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Virtuel, conservation et diffusion

janvier 7, 2012

Lorsqu’on a appris la nouvelle de la destruction des documents de l’Institut d’Égypte, un de mes amis facebook avait fait le commentaire que c’était un signe de l’urgence de numériser l’ensemble du patrimoine archivistique et de le diffuser gratuitement. Si cela avait été fait, disait-il, la perte de ces documents aurait été rendue impossible. Sans discuter des blocages institutionnels de cette belle utopie, cela m’a fait réagir, car je vois dans un tel raisonnement un peu de pensée magique, assez courant, quant aux vertus du virtuel.

Les archivistes considèrent généralement l’idée de conservation du patrimoine par le biais des moyens virtuels comme un mirage dangereux.

Dans le cas de l’Institut d’Égypte, que se serait-il passé si les document avaient été entièrement numérisés et diffusés gratuitement? Admettons d’emblée que cela aurait amorti le choc. Mais à quel point? Des documents numérisés et diffusés par le biais d’internet sont d’abord conservés sur un serveur. Où aurait été le serveur où on aurait stocké les données? Si l’institut avait eu son propre serveur et l’avait conservé sur place, la probabilité que les données qui y auraient été stockées auraient été perdue aurait été élevée. Si au contraire le serveur avait été conservé dans un autre lieu, là, parfait! on aurait au moins eu ça. Supposons la destruction du serveur: à quel point la diffusion aurait sauvé les documents? Peut-on vraiment supposer qu’ils auraient tous été téléchargés? Sans doute pas. Seule une fraction, celle rejoignant les préoccupations de la recherche et populaire chez les historiens amateurs, l’aurait été. Le reste, perdu.

Encore à cette étape, le téléchargement ne signifie pas la conservation du patrimoine. Le document qui sommeille au fond du disque dur d’un particulier n’est pas sauvé pour l’humanité.

Une fois les originaux et les serveur détruits, se pose le problème de la récollection* des documents: les localiser (qui a effectué les téléchargement?), les racheter (quelle belle occasion d’enrichissement pour ceux qui auront été seuls à télécharger tel ou tel document! à moins qu’on ne s’attende à ce qu’ils fassent tous nécessairement preuve d’altruisme?), et les réimprimer sur du papier d’archive.

Oui, du papier d’archive (c’est-à-dire un papier plus durable que celui qu’on utilise couramment). Car encore là, l’existence des documents numériques ne suffit pas à la conservation. On l’oublie souvent, mais ces documents n’existent pas en eux-mêmes, ce sont des données qui n’ont aucune valeur sans la technologie nécessaire pour les décrypter. Or, cette technologie évolue à grande vitesse. Pour être conservés, les documents électroniques doivent être transformés, et doivent donc faire l’objet d’un suivi régulier, sans quoi ils ne seront plus accessible que par des technologies anciennes, qui se raréfient rapidement. Il devient généralement plus simple d’assurer la conservation sous forme une forme matérielle et entreposable, comme du papier. Cette réalité est gérable par des grands centres de conservations, mais cela rappelle aussi l’urgence du travail de récollection après catastrophe, puisque les particuliers héritant des copies virtuelles, eux, n’ont généralement ni les moyens, ni la discipline nécessaire pour assurer ce travail.

Autant dire que, si la numérisation peut sauver les meubles à l’occasion, elle est loin d’être la panacée que certains croient.

En fait, le plus grand avantage de la numérisation en termes de conservation de documents est plus indirect et moins spectaculaire: en faisant en sorte que les usagers consultent le document numérique en lieu et place de l’original, on use moins ce dernier et on accroît sa durée de vie. C’est déjà beaucoup. D’autant qu’avec de bons logiciels de traitement d’images, les documents numérisés sont parfois plus lisibles que les originaux!

*pour autant que je sache, ce mot n’est attesté que dans un sens spirituel, qui n’est pas le sens que je cherche à exprimer ici. Mais son étymologie correspond au sens que je lui donne: re-co-ligere. Ou rassembler. Ou re-collectionner.

