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Théorie économique et bande dessinée (1): Le Schtroumpf Financier

janvier 22, 2013

Voici le premier d’une série de billets que j’espère écrire (je ne fais plus de promesses) sur la représentation des théories économiques dans les bandes dessinées pour enfants ou pour ados. Accrochez-vous, c’est long!

 À l’heure où nos débats sociaux s’appuient sur certaines conceptions de l’économie, parfois implicites, parfois explicites, ne devrions-nous pas nous demander quels furent nos premiers contacts avec une théorie économique? Est-ce au cégep, dans les cours de philo ou de sciences humaines? Est-ce au secondaire dans les défunts cours d’économie?

Mais, en y pensant bien, n’avons-nous pas lu Astérix, les Schtroumpfs ou Achille Talon avant Adam Smith ou Karl Marx (quand nous avons lu Smith ou Marx)?

Pratiquement chaque fiction véhicule une certaine conception de l’être humain, ce qui a bien sûr un impact sur notre vision de l’économie. Mais surtout, il ne manque pas d’artistes pour enfants qui offrent une vision pédagogique ou satirique de l’ensemble de la société. Cette manière d’écrire fait même partie des spécialités de la vieille école franco-belge. Les jeunes qui les lisent s’intéressent surtout au caractère divertissant des histoires racontées, mais pour qui retourne les lire une fois un peu plus âgé, le caractère « sociologique » des histoires racontées est souvent frappant.

 Par où commencer?

Je me suis demandé si j’allais commencer par « Le Schtroumpf Financier » ou « L’archipel de Sanzunron » (de la série Achille Talon). Les Schtroumpfs, c’est une série qui s’adresse à un lectorat plus jeune qu’Achille Talon; un jeune d’aujourd’hui a donc davantage de chance de lire « Le Schtroumpf Financier » avant « L’archipel de Sanzunron ». Mais ce dernier a été publié bien avant, ce qui fait que des gens de mon âge l’ont lu avant « Le Schroumpf Financier ».

 Mais puisqu’il faut choisir, commençons par les petits lutins.

 Les Schtroumpfs: regard général sur la série

La recette des Schtroumpfs, c’est la construction d’histoires qui font une satire des institutions humaines. Le scénario-type est celui-ci: les Schtroumpfs vivent en paix dans un petit village utopique où chacun a son rôle et sa personnalité, quand (soudain!) survient une institution quelconque. Dès lors, les choses vont de mal en pis, et on apprend petit à petit tous les travers de l’institution. Une solution est alors trouvée et le village retrouve sa paix d’origine et son statu quo.

Cette recette, qui apparaît très tôt (dans Le Schtroumpfissîme)  ne touche pas tous les albums, mais tend à se systématiser au fur et à mesure que la série avance. Le Schtroumpf Financier fut publié dans dans la période tardive des Schtroumpfs, où cette recette est devenue quasiment l’unique moteur de la collection.

 Il existe quelques variations dans la série. Notamment, dans certains cas, une certaine utilité est reconnue à l’institution: on l’introduit alors comme une solution à un problème, mais une solution qui dégénère vite (dans Le Schtroumpf Reporter, le journalisme apparaît pour combattre les rumeurs, mais dérive rapidement vers le sensationalisme). D’autres fois, il s’agit uniquement d’un vice ou d’une nuisance, qui ne trouve aucune justification (les jeux de hasard, par exemple).

 Le Schtroumpf Financier

a) De la monnaie au village des Schtroumpfs

Le Schtroumpf Financier se trouve dans cette seconde catégorie. L’histoire, en effet, ne présente aucune utilité à l’argent. La communauté schtroumpf a une économie autarcique, qui fonctionne grâce à un système d’échange de biens et services basé sur la seule entraide (1). Un Schtroumpf  l’explique à Olivier, l’apprenti de l’enchanteur Homnibus: quand on a besoin d’un pain, on va le demander au Schtroumpf Boulanger, et celui-ci le leur donne. Tout simplement.

Olivier, épaté, explique en retour que, chez les humains, tout se vend et s’achète. En visite au village humain, il montre au Schtroumpf comment on échange de l’argent contre des biens. Enthousiasmé, le Schtroumpf décide d’importer ce système au village.

L’enthousiasme de celui qui deviendra le Schtroumpf Financier n’est pas expliqué dans le scénario. Il met beaucoup d’efforts à fabriquer la monnaie, malgré son apparente inutilité (il va chercher de l’or chez le Schtroumpf Mineur, qui est bien content de se débarrasser de cette « saloperie inutile », fait fondre les pièces par le Schtroumpf Bricoleur, qui se demande à quoi ça peut bien servir…) et fait adopter son idée par des Schtroumpfs qui n’y comprennent pas grand-chose. En fait, les premiers échanges monétarisés entre les Schtroumpfs sont présentés comme « amusants », ce qui semble être la clé de l’énigme: ces naïves créatures ont adopté l’argent comme un simple jeu. Il va sans dire qu’ils vont payer le prix d’une telle candeur.

On note donc combien l’introduction de la monnaie chez les Schtroumpfs est artificielle. De la même manière, le montant des prix apparaît de manière artificielle: c’est le Schtroumpf Financier, qui, à l’aide de savants calculs en fonction du coût et du temps de production des biens, fixe une « échelle de valeur ». Chez les Schtroumpfs, les prix ne semblent donc pas s’adapter aux circonstances d’eux-mêmes, comme le voudrait  le principe de l’offre et la demande. On ne voit d’ailleurs aucune illustration claire de ce principe au fil de l’histoire.

b) un système à la dérive

Le premier désagrément survient lorsque le Schtroumpf Cuisinier demande salaire pour le repas. Ayant payé pour les ingrédients et dépensé de son temps, il demande une juste rétribution. En grognant, les schtroumpfs se rendent à la logique de l’argument.

