis, Skinner, lui, écrivit ceci en Angleterre en 1981, à l’époque de Margaret Tatcher. Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.
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8 novembre 2013: j’ai fait une légère modification du texte sur une tournure de phrase qui ne me plaisait pas.

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L’argumentaire abstentionniste

août 9, 2012

Comme à chaque cirque électoral*, nous avons un numéro « stratégique » et un numéro « abstentionniste ». Penchons-nous un peu sur ce dernier.

Les arguments abstentionnistes se présentent sous le jour de la rigueur intellectuelle et de l’intégrité. Il ne fait guère de doute que de grands esprits les soutiennent, et qu’il vaut au moins la peine de les passer en revue. Prenons ici ce texte de Baillargeon, qui ne conclut pas, mais qui présente une synthèse brève, mais représentative de cet argumentaire.

Un argumentaire qui, je le dis d’emblée, ne me semble fondé sur à peu près rien de bien concret. Oh, certes, le spectacle électoral est affligeant. Mais la question n’est pas là. Elle serait plutôt: « le fait que ce spectacle soit lamentable justifie-t-il de ne pas voter? » Elle serait aussi, par ailleurs: « Le fait de ne pas voter peut-il relever le débat public, ou au contraire contribue-t-il à l’abaisser? »

Baillargeon écrit ceci: « Car c’est bien au nom d’un idéal élevé de démocratie que plusieurs refusent de participer à la mascarade électoraliste. »

« Plusieurs »: il convient en effet de ne pas généraliser, péché souvent présent dans l’argumentaire abstentionniste qui aime à décrire des gens qui militent à l’année longue et ne vont pas voter, négligeant que le nombre absolu de gens qui militent à l’année longue est bien inférieur à celui des gens qui s’abstiennent de voter. Eux qui militent bel et bien se sentent bien sûr visé par tous les reproches faits au abstentionnistes, mais négligent le fait qu’un grand nombre d’abstentionnistes les méritent bel et bien, eux, ces reproches. Ce que Baillargeon écrit aussi des abstentionnistes (« des gens qui, typiquement, sont engagés dans l’action politique à longueur d’année ») est vrai dans bien des cas, mais n’est certainement pas, contrairement à ce qu’il dit, une description « typique ».

Mais ce qui me dérange surtout, c’est cette prétention selon laquelle l’abstentionniste ne participerait pas à la mascarade électorale. Faux! Archi-faux! Le fait qu’ils nous fasse leur répétitif numéro  – sans jamais y changer une ligne – à chaque élection montre assez bien qu’ils sont parti intégrante de la mascarade qu’ils prétendent dénoncer. Remarquons par ailleurs le caractère éminemment esthétisant de la tournure de l’argument: Les élections, c’est laid, berk, pas beau, je vais pas y participer!

Un peu de concret, s’il-vous-plaît, ça manque.

Moins de snobisme aussi, peut-être? Ce n’est pas un travers fréquent chez Baillargeon, mais c’est bel et bien présent dans cet argument: « tout celââ est bien indigne de moi, ma chère! »

Mais revenons au concret. Car si les abstentionnistes participent, eux aussi, à la mascarade électorale, c’est aussi de manière tout à fait concrète, justement. Car il est faux de penser qu’être exigeant envers les partis politiques au point de prôner un abstentionnisme systématique ou quasi-systématique rehausse le discours politique électoral. C’est en fait tout le contraire qui se produit.

Pour un parti politique, il est plus facile de mobiliser son militant pour aller voter que de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp, et plus facile de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp que de convaincre un abstentionniste d’aller voter. Par conséquent, il ordonnera ses priorités en fonction de cette échelle. La priorité sera de mobiliser les militants. Avec un fort taux d’abstentionnisme, la table est mise pour la wedge politic, une stratégie électorale rigoureusement incapable de rallier une majorité de la population, mais très efficace pour rallier un groupe conséquent de votants. Pour contrer cette dynamique, présente au Canada depuis quelques années et que Charest vient d’introduire au Québec, il faudrait un électorat votant très volatile. Cela implique que de forts taux d’abstentionnisme soient exclus de l’équation.

Contrairement à ce qu’ils prétendent, les abstentionnistes sont donc des acteurs importants de la dégradation de la politique partisane partout où elle se produit.

