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Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

L’identité partagée

janvier 23, 2011

Je suis allé voir hier, après mon cours de claquettes, l’exposition spéciale La pintura de los reinos, au Palacio real de Madrid, exposition qui a pour sous-titre identitades compartidas en el mundo hispánico (Identités partagées dans le monde hispanique). À ma surprise, l’exposition était gratuite (alors que la visite des expositions permanentes coûte 8 euros… d’habitude, c’est plutôt l’inverse, des expos permanentes gratuites et des expositions spéciales payantes). Du moins on m’a laissé entrer gratuitement quand j’ai dit que je voulais juste voir la Pintura de los reinos; curieusement, j’ai en ce moment la brochure de l’exposition, et j’y lis « Venta de entradas. General: 8 euros ». Ben coudonc, je vais pas m’obstiner avec les gens à l’entrée qui m’ont laissé entrer gratos. Ça n’a pas empêché un garde de me renvoyer à l’entrée  parce que j’avais omis de prendre mon billet gratuit. Mais bon, c’est pas grave.

À l’entrée, quelques textes d’explication font un rapide exposé de l’évolution de l’histoire de l’art comme discipline et de quelques-uns de ses concepts, non sans placer l’exposition sous le signe d’une légère hypocrisie. On nous explique en effet que l’histoire de l’art est née au XIXe siècle de motifs nationalistes. Les nouveaux pays comme l’Allemagne et l’Italie trouvaient dans l’art un moyen de projeter une identité commune dans un lointain passé (la peinture italienne -blablabla- dans une Italie divisée politiquement…). Le nationalisme imprégnant la discipline a structuré les débuts de l’histoire de l’art en peintures nationales (la peinture italienne, la peinture française, la peinture espagnole, etc…), où on recherchait des caractéristiques communes propres à un esprit national, créant par le fait même des clivages artificiels. Pour rompre avec ces clivages, les plus récents historiens de l’art on élaboré la notion d’aires culturelles, basée sur la circulation des hommes et des tableaux. Ainsi, les échanges réguliers entre la côte méditerranéenne espagnole, notamment Valence (qui au XVe siècle éclipse Barcelone au rang de premier port d’Espagne) et l’Italie fait que des similitudes de styles se retrouvent dans les peintures de ces régions.

Le Sauveur à l'Ostie et au Calice. Juan de Juanes, peintre valencien également actif en Italie, influencé par le style de Raphaël

L’exposition se place donc sous le signe de cette méthodologie « libérée du nationalisme », ce qui lui donne une sorte de respectabilité. Ce qui éveille en moi un sourire d’ironie: comme s’il n’y avait pas de nationalisme dans l’organisation de cette exposition! lorsque je lis la présentation de l’exposition sur l’aire culturelle hispanique, « dont l’Espagne fut le centre », cette Espagne qui fut « le premier empire de dimension mondiale », dont les frontières s’étendaient à « l’Amérique en Occident » et « aux Philippines en Orient », incluant bien sûr une bonne partie de l’Italie et les Pays-Bas. Je croyais naïvement qu’il y avait là une glorification des réalisations de l’Espagne du Siècle d’Or, mais on me détrompe: le but n’est que de présenter une exposition libérée de faux concepts inspirés du nationalisme. Fiou!

Ironie à part, l’exposition est très belle et bien pensée. À l’entrée, une fresque métaphorique représentants « les quatre parties du monde », expression de l’époque qui a d’ailleurs donné le titre d’un livre de Serge Gruzinski. Une première section expose des tableaux de peintres ayant voyagé, ou chez lesquels l’influence de peintres étrangers est notable. La deuxième section répète sensiblement le même procédé, mais en  mettant l’accent sur la diffusion de la peinture espagnole dans les colonies américaines. D’abord les peintres espagnols (ou à l’occasion, italiens et un autre qui était, je crois, allemand) qui se sont installés en Amérique. Puis les novohispánicos.

