Posts Tagged ‘antiquité’

Le jeune Augustin

janvier 8, 2010

« Ce défaut de la seule bonne nourriture que mon âme pût recevoir [l’amour], l’avait rendue toute languissante et toute malade: et comme elle était couverte d’ulcères, elle se jetait misérablement hors d’elle-même, souhaitant d’adoucir l’ardeur et l’inflammation de ses plaies en goûtant les plaisirs voluptueux de l’attouchement des créatures sensibles et animées, pour lesquelles ont a d’autant plus d’amour qu’elles sont vivantes, et qu’on n’aimerait point si elles ne l’étaient pas. Ce qui faisait que je trouvais plus de délices et plus de couceurs à aimer et à être aimé, lorsque je possédais entièrement la personne qui m’aimait, et qu’elle s’était toute donnée à moi. » – Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 1.

Les Confessions de Saint Augustin, du moins les livres portant sur sa jeunesse (je ne suis pas encore rendu plus loin), sont tout emplis d’érotisme coupable. À tel point qu’on se dit, à travers la lourdeur de sa culpabilisation chrétienne, que l’évêque d’Hippone a dû avoir une belle jeunesse, entre les théâtres, les belles-lettres, les chapardages de gamins et, bien sûr, les plaisirs sensuels.

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Le sentier dans la forêt

octobre 18, 2009

Aujourd’hui, un billet sur un livre que j’ai lu à toute vitesse récemment. J’ai toujours été intéressé par l’histoire des mentalités, whatever ce que signifie « mentalités » qui a toujours été un terme utilisé à dessein par les historiens parce qu’il est un peu fourre-tout. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de la place qu’occupent les forêts dans l’imaginaire occidental. Le livre s’intitule Forêt, essai sur l’imaginaire occidental, signé Robert Harrisson, et s’avère une lecture très profitable pour tout esprit curieux. J’ai personnellement préféré les deux premières parties, sur l’antiquité et le moyen âge. Je pense que deux facteurs ont joué dans cette préférence: 1) les sources utilisées 2) l’esprit du temps traité.

En effet, les sources traitant la situation dans l’antiquité se rapportent essentiellement à la mythologie, ce qui me fait tripper. Les sources pour le moyen âge privilégient la littérature: romans de chevalerie (littérature que j’ai toujours aimé), Dante et autres. À cela s’ajoute un code législatif d’un très grand intérêt. Par la suite, mis à part l’analyse de l’article « forêt » de l’Encyclopédie, les sources littéraires sont nettement privilégiées, en particulier la poésie, ce qui m’intéresse moins.

Par ailleurs, la relation des occidentaux avec la forêt est plus émotive, plus charnelle dans l’antiquité et le moyen âge. Les éléments fondamentaux nous en sont restés, mais occultés, en quelque sorte, par le recul des forêts elles-mêmes. Les Lumières utilisaient régulièrement l’argument de « nature » dans leur philosophie, mais cette nature était bien loin de la perception qu’on en a aujourd’hui. En fait, ils s’efforçaient souvent d’y imposer une « raison » à laquelle elle ne se pliait pas. Ces époques d’éloignement de la forêt, du XVIe siècle au XXe, sont bien moins enthousiasmantes que les précédentes.

Dès l’épopée de Gilgamesh, la forêt représente l’anti-cité. Les civilisations occidentales sont nées dans les forêts, et contre elles. Le héros civilisateur se doit de sortir de la cité, de combattre symboliquement la forêt et de re-fonder la cité. Les rejetés de la cité se retrouvent dans la forêt, où Romulus et Remus recrutent le futur peuple de Rome. La cité est un univers domestiqué et intelligible, la forêt est donc sauvage et insaisissable. Elle est et rend sauvage. Cela se reflète aussi dans les romans de chevalerie, où on trouve des figures de sauvages (forêt) et de damoiselles (cité) entre lesquels évoluent les chevaliers, agents civilisateurs; comme Gilgamesh, ils s’aventurent en forêt pour y promouvoir la cité, mais ils ont besoin pour y arriver de la force sauvage que seule la nature peut procurer. Ils y courent le risque de devenir fous et sauvages; cela arrive à Lancelot, Yvain, et tant d’autres… ce sont les damoiselles qui les ramènent alors à la raison. Anti-cité, la forêt devient également le refuge des justes lorsque la cité est gouvernée par un tyran: Robin des Bois et ses semblables doivent fuir la cité pour y ramener la justice.

Le recul progressif des forêts a laissé la place à des forêts de nostalgie, abritant parfois l’esprit d’un peuple (les forêts des frères Grimm pour la nation allemande). Les forêts sauvages étaient de plus en plus domestiquées, débarrassées (dans certaines régions dès la fin du moyen âge) des prédateurs les plus dangereux, elles deviennent des lieux réputés paisibles où on peut se réfugier de l’agitation citadine. Par ailleurs, face à l’esprit excessivement rationalisant des Lumières, les forêts sont un chaos inesthétique pour les Lumières, superbe pour les romantiques qui réagissent contre les philosophes.

