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La tyrannie d’un seul anneau

mars 22, 2011

Ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul,
Ash nazg thrakatulûk agh burzum-ishi krimpatul.

« Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver. Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. »

– Ai-je vraiment besoin de mettre la référence des citations plus haut?

Tolkien, bien sûr.

Mais le titre de cette brève se réfère plutôt à Boccace et Lessing.

À la recherche des éléments constitutifs de la société, Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) note que, paradoxalement, ce qui unit les hommes – l’État, la religion… – est en même temps ce qui les divise. D’où sa quête de l’homme « naturel » sou l’animal social, exprimée, entre autres, dans une fiction théâtrale, Nathan le Sage, qui conte, sous forme de fable, l’histoire des divisions humaines. L’action se déroule à Jérusalem, point de rencontre des trois monothéismes, à l’époque de la troisième croisade, dans les années de trêve accordée par Saladin (1189-1192). L’intrigue nouée autour de trois personnages principaux permet d’instaurer un échange pacifique entre les trois religions du Libre. Saladin incarne l’islam, un Templier, le chrsitianisme et le sage Nathan, le judaïsme. Dans un dialogue placé au miliu de la pièce (III, vii), Nathan rapporte à Saladin la parabole des trois anneaux. Jadis, un homme oriental possédait un anneau d’une inestimable valeur. Pensant à sa mort et à sa succession, il décide de léguer cet anneau au plus cher de ses fils et dispose q’il devra toujours en être ainsi dans sa descendance. Arrive une génération où le père chérit également ses trois fils. Ne parvenant pas à pencher pour l’un plutôt que pour l’autre, il fait faire, avant de mourir, deux répliques parfaites de l’anneau. Chacun des trois fils se pense seul détenteur de l’amour du père. Ils en viennent ainsi à se disputer. Quel est l’anneau authentique et quel est le chef de la maison? Nathan répond qu’il est aussi impossible de répondre à la questionque de savoir qui, du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, est la seule et vraie religion du Père. À l’image des trois fils, juifs, chrétiens et musulmans doivent prendre leur parti de cette indétermination et vivre comme de bons frères égaux au sein d’une même famille originelle […]

Le thème littéraire de Saladin et des trois anneaux utilisé par Lessing a une longue et complexe préhistoire médiévale, qu’il est possible de reconstituer depuis la première moité du XIIIe siècle au moins. […] la légende est connue dans deux versions principales. L’une, attestée chez Boccace en particulier, manifeste un déisme avant la lettre et une indétermination prudente au moment de savoir laquelle des trois religions du Livre est authentique. C’est cette lointaine tradition qui alimente les réflexions de Lessing. L’autre version, attestée au XIIIe siècle dans le fabliau Li dis dou vrai aniel, enseigne au contraire que le bon fils, possesseur du seul anneau authentique, s’oppose avec succès à la perversité de ses deux mauvais frères. – Dominique Iogna-Prat, Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150), Paris, Flammarion, 2000 (1998), pp.360-361.


Bon, alors, quel est le lien entre le Seigneur des Anneaux et Nathan le Sage?

À vrai dire, y’en a pas. Jusque que j’ai dû consulter le bouquin d’Iogna-Prat aujourd’hui et qu’en lisant dans la table des matières le titre « La tyrannie d’un seul anneau », j’ai souris en me demandant vaguement si c’était un clin d’oeil au SdA. Ç’aurait été très improbable, mais j’avais complètement oublié la référence à Lessing. Par curiosité, avant d’écrire ce billet, j’ai googlé « tyrannie d’un seul anneau » pour voir si je tomberais sur des liens de tolkiennistes. À ma grande surprise, niet! Tous les premiers liens font référence à Lessing, dont l’histoire semble assez connue.

Donc y’a pas de lien entre Tolkien et Lessing, mais je suis sûr qu’en se creusant un peu ont peut en trouver. Les commentaires sont ouverts.

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Les débuts du monachisme

mai 11, 2010

Avec ce billet, j’entame une petite série dont la parution complète n’est pas entièrement garantie. J’avais prévu faire un seul billet, mais même pour une simple introduction, la matière est trop longue. Donc je vais découper ça en trois ou quatre. Ici, les débuts de l’institution monastique. Le récit s’arrêtera un peu avant la réforme clunisienne au Xe siècle.

Petite précision, tant que j’y pense: mes statistiques m’indiquent régulièrement quelques visites par des critères de recherches intellectuels, ce qui me laisse penser que des étudiants doivent passer par ici de temps en temps. Rappel, donc: même si je fais un doc en histoire, les billets de ce blog n’ont pas de prétentions scientifiques. Ne basez pas un travail dessus. Mes billets sur l’histoire citent en général leurs sources. Il s’agit le plus souvent de livres faciles à trouver. Allez vous y référer et évitez de citer des billets de blogue dans vos travaux.

Passons à notre sujet:

Max Weber disait que le prototype de l’homme occidental moderne est le moine, parce que les monastères furent les premiers endroits à rationaliser le mode de vie pour atteindre une efficacité maximale dans un objectif bien précis, ici l’adoration de Dieu et le salut de l’âme. Environ cinquante ans après Weber, Michel Foucault estimait que le modèle monastique a été appliqué par un grand nombre d’institutions clés de l’Occident: l’hôpital, l’école (en particulier le pensionnat), la prison, la caserne militaire, l’orphelinat, etc…

Ce modèle qu’on considère typiquement occidental nous vient d’Égypte. Au IVe siècle, le christianisme était fragile et en proie aux persécutions de l’empereur Dioclétien. Il attirait une clientèle intéressée par l’expérience spirituelle. Le christianisme s’inspirait de modèles d’ascèses déjà existant dans les traditions juives et hellénistiques, notamment. L’ascèse chrétienne s’est d’abord pratiquée en solitaire, par des ermites cherchant à s’isoler d’un monde de pécheurs. Le modèle du genre, considéré comme le premier ermite chrétien, est saint Antoine. Le paradoxe de l’ermite était que sa réussite avait tendance à lui attirer des fidèles: le comble, pour un chercheur de solitude!  Peu de temps après Antoine, un autre « Père du désert » (1), saint Pacôme, a codifié pour la première fois la vie en communauté pour les ascètes (des communautés dites « cénobites »).