Il faut reconnaître à Baillargeon d’admettre, au moins, que les arguments abstentionnistes sont à double tranchant. Et il faut reconnaître, surtout, à la minorité des abstentionnistes qui tiennent ce discours, la volonté de valoriser la politique en dehors des seules élections. Ils ont raison de dire que « si tu votes pas, vient pas chialer! » est un argument stupide, et que le droit de chialer est un droit inaliénable en démocratie. De reprocher à celui qui vote aux quatre ans et ne fait rien entre les deux d’être une personne dépolitisée. Mais je reproche aux gens qui tiennent ce discours d’entretenir une fausse dualité entre le vote et l’action politique, comme si l’un et l’autre ne pouvaient pas aller ensemble. En réalité, lorsque se pose la question « vais-je voter ou pas? », la question « est-ce que j’agis politiquement hors des élections? » n’est simplement pas pertinente. L’action politique ne dispense pas de voter, non plus que voter ne dispense d’agir politiquement.

À mon sens, il n’y a que deux avenues où l’abstentionnisme dispose d’arguments (plus ou moins) concrets:

1) Pour un anarchiste révolutionnaire, il peut faire parti d’une politique du pire qui encouragera la décadence de nos élites et nous mènera à la Révolution. J’ai cette ligne de pensée en horreur, mais elle est cohérente.

2) Assez curieusement, l’argument le plus pragmatique en faveur de l’abstentionnisme au Québec est un argument que je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un abstentionniste et qui revient au contraire souvent chez les adversaires du vote stratégique. Cet argument a un chiffre: 1,50$. La somme, par vote obtenu, que touche chaque parti politique pour son financement. Il est cohérent de dire « aucun parti politique ne mérite mon financement ». Mais l’est-ce suffisamment pour compenser les coûts politiques et sociaux engendrés par l’abstentionnisme? En ce qui me concerne, non.

De mon point de vue, il est plus noble de voter en se bouchant le nez que de jouer les snobinards dans son coin en se berçant de l’illusion qu’on « est au-dessus de tout ça ». Parce que la fange touche tout le monde, et que c’est simplement être honnête que de l’admettre.

…………………………………

*L’expression est insultante pour les gens du milieu du cirque, j’en conviens. Mais elle est malheureusement consacrée. D’ailleurs, comment ridiculiser la politique telle qu’elle se décline au sommet sans insulter des innocents? Même parler de « bouffonnerie » ne fonctionne pas: les bouffons sont drôles et peuvent dire la vérité. M’enfin… il semble que le meilleur moyen d’insulter de tristes menteurs malhonnêtes qui se prennent au sérieux soit de les comparer à des honnêtes gens, ne cherchons pas à comprendre.

Blogoliste et nouvelle page

août 2, 2012

Il était temps que je gère un peu ma blogoliste. Voici l’habituel billet pour annoncer les modifications.

Un ajout, d’abord: Histoire Engagée. Ai-je vraiment besoin d’expliquer pourquoi un site qui publie des billets d’histoire, de cette qualité, est ajoutée à ma liste? je ne crois pas.

Deux retraits, cette fois:

-Je retire Goatfuk, un blogue BD que j’aimais beaucoup, mais qui n’était plus mis à jour, et qui semble d’ailleurs désormais ne même plus être en ligne.

-Je retire également Zvok is not dead, parce qu’en fait, Zvok est bel et bien dead. Mais il est toujours en ligne! Si vous n’avez encore jamais écouté les reprises qui s’y trouvent, variables en styles et en qualité, mais toujours sans prétentions, il est encore temps de vous rattraper.

À ce sujet, j’en profite pour annoncer aussi l’ajout d’une page de liens commentés. Puisque je gère ma blogoliste de manière à en limiter le nombre de titres, c’est parfois un peu frustrant. Par conséquent, j’ai décidé de mettre cette page où les liens proposés seraient en nombre illimité, juste assortis d’un petit commentaire. J’y déplace donc Zvok, puisque, même mort, ça peut encore valoir la peine de le consulter. Il en va de même pour TeeDee Hop, blogue également mort, mais qui contient encore du matériel digne d’être consulté – et qui pourrait servir de modèle à d’autres blogues sur le swing, qui sait?
Vous y retrouverez également Amélie Pinset, que j’aurais mis sur ma blogoliste depuis longtemps si elle n’était pas déjà sur celle de Je devrais écrire, via lequel vous pouvez toujours y accéder.