Tutte le strade portano a Roma!

décembre 19, 2010

Je savais que je finirais par aller à Rome pour les études, mais je ne pensais pas y aller si tôt. Même lorsque j’ai reçu une invitation d’un ami romain, connu à Valencia, pour la première édition du Shout Sister Shout au début de décembre, j’ai décliné. Forte dépense, trop tôt par rapport à mes recherches. Sauf qu’au fil des semaines, des amis de Madrid, Valencia et Lisbonne annonçaient leur présence, alors j’ai commencé à y penser plus sérieusement.

L’idée était d’y aller une semaine à l’avance pour visiter Rome, profiter des archives jésuites et, finalement, arriver au festival et me changer les idées. J’ai bien pensé faire les choses dans l’ordre inverse (festival, puis rester pour travailler), mais je me suis dis qu’après le festival, je ne serait plus assez en ordre pour travailler. Bien m’en a pris, car de surcroît Tite-Soeur allait à Barcelone dans les trois jours suivant le SSS. J’aurai juste le temps d’aller la rejoindre. Par ailleurs, coup de chance pour moi, partir une semaine à l’avance m’aura évité les affres de la grève dans les aéroports. J’ai quelques amis ici à Madrid qui ont raté le SSS à cause de ça. J’espère qu’ils vont pouvoir être remboursés, les pauvres.

Parlant d’avion, c’était la première fois que je voyageais avec RyanAir, et leur mauvaise réputation est méritée. Bas prix? oui, mais ils font tout pour charger un supplément. Les plus pointilleux que je connaisse pour la taille du bagage à main. L’avion est surchargé, à tel point que tous les bagages à main n’entrent pas dans les habitacles et qu’il faut les glisser sous ses pieds. Quand en plus c’est la compagnie où on a le moins d’espace sur son siège, si en plus le bagage prend la place que devraient occuper vos pieds, les deux heures de voyage Madrid-Rome, elles sont longues. Comme si ce n’était pas assez, on se sert du micro à toutes les vingts minutes pour vous annoncer qu’on veut vous vendre quelques chose. Pas une belle expérience de voyage.

Pour la semaine avant le SSS, je logeais à l’auberge de jeunesse. La moins cher dans laquelle j’ai logé à ce jour. Et la seule à offrir un repas les soirs de semaine, les « pasta party » du soir. Pâtes gratuites à 19h. Le plat n’est pas bien grand, mais s’accompagne d’un pain (et si on est assez rapide, on peut se resservir) et c’est gratuit.

En dehors de ça, ma première impression de Rome fut biblique: le déluge. Il pleuvait dimanche soir quand je suis arrivé. Il pleuvait lundi. Il pleuvait mardi. Il pleuvait la moitié de mercredi… autant dire que si je n’étais venu que pour le tourisme, j’aurais trouvé le temps long.

En lieu de quoi, j’ai passé mon temps dans les archives jésuites, zone extraterritoriale, tout près de Saint-Pierre de Rome.

Saint-Pierre, première vue, entre deux averses

Les archives jésuites, on y accède après avoir sonné à deux portes, franchi deux portes supplémentaires (dont une assez lourde), grimpé quatre ou cinq escaliers différents et laissé au passage son manteau, sac et autres choses indésirables dans un casier disposé sur le chemin. Au bout du chemin, il y a une vieille dame pour contrôler votre droit d’accès aux archives, accordé si vous avez une preuve que vous faites des recherches, normalement une lettre de recommandation. Il faut par ailleurs signer un papier où on promet d’envoyer une copie de notre travail, une fois achevé, aux archives jésuites. Bon moyen d’avoir une bibliothèque complète sur ce qui se publie sur eux.

De tous les ordres religieux nés au sein de l’Église catholique, les jésuites ont les plus belles archives. Dès les premières décades, une correspondance abondante naît, principalement dirigée vers Rome, et donne non seulement des indications sur l’état des activités jésuites, mais aussi sur ce qu’ils peuvent observer de leur environnement. C’est passionnant à parcourir. (par ailleurs, pour les intéressés, les jésuites sont très actifs -ou du moins le furent- dans la publication des documents. La série Monumenta Histórica Societatis Iesu comprends 127 volumes, presque tous disponiblent en pdf sur internet. Mais il y manque quand même de très nombreux documents. Les historiens des jésuites disent qu’ils n’en ont jamais fini avec leurs archives. Je les crois sans difficulté.