Les communautés cénobitiques s’épanouirent d’abord en Syrie et en Égypte. Leur première apparition en Méditerranée occidentale se fait à Marseille avec la fondation d’un monastère par Jean Cassien. Diverses « règles » de vie (2) furent écrites à l’occasion des fondations de monastères en Occident, entre Jean Cassien et Benoît de Nursie. Les plus importantes sont la « règle du Maître », la règle de Saint Colomban (née en Irlande, elle contribua beaucoup aux premiers succès du monachisme en Angleterre et en France) et la règle de Saint Benoît de Nursie. Cette dernière est une simplification et une synthèse des règles faites auparavant, qui présentait par ailleurs la qualité d’être très adaptable aux diverses situations locales. Pour cette raison, elle fut reprise par la plupart des nouveaux monastères jusqu’à bientôt devenir la règle unique pratiquée dans le monachisme occidental.

L’événement marquant du VIIe siècle, c’est probablement l’essor du monachisme dans un monde pré-féodal (3). Les monastères s’intègrent parfaitement au système féodal en gestation. En fait, si l’organisation de l’église séculière s’apparente à l’administration de l’empire romain, les ordres réguliers à venir seront quant à eux organisés sur un modèle parfaitement adapté au monde féodal avec lequel ils se sont développés. Les grandes abbayes rappellent des châteaux installées sur des domaines fonciers importants, qu’elles administrent comme des grands seigneurs, en portant peut-être un soin plus attentif à l’évangélisation des populations qui y vivent.

Les nobles favorisent les fondations de monastères, en manoeuvrant de manière à pouvoir souvent influencer la nomination des abbés. De cette manière, ils pouvaient se servir des monastères comme d’un moyen pour protéger leurs richesses foncières et placer des membres de leurs famille.

Le monastère joue aussi un rôle dans l’approfondissement de la christianisation du pays et, sur le long terme, sur la création de l’idéal religieux qui s’épanouira à l’époque moderne. Dans les mots de Jérômes Baschet:

p.74: « Le succès de cette institution [les monastères] est considérable, au point qu’au VIe siècle le mot « conversion » se charge d’un nouveau sens. Il ne signifie plus seulement l’adhésion à une foi nouvelle, mais aussi le choix d’une vie résolument distincte, marquée par l’entrée dans un monastère. En effet, si les premiers disciples du Christ étaient une élite dont le choix ardu pouvait passer pour le signe assuré de l’élection divine, désormais, dans une société devenue entièrement chrétienne, certains se demandent si la qualité de chrétien est une garantie suffisante pour accéder au salut. »

p.75: « [Le monastère] est le refuge d’un idéal ascétique au milieu d’un monde que la théologie morale d’Augustin et de Grégoire livre à l’omniprésence du péché. Mais il est aussi l’instrument d’un approfondissement de la christianisation de l’espace occidental et de la pénétration de l’Église dans les campagnes. » (4)

À ce stade de l’histoire, les bénédictins ne sont pas encore un ordre unifié. Bien qu’utilisant tous la même règles (avec adaptations locales), ils ne sont pas forcément liés les uns aux autres par les liens institutionnels. Les ordres religieux naissent un peu plus tard, avec les clunisiens. (sujet du prochain billet, dans un avenir indéterminé).

(1) Sur les Pères du désert, voir le livre de Jacques Lacarrière, Les hommes ivres de Dieu, Fayard, 1975.

(2) Profitons-en pour un petit rappel: dans l’Église catholique, il existe deux clergés parallèles: le clergé régulier et le clergé séculier. Comme aujourd’hui on emploie souvent le mot « régulier » pour désigner des choses ordinaires, beaucoup de gens pensent que le clergé « régulier » est le plus proche d’eux: les curées et leur hiérarchie. En réalité, dans l’expression « clergé régulier », ce mot signifie « qui suit une règle », il s’agit donc des moines. Le « clergé séculier » (séculier – qui vie dans le siècle… autrement dit dans la vie de tous les jours) est donc celui des paroisses et de la hiérarchie catholique.

(3) Pierre Richer, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe, Hachettes Littératures, 1997 (1983), p.19.

(4) Jérôme Baschet, La civilisation féodale, de l’an 1000 à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006.

Falle special dédicace…

avril 2, 2010

à Torrieu, Gabriel, Darwin et cie…

je ne parle pas de cette falle là:

falle playmobil

… que je ne plogue ici que parce que c’était la falle infàntile qui accompagnait celle à laquelle ce billet est dédié.

Les festivités des falles s’inscrivent dans un phénomène largement répandu en Europe, les fêtes de type carnaval, qui ne se sont à peu près pas implantées en Amérique (il y a bien Rio, peut-être… mais ne parlez pas de Québec, s’il-vous-plaît). Ces fêtes jouent sur l’irrévérence, l’indiscipline, le renversement de l’ordre établi, etc… elles ont beaucoup effrayé l’Église, qui à partir de l’époque moderne a consacré beaucoup d’efforts à « civiliser » et récupérer ces festivités à son compte, pour en éliminer le caractère pécheur. Puis, celles qui ont survécu ont à leur tour été généralement récupérées par le consumérisme ambiant de notre époque. Mais à travers tout ça, une part de la fête originelle demeure. Sujets représentés par les falles ont ainsi souvent un caractère irrévérencieux et, à l’occasion, ouvertement satirique.