La troisième et dernière section se présente, dans les textes explicatifs et la brochure, comme la plus fascinante. Et c’est vrai (dommage, toutefois, qu’à la fin du parcours d’une exposition on commence toujours à être un peu fatigué et on passe plus rapidement). Les salles qui la compose sont essentiellement construites autour de thèmes uniques, présentant des tableaux de différents peintres de différentes origines, permettant de voir l’influence des plus anciens sur les plus tardifs, les traits communs du traitement, mais aussi les différences entre les tableaux, les réappropriations, l’évolution du style d’origine vers la composition de styles autochtones en Amérique, notamment au Pérou et au Mexique. Parmi les thèmes exposés, on compte par exemple le Christ en croix (aucun du Greco, mais on note son influence). On y trouve aussi une très grande salle consacrée à la diffusion de l’image de la Virgen de los Desamparados, iconographie typiquement valencienne, dans les colonies américaines, qui s’en sont inspirés pour créer leurs propres images de la Vierge.

Effigie de la Virgen de los Desamparados, plaza de la Virgen, Valence, pendant les Fallas. Pour ceux qui se posent la question, elle n'est pas destinée à être brûlée, mais à être couverte de fleurs

Virgen de los Desamparados, Tomás Yepes, peintre baroque valencien.

Virgen de Aranzazu, Cristóbal de Villalpando. Mexique.

Dans cette section, on consacre aussi une partie à des tableaux qui dénotent l’émergence de thèmes propres aux peintres latino-américains. Soit le thème en lui-même (représentation de Montezuma, dernier empereur aztèque), soit dans l’iconographie (représentation de l’archange Saint Michel en arquebusier).

Je remarque pour moi-même que je commence à me former l’oeil, au point pour la peintre des XVIe et XVIIe siècle. L’iconographie me devient plus familière, j’arrive de plus en plus souvent à reconnaître les personnages et les thèmes choisis sans avoir à consulter le titre ou la notice explicative de l’oeuvre (ce qui ne m’a pas empêché de confondre une fois Saint Jean-Baptiste avec Saint Zacharie et Sainte Anne avec Sainte Isabelle). Puis je deviens plus habile à décoder le tableau au niveau de l’iconographie et de la composition. Ce qui m’oblige à rester plus longtemps devant chaque tableau, en fait. Et de prendre le temps d’arrêter l’analyse pour revenir à la question de base: j’aime ou pas?

À chaque exposition que je visite, je retiens normalement un nouveau peintre. Ma mémoire ne  me permet pas de retenir chacun d’entre eux. Et un à la fois suffit, ça fait des choses à assimiler avant l’exposition suivante. À ma première visite au Prado, j’ai appris l’existence de Zurbarrán. Dans une exposition spéciale visitée à Valladolid, j’ai retenu Ribalta. À l’expostion à Tolède sur Gregorio Marañón, j’ai découvert Zuloaga. Cette fois-ci, ma découverte est le peintre mexicain Cristóbal de Villalpando. Ses toiles sont très chargées et très détaillées, du moins dans sa plus belle période. Voici sa version de Adam et Ève au paradis terrestre. C’est un assez petit tableau.

Adam et Ève au paradis terrestre. Cristóbal de Villalpando.

Le pays des femmes

septembre 17, 2008

Toutes les informations de cette note, sauf mention contraire, proviennent de l’article de Luc Capdevila, «Au pays des femmes ou chronique de la mort annoncée de l’homme paraguayen 1864-1870 et après», publié dans Genre et événement, du masculin et du féminin en histoire des crises et des conflits, sous la direction de Marc Bergère et Luc Capdevila, aux Presses universitaires de Rennes, 2006, pages 85 à 104.

Tiens, après ma note sur la taqiyya, au ton très critique, j’ai eu envi d’un truc moins polémique, une « curiosité » qui ne changera pas votre vie ou vos opinions, mais n’en reste pas moins fascinante. Bon, déjà le Paraguay ne se situe pas sur l’écran-radar des intérêts de la plupart des gens. Pas même moi, à vrai dire… Ce pays jouit pourtant d’une histoire passionnante et très originale. Résumons la période coloniale en deux époques:

L’époque coloniale montre d’abord une colonisation difficile, où apparaît comme gouverneur à Asuncion le conquistador malchanceux Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, personnage particulier qui s’était retrouvé, des années auparavant, à vivre parmi les amérindiens, pour une période d’environ huit à dix ans, traversant l’Amérique du Nord à pied du Texas à la Californie en survivant comme chaman… (1).

