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Un moratoire sur la décadence

mai 13, 2012

Le débat politique actuel, au Québec et ailleurs, est hanté par le spectre de l’immobilisme. Pour s’en tenir à la Belle Province, lors de la première élection des conservateurs du Parti « libéral » de Jean Charest, on nous avait promis une « réingénierie de l’État » qui s’est heurté à la mobilisation citoyenne. Dès lors, nous avons connu une très forte médiatisation des projets avortés, et une très faible médiatisation des projets menés à terme. Les journalistes d’opinion favorables à l’approche charestienne ont martelé que les trop nombreux reculs acculaient le Québec à l’immobilisme. Ils ont convaincus les masses démobilisées, qui souhaitent un gouvernement « qui se tient debout et fait avancer les choses », mais si possible sans avoir à s’impliquer elles-mêmes. Syndicats, groupes de pression, associations étudiantes, et la plus grande partie de la société civile (à l’exception notable du patronat), sont pointés du doigt comme responsables d’une immobilité dont la réalité n’est guère démontrée, n’étant le plus souvent médiatisés que lorsqu’ils se mobilisent dans une opposition, mais non lorsqu’ils réalisent des projets.

Si le mot « immobilisme » est moins employé, il n’en reste pas moins imprégné dans les esprits du gouvernement, de ses partisans et de l’électorat. Et le mot « moratoire », devenu à la mode, y est profondément associé. Pas étonnant que les péelquistes refusent de parler de « moratoire », eux qui, du fond de leur impopularité, mise sur une apparence de grands projets, sur une volonté d’avancer à tout prix, même si c’est dans la mauvaise direction. Dans le cas de la grève, un moratoire serait associé à une capitulation, même si initialement ce ne sont pas les étudiants qui ont lancé l’idée.

L’archétype de la dénonciation des moratoires comme manifestation première de l’immobilisme s’incarne dans l’éditorialiste Mario Roy, qui y a consacré il y a quelque temps un éditorial intitulé « Génération M« . Un tel titre suggère que c’est un problème de génération, et vise de toute évidence les étudiants, mais le phénomène dénoncé s’étend en fait à l’ensemble de la société. Roy affiche assez peu ses sources et ses orientations idéologiques, mais ceux qui le suivent avec régularité savent que le fondement de sa pensée est conservateur, aussi n’est-il pas étonnant que cet éditorial si typique soit venu de sa plume.

On le devinera, je ne suis pas d’accord avec M. Roy. L’examen des faits me mène à une autre interprétation de la situation. Mais commençons d’abord par commenter quelques concepts, en particulier ceux de « conservatisme » et de « progressisme », que M. Roy, comme d’autre, emploient dans un sens qui n’est pas sans mener à des paradoxes.

Conservatisme et progressismes, entre les attitudes et les idéologies

Avec ce sous-titre, on me verra venir. Dans son éditorial, Mario Roy dénonce la « pathologie » (!) qui sous-tendrait la logique des moratoire, celle de promouvoir le statu quo, voire le statu quo ante (le retour à une situation antérieure) « Laquelle, de surcroît, se drape souvent dans le manteau du progressisme alors qu’elle répond à la définition même du conservatisme réactionnaire. » L’emploi fait par l’éditorialiste des mots « conservatisme » et « progressisme », ici, prend ces termes dans leur sens littéral. C’est un emploi très fréquent dans les conversations et les textes actuels, signe d’une société peu rompue à l’exercice des analyses idéologiques. Il peut se retrouver par exemple dans les écrits de Jean-Jacques Pelletier, ou les miens… Le problème de cette approche du « conservatisme », c’est qu’elle n’offre aucune indication morale sur la désirabilité ou non de celui-ci. Le conservatisme sera une bonne chose face à certains enjeux, et une mauvaise chose face à d’autres. C’est donc une définition peu porteuse lorsqu’il s’agit d’offrir une analyse globale d’une situation politique.

Il existe une autre manière de définir les notions de « conservatisme » et de « progressisme », et c’est d’examiner des traditions idéologiques qui les sous-tendent. Ces traditions idéologiques regroupent des idéaux, des croyances et des méthodes d’analyses qui permettent d’établir une cohérence à l’intérieur d’ensembles d’idées par ailleurs très diversifiés.