Pour ma part, cette semaine aux archives a surtout été l’occasion de m’y initier. J’avais dans mon ordinateur, comme guide, l’article très complet d’un éminent historien jésuite qui justement travaillait là cette semaine. L’archiviste, fort sympathique, m’a arrangé un rendez-vous avec lui (comme rien n’est parfait, c’est tombé sur le matin où j’avais prévu visiter le musée du Vatican. Pauvre de moi, il va falloir que je retourne éventuellement à Rome pour voir ça. C’est dur, la vie). J’ai donc eu les archives sous la main, ainsi que quelques personnes ressources très utile. À ce sujet, j’ai également croisé là-bas une historienne espagnole dont j’ai justement l’un des livres dans ma bibliothèque (maintenant j’en ai deux, elle m’a donné l’exemplaire d’un livre de vulgarisation qu’elle a écrit sur le protestantisme. Sympa comme tout. Et en plus, c’est un petit livre qui pèse presque rien dans les bagages). On a partagé un parapluie (vue ce qu’il tombait ce soir-là, ça a peut-être sauvé mon ordi…) et quelques bières. Ces rencontres d’intellectuels sont fort plaisantes, donnant lieu à des conversations qui sont non seulement intéressantes, mais nous réapprennent qu’on est pas les seuls à s’intéresser à notre sujet d’étude: une chose éminemment rare et précieuse.

à suivre…

Nouvelles madrilènes

septembre 12, 2010

Ça fait un moment que je n’ai pas écrit de notes. Mais il faut dire que j’ai peu de temps à consacrer aux notes historiennes (qui nécessitent un minimum de temps de documentation hors de la thèse) et que je lis peu (en fait, pas) de fiction en ce moment. Néanmoins, quelques nouvelles sur mes dix premiers jours à Madrid.

J’avais prévu me débarrasser d’entre six à douze livres de ma bibliothèque parmi les moins utiles et les plus lourds avant de quitter Valence, histoire d’alléger mes bagages. Finalement, faute d’avoir trouvé une bouquinerie rachetant des livres (assez curieux, d’ailleurs, de ne pas trouver de ce service essentiel dans une ville quand même pas si petite que ça), je n’en ai laissé qu’un seul derrière moi, cadeau à une amie qui décrit l’histoire comme sa « vocation frustrée ».

Par conséquent, mon voyage depuis l’appartement qui fut le mien jusqu’à l’hôtel que j’avais réservé pour trois nuits fut l’occasion de longues, fiévreuses et nombreuses réflexions de physique appliquée concernant la loi de la gravité.

J’ai choisi l’Hostal Berlin pour ses prix plus que pour toute autre raison. Les hôtels bons marché que j’avais déjà eu l’occasion d’essayé à Madrid affichaient complet au moment de réserver ou étaient fermés pour un temps indéterminé. J’ai découvert à l’arrivé qu’il se situait à un endroit relativement curieux. À deux coins de rue du palais royal. Pour m’y rendre, il ne me fallait même pas deux minutes de marche. Pratique, puisqu’il y a là une bibliothèque contenant des archives intéressantes pour ma thèse. À cinq minute de marche, il y a la Puerta del Sol, centre officiel de Madrid, elle-même centre officiel de l’Espagne, avec sa fameuse horloge, heure officielle de l’Espagne. Autour de la Puerta del Sol, bien des bars et des restaurants à tapas attirent touristes et autochtones festifs. Les quelques rues séparant ces deux lieux hautement touristiques sont bien sûr très passantes, puisque lesdits touristes préfèrent avec raison marcher de l’un à l’autre que de prendre le métro. Quelques commerces qui s’y trouvent sont donc eux aussi fort touristiques (surtout les prix). Mais ces quelques rues ont aussi un très fort caractère populaire, avec des cervecerías indifférenciables de toutes les autres cervecerías de Madrid (qu’il faudrait probablement estimer au nombre de trois ou quatre par habitant), voire mal famé, avec ce qui semble être des bars à putes (je ne suis pas entré pour vérifier, si vous voulez savoir). Mais quand même… vous savez, la vieille pute dégoûtante qu’on voit dans les caricatures? vieille, laide à faire peur, la peau rongée par dix-huit maladies pas toutes identifiées par médecine moderne, trop maquillée, habillées au comble du mauvais goûts avec des guenilles faisant déborder des formes flasques par n’importe où? ben je l’ai vue fumer à l’entrée d’un de ces bars. Elle est encore pire en vrai. Deux portes plus loin, un jeune latino interpelle les passants masculins en vantant la beauté des filles qui se trouve à l’intérieur de son établissement à lui. Et trois portes plus loin se trouve un petit restaurent japonais tout ce qu’il y a de plus coquet, avec des serveurs efficaces et guindés, servant de délicieux petits plats à un prix qui serait raisonnable si les portions étaient trois fois plus copieuses. À moins de 300 mètres au sud de tout ça se trouvait l’Hostal Berlin. Rien à reprocher audit hôtel, par ailleurs, tenu par une vieille dame et son unique employé, bien serviables tout les deux.