Outre l’analyse faite sur la place occupée par les forêts dans l’imaginaire occidental, l’une des forces du livre de Harrisson est de faire un parallèle avec les phénomènes de déforestation et de protection de la forêt. Les grands empires méditerranéens de l’antiquité (minoen, égyptien, phénicien, grec, carthaginois, romain) et du moyen âge (byzantin, génois, vénitien, arabe, turc, espagnol) devaient leur puissance à leur flotte, et donc à leur capacité de contrôler de vastes réserves de bois. Comme la cité, la thalassocratie naît de la forêt, dépend d’elle, et vit aux dépens d’elle. La flotte romaine est l’une des principales responsables de la désertification des rives sud et est de la Méditerranée. La république vénitienne a dû légiférer pour protéger (en vain) sa forêt. Les rois du Moyen Âge, en s’appropriant de larges domaines forestiers pour la chasse, en ont été de grands protecteurs. La Révolution, qui considérait ce privilège royal comme insupportable, fut une catastrophe forestière. Dans la foulée des Lumières et à la suite de la Révolution, s’est imposé le paradigme d’une forêt destinée à être exploitée: c’est dans cette optique que se réfléchi à la fois la déforestation (conséquence de l’exploitation) que la préservation des forêts (destinées à exploitation future).

Le livre se conclut sur la réaction contemporaine face à la déforestation. C’est en milieu urbain, remarque Harrisson, ceux qui n’ont pas de contacts avec la forêt et ne vivent que très indirectement de son exploitation, que la disparition des forêts provoque les réactions les plus émotives. Face à la disparition du berceau qui l’a vue naître, la cité a mauvaise conscience.

Des livres pour s’introduire à l’histoire (3)

février 14, 2009

Acheté récemment et lu en diagonale dans un café. Juste assez pour me rendre compte de sa qualité et décider de l’inclure dans cette série pour une introduction non orthodoxe à l’histoire. Non orthodoxe, parce que d’habitude on préfère une histoire non-thématique, éventuellement orientée sur une ère géographique. Avec Les grandes découvertes, Jean Favier propose une histoire qui, de l’Antiquité jusqu’au XVIe siècle, s’intéresse à l’homme en mouvement. L’approche a des avantages certains, permettant de touche aux grands espaces, aux grands empires et à pas mal d’évolutions intellectuelles, économiques et technologiques qui ont guidé et mû l’homme à la découverte du monde.

Centré sur l’histoire européenne, le sujet l’en fait nécessairement déborder, et on rencontre au fil du récit toute sortes de peuples et de gens. Les découvertes se font par des commerçants (les Phéniciens, Marco Polo) ou des conquérants (Alexandre le Grand), ou encore des missionnaires (comme les franciscains). Favier examine les espaces de circulation, les moyens de déplacement, la cartographie, les influences culturelles.

Le plan n’est pas complètement chronologique, mais il le reste toutefois bien assez pour ne pas perdre le lecteur débutant. Et puis Favier, en historien chevronné, ne se laisse pas prendre aux pièges des préjugés communs véhiculés par l’histoire traditionnelle (non, Attila n’était pas un simple barbare sanguinaire…).

À l’occasion, des voyageurs non-occidentaux sont évoqués, comme Ibn Battuta, mais ça reste occasionnel. Dommage que ça n’aille pas plus loin que Magellan, car il y a encore après le premier tour du monde de passionnants chapitres à écrire. Mais ça reste une excellente initiation.

Guerre et Paix, sauce égypto-hittite

janvier 24, 2009

Avant de me passionner pour les relations entre civilisations et entre religions, j’ai connu toute une période de passion pour l’histoire militaire, ou plus exactement, pour les grandes batailles. La stratégie, dans ses applications sur le terrain, m’intéressait en effet beaucoup plus que d’autres aspects de l’histoire militaire qui me laissaient plus ou moins indifférent, tel que la théorie ou l’armement. L’époque héroïque (dans un sens très large sans définission académique) m’intéressait en outre beaucoup plus que les sales guerres de l’époque contemporaine. J’étais, il est vrai, pas encore tout à fait sorti de l’adolescence.

Et comme je suis venu à l’histoire à travers un intérêt pour l’Égypte antique, l’une de mes batailles préférées a toujours été celle qui eut lieu à Qadesh en l’an 1274 avant le monsieur qu’on cloue sur les églises. C’est aussi la plus ancienne bataille de l’histoire dont on connaisse raisonnablement bien le déroulement. Ça n’est pas pour rien. D’une part, à la tête des Égyptiens se trouvait alors un homme qui a parfaitement su laisser sa marque dans les mémoires: Ramsès II. En outre, elle l’oppose à un autre vaste empire, beaucoup moins connu du grand public, celui des Hittites.