Ici, le caractère antireligieux de l’oeuvre crève les yeux. La victoire de L’Origine des Espèces sur la Bible.

Le match de boxe et les étoiles

Bible à l'oeil au beurre noir, Pape rougeaut racontant des niaiserie aux enfants africains

Bien entendu, les falles sont souvent strucutrées ainsi: un sujet principal, entouré d’un certain nombre de figures plus petites touchant au même thème.

Prêcheur et prostituées

Bible amochée, arbre à condom, Adam et Ève libertins

J’ai toujours trouvé qu’Adam avait été bien benêt et bien mouton de croquer dans la pomme juste parce qu’Ève lui disait de le faire. Mais je dois reconnaître que si elle le lui a proposé ainsi, je comprends qu’il n’ait pas résisté.

Protégé : Chronique d’une arrivée

février 11, 2010

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La théorie de René Girard – résumé

janvier 18, 2010

Tiens, petit résumé de la théorie de René Girard, l’auteur du Bouc émissaire. Cité par Pennac au début de la série des Malaussène et résumé par Pelletier (par l’intermédiaire du personnage Victor Prose) aux pages 197-198 du deuxième volume de La Faim de la Terre, René Girard est un intellectuel de formation littéraire classique qui s’est redirigé, à partir de La Violence et le Sacré vers la théorie anthropologique et religieuse. Sa théorie est relativement connue du public cultivé et curieux, d’autant qu’elle est facile d’accès et simple (voire simpliste), et donc séduisante. Elle se répète aussi pas mal d’un livre à l’autre, et les ajouts depuis Des choses cachées depuis le commencement du monde sont relativement peu nombreux. Notez bien ici que j’aime bien y réfléchir, mais que j’ai pas mal de doutes sur plusieurs points.

Le point de départ de Girard, c’est la faculté de l’humain à imiter. Bien sûr, de nombreux auteurs ont évoqué cette caractéristique humaine depuis Aristote. Marcel Jousse en fait son pain quotidien. Mais Girard insiste: la nouveauté qu’il apporte, c’est que l’humain n’imite pas seulement les gestes, mais aussi les désirs des autres. Ce qu’il appelle le désir mimétique.

Le problème posé par le désir mimétique, c’est que dans un groupe, tout le monde finit par désirer la même chose. Ils entrent donc en conflit les uns avec les autres pour des choses, et ce même si ces choses ne sont pas forcément essentielles à la survie. L’imitation joue un rôle ici aussi: en conflit avec d’autres membres du groupe, un individu sera porté à imiter les désirs de son antagoniste. La haine peut ainsi prendre le pas sur l’objet initial du désir. Plus l’objet est au centre d’un conflit intense, plus il est considéré comme désirable, plus il est potentiellement générateur de haine (et donc du désir d’éliminer l’adversaire, désir susceptible d’être lui aussi imité) et ce désir peut se répandre à l’ensemble de la communauté. C’est ce que René Girard nomme la crise mimétique.

Pour résoudre la crise mimétique sans s’auto-anéantir, les groupes humains feraient appel à un mécanisme de projection, en détournant l’hostilité ambiante sur une personne extérieure, à savoir, un bouc émissaire. Voilà bien un personnage singulier, et tout à fait central dans la théorie de Girard, que ce bouc émissaire. Sélectionné pour différentes raisons, souvent une différence remarquable (souvent aussi superficielle), le bouc émissaire se voit chargé de la responsabilité des maux de la communautés, accusés de divers crimes, et sacrifié (le méthodes de sacrifices vont de la mise au ban de la société, à l’exil, ou à la mise à mort, selon les circonstances) pour résoudre tous les problèmes. Ce sacrifice du bouc émissaire a pour fonction d’unir la communauté. Mais, particularité, le bouc émissaire est également celui qui apporte la solution au problème, par son sacrifice même; une fois la haine sublimée, il sera donc traité en héros, voire divinisé. Girard pense que chaque dieu d’un panthéon polythéiste est le reflet d’une violence sacrificielle passée, dont le souvenir se serait transposé dans la mémoire collective à travers les mythes.

Dernier grand point de sa théorie (et là, il faut se rappeler que René Girard est chrétien – il dit que c’est sa théorie qui l’a converti, mais je soupçonne personnellement qu’il était plutôt à la recherche d’une justification pour rationaliser sa vocation chrétienne): la spécificité chrétienne. Le monothéisme serait déjà une rupture avec la logique du sacrifice émissaire, parce que, n’admettant pas l’émergence de nouveaux dieux, le monothéisme s’opposerait à cette constante fabrique de dieux qu’est le sacrifice. Mais, plus encore, l’écriture biblique serait la première religion (et la seule, d’après lui), à révéler le mécanisme du bouc émissaire et l’innocence de la victime émissaire, court-circuitant par là le processus, qui ne peut fonctionner que si on croit fermement en sa culpabilité.

La thèse de René Girard peine à s’imposer chez les spécialistes des religions et les anthropologues. En réaction à cette prudence des spécialistes, il commet sensiblement la même erreur que Marx et Freud: il s’enferme dans un ensemble d’argumentation circulaire, où la réfutation de sa théorie devient impossible. Pour ma part, je pense qu’il saborde sa crédibilité en agissant ainsi. D’autant qu’une personnalité arrogante et désagréable transparaît à travers son écriture. Mais là, il viendra dire que si je dis ça, c’est que sa théorie touche tellement à l’essentiel que je résiste en faisant des attaques ad hominem, donc en le prenant comme bouc émissaire. Ce en quoi il se tromperait, puisque j’aurais plutôt tendance à dire qu’il vaut mieux ignorer l’homme et sa personnalité pour mieux voir sa théorie.