Par la suite, aux conquistadores ont succédé les missionnaires, essentiellement Jésuites. La création de la province jésuite du Paraguay se fit en 1607, puis la première mission, suivie de nombreuses autres, fut créée en 1610(2). Les Jésuites du Paraguay étaient animés de l’ambition de faire de l’endroit un royaume de Dieu, les Indiens étant souvent vu comme potentiellement des chrétiens idéaux. Les lecteurs de Voltaire se souviennent peut-être du passage de Candide où il se retrouve au « royaume » des Jésuites. L’illustre écrivain du XVIIIe siècle, dont on connaît le tranchant de la plume et qui fut tout sauf un ami de la Compagnie de Jésus, s’en donne à coeur joie pour l’abreuver du nectar de ses sarcasmes. Les cinéphiles s’offriront avec bonheur une vision différente, voire carrément inverse, avec le superbe film The Mission de Roland Joffé, gagnant de la Palme d’Or 1986 et de nombreux autres prix, (peut-être un peu idyllique).

Après cette autre époque sacrément originale, un trou dont je ne sais rien. Comme c’est pas vraiment mon sujet, un coup d’oeil rapide sur Wikipédia (article Paraguay) nous suffira pour retenir la date de 1811 pour l’indépendance du Paraguay. La cinquantaine d’années qui nous séparent encore de l’époque qui nous intéresse ici comprends trois dirigeants politiques dont le dernier s’appelait Francisco Solano Lopez.

Et nous arrivons maintenant à un événement fondateur de l’identité paraguayenne: la Guerre de la Triple Alliance, et surtout l’après-guerre, qui généra le mythe du Pays des Femmes. Le Paraguay était alors, depuis au moins 1850, une puissance locale. Puissance par l’importance de sa population pour un pays de cette taille (tout de même plus gros qu’aujourd’hui), par l’importance de ses investissements militaires et sidérurgiques. Mais puissance aussi par des facteurs conjoncturels qui affaiblissaient ses voisins, notamment les fins des guerres civiles d’Argentine. Les tensions avec le Brésil en particulier étaient fortes et alimentées par le conflit sur les voies navigables qui passaient par les deux pays. C’est à l’occasion d’un changement de gouvernement effectué par l’armée brésillienne en Uruguay que le dirigeant paraguayen décide d’entrer en guerre. Mauvais diplomate, l’homme se retrouvera bientôt engagé dans une guerre l’opposant non seulement au Brésil, mais aussi à l’Uruguay et l’Argentine (d’où le nom de « Guerre de Triple Alliance », vous l’aurez compris). Il va de soi que, toute puissance régionale qu’il était, le Paraguay ne pouvait pas tenir face à deux géants  simultanément à ses frontières nord, sud et est. La guerre fut longue et sanglante, et ce n’est pas une formule de rhétorique: elle dura six ans; quant aux pertes, elles furent telles que de nombreux témoins de l’époque se demandèrent si la « race » paraguayenne y survivrait. Luc Capdevila estime à un peu plus de la moitié la perte de population du Paraguay au courant de la guerre. Prenons le temps d’une phrase une pause pour mesurer l’ampleur du massacre. Voilà qui est fait.

Dans toute guerre, il est évident que la hausse de la mortalité a une petite préférence pour le sexe masculin, celui qui s’en va au devant de tous les bobos sous prétexte d’aller en infliger. Non seulement celle-ci ne fait pas exception, mais serait plutôt emblématique de la chose. L’article de Capdevila comporte une pyramide des âges de la population paraguayenne en 1886 spectaculairement déséquilibrée. Tous âges et régions confondus, le rapport est à cette époque de un homme pour deux à trois femmes. Le discours public et les observations des voyageurs vont en ce sens: on aurait cru qu’il n’y avait plus le moindre homme paraguayen. Les voyageurs disaient que les paraguayennes se mariaient toutes à des étrangers. Ils n’étaient pas les seuls: cette idée a fini par s’insérer dans le discours public paraguayen. Il s’agit pour l’essentiel d’un mythe: la démographie historique a démontré aujourd’hui que  malgré le déséquilibre des sexes, le processus des mariages se déroulait à peu près normalement… Sauf à Asuncion. Et comme c’est la capitale, les observateurs de l’époque on généralisé sa situation à l’ensemble du pays.