Dès lors, les choses commencent à se mettre en place. Les Schtroumphfs dotés de talents et métiers en demande gagnent bien leur vie: le Cuisinier, le Boulanger, le Paysan, le Mineur, le Bricoleur, le Financier – bien sûr -, tandis que d’autres la gagnent maigrement: le Musicien qui joue faux (mais se fait payer à l’occasion par le Paysan pour faire tomber la pluie), le Farceur qui ne peut pas vendre ses cadeaux piégés (sauf quand quelqu’un veut jouer un tour au Schtroumpf à Lunette), et d’autres ne la gagnent pas du tout: le Schtroumpf Paresseux, notamment. Petite mention à la plainte de la Schtroumpfette: « Schtroumpfer des soins au Grand Schtroumpf, me schtroumpfer du Bébé, les lessives, le ménage… qui va me payer pour tout ça? »

Lorsque le Schtroumpf Paresseux devient sans le sous, le Financier parvient à le convaincre qu’il doit se mettre au travail. Mais alors comment fera-t-il d’ici son prochain salaire? C’est alors que le Financier introduit le prêt avec intérêt. Peu de temps après, le Boulanger arrive avec ses surplus d’argent, le Financier lui offre de le garder pour lui et de le faire fructifier, en lui versant un intérêt. La banque est née.

L’effondrement d’un petit pont introduit un nouveau cycle de problèmes. Alors que normalement les Schtroumpfs se réunissent pour effectuer ce genre de travaux, cette fois, il faut acheter le matériel et payer le temps des ouvriers. La solution? Le Financier offre de payer les travaux, en échange de quoi on lui paiera un droit de passage sur le pont. Les Schtroumpfs commencent à en avoir vraiment marre de payer pour tout. Mais ce n’est pas tout: pour réduire les coûts des travaux, le Schtroumpf Bricoleur accepte des planches de moindre qualité – et touche au passage une petite enveloppe pour préférer ce fournisseur plutôt que l’autre (la corruption fait son apparition). D’autre part, des difficultés inédites surgissent pendant les travaux: les ouvriers quittent le chantier à la fin de leur journée de travail, sans se soucier d’achever ce qu’ils ont commencé.

Mais la vie continue au village. Le Schtroumpf Financier fait preuve de toujours plus de créativité: il place l’argent des riches pour le faire fructifier, prête aux pauvres contre des taux de remboursements usuraires; il invente l’hypothèque, s’approprie des maisons où demeurent des Schtroumpfs désormais devenus locataires; il propose au Grand Schtroumpf de faire réparer son laboratoire contre un pourcentage sur tous les services qu’il fournira aux Schtroumpfs (le Grand Schtroumpf refuse, ne voulant faire payer personne pour ses services).

Au-delà de la mécanique du système, celui-ci va affecter les comportements. L’avarice rend imprudent le Schtroumpf Paysan qui se fait prendre par Gargamel. Il sera aussi libéré par ses compagnons en prenant Gargamel au piège de sa propre avarice. On peut ici noter que l’occasion a été ratée par le scénariste de mettre en scène le rôle de l’argent dans une opération de type secours/militaire; l’épisode apparaît plutôt comme un retour temporaire à la solidarité traditionnelle des Schtroumpfs. Mais peut-être était-ce justement le but que de montrer que certaines crises mènent à l’abandon temporaire des considérations purement monétaires?

Quoiqu’il en soit, alors que dans la plupart des scénarios des Schtroumpfs, la « crise Gargamel » sonne la fin de l’histoire, ce n’est pas le cas ici. Le véritable ennemi, c’est le système monétaire lui-même. Les comportements ne cessent pas de se transformer: certains perdent le sommeil à force de planification financière, rongés par l’angoisse de la pauvreté, d’autres deviennent des lèches-bottes des riches – représentés ici par le Schtroumpf Financier lui-même.

Jusqu’à ce que le ras-le-bol éclate, sous la forme d’un seul individu. « On ne danse plus, on ne chante plus, ce n’est pas une vie! » Il s’exile du village, avec quiconque veut le suivre, pour reconstruire un autre village, où l’argent n’existera pas. Et hop! Tout le monde le suit dans l’enthousiasme, sauf le Schtroumpf Financier. « Vous ne pouvez pas partir, vous me devez de l’argent! » crie-t-il aux autres… qui lui lancent toutes les pièces d’or qu’ils ont et fichent le camps. Alors le Schtroumpf Financier se dit que, au fond, comme ça, tout lui appartient. Puis il réalise qu’il ne sait pas comment faire du pain, ou réparer une charpente… et qu’il se sent seul. Il va trouver les autres, leur rend tous leurs biens et aboli le système monétaire. Au retour, le Grand Schtroumpf lui sert une morale fort curieuse pour l’histoire qu’on vient de lire, comme si Peyo, à la dernière case, refusait d’assumer son propos « Ce qui est bon pour les humains ne l’est pas forcément pour les Schtroumpfs! »

 Commentaire

La schématisation du système économique par Peyo a des allures de modèle théorique, avec ses qualités et ses défauts. On voit qu’elle aboutit à une représentation de l’argent très négative (2).