La page sera régulièrement mise à jour et devrais logiquement s’allonger relativement vite.

La torture en fiction

juillet 25, 2012

La première scène de torture dont je me rappelle, je crois bien qu’il s’agit du supplice de Talia, dans La chute de la flèche, dernier volet de la trilogie des flèches, elle-même inscrite dans la série des Hérauts de Valdemar. Son maître d’arme lui avait donné des conseils cyniques, voire brutaux. Personne, disait-il, ne résiste à la torture. La seule parade possible, c’est de mentir souvent et avec le plus de variété possible, dans l’espoir que le tortionnaire ne saura pas reconnaître la vérité lorsqu’elle surgira. Mais lorsque Talia passe dans les mains de tortionnaires sadiques, ces derniers ne cherchent aucune information, il s’agit de pervers qui prennent plaisir à faire souffrir. Dès lors, la torture, sous la plume de Mercedes Lackey, était surtout assimilé à une forme de viol – non-érotisé (l’érotisation du viol est un autre sujet sur lequel je pourrais revenir dans un autre billet).

Cette brève scène, qui a marqué l’adolescent que j’étais, contient beaucoup de nuances qu’on retrouve peu dans la fiction. On le verra.

Mais faisons d’abord un détour par quelques séries télés.

Dans la série 24h chrono, il fut très remarqué que Jack Bauer n’hésitait pas à torturer des terroristes pour obtenir l’information cruciale dont il avait besoin pour sauver la ville/les États-Unis/le monde/l’Univers. Ces scènes furent controversées. Certains ont même avancé que 24h chrono avait influencé l’opinion publique américaine, l’orientant vers une position plus favorable à l’exercice de la torture par les autorités dans les cas de terrorisme.

24h est un pur produit de l’après 11 septembre, où les fictions se sont mis à représenter en plus grand nombre les situations moralement ambiguës. La torture y est un ressort dramatique qui met en balance l’intégrité morale du héros avec la sécurité du public. On n’accepte plus les héros blancs comme neige: pour être héroïque, le personnage principal devra se salir les mains, et surtout la conscience. L’effet s’avère en fait largement illusoire: en sacrifiant sa conscience au profit de la sécurité des autres, le héros apparaît d’autant plus altruiste, plus héroïque, et, en définitive, plus immaculé. La torture sera d’autant plus acceptable qu’on raccourcit les délais et qu’on fait monter les enchères.

Mais dès lors qu’on commence à l’accepter pour Jack Bauer, le processus de banalisation est enclenché. Car l’agent B. n’est pas le seul héros télévisé à avoir utilisé la torture pour obtenir des informations cruciales. Et parfois, les délais sont plus relâchés, les enjeux moins évidents. On montrera à la rigueur des gestes moins cruels, plus « montrables » – des poings ou la noyade, plutôt qu’un marteau ou des électrodes – mais le principe consistant à infliger la douleur pour obtenir des informations reste, cependant.

Mais cette acceptabilité, cette banalisation de la torture à la télévision réside-t-elle uniquement dans les enjeux? Je suis d’avis que non. Les enjeux sont un procédé qui renforce l’acceptation du public, mais non son fondement. Le mythe fondamental qui fonde la banalisation de la torture à la télévision, c’est le mythe de son efficacité. Or, cela a un corollaire: la banalisation de la torture n’a pas commencé avec son usage par les « gentils »: elle a commencé avec les méchants.

Car le schémas qui prévalait auparavant, c’était que le méchant pouvait, lui, faire usage de torture à l’encontre de ses victimes pour avoir les informations dont il avait besoin. Après tout, c’était un méchant. Qu’il pratique la torture renforce dans le public la conviction qu’il est vraiment, très, très méchant. Comme tout bon méchant. Il en était par ailleurs d’autant plus redoutable. Non seulement on ne voudrait surtout pas tomber entre ses mains, mais surtout, le fait qu’il fasse usage de torture lui conférait une sorte d’avantage stratégique sur le gentil: il pouvait obtenir des informations plus rapidement, et plus facilement. Mais dès lors qu’on accepte ce principe, la table est mise pour que, tôt ou tard, le public se demande: mais pourquoi le héros ne pourrait-il pas le faire, lorsque les circonstances l’exige? Ne faut-il pas tout mettre en oeuvre pour sauver le monde?