La situation, exceptionnelle, semble avoir enflammé les imaginations. La force du mythe est telle qu’on a pu relever des cas de généalogies modifiées pour correspondre au mythe national, en retirant des ancêtres mâles paraguayens  pour les remplacer par des noms étrangers.

Comme les amazones de la mythologie grecque qui ont pris en main leur destin après le massacre de leurs hommes à la guerre, les Paraguayennes auraient dirigé le pays, d’après une autre mythologie, qui fonde l’identité nationale paraguayenne. Encore un mythe: les données historiques nous confirme que malgré leur faible nombre (relatif), les hommes dominaient entièrement les institutions du pays.

Après la guerre, les anciens combattants étaient mal vus dans la population en général. C’est ainsi que les Paraguayens ont eut tendance à occulter leur existence, voire l’existence de toute la frange masculine de la population, pour glorifier, par opposition, les femmes. Les représentations de l’époque mêlent des femmes miséreuses vivant dans les décombres d’un pays abattu, des paraguayennes mariées à des étrangers et dominant leur couple, des femmes travaillantes opposées à des hommes lâches et paresseux, un pays où la polygamie serait devenue chose courante par la force des choses.

C’est ainsi qu’est née un mythe fondateur de la nation paraguayenne, qui fait des femmes de cette époque les mères d’une nation qu’elles auraient perpétuée par le mariage avec des étrangers et, surtout, par l’éducation de leurs enfants.

Le Paraguay n’est certes pas le premier pays à fonder une part de son identité nationale sur les femmes de son passé (le Québec a fait pareil avec les Filles du Roi, « mères de la nation »), mais on retrouve là quand même un cas sacrément original. Et ce, jusque dans la façon dont il mélange réalité (guerre meurtrière et crise démographique) et fiction (femmes aux postes de pouvoir, complète élimination des hommes).

Précisons que cette glorification de la figure de la femme (et surtout, la mère) paraguayenne n’a rien à voir avec du féminisme. Le pays demeurait gouverné par les hommes. Les femmes se retrouvèrent même exclues de la politique par ce discours même, renvoyées à leur rôle d’éducatrices des héritiers de la patrie, elles ne devaient surtout pas se mêler à ce milieu de discorde qu’est la politique sous peine de diviser la nation.

Avec le temps, le discours anti-masculin s’est atténué, remplacé par la glorification des soldats tués au champs d’honneur, les « Lions du Paraguay ». La Guerre du Chaco, au début des années 1930, acheva cette réhabilitation nationaliste. Pourtant, cette réhabilitation ne fit pas disparaître le mythe du Pays des femmes. Car c’était bien le soldat tombé au champs d’honneur qui fut ainsi glorifié. Le vétéran survivant, lui, voyait toujours son existence niée. Il faudra attendre encore longtemps avant que les historiens ne démythifient le massacre et ses suites.

Démythifient? Avec quelques nuances alors, dirais-je. Car le mythe lui-même est propre à enflammer l’imagination, les expressions qui le désignent ont connu une telle fortune jusqu’ici qu’ils seront réemployés pour le simple plaisir, ou simplement parce que le poids du discours est bien réel. Même assumé comme tel, un mythe garde toute sa force de mythe.

(1) J’indique ici le lien de wikipédia parce que c’est pratique et rapide, mais j’ai eu l’occasion de lire et d’analyser ce premier voyage du conquistador malchanceux il y a quelques années. C’était Relation et commentaires du gouverneur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca sur les deux expéditions qu’il fit aux Indes / traduction de H. Ternaux-Compans., aux éditions Mercure de France, 1980. De mémoire, le livre le plus complet que j’avais trouvé à l’époque sur le personnage était celui de Rolena Adorno et Patrick Charles Pautz: Álvar Núñez Cabeza de Vaca : his account, his life, and the expedition of Pánfilo de Narváez, édition en trois volumes aux University of Nebraska Press, 1999. Ben oui, trois volumes, je vous disais bien que c’était complet…
(2) Voir GOMEZ, Thomas, L’Invention de l’Amérique, Mythes et réalités de la Conquête, Paris, Flammarion, 1992, pp.287-288