La première chose que j’ai fait en arrivant à Madrid fut donc de dormir. Mes réflexions de physique appliquée m’avaient vidé de toute énergie et laissé avec le dos endolorie. Le matin, suivant, ça allait mieux. J’aurais dû logiquement me mettre immédiatement à la recherche d’un appart (j’avais une option relativement sérieuse, mais il ne faut jamais rien prendre pour acquis, d’ailleurs le gars n’a pas rappelé), mais j’ai succombé à l’appel des archives et suis allé au palais royal pour finalement lire un document qui n’était pas celui que j’étais venu consulter (je devrais d’ailleurs faire un billet, voire une série, sur les « joies des archives »).

Troisième chose faite à Madrid, le premier soir où j’étais valide? Danser, évidemment. Non seulement il y avait une grande fête ce soir là, non seulement c’est toujours bon pour démarrer rapidement sa vie sociale (j’y ai même rencontré un montréalais), mais en plus ça faisait un peu plus d’un mois que je n’avais pas dansé, car rien n’était organisé à Valencia en raison de dépopulation estivale (maladie toute particulièrement aoûtiste). C’était une haute satisfaction, comme le sentiment que des rouages essentiels de mon corps se remettaient à fonctionner. J’ai revu les quelques danseurs madrilènes que je connaissais déjà, fait la connaissance de quelques autres, récolté quelques numéros de téléphone en vue de futures bières.

Il n’y a pas à dire, d’ailleurs, la vie dansante du milieu swing madrilène, qu’on décrivait il n’y a pas si longtemps comme vivotante, est désormais bien active et effervescente. En dix jours, j’ai dansé six fois, on pourrait faire pire. Il y a quelques mois encore, on décrivait Valencia comme la deuxième scène swing d’Espagne après Barcelone, mais une amie me prédisait ce ne serait plus pour longtemps. De ce que j’en ai vu, elle est en passe d’avoir raison.

Je me suis réveillé le vendredi, à la sortie des archives, pour me mettre plus sérieusement à la recherche d’un appartement. Cela s’annonçait difficile, j’ai donc réservé deux nuits supplémentaires à l’hôtel et anticipais que je devrais sans doute en réserver un semaine de plus: la plupart de ceux que je rencontrais me disaient qu’ils prendraient une décision au milieu du mois. Mais finalement, samedi en soirée, j’ai croisé une famille de colombiens qui louait une chambre. Ils voulaient bien que je m’installe le jour même. Comme l’hôtel était déjà réservé jusqu’à dimanche, j’en ai profité pour faire mon déménagement en deux jours et trois voyages. Beaucoup plus facile, croyez-moi. Voyager avec une bibliothèque n’est pas très aisé.

Je me suis donc créé une petite routine, entre les archives et la danse, comme à Valence. Les archives et bibliothèques scientifiques madrilènes sont par contre beaucoup plus procédurières que celles de la troisième ville d’Espagne, et demandent tout un ensemble de documents pour laisser le chercheur accéder à leurs précieux fonds. Pour le moment, je me limite à quelques-unes, notamment celle du Palais.

N’empêche que travailler au palais royal, c’est quand même beau.