Edit: 28 janvier 2011: j’ai changé le mot « falsification » par le mot « réfutation », plus adapté en français.

Le jeune Augustin

janvier 8, 2010

« Ce défaut de la seule bonne nourriture que mon âme pût recevoir [l’amour], l’avait rendue toute languissante et toute malade: et comme elle était couverte d’ulcères, elle se jetait misérablement hors d’elle-même, souhaitant d’adoucir l’ardeur et l’inflammation de ses plaies en goûtant les plaisirs voluptueux de l’attouchement des créatures sensibles et animées, pour lesquelles ont a d’autant plus d’amour qu’elles sont vivantes, et qu’on n’aimerait point si elles ne l’étaient pas. Ce qui faisait que je trouvais plus de délices et plus de couceurs à aimer et à être aimé, lorsque je possédais entièrement la personne qui m’aimait, et qu’elle s’était toute donnée à moi. » – Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 1.

Les Confessions de Saint Augustin, du moins les livres portant sur sa jeunesse (je ne suis pas encore rendu plus loin), sont tout emplis d’érotisme coupable. À tel point qu’on se dit, à travers la lourdeur de sa culpabilisation chrétienne, que l’évêque d’Hippone a dû avoir une belle jeunesse, entre les théâtres, les belles-lettres, les chapardages de gamins et, bien sûr, les plaisirs sensuels.

Un christianisme asiatique: les Nestoriens

août 23, 2009

L’histoire du christianisme est remplie d’hérésies, de déviations du dogme officiel par des théologiens attachés à résoudre un problème ou un autre, parce qu’ils ont trop questionné le dogme. Souvent, la désignation d’hérésie est accolée a posteriori: quand deux camps soutiennent des thèses opposées sur un point de théologie, aucun n’est encore hérétique; mais quand l’un d’eux prend le dessus et impose ses vues à la hiérarchie, ou lors d’un Concile appelé à trancher la question, le perdant devient alors hérétique. Les hérésies sont appelées à disparaître sous les efforts d’éducation ou de persécution des gagnants. Il arrive toutefois que certaines aient la vie dure. C’est particulièrement le cas en Orient, et la raison en est sans doute la fragmentation politique de la région; une population peut adopter une église de préférence à une autre, différenciées sur la base de subtilités théologiques obscures pour le commun des mortels, simplement parce qu’il souhaite préserver son autonomie vis-à-vis d’une église adoptée par un pouvoir étranger.

Mon billet d’aujourd’hui concerne un christianisme (une « hérésie ») qui est né au Ve siècle, s’est étendu très largement en Asie dès le VIIe siècle et s’est épanoui au XIIIe siècle, pour ensuite lentement décliner. Je parle du nestorianisme.

Nestorius a vécu entre 380 et 440 après J-C. Contre certaines idées reçues sur les hérétiques, on ne peut pas dire de lui qu’il ait été un marginal, puisqu’il fut Patriarche de Constantinople. Ses thèses affirmaient que deux personnes cohabitaient en la personne du Christ, l’une humaine, l’autre divine. Cette idée fut condamnée par le Concile d’Éphèse, en 431, à la suite duquel Nestorius fut démis de ses fonctions et exilé, et ses suivants persécutés. (1)

En réponse, les évêques partisans de Nestorius se réunirent en concile à Séleucie, en Iran, en 498, où ils nommèrent leur propre patriarche, le catholicos, et organisèrent leur église. Une église proche de quelques autres qui naîtront au proche-orient, notamment les Maronites et les Jacobites, avec lesquels il partagent une même langue de culte, le syriaque, et plusieurs points de liturgie.

L’Iran, malgré l’hostilité de sa religion dominante (le zoroastrisme, je rappelle pour mémoire que l’islam n’existait pas encore) constitua donc le foyer à partir duquel l’activité prosélyte nestorienne se développa, pour faire rayonner cette religion en Asie, jusqu’en Chine. Le nestorianisme est donc parvenu à se développer malgré la concurrence féroce d’autres religions asiatiques qui, souvent, jouissaient plus que lui de la faveur du pouvoir politique: le zoroastrisme et le confucianisme d’abord, auxquels sont venus s’ajouter l’islam et le bouddhisme.

Le nestorianisme a connu son heure de gloire vers le XIIIe siècle. À cette époque, les invasions mongoles avaient débouché sur la création d’un vaste empire, le plus grand de toute l’histoire, celui de Gengis Khan et de ses héritiers immédiats. Nos historiens reconnaissent d’ordinaire aux Mongols une très grande tolérance religieuse et une curiosité certaine en la matière. Les souverains Mongols ont souvent organisé des débats entre les tenants des différentes religions, islam, christianisme, bouddhisme, taoïsme… le nestorianisme a recueilli la faveur de certains d’entre eux, et on retrouve des convertis au nestorianisme jusque dans la famille royale. Khoubilaï Khan, qui régnait à l’époque de Marco Polo, favorisa particulièrement le bouddhisme, et dans une moindre mesure le nestorianisme.