Or, l’efficacité de la torture est rien moins que douteuse. Dans la réalité, elle se heurte à deux obstacles, au moins: 1) des individus d’une forte volonté capables de résister à un très haut niveau de douleur, ça existe bel et bien (note: dans ce billet, le premier commentaire affirme que les accusés suppliciés par l’inquisition disaient tous ce que le bourreau voulait entendre. Ne le croyez pas, il n’y connais rien. Les archives inquisitoriales montrent un nombre conséquent de cas où l’accusé « vainc les supplices » selon l’expression des inquisiteurs. Mais il faut se rappeler que les tortures infligées par ces derniers étaient très codifiés et ne pouvaient pas être infligés de manière illimitée); 2) Quand la douleur devient trop forte, le supplicié peut en venir à dire n’importe quoi pour l’éviter, et donnera donc des informations erronées.

Certains scénaristes ont pris acte de ces réalités, et certains héros résistent encore à la tentation du mal. Quand, dans un épisode pivot de la dernière [la troisième] saison de Warehouse 13, Steve se retrouve dans la situation où sa patronne ne recule pas à l’idée de torturer un prisonnier, il s’élève contre elle. Il avance d’abord l’argument moral, puis se fend de cette ligne « vous savez que la torture ne fonctionne pas, il y a des études, là-dessus! ». Ça paraît naïf comme ça, mais cela montre la volonté de revenir sur ce mythe de l’efficacité.

On trouve un cas plus percutant dans un épisode de Criminal minds (Esprits criminels). Dans cette série qui met en scène des profileurs du FBI, habituellement confrontés à des tueurs en série, il y a un épisode où les personnages principaux sont appelés en renforts par la CIA pour tirer les vers du nez à un terroriste et connaître la cible d’un attentat. Les méthodes « d’interrogation améliorées » (euphémisme désignant la torture aux États-Unis depuis l’ère W. Bush) s’étaient révélées inefficaces. S’engage alors entre le profileur et le prisonnier un duel exclusivement psychologique, l’un feignant de l’empathie à l’égard de l’autre, recueillant des indices sur sa personne, touchant ses cordes sensibles… pour finalement le piéger par la ruse. Cet épisode assume la question de l’efficacité sans esquiver le postulat, pourtant hautement improbable, du compte à rebours, sensé rendre la torture désirable (1). Son verdict est réaliste: supplicier un prisonnier n’est pas un moyen efficace d’obtenir des information, même en situation d’urgence; plus: elle n’est pas efficace, a fortiori en situation d’urgence.

Ce type de représentation de la torture est malheureusement encore minoritaire à la télévision. En fait, il est tout à fait déplorable que des séries où la torture est représentée comme efficace soient souvent qualifiées de « réalistes ». Le réalisme, au contraire, devrait, non pas cesser de représenter des scènes de torture, puisqu’elles existent, mais bien montrer comment elles se manifestent dans la réalité, c’est-à-dire avec une efficacité très limitée. Ce qui implique qu’elle devrait être inefficace non seulement quand ce sont les « gentils » qui sont confrontés à la question de savoir s’ils doivent en faire usage (comme dans les deux cas évoqués ci-dessus), mais aussi quand les méchants en font usage. De la même manière qu’un méchant qui assassine tous ses collaborateurs n’est pas vraiment crédible, un méchant qui saurait tout ce qu’il a besoin de savoir par le moyen de la torture ne l’est pas non plus. Les plus dangereux devraient donc être ceux qui n’en font pas usage. Quant à ceux qui en font usage, deux types de représentations devraient prévaloir: 1) ceux qui cherchent à obtenir une information devraient obtenir plus souvent des informations erronées (je sais, un gentil tout pur, ça ne ment pas, mais on peut faire une exception de circonstance, non? et puis, un gentil, aussi pur soit-il, ça peut quand même délirer sous la souffrance); 2) la torture devrait être montrée pour ce qu’elle est, bien souvent, davantage qu’une méthode d’information: un moyen employé pour briser le caractère de la victime.