L’histoire détruite

août 5, 2010

Dans les différents dépôts d’archives que j’ai visités à Valence, il y a celui de la curie métropolitaine de Valence, c’est-à-dire les archives diocésaines. Un pauvre petit poste, avec une seule archiviste (d’ailleurs gentille et serviable), et une table ronde pas bien grande en guise de lieu de travail pour les chercheurs. Un catalogue assez pauvre de documents, et des documents souvent en très mauvais état. L’un de ceux que j’ai demandé était un grand livre, dont les pages avaient dûes être collées sur des pages neuves pour leur donner de la solidité, et dont le tiers du bas était dans un état misérable, grugé et noirci. Pourtant, il y eut une époque où les archives diocésaines de Valence étaient réputées être parmi les plus riches d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire. Cela a changé avec la guerre civile. L’introduction du catalogue des archives relate cette lamentable histoire en citant des témoignages qui rendent la chose fort vivante et lui confère un pathos certain.

Durant la guerre civile, Valence se trouvait dans la zone républicaine. Elle fut, trois ans, la capitale d’Espagne, capitale ad hoc, parce qu’il fallait installer en urgence un nouveau gouvernement pour faire face à la catastrophe qui s’abattait sur le pays. Les aléas de la guerre ont souvent été dommageables aux archives. En 1936, la curie métropolitaine fut touchée par un incendie. On aurait pu croire que c’est à ce moment que furent détruits les documents. Mais en fait, l’essentiel en fut rescapé. C’est en 1937 qu’a lieu le désastre.

La guerre civile, entre autres nombreux conflits qu’elle mêlait, avait mis au jour l’hostilité réciproque des mouvements politiques révolutionnaires (communistes et anarchistes, notamment) et de l’Église. Celle-ci avait choisi d’appuyer Franco. Dans la zone républicaine, un vent anticlérical a soufflé. Plusieurs milliers de religieux ont été massacrés. L’évêque de Barbastro a été émasculé vivant avant d’être exécuté (plus tard J-P II l’a béatifié pour avoir subi le martyre). Les biens de l’Église sont saisis: églises, couvents… archives.

En 1937, les archives de la Curie Métropolitaine furent vendues à une usine de pâtes et papiers. Comme un ami l’a dit avec une savoureuse ironie noire et cynique: « au moins elles ont servi à quelques chose d’utile ». Ce qui devait d’ailleurs être la pensée de ceux qui orchestrèrent ainsi cette destruction, décidée au nom l’idéologie anticléricale. Le caractère horrifiant de la chose, par rapport à une destruction dans un accident de guerre, c’est que c’est un choix fait en toute connaissance de cause: la destruction volontaire de la mémoire religieuse. Il ne semble pas être venu à l’esprit des sombres imbéciles qui ont pris cette décision que les archives religieuses ne témoignent pas que de l’histoire de la religion, mais de l’histoire de tout un peuple: aussi bien leur religion, leurs moeurs et leurs dissidences.

À l’une de mes premières visites à l’Archivo del Reino de Valencia, j’ai parcouru les fiches cataloguant les documents, et mes yeux sont tombées sur un autre type de destruction de document. Il se trouvait une série de documents royaux sur les émeutes (reflétant les tensions religieuses croissantes de la ville) qui eurent lieu à Valence en 1455. Les documents s’échelonnent sur 5 ans. Les premiers, donc, apparaissent à la fin du règne d’Alfonso El Magnánimo et les dernier au début du règne de Juan II. Ces documents sont des documents d’amnistie. En Aragon, le roi avait traditionnellement, en raison des traités de capitulation signés lors de la Reconquête, le rôle de protecteur des minorités, notamment musulmanes. Il dût donc sévir contre un certain nombre des émeutiers. Il y eut des procès. Mais ce que nous apprennent ces document, notamment le dernier en 1560, c’est qu’au terme du processus, le roi autorisa les familles concernées à brûler les procès qui les concernaient si elles le souhaitaient. Il semble que l’amnistie dispensée à cette occasion n’offrait pas seulement le bénéfice du pardon, mais aussi celui de l’oubli.