Ainsi le conservatisme tend-il à privilégier une vision de la morale comme étant immuable. Ce qui était bon par le passé le sera toujours, ce qui était mauvais par le passé le sera toujours, parce que la morale est, aux yeux des conservateurs, soumise à des lois à peu près indépendante du temps ou de l’humain. Croire qu’un ordre politique est « voulu par Dieu », croire que les hommes et les femmes sont « biologiquement programmés » pour avoir des rôles distincts dans la société, croire que la démocratie est « la fin de l’histoire » ou que « les hommes méritants se retrouvent forcément au sommet de l’échelle sociale » (ce qui amène à dire que « s’il est au sommet de l’échelle sociale, c’est forcément qu’il le mérite) sont des croyances et des analyses de nature conservatrices.

Le progressisme, lui, ne me semble pas tant être une tradition idéologique en soi, mais plutôt le point de rencontre entre plusieurs idéologies, notamment le radicalisme et l’humanisme libéral. Le radicalisme est improprement associé à de « l’extrémisme », mais en fait, il s’agit surtout d’une volonté d’examiner les problèmes sociaux à la « racine ». Pour l’analyse radicale, les inégalités et les injustices sont le produit de mécanismes sociaux qui les causent et les reproduisent. Un radical estime qu’un pauvre a, par son éducation et ses moyens, moins accès à l’éducation qui lui permettrait d’atteindre le sommet de l’échelle sociale, qu’il a moins accès qu’un riche aux ressources qui lui permettraient d’exprimer son point de vue et de défendre ses intérêts en politiques. Le radical pense aussi que les hommes et les femmes se voient répartir des rôles distincts en raison de « construits sociaux ». Que la société envoie à travers son système d’éducation, ses médias, ses « sagesses populaires » un message aux pauvres selon lequel ils sont « nés pour un petit pain » et qui incite les pauvres à accepter leur sort sans tenter de l’améliorer.

L’humanisme libéral, sans rejeter le rôle des construits sociaux, ne leur accorde pas le même poids sur la destinée des individus, qu’il estime généralement libres. Moins préoccupé des intérêts des ensembles que de celui des individus, il pose cependant comme prémisse fondamentale l’égalité de tous à la naissance, sans égard à leur sexe, leur ethnie ou leur condition sociale. Il estime par conséquent que la société doit mettre à disposition de l’ensemble de la population les outils qui permettront à chacun de choisir sa voie et d’avoir des chances raisonnables, dans la mesure de ses talents, d’atteindre ses objectifs.

En cela, les deux courants de pensée ont plusieurs lieux de convergence, à l’intérieur desquels se forment des mouvements « progressistes », parfois plus radicaux, parfois plus libéraux (ou parfois autres). Les courants « progressistes » favorisent l’établissement, le maintient ou l’amélioration dans la société de conditions qui mèneront à son amélioration.

Une fois posés ces éléments, on voit en quoi l’emploi des termes « conservateurs » et « progressistes » comme des idéologies diffère d’un emploi des mêmes termes comme des attitudes. Vouloir préserver une institution qui améliore la société relève d’une attitude conservatrice, mais d’une idéologie progressiste. Les progressistes veulent « conserver » la démocratie, car elle permet à tous de défendre leurs intérêts, plutôt que de laisser confisquer les choix sociaux par une élite. C’est là un exemple consensuel.

Dans le domaine de l’éducation, les progressistes estiment que l’éducation doit être accessible afin de jouer un rôle « d’ascenseur social » qui rend les frontières entre les classes socio-économiques plus poreuses. Ils estiment aussi qu’elle doit procurer un appareil critique qui fournira à l’ensemble de la population les moyens de comprendre la société dans laquelle ils évoluent, d’en identifier les failles et d’en imaginer les solutions. L’existence d’un tel système dans une société est un facteur de progrès: vouloir le « conserver » est donc en faveur du « progressisme ».

L’analyse conservatrice, qui attribue la hiérarchisation de la société à des mérites qui sont fondamentalement ceux des privilégiés, ne peut pas entretenir la même vision de ce qu’est un « progrès ». Aussi se tourne-t-elle vers un économisme qui répond aux intérêts des « élites ». Dans une certaine vision conservatrice, l’extension du territoire national est un « progrès »; dans une autre, c’est la croissance du PIB. L’éducation doit donc être mise au service de tels intérêts: former des employés (mais des citoyens? bof, la démocratie est bonne par elle-même, non par la formation accordée aux citoyens), commercialiser des technologies, attirer des devises étrangères, faire rayonner le prestige national sur le monde grâce à des « universités de classe mondiale » (une excellence mesurée en fonction d’un indicateur économique, la « demande » de ses diplômes). Mais si l’éducation conforme aux idéaux conservateurs n’existe pas, on cherchera à se faire « progressiste » (dans l’attitude) pour mettre fin à l’éducation « progressiste ».