C’est en effet là ce que montre bien un certain roman de Sergio Kokis, Le maître de jeu, dont la moitié est consacrée aux entretiens entre un théologien désabusé et un réfugié politique qui raconte au premier les supplices physiques et psychologiques qu’un a subi aux mains d’un militaire. Peu intéressé à quelque information que ce soit, ce dernier s’acharne surtout à le briser durablement, afin de le rendre inoffensif à l’avenir. C’est une approche un peu semblable qui est montrée dans le roman 1984 de Georges Orwell: amener le prisonnier à trahir son amoureuse n’a d’intérêt que dans la mesure où cela lui casse le moral durablement. L’approche n’est pas entièrement absente de la télé, mais néanmoins rare. On peut compter comme une exception l’épisode, déjà lointain, Chain of command de Star Trek: The Next Generation.

Au regard du travail scénaristique, une dernière remarque. Les exemples explicites que j’ai donnés dans ce billet se réfèrent à des scénarios où la torture est un élément clé de l’histoire (peut-être dans une moindre mesure pour Warehouse 13). Tous mettent en scène la torture, soit pour le dilemme moral qu’elle pose, soit pour illustrer ses impacts psychologiques (bien que Picard ne manifeste, dans les épisodes suivants, aucune trace de son expérience traumatisante; mais c’est un travers généralisable à tous les personnages, situations ou épisodes de cette série, ou presque). Mais j’ai aussi fait référence, de manière implicite et sans les citer, à d’autres épisodes, nombreux, où la torture apparaît plutôt comme une facilité scénaristique: « je ne sais pas comment remettre tel personnage sur la piste, donc il torture celui qui sait ». De telles facilités scénaristiques encouragent et se nourrissent du mythe de l’efficacité encore plus que les Bauer de ce monde. Et en plus, elles sont impardonnable sur le plan de l’intérêt dramatique!

(1) Dans les débats sur la torture, plusieurs se sont contenté d’écarter d’un revers de main ce qu’on a appelé « l’argument de la bombe à retardement », en argumentant que, dans la réalité, ça ne se produit jamais. Ce contre-argument n’est pas vraiment satisfaisant, tant on sent qu’il n’est vrai que jusqu’à ce qu’il se produise. Il sous-estime largement la souplesse de la réalité à accepter un large spectre de situations, y compris les plus extraordinaires et les plus romanesques. Aussi certains experts, tel que Luis Greco, ont affirmé que l’argument de la bombe à retardement avait « malgré son caractère extraordinaire, une grande pertinence théorique ».

Protégé : Une bonne nouvelle (réservée à mes proches)

juin 20, 2012

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Desjardins sur les vertus de la coopération

juin 15, 2012

Tiens, je récidive, avec une citation tirée du même bouquin que précédemment.

Parlant des coopératives, Alphonse Desjardins disait:

Dans ce nouveau genre d’association, ce n’est pas le capital qui domine, qui fait la loi et règle tout, mais c’est la personne. Le capital n’est que l’accessoire, non le principal. Les personnes éprouvant les mêmes besoins, à la recherche des mêmes satisfactions légitimes, mais frappées de la même impuissance économique se réunissent, et par une entente basée sur la justice et l’intérêt de tous, forment ces sociétés où règne une parfaite égalité […]. La coopération a ceci de particulièrement attachant, c’est qu’elle étend ses bienfaits à tous. […] Elle présente en plus cette caractéristique bien digne de toutes nos préférences, de reposer complètement sur le principe si chrétien de l’union pour la vie, et non pas de la lutte pour la vie.

plus loin dans le même texte, il ajoute que la coopération est un moyen de faire

disparaître cette contradiction choquante entre nos institutions démocratiques, qu’elles soient nationales, provinciales ou municipales, où les voeux du peuple peuvent prévaloir, et notre régime économique, dominé presque sans contrôle par une sorte d’aristocratie toute-puissante.

Alphonse Desjardins, “L’union des forces sur le terrain économique”, Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75,82.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, pp.84-85.

Un peu de cirque

juin 12, 2012

Prenons une pause du conflit social actuel, et parlons de cirque et de narration.