Cette semaine, toujours à l’Archivo del Reino, je consultais un registre dominicain. Un livre des professions de foi, qui enregistrait donc les noms de ceux qui devinrent religieux dans le couvent concerné, avec une petite notice pour chacun d’entre eux où on trouve leur nom, leur lieu de naissance, les noms de leurs parents, et le nom du prieur qui a reçu leurs voeux. Je feuilletais donc ce registre à la recherche de quelque indice pour ma recherche, quand je tombai sur une page charcutée. Il y a des trous a plusieurs emplacement, découpés avec je ne sais quel outil. La main tremblante, je tourne les pages. Pendant l’espace d’à peu près quatre ou cinq pages, il y avait un trou au milieu chaque notice, et un autre au bas, au niveau des signatures. Dans les pages suivantes, le schéma se poursuit, on trouve encore des trous; il n’y en a seulement plus à chaque notice. Puis le registre se poursuit normalement. De toute évidence, ce sont des noms qui ont été retirés à chaque notice: dans la notice, et la signature du moine. Un seul? sans doute, mais comment savoir? Qui? Pourquoi? Le saura-t-on jamais? Peut-être d’autres archives dominicaines le révéleront-elles un jour. On pourrait retrouver un ordre donné à la fin de retirer un nom des archives. Ou peut-être, si cet ordre a existé et fut couché par écrit, s’est-il perdu dans les nombreux aléas vécus par les archives religieuses de ce pays.

Quoiqu’il en soit, il est quand même remarquable de penser que, dans des sociétés bureaucratisées, il faut souvent produire un document pour en détruire un autre. C’est qu’il y a division des tâches entre la décision et l’exécution, et que l’exécuteur doit non seulement prendre connaissance de l’ordre, mais il doit également être protégé. La destruction des procès de 1455 aurait été illégale, bien sûr, n’eût été un ordre royal pour l’autoriser. Pour protéger les amnistiés, il fallait que subsiste une trace de l’autorisation royale, donc de l’événement auquel le tout se référait. Cela demeure un appauvrissement de la mémoire (les procès perdus étaient sans doute très riches en détails), mais un signe a subsisté. Le cas du registre monastique est moins clair, mais il est possible que les mêmes mécanismes aient joués.

Dans mes cours d’archivistiques, un prof avait donné un exemple très contemporain qui illustre le même phénomène. Dans une petite ville, un maire avait ordonné à son archiviste de détruire un enregistrement. Ce dernier s’est exécuté, mais non sans avoir obtenu, pour se protéger, un ordre en bonne et due forme, signé, de la destruction de l’enregistrement. Quand les journalistes sont venus fouiner, c’est le maire qui a eu des problèmes, plutôt que son subalterne.

(je classerais bien ce billet dans les « brèves de doc », puisque c’est une tranche de vie sur mes études, mais à plus de 1100 mots, ce n’est plus trop une brève. dans les réflexions, donc).

Bouclage d’une première semaine

février 18, 2010

Je suis arrivé à Valencia il y a une semaine jour pour jour. Du moment où j’écris, il  y a une semaine, heure pour heure, j’étais effondré dans mon lit à Burjassot, dormant. Un peu plus d’une heure plus tard, je me levais pour aller à La Claca, le bar où, tous les jeudis, la communauté swing de Valencia se réunit pour s’adonner à son loisir.

Une semaine et tout est allé très vite, dès ce soir là. Car j’ai été accueilli à bras ouvert ce soir là, et le lendemain je recevais un message de la prof (y’en a pas des dizaines comme à Montréal; ici tout tourne principalement autour d’un couple qui donne ses cours). Elle avait diffusé la nouvelle de mon arrivée par sa mailing liste, précisant que je cherchais un appartement à Valencia. Elle avait déjà une réponse, l’un des danseurs cherchait un quatrième coloc. Le lendemain, je recevais d’elle un autre message: une demoiselle arrivait en ville d’ici peu; si ça ne marchait pas avec le premier, je pouvais toujours chercher avec la deuxième. J’ai écris au premier, attendu en reprenant mon travail.