L’armée mongole qui prit Bagdad en 1258 comprenait plusieurs éléments nestoriens, jusque dans son état-major. Signe révélateur, les lieux de culte chrétiens de la ville ne furent pas pillés. L’événement parut alors, aux yeux des chrétiens, comme une vengeance divine frappant les musulmans. Événement répété deux ans plus tard lors de la capitulation de Damas. Espoirs sans suite, puisque les Mongols et les chrétiens en viendront aux mains quelques années plus tard. (2)

À cette époque, où le monde se séparait (grosso-modo) entre les Chrétiens d’Occident, les Mongols et les Musulmans, les premiers cherchaient l’alliance des seconds contre les troisièmes. Par ailleurs, les Mongols contrôlaient la Route de la Soie et toutes ses intéressantes perspectives commerciales. Dans ce contexte, beaucoup de voyageurs occidentaux, notamment des commerçants et des missionnaires, s’aventurèrent sur les routes de l’Asie. Présents partout sur le continent, jouissant à l’occasion de la faveur du pouvoir, les nestoriens jouèrent pour eux le rôle d’intermédiaires.

Bien que les relations devaient être facilitées par la proximité des religions, toutes deux chrétiennes, les relations entre nestoriens et catholiques connurent des hauts et des bas, à la faveur desquels fluctua la fortune des voyageurs. Parmi ceux qui eurent les destins les plus remarquables, Marco Polo, bien sûr, mais aussi le missionnaire franciscain Guillaume de Rubrouk, qui participa aux débats religieux organisés par les souverains mongols en compagnie des nestoriens. Fin stratège, il préconisait d’attaquer d’abord les bouddhistes, afin d’avoir contre eux l’appui des musulmans sur la question du monothéisme. Ses écrits montrent toutefois l’ambiguïté qu’il entretient avec ses alliés nestoriens, qu’il décrit comme imperméables à la Raison, comme il décrit tous les autres orientaux. (3)

Ce stéréotype de l’oriental irrationnel fut largement l’oeuvre des missionnaires catholiques frustrés dans leurs efforts de conversion, mais le fait que les Nestoriens y furent inclus au même titre que tous les autres est sans doute révélateur. Malgré une religion qui les rapprochait des Européens, les Nestoriens étaient parfaitement intégrés à leur culture d’accueil. Je les imagine rompus aux méthodes rhétoriques iraniennes, qui devaient déstabiliser Guillaume de Rubrouk.

Les voyageurs se déplaçaient beaucoup moins dans le sens inverse. Il y a toutefois un cas remarquable, celui d’un moine nestorien du nom de Rabban Çauma. S’interrogeant sur la culture occidentale, il a choisi de venir visiter l’Europe, les cours des rois, les universités, etc… ce fut aussi l’occasion pour les Occidentaux d’entendre un oriental sans intermédiaire, et les récits de Çauma ont suscité une véritable fascination pour eux, au même titre que ceux d’un Marco Polo qui cependant ont connu une diffusion beaucoup plus large.(4)

La bibliographie que j’ai consultée pour la rédaction de ce billet parle très peu du Nestorianisme après le XIVe siècle. Les raisons de son déclin y sont peu traitées, mais entre les lignes ont peu y voir l’effet du déclin de ses alliés mongols. À partir de la fin du XIIIe siècle, les Mongols sont en recul, ou changent radicalement de politique. En Iran, la conversion de certains souverains à l’Islam (avènement de Ghazan 1295) va de pair avec la fin de la politique de tolérance religieuse. « les descendants de ces musulmans qui avaient vécu en assez bonnes relations avec les chrétiens depuis la naissance de l’islam ne leur pardonneront ni leur ralliement aux Mongols, ni leur triomphalisme, ni les excès auxquels ils s’étaient parfois livrés, ni l’agression des « Francs ». » (5) Tamerlan, qui appartenait à un peuple turc, créa un état centré sur l’Iran et fermement appuyé sur l’Islam, chassant les Mongols de la région et supprimant les politiques de tolérance religieuse. (6) À peu près à la même époque (à partir de la dernière décennie du XIIIe siècle), les Mongols qui régnaient en Chine se sinisaient et s’affaiblissaient en même temps. À partir du milieu du XIVe siècle, les Chinois commencèrent à se révolter contre eux, et une dynastie chinoise, les Ming, les chassèrent du pays et prirent le pouvoir. Or, la dynastie Ming s’appuya sur un état qui privilégiait le confucianisme en particulier, les religions associées au peuple chinois en général (taoïsme, bouddhisme). Le christianisme « porta la peine d’être considéré par la réaction nationale chinoise comme une religion mongole », et fut par conséquent proscrit. (7) À l’universalisme mongol succédaient donc, en Iran comme en Chine, des états appuyés sur des religions nationales, au regard desquels le nestorianisme était devenu un élément étranger. D’où son déclin.

(1) Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, p.36;Bernard Heyberger, Les Chrétiens du Proche-Orient, p.14

(2) René Grousset, L’empire des steppes, pp.426-438.

(3) John Tolan, Les Sarrasins, pp.298-301. René Grousset, pp.342-349.

(4) Jean Favier, Les Grandes découvertes, pp.181-182, 187. René Grousset, pp.365-369.

(5) Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, p.355.

(6) Sur Tamerlan, dont l’attitude vis-à-vis des religions n’était pas sans ambiguïtés, voir Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran, pp.362-365 et René Grousset, l’Empire des steppes pp.486-534.

(7) René Grousset, l’Empire des Steppes, p.390

La fin des temps – (1- partie historique)

décembre 2, 2008

L’intellectuel en devenir est obligé de se familiariser avec une flopée de mots aussi précis que hideux. Dans mon cas, l’un de ces mots est « eschatologie », particulièrement affreux tant par sa lamentable longueur que par sa ressemblance avec « scatologie », avec lequel il n’a toutefois pas grand-chose en commun. De la racine grecque eschatos, « le dernier », l’eschatologie est le discours sur la fin des temps. Bref, le seul rapport qu’on peut voir avec la scatologie, c’est que quand la fin du monde arrive, on est dans la merde. Mais, blagues à part, ce n’est pas tout à fait vrai puisque que la fin du monde est souvent rendue désirable dans les discours eschatologiques.