Au contraire des théories classiques qui présentent l’argent comme un lubrifiant des échanges, ici il apparaît plutôt comme une source de problèmes, qui complique la production et les échanges et nuit à leur efficacité. L’exemple de la réparation du pont est celui qui illustre le mieux cette conception. Le système de corvée collective s’avère, pour cette petite communauté, une solution plus efficace à court terme (le travail est effectué en fonction de l’objectif à atteindre et non en fonction du salaire à obtenir) et plus rentable à long terme (il est à l’abri de la corruption, les matériaux utilisés sont optimaux et l’usage du pont est gratuit pour tous).

L’autre caractère évident de la représentation du système monétaire par Peyo réside dans les inégalités sociales. Nous avons une communauté fondamentalement égalitaire, où le statut des Schtroumpfs n’est pas évalué en fonction de l’utilité comparée de la contribution de chacun à la communauté. Le Poète et le Paresseux peuvent combler leurs besoins de la même manière que le Paysan et le Bricoleur. L’introduction du système marchand dans la communauté a pour effet de réduire l’accessibilité des biens et services, obligeant chacun à se demander ce dont, individuellement, il a le plus besoin. Les Schtroumpfs dont les compétences permettent de satisfaire des besoins matériels deviennent plus riches que ceux qui satisfont des loisirs, ou dont l’utilité se résume au fait qu’ils enrichissent le paysage de leur présence. Il y a donc des pauvres qui ne peuvent pas satisfaire leurs besoins, et des riches qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire. Le caractère « utilitaire » des professions rentables comporte deux exceptions principales: le Schtroumpf Financier et la Schtroumpfette.

Le premier a une profession a priori inutile: elle ne remplit pas un besoin matériel. D’ailleurs, elle n’existait pas avant l’introduction de l’argent – un argent dont on a vu qu’il est lui-même absolument inutile à la bonne marche du village des Schtroumpfs. Sa profession crée sa propre utilité, et n’a de sens qu’au sein de ce système. Mais puisque ce système ne semble pas avoir de raison d’être, cela fait du Schtroumpf Financier un parasite, qui prospère uniquement en raison de l’adhésion des autres à ce système. Une telle adhésion, toute entière fondée sur une illusion, s’apparente à de l’aliénation.

La Schtroumpfette, pour sa part (et dans une moindre mesure, c’est aussi le cas du Grand Schtroumpf), fait un travail essentiel, mais gratuitement, parce que ce travail doit bien être fait et que personne n’est disposé à payer pour ce faire, d’autant qu’ils savent que, payée ou pas, elle le fera.

Ce portrait d’ensemble, bien que très sombre, n’est pas une satire bien féroce – et aurait même gagné en réalisme à être plus mordante. Il aurait pu décrire plus en détail la « prolétarisation » des Schtroumpfs pauvres, forcés de devenir ouvriers pour gagner leur vie. Puis l’embourgeoisement des Schtroumpfs riches, cessant de travailler pour déléguer leurs activités à leurs ouvriers et un contremaître. Ç’aurait pu être une occasion pour des Schtroumpfs artistes de s’enrichir en les divertissant, quitte à s’adapter à leurs goûts. Le Schtroumpf à Lunettes aurait pu commencer à gagner sa vie en écrivant des théories économiques sous la dictée du Schtroumpf Financier. J’extrapole, mais je pense rester dans l’esprit initial de la BD. Juste, comme je l’ai dit, un peu plus féroce.

Au milieu des différentes critiques déjà signalées, la principale faiblesse de la représentation offerte par Peyo apparaît avec évidence: elle provient du fait qu’il renonce à donner une explication logique à l’existence de l’argent. Si, dans sa fable, la monnaie apparaît d’abord comme un jeu, puis existe comme une contrainte un peu fétichiste – et illusoire – une telle situation n’existe pas dans la réalité. Ce n’est pas tant que la communauté schtroumpf autarcique, égalitaire et vivant par la seule entraide soit irréaliste: elle l’est, mais pas tant que ça. Il existe des groupes humains qui fonctionnent ainsi, sans échange marchand (dans le terme « marchand », j’inclue les échanges monnétarisés et le troc), par l’entraide et le don (3). Ce qui est irréaliste, c’est qu’un tel groupe adopte l’argent sans raison, car l’argent y constituerait effectivement un système moins efficace que le précédent. Pour adopter les échanges marchands, une société doit y trouver un avantage.

Il est possible (mais je m’aventure un peu) d’interpréter la dernière phrase du Grand Schtroumpf en ce sens. Si dans ce qui est bon pour les Humains n’est pas nécessairement bon pour les Schtroumpfs, on entend par « Humains » une société complexe et vaste, et par « Schtroumpfs » une société de petite échelle, autarcique et simple, alors elle acquière davantage de sens qu’un simple refus par le scénariste d’assumer son propos. Elle signifierait alors que les questions « pourquoi les échanges marchands? pourquoi les systèmes monétarisés? » demeurent ouvertes. De fait, elles le sont: on trouve dans la littérature anthropologique de vastes débats sur le sujet (la littérature anthropologique est d’ailleurs beaucoup plus riche sur cette question que les théories économiques, et les économistes auraient sans doute intérêt à s’y intéresser de plus près qu’ils ne le font).

Dans Le Schtroumpf Financier, l’inutilité de l’argent conditionne aussi la facilité apparente de la solution. Si l’argent est inutile, alors un acte de désobéissance civile ponctuel (car le refus soudain des Schtroumpfs d’avoir recours à l’argent en est bien un) a un effet radical et définitif. Il est pratiquement sans conséquences, et rétablie du même coup à la fois l’égalité sociale, la liberté et la joie de vivre. Mais si c’était si facile, on l’aurait fait depuis longtemps!