C!rca

Il y a quelques temps, je suis allé voir C!rca (non, c’est pas une faute, ils l’écrivent comme ça), motivé notamment par la critique qu’en a fait Guy sur Alonzocirk. Je n’en ai pas parlé à l’époque, parce que je voyais difficilement quoi en dire. Le spectacle n’était pas mauvais ni fade pour autant, au contraire! C’était un tour de force. Je suis le genre de public qui a, d’ordinaire, besoin d’une ligne directrice pour demeurer attentif. Les exploits techniques ne me suffisent pas. C’est pourquoi, en matière de cirque, j’ai une nette préférence pour ceux qui intègrent une composante de théâtre. Je me plaignais d’ailleurs de l’absence de ligne directrice quand je suis allé voir le Circus Oz. Dans le cas de C!rca, le tour de force phénoménal, c’est qu’il ne semble pas y avoir d’histoire à racontée, mais que le spectacle a néanmoins une force d’ensemble et une ambiance qui sont parvenu à retenir mon attention tout au long. Je n’ai pas décroché une seconde de cette démonstration puissante d’à peu près tout ce que le corps humain semble capable de réaliser. J’irai les revoir sans hésitation à la première occasion.

Génération 2.0 et La flèche au coeur

Plus récemment, je suis allé voir, comme chaque année quand je suis à Montréal, les spectacles de fin d’année de l’École National de Cirque (tandis que si je suis à Madrid, je vais aller voir le Crece annuel pour la même raison). Deux spectacles aux ambiances sombres, remplis d’artistes doués, mais aux lignes directrices très faibles. C’est particulièrement frappant dans le cas de Génération 2.0, où on devine que le décors plein de fils suggère une référence à la toile (au web), et où les personnages se promènent avec des écrans lumineux qu’ils pianotent beaucoup. Mais le fil conducteur manque. Dans La flèche au coeur, il y a eu davantage de travail à ce niveau, surtout pour les premiers numéros, séparés par des transitions soignées et qui donnent une direction au spectacle, mais cela s’affaiblit très rapidement au cours du spectacle (parce qu’ils ont peu de temps pour préparer le spectacle, et qu’ils ont fini à la course, obligés de bâcler les dernières transitions? possible). Néanmoins. le tableau d’ensemble est nettement plus réussi pour ce second spectacle. Paradoxalement, mon coup de coeur de l’année est une numéro qui se retrouve dans Génération 2.0, le duo au mât chinois. Une question de scénario aussi, sans doute, car la relation complexe entre les personnages joués par les deux artistes suggère beaucoup, et les amènent aussi à des figures inusitées et inventives, de nouvelles images très évocatrices.

Dommage, cependant, que les deux spectacles aient opté pour des ambiances sombres. On en voit trop, d’ambiances sombres et de thèmes pessimistes, comme si nos artistes avaient intériorisé l’idée que si ce n’est pas pessimiste, ce n’est pas artistique. À tort.

Amaluna

Finalement, très récemment, je suis allé voir le dernier-né du Cirque du Soleil. Une bonne cuvée. Ce Cirque est plus connu pour ses costumes époustouflants et ses ambiances musicales que pour ses scénarios, mais ici, on a une ligne directrice, un peu stéréotypée, certes, mais assez soutenue pour garder l’attention. Une ligne directrice qui se conserve à l’intérieur des numéros. Une première moitié un peu plus forte que la seconde moitié, mais un très bon spectacle dans l’ensemble, qui emprunte beaucoup à l’esthétique des arts martiaux, comme le premier numéro de sangles qui aurait pu apparaître dans un film à la Tigres et Dragons.

La pensée économique classique, caduque déjà en 1910

juin 6, 2012

J’ai feuilleté aujourd’hui le deuxième chapitre d’une histoire du mouvement Desjardins. Ce chapitre portait sur la pensée d’Alphonse Desjardins, et contenait plusieurs citations de ses articles et conférences. D’après l’auteur du livre, la pensée politique et économique du fondateur des caisses populaires est difficile à saisir, puisque ses écrits étaient avant tout destinés à faire la promotion de son projet: ils étaient donc rédigés avec précaution, afin d’éviter de heurter les sensibilités et de provoquer des oppositions idéologiques.