On trouve des manifestations de discours de ce type un peu partout dans le monde, mais ni la nature du discours, ni le degré d’importance dans la culture n’est universel. Certaines cultures peuvent privilégier un temps cyclique dans lequel la « fin des temps » n’est guère signifiante; quoique même les temps cycliques peuvent avoir leur eschatos, élément marquant la fin d’un cycle et le début d’un autre à l’identique.

Traditions eschatologiques occidentales

En Occident, il y a plusieurs traditions eschatologiques mêlées, qui chacune colore notre culture et notre imaginaire. La plus importante est d’origine judéo-chrétienne. La Bible est toute entière marquée par le discours sur la fin des temps. À cet égard, il faut dans l’Ancien Testament accorder une importance particulière au livre de Daniel, qui contient des prophéties sur le devenir du monde, à travers les rêves de Nabuchodonosor interprétés par le prophète Daniel. Le rêve du colosse aux pieds d’argiles (chapitre 2 – mais ce n’est qu’un exemple parmi plusieurs renfermés dans ce livre ) a marqué toute la réflexion du moyen âge sur la fin des temps, surinterprété pour tenter d’y comprendre l’histoire passée et à venir.

Dans le nouveau testament, il y a bien sûr l’Apocalypse, mais il y a également les évangiles, qui annoncent la fin des temps (Mathieu chapitre 24, Marc 13 et Luc 21), la ruine de Jérusalem et l’avènement du royaume de Dieu. On ne peut pas comprendre l’histoire de l’Occident entre le IIIe et le XVIIIe siècle sans tenir compte de cette annonce de la fin des temps, du climat d’attente qui l’accompagne. Tour à tour, sur toute la période avec des temps forts et des temps faibles, il se trouve des gens pour guetter les signes de l’avènement de Dieu, lequel est parfois craint, le plus souvent espéré, car il doit apporter avec lui la fin des malheurs et le début d’une ère de félicité. Mais il n’y a pas que théoriciens, il y a aussi ceux qui cherchent à être acteurs de la fin des temps. (1) La croisade est certainement la plus spectaculaire des manifestations eschatologiques qu’on ait connu, mais on trouve quantité d’autres phénomènes qui s’en nourrissent, notamment ces phénomènes si proches de la croisade que sont les pèlerinages et les missions.

Puisée dans des traditions pré-chrétiennes, probablement celtique, mais les hypothèses restent ouvertes, puis christianisée par les auteurs du moyen âge, la légende arthurienne contient des prophéties sur le retour d’Arthur, roi providentiel, censé revenir dans un futur tourmenté. La figure du roi caché est encore un signe qu’on retrouve sous diverses formes dans le monde. Arthur en est l’avatar le plus important en Occident. Il ne faut pas y voir seulement une légende triviale. En effet, au moins jusqu’au XVIe siècle, les prophéties attribuées à Merlin sont prises au sérieux par les élites occidentales qui les étudient et les interprètent avec un sérieux qui a de quoi surprendre le lecteur d’aujourd’hui.

Dans une moindre mesure, mais ça vaut la peine d’être mentionné pour la suite de cette chronique, la mythologie scandinave possède son propre discours eschatologique, dans l’affrontement final entre dieux et géants, Ragnarok. Mort des figures majeures du panthéon, destruction du monde et de l’humanité, puis sa recréation par les deux uniques survivants, homme et femme, qui repeupleront un monde redevenu habitable et fertile (2).

Les discours eschatologiques annoncent toujours une fin, jamais un vide. Le vide semble être une chose impossible à concevoir pour l’imaginaire humaine. Après l’eschatos, on trouve toujours une ère informe, plus ou moins intemporelle (… Les manifestations eschatologiques millénaristes anoncent souvent une ère de 1000 ans), guère définie autrement que par des notions de bonheur, justice, régénération. Il faudrait ajouter: l’union, motif particuièrement important de l’eschatologie chrétienne pour une chrétienté qui souffre de sa désunion politique, mais qu’on retrouve aussi dans l’eschatologie arthurienne, dans la personne d’un roi unique.

Les motifs eschatolgiques introduisent aussi dans les mentalités une attitude d’attente (à ne pas confondre avec la passivité), une aspiration à l’union et la mobilisation et fournissent un sens au monde, incarné dans le moment final, jouissif, orgasmique, qui départage le Bien et le Mal.

L’eschatologie défini le monde dans lequel on vit comme un équilibre précaire, appelé à être brisé. Ce bris appelle l’affrontement, duquel doit résulter un ordre restauré, plus stable que le précédent.

Profondément ancrés dans nos imaginaires, ils n’ont pas disparus. Ils se sont transformés avec leur époque, mais on peut se demander à quel point les utopies socio-politiques et techno d’une part et les catastrophismes annociateurs de la fin du monde d’autre part ne sont pas des manifestations, dans la forme et/ou dans le fond, d’un même phénomène.

Là où les eschatologies ne se sont pas transformées, elles se sont sublimées. Ce sera le motif de l’article de demain qui parlera des liens entre le discours eschatologique et la fantasy.

(1) C’est d’ailleurs là l’inquiétude transmise par Bill Maher dans Religoulus. Maher souligne que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme a véritablement les moyens de provoquer la fin du monde. Or, les motifs eschatologiques ont déjà démontré à travers l’histoire leur propension à se réaliser. Il faut donc voir dans les prophéties bibliques des prophéties autoréalisatrices, raison pour laquelle les croyants sont dangereux lorsqu’ils sont au gouvernement.