 Notes

(1)On notera que, dans Les Schtroumpfs, comme dans de nombreuses autres séries, il y a une certaine plasticité dans la représentation de la communauté où se déroule l’histoire. On voit parfois, dans les autres albums, les Schtroumpfs échanger des choses contre des noisettes, qui servent de monnaie, ou parier des noisettes. Mais on adapte les hypothèses au besoin du scénario: dans « Les Schtroumpfs joueurs », on suppose que les paris ne sont pas connus des Schtroumpfs au début de l’histoire, tandis que dans « Le Schtroumpf financier », on suppose qu’il n’y a jamais eu de monnaie chez eux.

(2) Signalons en passant que, depuis longtemps, beaucoup de gens spéculent sur la possibilité que les Schtroumpfs véhiculeraient une idéologie communiste. Tant qu’à aller par là, ça me paraît plus anarchiste que communiste.

(3) Pour autant, de tels systèmes n’excluent pas forcément des jeux de pouvoir et des inégalités sociales.

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La douce et les brutes

mai 13, 2011

Vous connaissez déjà Dame Blanche. Si d’aventure vous alliez parfois la visiter en passant par chez moi, vous vous êtes peut-être aperçus que son blogue était fermé depuis environ un mois, peut-être un peu plus. Il était anciennement hébergé par la plate-forme free. Du jour au lendemain, ces connards ont tout fermé, sans un mot d’avertissement, sans motif apparent. Je soupçonne un excès de pudibonderie, puisque dans ce triste monde découvrir un peu de peau provoque parfois des indignations que des choses bien pire ne suscitent pas. Elle y a perdu ses archives au passage, c’est sans doute le pire. Quoiqu’il en soit, on peut désormais la retrouver sur Over-blog. Le lien est mis à jour.

Et je passe à onze liens. Un ajout, pas de retrait cette fois-ci. Ceux qui connaissent Hérétik le savent passionné de dessin. Sur ses blogues passés, il nous faisait déjà partager son coup de crayon et son humour. Son nouveau blogue est désormais entièrement consacré à la BD. Il s’agit de Goatfuk, où les trves du Qc que sont Skins & Bones torturent les tympans quand ils ne sont pas occupés à s’entretuer, traînant dans leur sillage un Vedge qui ne comprend pas trop ce qui arrive. Enjoy!

PS: oui, Dame Blanche, je sais que tu peux aussi être une brute, mais ça faisait un moins bon titre 😉

Zombis mathématiques

juin 13, 2010

Bon, allez, je vais reparler de zombis. Un choix probablement influencé par le fait que je viens de regarder Zombis 2, de Lucio Fulci (disponible saucissonné en tranches de dix minutes sur YouTube, version non-censurée, en anglais et en espagnol… je l’ai écouté en bilingue). Mais c’est pas vraiment de ce film là que je vais parler (en résumé: série B, du gore, des invraisemblances, des jolies actrices qui se déshabillent avant de se faire bouffer, un rythme correct, une trame sonore plutôt bonne, deux scènes cultes pour les amateurs). Non, je vais plutôt reparler de Walking Dead, puisque Robert Kirkman s’efforce d’écrire un scénario plutôt intelligent, contrairement à Fulci qui s’en fiche pas mal.

Et je vais spoiler, parce que j’en ai envie. Ça se passe à quelque part autour du 9ième ou du 10ième volume de la VF, mais je mentionne au préalable des observations allant du tome 2 au tome 5.

Dans cette série, certains personnages se révèlent être des observateurs attentifs des comportements zombis. C’est déjà surprenant en soi: comme Kirkman respecte scrupuleusement le stéréotype basique du zombi, on voit mal, à priori, ce qu’il y a à observer à part des cadavres ambulants qui bouffent ce qui leur tombe sous la main. Et pourtant, Kirkman trouve. Petit à petit, ses personnages font des observations, des questions commencent à se poser. On voit deux sortes de zombis: ceux qui restent sur place jusqu’à ce que la viande se manifeste, et ceux qui marchent jusqu’à ce qu’ils tombent sur de la viande. Et puis, comme le groupe est retranché dans une prison et qu’une petite bande en sort, l’un d’eux remarque que les zombis croisés marchent tous dans la même direction… « comme s’ils savaient où aller ». Comment cela se fait-il, alors que leur intelligence voisine le zéro absolu? Plus tard, une survivante explique comment « ça marche, dehors »: on passe devant un zombi, souvent sans s’en apercevoir, mais lui voit passer la proie, sans l’attraper parce qu’il est trop lent… mais il la suit; et les suiveurs s’accumulent avec le temps, jusqu’à ce que la proie, fatiguée, doive s’arrêter. Elle aura alors intérêt à les avoir assez distancé pour les semer.

Après ces observations préparatoires, d’autres survivants se joignent au groupe, et leur explique un nouveau concept: la Horde. Qu’on tire un coup de feu, par exemple, et tous les zombis assez proches pour l’entendre suivront la direction du son. Si en chemin un zombi en croise un autre, il le suivra, supposant que l’autre suit quelque chose qui se mange. Ils peuvent se suivre l’un l’autre (puisqu’ils ne communiquent pas – ils savent seulement que l’autre va dans telle direction). Et s’ils croisent d’autres zombis en chemin, ils auront le même comportement. Cette mathématique de l’accumulation donne lieu au phénomène de la Horde: des centaines de zombis qui vont tous dans la même direction, simplement parce que les autres y vont. Cela va plus loin: s’ils croisent une maison déserte, l’un va approcher une fenêtre ou une porte, l’autre croira qu’il veut entrer et s’efforcera d’entrer aussi, cognera dedans, sera imité par les autres… jusqu’à destruction de ce qui peut être détruit. La Horde est ainsi présentée comme particulièrement dangereuse pour ceux qui optent pour un « camp fixe » (par opposition à ceux qui optent pour le nomadisme).