La fin de semaine a été mouvementée. Du swing, toujours. Samedi, l’école faisait sa fête annuelle, dans un lieu du centre-ville au milieu du dédale de petites rues, des lieux qui me paraissaient familiers du fait que je m’y étais beaucoup promené lors des dix jours de mon précédent séjour il y a deux ans, mais dont je ne me rappelais pas du tout la configuration. J’ai quand même réussi à trouver mon chemin. Une consommation et un bocadillo (disons un sandwich) inclus dans le prix d’entrée, plusieurs tortillas à disposition, c’était souper-swing! J’ai longuement poursuivi l’opération faire-connaissance, avec mon espagnol finalement plus fonctionnel que ce que mes craintes me faisaient appréhender. J’ai rencontré pour le première fois celui qui cherchait un coloc, on a convenu d’une visite le lundi suivant.

Le plancher de danse pourtant en tuiles, était très glissant, presque autant que la patinoire de l’Apollo Jazz Café. Et pour cause! on y avait répandu du talc, pour être sûr. Vieux truc, mais j’ai été pris par surprise. Là pour le coup, je suis tombé une ou deux fois, ce qui doit bien doubler ma moyenne de chute en deux ans et demi de danse! Pas de mal, rassurez-vous. Le milieu swing valencien est plein d’énergie, et la soirée comporte sa part de jeux. En fin de soirée, par exemple, chacun s’est vu remis un petit paquet de minuscules perles d’une couleur. Correspondant à son niveau. La consigne était d’échanger une billet avec chacun de ses partenaires, et de s’efforcer d’avoir un sachet multicolore. Super bonne idée. J’ai reçu la couleur orange, donc dans les hauts niveaux, mais je ne sais pas au juste quels étaient les niveaux. Il y a eu un shim sham, bien sûr, avec les variations locales. Un jam. Et… un jam d’accueil juste pour moi! Merci à eux, c’est une sacré belle surprise.

En fin de soirée, petite leçon d’un fait évident: leurs événements ne se terminent pas à l’heure dite. Ça devait finir à 1:30, mais ça a plutôt été autour de 3:15. J’ai été raccompagné à Burjassot par un autre danseur qui vivait au loin. C’était sur sa route.

Lendemain, dimanche et au programme… du swing! C’est un petit événement qu’ils font régulièrement ici, qu’ils appellent un Clandestino. Du swing en plein air, sous le pont de Calatrava (magnifique pont… comme plusieurs des ponts qui enjambent l’ancien lit du Turia). Clandestino, bien sûr, parce qu’on n’a pas de permit! Mais pas si clandestin que ça: non seulement les badauds s’arrête pour nous regarder et nous prendre en photo, mais il y a une grande bannière de Spirit of St. Louis déployée juste derrière nous!

Danser sous le pont de Calatrava

Clandestino sous le pont de Calatrava

C’était de 12h30 à 14h30. Mais… comment se fait-il alors que je suis rentré à Burjassot vers 19h00? serait-ce qu’on n’a pas terminé à l’heure dite? En fait, on a presque fini à l’heure dite. Le dépassement étant qu’on est resté pour une tard-venue… on lui a même fait un jam. Et puis on a été prendre une bière en groupe (les bières les plus distribuées en Espagne sont des bières espagnoles, San Miguel et Alhambra). Puis on s’est rendu chez l’une des danseuses, pour manger… sois-disant. Non, pas soi-disant, on a bel et bien mangé. Mais pas que… c’est qu’elle inaugurait, voyez-vous, et qu’elle a un beau grand balcon au septième étage. Le plancher légèrement en angle, ce qui procure une sensation bizarre sous les pieds; mais sinon, on peut parfaitement y danser. Ce qu’on ne s’est pas privé de faire. Avec jam inaugurale pour l’inauguratrice de terrasse. Et exercices d’acro pour quelques-uns.

Aaah, que de swing, que de swing! Et pourtant je suis en manque, parce que je n’ai pas dansé depuis. Mon lundi était celui de la visite de l’appart, chose qui s’est conclue par un accord de déménagement le mercredi suivant. Et de la rencontre de mon professeur ressource ici à Valencia. J’avais eu l’occasion de le rencontrer lors de mon précédent séjour, il est très sympatique et a une bonne connaissance des archives. Il ne m’a pas reconnu. J’ai changé depuis la dernière fois, avec mes cheveux longs et ma barbe. On s’est occupé des archives, on s’est occupé des papiers administratifs (l’un d’eux est à refaire, c’est pour demain matin). Et on s’est donné rendez-vous pour jeudi matin.