On y trouve néanmoins quelques belles pièces, très éclairantes. Desjardins ne semble pas avoir été anticapitaliste, il souhaitait simplement asseoir le capital sur la coopération. Peu intéressé par les syndicats, il ne souhaitait pas combattre le capital, mais le mettre au service du peuple. Le mouvement coopératif devait servir à donner aux canadiens français un pouvoir économique qui devait ultimement leur permettre un plus grand rayonnement.

On y trouve également ce bel extrait, à propos des concentrations de capitaux destinées au développement économique. On y observe que la théorie idéalisée de la concurrence des économistes classiques lui paraissait dépassée, déjà en 1910. Alors pourquoi continue-t-on à nous servir cette bêtise un siècle plus tard?

« Conçu d’abord pour les grandes entreprises exigeant la mobilisation d’immenses capitaux, il [le régime d’association de capitaux] offre des avantages spéciaux à ceux qui les possèdent; il tend à favoriser la centralisation des forces de ces mêmes capitaux entre les mains de quelques audacieux accapareurs qui, sur le champ de bataille des intérêts économiques, rêvent exploits, conquêtes, écrasement de leurs concurrents tout comme les guerriers professionnels d’autrefois, dont l’unique carrière était les combats, qui louaient leur intrépidité aux plus offrants sans égard à la justice ou à l’iniquité des causes que le hasard ou leur avidité leur faisait embrasser. De là ces gigantesques compagnies à fonds social, véritables pieuvres qui pressurent le consommateur, exterminent leurs rivaux, rendent dérisoire la concurrence que la vieille école des économistes nous offre – sans plus y croire – comme un remède infaillible aux maux du monopole, puisque l’un des buts de la création de ces formidables machines de guerre économique est de détruire, sans égard pour les faibles, cette même concurrence sur le marché national avec espoir peut-être d’en faire autant sur le marché mondial. »

– Alphonse Desjardins, « L’union des forces sur le terrain économique », Conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Coeur tenu à Montréal le 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.75.

Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1: Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, Montréal, Québec/Amérique, 1990, p.82.

Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

Ailleurs, c’est pire… et alors?

mai 23, 2012

Au XVIe siècle, dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie écrivait « il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage. » (p.26). L’humaniste français défendait ainsi la position que l’homme libre est plus prompt à défendre sa liberté que celui qui ne l’est pas à réclamer la sienne. Il y a là, dit-il, l’influence de l’éducation.

En 1856, dans L’Ancien régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville écrivait de la Révolution française « Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège » (1). Aux yeux de ce penseur libéral, si la révolution eut lieu sous Louis XVI plutôt qu’avant, ce n’est pas parce qu’il était pire que ses prédécesseurs, mais plutôt parce que son peuple avait eu la marge pour penser le rejet de la domination, et que, face à un timide retour de mesures autoritaires, il ne le toléra pas.

C’est ce genre de logique que ne paraissent pas comprendre nos conservateurs – y compris ceux qui se cachent derrière le nom de « Parti Libéral du Québec ».

Notre ministre Robert Dutil et plusieurs autres s’efforcent de nous faire avaler la loi 78 sous prétexte que d’autres pays contrôlent davantage les manifestations que ce qui est prévu dans cette loi. L’argument me paraît pervers. Je ne vois pas pourquoi, parce que c’est pire ailleurs, nous devrions accepter de régresser.

C’est un mauvais usage de la comparaison que de prétendre que nous devrions nous rapprocher de modèles plus répressifs, si cette répression est contraire à nos valeurs. C’est un meilleur usage de la comparaison que de dire que, tout en continuant notre chemin dans la même direction, on espère que ceux chez qui c’est pire s’efforceront de nous rejoindre. Par exemple, on espère que les Russes sauront faire taire Vladimir Poutine.

[Edit:24-05-2012 – Non seulement la logique du Sinistre (2) de la Sécurité publique Robert Dutil est sinistre, mais en plus, il nous ment en pleine face.]

(1) Cité dans GARCÍA, Patrick, « La naissance de l’histoire contemporaine », dans Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 2007, p.89

[Edit: (2) Dire « sinistre » au lieu de « ministre » est une pratique introduite au Québec par l’humoriste Sol. En ce moment, c’est très populaire quand on parle des membres du cabinet Charest.]