Ce à quoi ce concept de Horde m’a fait pensé, c’est à un vieil article de mathématiques sociales. On y exposait le problème suivant. Dans une pièce où il y a deux portes, une bonne et une mauvaise, et remplie de gens qui ne communiquent pas entre eux, n’ont aucune idée quelle porte est la bonne, et ne savent pas que les autres ne savent pas, quel sera le comportement de la foule? Le premier à se décider pour une porte sera conscient qu’il a une chance sur deux d’avoir raison. Mais le suivant supposera qu’il a peut-être une information que lui n’a pas, et considérera que la porte choisie par le premier est, logiquement, plus probablement la bonne que l’autre. Il estimera donc qu’il a intérêt à choisir la même que son prédécesseur. Le troisième verra deux personnes choisir cette porte, y verra un indice sérieux, et ainsi de suite. Chacun, à l’exception du premier, aura l’impression de faire un choix rationnel en fonction de probabilités qui, estime-t-il, jouent en sa faveur. Cette métaphore était, dans le vieil article auquel je me réfère, utilisé pour illustrer le comportement de joueurs en bourse. Il ressemble étrangement au comportement des zombis de Kirkman. De l’horreur sociologique, comme dit un ami.

Alors, finance et zombis, même combat?

De Capes et de Crocs à une époque indéterminée

février 24, 2010

Parlons donc d’une de mes séries préférées, l’une des meilleures produites par la BD franco-belge dans ces dernières années: De Capes et de Crocs, dont le scénariste est nul autre que Alain Ayrolle, qui s’est fait connaître sur Garulfo.

Juste après le billet sur le capitaine Alatriste, c’est de circonstance. De Capes et de Crocs est en effet une référence aux histoires de Capes et d’Épées, mais les personnages principaux étant un Renart et un Loup, le terme de « crocs » était de circonstance. C’est un choix un peu curieux, mais pas du tout dérangeant, que celui de faire se côtoyer des personnages humains et animaux, sans qu’aucun n’y porte une attention particulière, en dehors de quelques gags bien choisis. La figuration de personnages en animaux semble plutôt, comme dans Blacksad mais en moins systématique, servir à marquer tel ou tel trait de personnalité du personnage principal. La galerie de personnages est vaste et se réfère à la fois aux stéréotypes du genre et à certains classiques.

Armand Raynald de Maupertuis est un renard, et Français. Fine lame, esprit libre, aventurier, poète. Notre renard mêle volontiers les piques des vers à celles de la rapière. Bien vite amoureux d’une beauté montée sur un balcon au pied duquel il était occupé à croiser le fer avec quelques spadassins, il lui improvise quelques vers enflammés sans cesser de ferrailler. Il est lié d’une amitié indéfectible à

Don Lope de Villalobos y Sangrin, loup espagnol. Hidalgo, fier et ombrageux. Moins raffiné que son comparse le renard, il surclasse en revanche presque quiconque à l’escrime, faisant honneur à cette Espagne qui fit au temps de sa gloire les meilleurs soldats de son époque. Amoureux, forcément, d’une belle gitane, il y voit un danger bien plus périlleux qu’une armée de Turcs.

La galerie des personnages secondaires serait bien trop longue à détailler, mais on y croise un corsaire turc, un chevalier de Malte cruel aux allures de conquistador, un lapin fort mignon mais dont le passé n’est toujours pas éclairci, une flopée de pirates superstitieux et à l’identité hésitante, un avare façon Molière, son fils fainéant et son valet roublard, une femme fatale, un savant allemand étourdit, un prince félon et bien d’autres…

Les aventures se nouent et se dénouent avec fluidité, portant les personnages de Venise à Malte, en une île au trésor, et sur la Lune! L’humour est omniprésent, jouant sur tous les niveaux, allant du bon vieux gag à prendre au premier degré (mais jamais vulgaire) à l’épigramme assassin, en passant par la référence subtile (ou pas). L’humour passe de la blague venue du scénario et du dialogue à celle inscrite dans le dessin.

Et parlons-en, du dessin! Jean-Luc Masbou ne bâcle pas le travail, c’est le moins qu’on puisse dire! Le dessin évolue au fil de la série, mais reste toujours superbe. Il joue volontiers sur les tons de couleurs sur l’ensemble de la planche, n’épargne pas les détails sans donner l’impression de surcharger le dessins. Un vrai régal.

Ma critique est dithyrambique? J’avais pourtant annoncé la couleur dès le début: c’est bien là l’une des meilleures séries du moment. Avec neuf albums parus à ce jour, la conclusion de l’aventure approche, il n’en reste plus que quelques-uns. Je ne peux me défendre de quelque anxiété en y pensant: il faut une bonne fin à cette histoire, et c’est là un défi à ne pas prendre à la légère, tant les attentes ne peuvent qu’être élevées.

Une ville qui n’existait pas

décembre 3, 2009

Benjamin Blacke, alias Badluck Ben, n’est pas fou. Du moins, il le pense. Il est chauffeur de taxi à Memoria, et il mène sa vie comme il peut, en menant ses clients d’un point A à un point B, quand il ne perd pas une partie de billard contre un gamin complètement ivre. Jamais son surnom, toutefois, ne s’est autant confirmé que le jour où une cliente trempant dans des affaires troubles oublie sa valise dans son taxi. C’est le jour où il voit des anarchistes passe-murailles. Le jour où il voit un personnage encore plus inquiétant, pour qui tout semble un jeu, même la vie de quiconque croise son chemin, y compris sa propre vie. Et pour conclure la journée, il réalise que le pont qui mène hors de Memoria semble s’étirer à l’infini.