(2) Régis BOYER signale qu’on peut voir dans ce dernier motif une influence chrétienne tardive, mais qu’il n’y a en revanche pas de preuve de cette assertion. Certains arguments permettent d’admettre qu’il s’agisse d’un motif ancien. En définitive, Boyer ne tranche pas en faveur de l’une ou l’autre solution. (BOYER, Régis, Les Vikings, , Paris, Perrin, 2002, p.352). Accessoirement, on peut trouver Voluspa en ligne, traduit et commenté, le principal texte à évoquer Ragnarok. Je le signale ici pour les éventuels amateurs, mais je n’ai pas pris le temps de le lire.

Références générales:

DELUMEAU, La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978, principalement le chapitre 6, « L’attente de Dieu », pp.259-303.

DUPRONT, Alphonse, «Croisade et eschatologie», dans Du sacré, Paris, Gallimard, 1987, pp.288-312.

FLORI, Jean, L’islam et la fin des temps, l’interprétation prophétique des invasions musulmanes dans la chrétienté médiévale, Paris, Seuil, 2007, 444 pages.

Relire la Genèse

novembre 26, 2008

Dans la foulée du billet d’hier, Deux innocents, où je disais que l’innocence, c’est quand on n’a aucun sens du bien et du mal, je propose maintenant une relecture personnelle de la Genèse en gardant ce détail à l’esprit.

La très sympathique Ève

Quand j’étais petit, pour ma première communion je me suis fait offrir une Bible en 365 histoires. J’ai dévoré l’Ancien Testament et j’ai arrêté quand ça a commencé à parler de Jésus, parce que Jésus ennuie. En lisant les histoires consacrées à la Genèse, je n’étais pas encore au courant de l’interprétation courante qu’on fait de cette histoire. Est-ce pour cela? ou parce que le choix de mot des auteurs reflétait des valeurs d’aujourd’hui, plus féministes? Quoiqu’il en soit, j’ai toujours trouvé le personnage d’Ève beaucoup plus sympathique que celui d’Adam. Ève a mordu au fruit défendu parce qu’elle était curieuse et indépendante, parce qu’elle était rêveuse et voulait être mieux. Adam a mordu au fruit défendu pour faire comme Ève, c’était un mouton sans caractère.

J’ai donc grandi avec deux interprétations de la Genèse dans mon esprit. La mienne, que je me suis forgée moi-même en lisant les premières histoires de ma Bible pour enfants. Et la version officielle, misogyne qui fait d’Adam une victime et de Ève une emmerdeuse idiote et dangereuse qu’il faut contrôler. Devenu adulte, je suis aussi devenu un intellectuel qui se pose beaucoup trop de questions, j’ai relu la Genèse dans une traduction destinée aux adultes cette fois (et donc soucieuse d’authenticité plus que de communication) et une troisième version a fini par se former.

Le fruit défendu

De nos jours, « fruit défendu » est une expression associée à l’érotisme. On imagine donc souvent, à tort, que le crime d’Ève et d’Adam, qui leur a valu d’être chassés du jardin d’Éden, fut de baiser. Eh bien non. Clarifions donc la notion. Il y a en réalité deux arbres dans le jardin d’Éden dont les fruits sont interdits, même si le texte mentionne l’interdiction explicitement pour le premier et seulement implicitement pour le second. Le premier est l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le second est l’arbre de la vie. (Gen 2, 9 pour les arbres, Gen 2, 17 pour l’interdiction du premier, Gen 3, 22 pour l’interdiction du second – je suis allé chercher mes références ici). Il est intéressant d’ailleurs que la Genèse soit l’un des seuls livres saints, à ce stade de mes lectures (je suis loin d’avoir tout lu, je m’endors souvent avant d’avoir beaucoup avancé), à donner une esquisse de définition de ce qu’est Dieu, les deux arbres indiquant les deux attributs prêtés à la divinité: connaissance du bien et du mal, vie éternelle. Soit dit en passant, les versets 3, 22-24 sont cités au tout début du film La Fontaine et fondent le film de Aronofsky.

Le goûté et ses conséquences

Quoiqu’il en soit, c’est au fruit du premier qu’on goûté Adam et Ève. Présumément cru, mais j’imagine qu’ils ont pu s’en faire une bonne tarte aussi (mais ça prend plus d’un fruit, à moins que ce soit un gros fruit). Bon, de toute façon, c’est de la religion, donc il faut que ce soit cru (ah! le jeu de mot!).

«La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea.» (Gen 3-6).

La conséquence d’avoir mangé de ce fruit fut la perte du Paradis terrestre. L’interprétation métaphorique du texte pourrait donc être la suivante: le Paradis terrestre, c’est l’innocence, le fait de se situer hors du bien et du mal, de ne pas se casser la tête avec des dilemmes moraux et de ne pas se compliquer la vie. Dès lors que, grâce à (et non à cause de) la femme (et elle grâce au serpent, dont je laisse pudiquement à d’autres le soin de décider ce qu’il est), on connaît le bien et le mal, l’innocence est perdue et le bonheur qui y est rataché avec elle. Peut-on vraiment dire que c’est… un mal? Personnellement, a la place d’Adam, le premier choc passé j’en serais plutôt reconnaissant à Ève.