Voilà deux empires tous deux au faîte de leur puissance, le premier plus ancien que le second. L’Égypte s’étendait alors sur le Nord du Soudan et dominait le Moyen Orient jusqu’en Syrie. Son volet maritime se développait, facilitant les communications entre l’Asie et l’Afrique. La Phénicie (la Syrie, le Liban…) était la clé du commerce entre la Méditerranée et l’Orient. Or, l’extension de l’Empire hittite menaçait les intérêts égyptiens. D’abord un peuple terrien basé au coeur des montagnes de l’actuelle Turquie, les Hittites gagnaient à présent les côtes. Mais surtout, ils dominaient désormais le nord de la Phénicie. L’affrontement se fit autour de Qadesh (ou Kadesh), une cité qui contrôlait les communications d’est en ouest dans la région.

L’armée égyptienne comprenait un peu plus de 20 000 hommes, répartis en quatres divisions placées sous différents patronages divins (Amon, Ptah, Rê, Seth), plus un corps d’élite. À l’approche de Qadesh, deux bédouins ont renseigné les Égyptiens sur la position de l’armée hittite, beaucoup plus au Nord. L’avant-garde établit donc le campement devant la ville, tandis que les divisions suivantes la rejoignaient. Les deux hommes étaient en réalité à la solde de Mouwatalli, le roi hittite; l’armée hittite se trouvait en fait dissimulée juste de l’autre côté de la cité. D’après les sources égyptiennes, elle était à peu près deux fois plus nombreuse que l’armée de Ramsès, et comprenait 3500 chars.

Ce sont ces chars qui menèrent l’attaque. Les chars hittites étaient révolutionnaires pour l’époque. Plus robustes et mieux équilibrés, ils pouvaient porter trois hommes (plutôt que deux comme les chars égyptiens) et constituaient une force de frappe exceptionnelle qui mit rapidement en déroute l’une des divisions de l’armée égyptienne, encerclant une autre dans le campement égyptien. À ce stade, la bataille pouvait paraître gagnée pour les Hittides.

Mais l’arrière-garde égyptienne arrivait, où se trouvait entre autre le corps d’élite. La résistance des derniers égyptiens, parmi lesquels Ramsès, et l’impatience des troupes hittites à piller le camps permirent son intervention. À la fin de la bataille, l’attaque hittite avait été repoussée à grand coût. Les deux armées ne s’affrontèrent plus par la suite, les rois préférant négocier un traité de paix, l’un des premiers documents du genre que nous connaissions.

Qui a gagné, au final? Le résultat est si ambiguë que les opinions divergent. Typiquement, les égyptologues penchent en faveur des Égyptiens et les hittitologues en faveur des Hittites. Question de sources, puisqu’évidemment chacun des rois se proclama vainqueur en rentrant chez lui. Des arguments dans les deux sens peuvent être évoqués: les Égyptiens sont restés maîtres du champs de bataille, mais ils ont subit des pertes plus importantes; le traité concède Qadesh aux Hittites, mais l’expansion hittite s’y arrête, etc… Je serais plutôt de ceux qui déclarent un match nul avec léger avantage aux Hittites, pour l’intérêt que vaut mon opinion. Quoiqu’il en soit, la bataille permit aux deux Empires de mesurer leurs forces respectives et le traité déboucha sur une paix qui dura jusqu’à la chute de l’Empire hittite (apparemment en raison d’une guerre civile, puis de l’invasion des « Peuples de la mer »).

SOURCES:

LANEYRIE-DAGEN et AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane, Les grandes batailles, Paris, Larousse, 1997, pp.12-13.

LALOUETTE, Claire, L’empire des Ramsès, Paris, Fayard, 1985, pp.70-73, 114-132

KLOCK-FONTANILLE, Isabelle, Les Hittites, Paris, PUF (Que sais-je?), 1998, pp.26-28.

PS (4 mai 2009): suite au visionnement cette semaine d’un documentaire qui portait sur les armements de l’armée de Ramsès II, discutant entre autres des différences entre les chars égyptiens et hittites, je change la caractérisation « légers » des chars hittites pour « robustes ». Il semblerait en effet que les chars égyptiens aient été les plus légers et les plus mobiles. D’où des tactiques différentes. Les Égyptiens exploitaient la mobilité de leur chars pour rentabiliser leurs archers, en évitant le corps à corps. Les Hittites, grâce au troisième homme équipé d’un bouclier et d’une lance, étaient mieux préparés pour ce dernier.