Il n’y a pas beaucoup de bande dessinée au Québec. La BD demeure, tous pays confondus (Japon excepté, peut-être), un art qui touche un public plus restreint que la littérature ou le cinéma. Notre petit pays (en population, s’entend) trouve difficilement le marché pour vendre ses BDs. Nos créateurs cherchent plutôt du côté des éditeurs étasuniens ou franco-belges pour être publiés, malgré les très louables efforts de quelques vaillants éditeurs comme les 400 coups et la Pastèque. Le Naufragé de Memoria demeure à mes yeux l’une des réussites québécoises les plus abouties en ce domaine.

Il s’agit d’un diptyque, dont le premier volet aurait très bien pu être le seul, et dont le deuxième n’a pas gâché la sauce. Le deuxième offre également une fin satisfaisante, tout en gardant une discrète ouverture pour une suite. Mais depuis le temps, cette suite n’a jamais vu le jour, et on n’en est pas frustrés, car les auteurs ont eu la courtoisie de nous offrir une histoire qui se tient bien. Le tout dans un univers qui oscille entre le film de gangsters et la science-fiction, avec un supplément plus « philosophique » dans le second volet (qui rend ce dernier plus sombre, d’ailleurs).

On a dit que le scénario était complexe. Je le trouve au contraire d’une élégante simplicité, surtout dans le premier volet. Faut dire qu’en deux fois 55 planches environ, il fallait éviter de trop compliquer les choses si on voulait s’attarder sur la saveur des événements. C’est ce que font les auteurs, qui nous offrent l’humour, la mélancolie, le rythme, bref: une histoire équilibrée.

Quant au dessin, il est beau et sans prétention superflue. La mise en page est soignée et efficace, au service de la narration. Le dessinateur se révèle particulièrement habile dans la colorisation, jouant très bien des couleurs, d’une planche à l’autre, pour varier l’ambiance.

L’humaine condition

novembre 17, 2009

J’ai retrouvé un lien récemment, totalement par hasard. Et il se trouve que j’en avais parlé récemment sur la Kaverne. Après Scrat l’écureuil préhistorique de Ice Age et le Coyote de Road Runner, bien que moins connus, les Nestor et Polux (les deux premiers albums sont en ligne) de la bande dessinée sont à placer au panthéon des personnages représentant la condition humaine. Ils se nourrissent exclusivement de yaourt, adorent la saveur à la framboise, mais doivent, ô malheur, prendre du yaourt au pruneau une fois sur deux. Les premières planches ne sont pas terribles, mais elles servent à mettre en place les runnings gags nécessaire à la suite. Amusez-vous bien.

Bien entendu, dans ce panthéon, il faut aussi faire une place à Charlot, cet homme à la recherche du bonheur, même si pour cela il doit… travailler! Il n’a pas pris une ride depuis sa création.

Les morts entre la marche et la danse

novembre 1, 2009

J’ai brièvement fait référence à Walking Dead, explicitement pour souligner un aspect un peu ridicule de la BD. Il faut maintenant que je répare l’injustice que je lui ai faite, car il s’agit de l’un des meilleurs récits de zombis jamais écrits. Non qu’il soit exempt de défauts. Mais il est écrit avec justesse, sensibilité, perspicacité, rythme et sens dramatique. C’est une oeuvre intelligente et mûre.

Le scénariste Robert Kirman, loin de chercher à s’affranchir du caneva-type des histoires de zombis, l’assume entièrement et exprime son originalité à l’intérieur des codes du genre, scrupuleusement respectés. Cela ne l’empêche pas de s’offrir une véritable réflexion sur le genre, et sur l’humain. Le thème de la série est soigneusement médité: les mécanismes de survie en période de crise. Ce prétexte invraisemblable de l’invasion zombifique, de l’apocalypse entraînant l’effondrement de la société et de toutes les sécurités qu’elle offre, est idéal pour lever le voile sur le comportement humain en situation extrême – on y voit aussi bien nos côtés sombres et notre animalité que quelques aspects plus « nobles » (mais le mot est-il approprié?) de notre fonctionnement.

Pour davantage d’informations sur la série, allez voir les chroniques de Neault, ici et ici.

J’aimerais surtout commenter un parallèle, qui m’a frappé au détour du quatrième tome, avec la danse macabre, déjà évoquée dans un billet précédant (écrit à la va-vite et super mal structuré, mais bon…). En complément du thème, je vous suggère cet article sur les gisants chez Ariane Gélinas.

Attention, spoilers en vue, puisque je fais quelques citations directes des personnages. La majorité d’entre elles proviennent du quatrième tome dans la VF publiée chez Delcourt.

On a eu l’occasion de voir les différents thèmes de prédilection de la danse macabre.Voyons les parallèles avec les zombis (vous aurez le droit ensuite de me recommander des médocs)

Le thème majeur est celui-ci: tous sont égaux devant la mort. La danse macabre représente la société, des gens de toutes conditions sociales, pourrissant en toute égalité devant la mort. Les histoires de zombis post-Romero remplissent une fonction similaire.

Bien entendu, ils sont représentés, comme les morts de la danse macabre, dans toutes les horreurs du corps décomposé. Peau pourrissante, viscères à l’air libre, membres cassés, morceaux manquants, sangs répandu partout, etc… le corps est malmené de toutes les façons possibles, jusqu’à la complaisance morbide. Mais il y a plus.