Évidemment, le texte dit aussi explicitement que l’homme doit dominer la femme, c’est la punition que Dieu inflige à cette dernière (Gen 3, 16). Suis-je moralement inconfortable avec ce verset? mais… mais… oui! « Moralement », le voilà le mot-clé! Car je ne suis peut-être pas Dieu, pas tout puissant et tout le tralala, mais je suis son égal en matière de connaissance du Bien et du Mal. D’ailleurs vu la faillibilité humaine en ce domaine, honnêtement je ne vois pas trop comment on pourrait avoir confiance en celle de Dieu. Je peux donc légitimement et en toute conscience estimer que la punition infligée par Dieu aux femmes est injuste et ne pas m’y conformer. Bon, ok, peut-être que l’auteur de la Genèse n’eût pas été d’accord avec moi sur ce dernier détail, s’il l’eût été pour le reste. Mais je suis un sale gosse désobéissant, sans doute davantage le fils d’Ève que d’Adam.

Un peu plus sérieusement, comme la perte du Paradis terrestre fut une prise de conscience, toute autre punition peut être interprétée dans le même sens. Or, la prise de conscience n’implique pas forcément le conformisme.

Je n’espère pas vraiment convaincre les religieux. J’aime juste les mythes… et jouer avec.

Un village et des yeux bleus

novembre 8, 2008

Celle-là, elle me fait toujours sourire quand je la lis. Mettons-nous un peu en contexte. J’ai déjà, très brièvement à l’intérieur d’un billet qui l’était beaucoup moins, eu l’occasion d’évoquer le drame morisque. Population forcée au baptême en 1502, les morisques du royaume de Grenade étaient officiellement des chrétiens, et la plupart du temps (sauf assez rares convertis) étaient en fait musulmans en privé. Les autorités catholiques, évêques ou laïcs, tentaient de les amener à une véritable conversion. Parallèlement, en raison de la récente conquête du royaume de Grenade par les Espagnols (surtout les Castillans), le royaume vivait une véritable situation coloniale, où les morisques faisaient souvent figure de population exploitable à loisir. La situation explosa en 1568. Les morisques, à cette date, se révoltèrent, une révolte centrée autour de la chaîne de montagnes des Alpujarras, et qui dura trois ans. En 1569, l’ambassadeur d’Espagne en France, un ancien officier qui avait servit dans la région de Grenade, écrivait à son roi, Philippe II, pour lui faire part de son opinion sur la situation vécue par les morisques avant la révolte. Il y va entre autre de cette anecdote, bien connue des historiens qui s’intéressent aux morisques: un jour des villageois morisques des Alpujarras s’étaient plaints du prêtre qu’on leur avait envoyé. Récoltant les témoignages, il s’était fait dire par un morisque qu’il fallait retirer ce prêtre ou le marier « car tous nos enfants naissent avec des yeux aussi bleus que les siens » (1).

Au-delà de cette superbe image de l’humanité parfois crapuleuse des prêtres, ce qui me fait sourire, c’est surtout que l’anecdote n’est pas des plus crédibles. Je ne sais pas si Braudel et Tueller se sont posé la question, mais cette histoire d’yeux bleus ne tient pas vraiment debout. Au reste, ça n’enlève aucune valeur aux livres de ces deux historiens, car la situation reste parfaitement illustrée dans ses aspects sociaux. Mais posons, juste pour le plaisir la question suivante: dans un village où les enfants naissent généralement avec des yeux bruns, pourra-t-on détecter les abus sexuels d’un prêtre aux yeux bleus à la couleur des yeux des enfants nés plus de neuf mois après son arrivée? Peu probable.

De deux choses l’une: ou bien les yeux bleus existent déjà dans le village et alors les égarements du prêtre volage passeront inaperçus, ou à tout le moins ne laisseront pas d’indices dans les iris des petits chérubins. Ou bien les villageois ont tous les yeux bruns et c’est la même chose. Et cela parce que les gênes des yeux bleus sont récessifs. Croisés avec des gênes d’yeux bruns, ça donne toujours des yeux bruns. En supposant que les mamans adultères aient toutes un gêne brun et un gêne bleu (ce qui serait un sacré hasard d’hérédité), ça donnerait en moyenne environ 50% d’enfants aux yeux bleus. Bon, c’est peut-être suffisant pour que le prêtre se fasse coincer, mais c’est une situation improbable au départ, parce que pour que la présence du prêtre ait un effet remarqué, il faut aussi supposer qu’aucun, ou au moins presque aucun des époux de ces dames n’ait lui-même de gêne bleu, sans quoi les yeux bleus ne devraient pas être dans ce village une chose assez inhabituelle pour être remarquable.

Plus réaliste serait la supposition que UNE femme ait eu un gêne bleu et ait accouché d’UN enfant aux yeux bleus (une chance sur deux si le papa a des yeux bleus)… et que sur cette base nos morisques aient un peu extrapolé. Mais existe aussi l’amusante hypothèse que deux gênes bleus cachés dans le patrimoine génétique du village se soient rencontrés par hasard. Le prêtre aux yeux bleus qui passait par là, sans avoir jamais touché à la mère, a pu être ainsi victime d’un quiproquo (mais on se doute que les morisques n’attendaient qu’un quiproquo pour le chasser de chez eux à grands coups de pieds dans le c…).

Donc un enfant aux yeux bleus dans un village où ça ne se voit pour ainsi dire jamais, je veux bien. Deux c’est déjà un hasard assez gros. TOUS, ça tient de l’exagération rhétorique. Beaucoup, c’est déjà de l’exagération (ou un étonnant coup de dé).

(1) L’anecdote est rapportée par Fernand Braudel dans La Méditerranée à l’époque de Philippe II, t.2 (destins collectifs et mouvements d’ensemble, Paris, Armand Colin, 1990 (1966), p.521. Elle est reprise avec davantages de détails par James Tueller dans l’introduction de son livre, qui précise également l’identité de l’auteur de la lettre. TUELLER, James, Good and Faithful Christians, New Orleans, University Press of the South, 2002, pages 3 et 4.