Mardi, je m’offre une journée consacrée uniquement au travail. Parce que quand même, hein, je ne suis pas venu ici pour danser! C’est juste un bonus.

Mercredi, je passe au commissariat de police pour les papiers de résidence. Il a quand même fallu que j’en fasse quatre pour trouver le bon. Pas forts sur la simplicité administrative, les Espagnols. Et j’ai un document à faire refaire, comme je l’ai dit.

Puis, le déménagement. Curieusement, j’ai l’impression d’être encore plus chargé qu’à mon arrivée. Il n’en est rien, je n’ai rien acheté, pas même un livre (d’ailleurs, je suis surpris par le nombre que j’ai amené de Montréal… me semblait que je m’étais limité?? je vais faire comment au retour quand je vais en avoir une douzaine de plus?). C’est donc en escargot (caracol) qui transporte sa maison avec lui que je me suis rendu dans ma nouvelle résidence. Un transfert de métro, deux fois quinze minutes de marche (avant et après le métro) plus dix minutes de marche dans le métro même, le tout triplé par le poids des bagages. Pas vite vite. En arrivant, ils pensaient qu’on s’était mal entendu sur mon heure d’arrivée… nonon, j’ai juste sous-estimé le poids de mes bagages. Remarquez, la précédente locataire, qui part au moment où j’arrive, est pire que moi. Cette Ukrainienne, qui parle un mauvais anglais et un mauvais espagnol, compensant le tout par beaucoup d’expressivité et des « kapuuut! » retentissant, s’avoue girly et stéréotypée… et en effet. Je pensais que l’entrée passait par une sorte d’entrepôt. En fait, en temps normal, l’endroit est vide. Mais là, il y avait ses bagages, environ deux ou trois valises, plus un paquet contenant des partitions (elle est violoniste) qui doit faire la taille de ma plus grosse valise en deux fois plus pesant, un ou deux paquets de la même taille, mais contenant autre chose, plus deux ou trois paquets plus modestes. Un entrepôt, je vous dis! Elle a appelé un taxi, je crois, pour son déménagement, mais je ne sais pas 1) comment elle a fait pour descendre tout ça et 2) comment elle a fait pour tout caser ça dans un seul taxi.Ça s’est passé pendant que je m’installait, et le mystère reste encore entier. J’étais moi-même épuisé, et après avoir écouté la télé avec les colocs (une émission qui s’appelait quelque chose comme « Mira quién baila », adaptation espagnole de l’émission américaine « Dancing with the stars »).

Ce matin, première incursion dans les archives du Patriarche, San Juan de Ribera. Dans un vieux bâtiment. Les pièces contenant les archives elles-mêmes et les pièces de travail, ô surprise, sont assez conforme au stéréotype des archives (toiles d’araignées en moins): des pièces assez petites avec des étagères partout, recouvertes de livres anciens. J’ai eu l’impression d’entrer, non sans une pièce, mais dans une bande dessinée. Quelques temps plus tard, j’avais le nez dans mes documents. Les documents très vivants recopiés par Boronat, racontant toutes sortes d’aventures rocambolesques en lien avec l’Inquisition; et ceux, beaucoup plus arides, des rectorías de moriscos, les paroisses, surtout leur financement. Pendant ce temps-là, une équipe qui travaille avec mon prof-ressource s’occupent de numériser un certain nombre de documents. Leur équipement de photo numérique est assez impressionnant. Je vais avoir l’air niaiseux quand je vais trouver les documents que je veux conserver et sortir mon petit appareil, mais bon, il fera parfaitement la job, c’est ça qui compte.

Retour à l’appart. Arrêt à la librairie, histoire de voir ce qui se vend de bon en termes de livres dans le coin. Non, j’ai rien acheté. Pas encore. Mais j’ai été tenté.

Puis, première épicerie. Bonne pratique pour l’espagnol de tous les jours, ça, faire son marché. J’ai appris pas mal de mots.

Puis sieste, puis repas, puis ordi.

J’achève l’écriture de ce billet. Il y a une semaine, heure pour heure, je me réveillait dans une chambre à Burjassot et je me préparais à aller swinguer à La Claca. Devinez ce que je vais faire, là?