Le zombi est en quelque sorte figé dans la condition qu’il occupait au moment de la contamination. Les représentations visuelles de foules de zombis, au cinéma ou en bande dessinée, prennent soin de présenter des individus des deux sexes, de différents âges (les enfants sont souvent absents, en vertu des tabous de notre société sur l’enfance, mais la règle est loin d’être absolue – elle est même volontairement transgressée par bon nombre d’artistes) et surtout de différents costumes: costume-cravate, mini-jupe, soutane, costume de clown, habits paysans, uniformes divers, etc…

Dans le quatrième tome de Walking Dead, les survivants sont réfugiés dans une prison, à l’abri de solides clôtures. La sécurité entraîne une modification du rapport aux morts, qui viennent se heurter aux clôtures, incapables de les franchir. Certains s’efforcent de les ignorer. D’autres développent une fascination à les observer. L’un deux, Axel, observe « J’y pense tout le temps. Qui ils étaient… ce qu’ils faisaient avant de mourir… Je me demande quel métier ils avaient. S’ils avaient de la famille. Et ce qu’elle est devenue. Est-ce qu’il y en a qui sont de la même famille… qui sont restés ensemble? […] c’étaient des gens, avant. [… un autre répond] Vous croyez qu’il y en a qui étaient astronautes ou agents secrets, ce genre de connerie? ce serait la classe.[Axel reprend] c’est ce que je voulais dire. […] Je me demande ce qu’ils ont ressenti en mourant. Ce que ça leur a fait de se transformer… de revenir. […] Vous vous posez pas ce genre de questions? Je veux dire, y a des chances qu’on finisse tous comme ça, hein? »

Kirkman renforce ce thème en transgressant légèrement le thème de la contamination. Dans Walking Dead, tous sont contaminés. La morsure du zombi est mortelle, mais tous les morts reviennent à l’état de zombi, sans exception. Aussi, à la fin du quatrième tome, le meneur du groupe, Rick, fait un discours où il doit se défendre contre les doutes exprimés par les membres du groupe sur ses décisions. À celui qui lui dit qu’ils ne veulent pas devenir des sauvages, il réponds qu’ils le sont déjà: « ‘À la seconde où on a logé une balle dans la tête de ces monstres… à l’instant où l’un d’entre nous les a défoncé au marteau… on est devenus comme ça! Voilà ce qu’on est. Vous ne vous en rendez pas compte. On est entouré par les morts On est parmi eux… et quand on abandonnera… on deviendra comme eux. On vit à crédit. Chaque minute de notre vie est une minute qu’on leur vole. Vous les voyez, là, dehors. Vous savez que lorsque vous mourrez, vous serez l’un d’entre eux. Vous croyez qu’on se planque ici pour échapper aux morts-vivants? Vous ne comprenez pas? C’EST NOUS, LES MORTS-VIVANTS! » Un moine du XIVe siècle n’aurait pas désavoué ces paroles.

Cet extrait met aussi en scène l’une des distinctions entre danse macabre et histoire de zombis. Dans ces dernières, l’un des thèmes majeurs est l’effondrement de la société. On observe, soit directement (si l’histoire se situe pendant l’invasion) soit indirectement (si elle se situe dans le monde post-apo) l’effondrement de l’économie et des hiérarchies de la société. La disparition des médias et des sources d’énergie (électricité et essence), les difficultés pour s’alimenter, deviennent alors criantes, puisque plus personne n’assure l’approvisionnement. Il faudrait chercher bien loin pour trouver semblable thème dans les danses macabres, qui insistent surtout sur la vanité des vices et plaisirs terrestres. Tout au plus pourrait-on les voir se joindre dans une commune leçon d’humilité à la société d’où ils sont issus.

EDIT: J’ai oublié un des thèmes les plus importants que je voulais aborder dans ce billet. Ajout, donc.

J’oubliais. L’autre distinction à faire entre danse macabre et histoires de zombis est bien sûr le contexte social. Au XIVe siècle, la mort était omniprésente, par la peste, la guerre et la famine. Les représentations de la mort reflétaient ce qui entourait chacun. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Nous sommes fascinés par la mort justement parce que nous vivons dans une société aseptisée où la mort est cachée, et rare.

Les contes dans tous leurs états (2): Règlement de Contes

août 5, 2009

Après le billet sur Garulfo, voici une autre BD, beaucoup moins connue, qui fait de la relecture de contes, cette fois sous l’angle western. Là où Garulfo s’éclate dans une multitudes de références aux contes connues en gardant une trame qui rappelle n’importe quel conte, mais aucun en particulier, dans Règlement de Contes les contes sont bien identifiée, et leur trame est conservée… seulement énormément complexifiée. De quels contes parle-t-on? Il y en a quatre, mais il s’agit principalement du Petit Chaperon rouge et des Trois petits cochons. Exit donc les princesses, on passe au grand méchant loup.

Il s’agit de l’une des meilleures séries que j’ai lu au courant des cinq dernières années. La plume du scénariste est alerte (on en parle plus loin), la relecture des contes est brillante et les dessins sont excellents. Chose qui ne gâche rien, la série est arrivée à son terme, donc pas de longue attente pour le tome suivant et pas d’angoisse sur la possibilité que ce dernier ne sorte jamais.

La structure de la série est de 2+2. Deux histoires de deux tomes, liées entre elles mais qui peuvent se lire dans le désordre. Les deux premiers  tomes racontent plutôt une histoire de chaperon rouge. Quelque part dans le Far West, Pigstown est dirigée par trois frères, trois véritables cochons: un maire ambitieux, autoritaire et cruel, un shériff ivrogne et une petite tête brûlée à la gachette trop facile. Dans la région, rôdent trois loups en chasse, menaçant la population. Voilà la situation quand une jolie fille vêtue de rouge arrive en ville pour rendre visite à sa grand-mère. Elle s’y fait courtiser par un chasseur, un homme qui a déjà tué sa part de loups.

Si le scénario suit, dans les grandes lignes, et avec l’ajout des trois cochons, la trame du petit chaperon rouge, c’est pour mieux en brouiller les repères moraux. De fait, sur ce plan, on est plus près du western à la Sergio Leone, où même les héros ont leur part d’ombre, que du conte moralisateur. Entrent d’ailleurs en jeu certains enjeux typiques des westerns, comme le tracé des chemins de fer.

La deuxième histoire nous fait remonter le fil du temps. Exit le petit chaperon rouge, on se plonge à l’époque où les trois cochons étaient encore petits. Venus du nouveau monde pour chercher la liberté dans un Far West où ils ne seraient plus considérés par les humains comme des repas sur pattes, un groupe de cochons suivent leur pasteur pour fonder Pigstown, LEUR ville. Parmi eux, trois frères. Mais la venue des cochons va déranger les premiers occupants du territoire, les loups. Quelques-uns dans les deux camps chercheront bien un terrain d’entente, mais peuvent-ils lutter contre l’escalade de la violence? On l’aura compris, la relecture du conte est ici doublée d’une autre relecture, celle de l’histoire américaine, replaçant les humains dans le rôle des Américains, les loups dans le rôle des Amérindiens et les cochons dans le rôle des Irlandais (bien qu’il y ait tout de même présence anecdotique d’humains irlandais et amérindiens). Cette distribution des rôles aide le scénariste dans le travail entrepris de brouiller les repères moraux standards, qu’on avait déjà vu dans les deux premiers tomes. Les significations respectives des maisons de paille, de bois et de pierre en sont particulièrement affectées. Par ailleurs, cette histoire jette un éclairage nouveau sur ceux des personnages qui se retrouvent, plus vieux, dans l’histoire du chaperon rouge. Ils y acquièrent une profondeur nouvelle. Et on constate que le petit chaperon rouge s’est retrouvée mêlée à un drame qui avait commencé bien avant sa venue à Pigstown.

Les contes dans tous leurs états (1): Garulfo

juillet 23, 2009

J’aime beaucoup les contes. J’adore les contes. Et j’aime énormément les relectures de contes.

Aussi ai-je envie de démarrer une série de billets (la régularité de la publication n’est pas garantie par la maison) sur des relectures de contes, une série dont je n’ai pas d’idée précise de l’ampleur qu’elle prendra. Commençons par Garulfo, excellente BD qui justifie à elle seule le titre de la série: les contes dans tous leurs états.

Alain Ayrolles est, pour moi, l’un des scénaristes les plus enthousiasmants de l’heure en Europe. Entre l’excellent Garulfo et le chef-d’oeuvre qu’est De Capes et de Crocs, il signe des scénarios aux forces multiples: humour à plusieurs niveaux, intrigues cohérentes, complexes et bien ficelées (donc faciles à suivre malgré leur complexité), personnages bien typés et attachants. On ne peut pas en demander plus, et on en redemande.

Garulfo se présente comme une série en six tomes dont la structure se répartie en 2+4. Autrement dit, les deux premiers tomes forment une histoire entière et on peut s’arrêter après le deuxième, satisfait de sa lecture. Les quatre tomes suivants forment une suite à l’histoire, à lire d’une traite jusqu’à la fin. La structure a probablement été voulue ainsi lorsque le projet a été présenté à l’éditeur: si le succès commercial n’était pas au rendez-vous, on pouvait s’arrêter au deuxième. Mais si la première histoire avait un succès suffisant, on pouvait s’engager dans la grande aventure des quatre albums suivants. Et ce fut le cas.

Il était une fois une grenouille qui aimait les humains et voulait leur ressembler. Garulfo, ayant entendu un conte, s’efforce d’être embrassé par une princesse dans l’espoir de se transformer en prince charmant. Et quand ça ne marche pas, il part à la recherche d’une fée… et s’il trouve une sorcière « c’est pareil! elle est dans le bizness de la magie! ». S’ensuit une série d’aventures rocambolesques au cours desquelles Garulfo va confronter l’idéalisation de l’humain qu’il fait à la réalité.

Que fait une douce princesse quand elle voit une grenouille?

Il était une fois un roi et une reine cruels (ainsi commence la seconde histoire, au troisième album). Trois fées qui offrent à leur fils les plus beaux dons: la beauté, l’intelligence, la bravoure. Et une vilaine sorcière tirée des geôles de Sa Majestée (qui veut pour son fils un autre don), qui lui balance une « malédiction »: à l’âge adulte, il sera obligé de vivre parmi les plus humbles pour apprendre leur condition. Du coup, le prince, adulte, qui a pris la personnalité de son père, se retrouve transformé en… grenouille. Aidé par Garulfo, il va devoir trouver une princesse qui daigne l’embrasser pour retourner à sa condition première.

C’est léger, bonhomme, drôle, bien dessiné et raconté par le dessinateur Bruno Maïonara, et intelligent lorsque, petit à petit, s’insère une dimension plus profonde dans le récit. On va et vient gentiment entre misanthropie et optimisme, le tout dans la bonne humeur. Et surtout, en jouant avec les contes les plus connus, en renversant tous les clichés: y’a qu’à voir le chat botté, qui n’a pas grand-chose à voir, ni avec celui de conte original, ni avec celui de Shrek.

Faudrait que je le relise…

Affirmation sujette à débat

avril 17, 2009

Le meilleur de tous les Spirous, c’est Le Prisonnier de Bouddha.