Mario Roy est donc dans l’erreur lorsqu’il sous-entend qu’il y a une imposture à ce que des mouvements « progressistes » aient des réflexes conservateurs. Revenons donc aux moratoires.

Une analyse d’ensemble des moratoires

Mario Roy qualifie la prolifération des protestations et des demandes de moratoires comme un immobilisme. Qu’en est-il? L’analyse est-elle pertinente?

On peut contester la méthode d’analyse de M. Roy, exprimée dans ce passage:

Tout cela est recensé ici sur un ton léger. Et sans porter de jugement sur les causes prises une à une: presque toutes sont plaidables, en effet, à la condition de ne pas considérer le portrait d’ensemble.

Or, c’est celui-ci qui fait problème.

Cette analyse établit une distinction complète entre les causes particulières et le portrait d’ensemble. Les causes particulières pourraient être légitimes, examinées au cas par cas, mais le portrait d’ensemble répondrait à une analyse différente et par conséquent effacerait cette légitimité, car l’ensemble doit primer sur les cas particuliers. En tirant une conclusion sur l’ensemble, Mario Roy peut ainsi se dispenser d’examiner les cas particuliers, discrédités en blocs.

Or, c’est avec cette méthode que je ne suis pas d’accord. Pour formuler une conclusion sur le portrait d’ensemble, il faut se livrer à une analyse comparative de chacun des cas, et dégager ce que chacun d’entre eux a de distinct des autres, ainsi que ce qu’ils ont tous en commun. On ne pourra formuler un diagnostic d’ensemble qu’en s’appuyant sur ce dernier critère: que sont les caractères communs de ces moratoires?

À consulter simplement la liste proposée par M. Roy, quelques traits apparaissent à qui veut bien faire l’effort de cet exercice:

1. Ils sont en majorité sous-tendus par un économisme mercantiliste, brandi contre une valeur non-marchande. On privilégie la vente de diplômes sur la formation citoyenne, la création de brevets sur la réflexion critique, la création de marchandises immobilières sur l’écologie, la vente d’un droit de circuler sur une route ou un pont sur la logique du bien commun… on privilégie aussi, par exemple, les projets ponctuels sur les économies locales durables.

2. Un grand nombre d’entre eux sont le fruit de décisions faites par un petit groupe et affectant un très grand nombre, sans associer les groupes affectés à la décision prise. C’est là un constat notamment fait par des auteurs ayant participé au dossier leadership de l’État du Québec 2012 (vous pouvez écouter la présentation de Miriam Fahmy, lire son introduction et quelques suppléments ici), mais c’est aussi un problème qui a fait couler beaucoup d’encre chez les philosophes politiques ces dernières années, concernant notamment les questions de démocratie directe et de démocratie délibérative.

3. Facteur aggravant du point 2, ces projets souffrent souvent d’un déficit de transparence, d’un manque de justification, d’incohérence idéologique (il est remarquable que la justification idéologique de la hausse des frais de scolarité fut davantage formulée par des chroniqueurs de La Presse, Alain Dubuc et Yves Boisvert, que par des représentants du gouvernement, qui se sont plutôt retranchés sur des slogans et la démagogie) et plus généralement d’un manque de confiance entre les promoteurs des projets et la population qu’elle devait le plus directement affecter.

4. Le plus important est sans doute que les demandes de moratoires s’accompagnent le plus souvent de l’exigence de la mise sur pied d’un organe d’information ou de réflexion – commission d’enquête, forum public, états généraux, études indépendantes, etc… C’est là la clé pour comprendre ce phénomène. La multiplication des moratoires répond à la multiplication d’initiatives privées et de décisions arbitraires. La société civile vit cette multiplications de projets marchands, non comme un progrès, mais comme une décadence. Aussi formulent-ils l’exigence d’information transparente et de réflexions sur les valeurs qui nous guident.

Et c’est là que le bat blesse. Car si la résistance militante peut contraindre le gouvernement à choisir ses batailles et à reculer sur certains dossiers et mener un assaut enragé dans d’autres (comme l’éducation), ledit gouvernement résiste en revanche de manière plus systématique et obstinée lorsqu’il s’agit de compléter un moratoire de l’indispensable organe de réflexion qui devrait l’accompagner. Or, sans cette réflexion d’ensemble, nous sommes condamnés à improviser et résister au cas par cas. Sans cette réflexion, aucun progrès n’est possible.

Que faire alors? Faire cette réflexion. L’imposer. Retourner aux documents fondateurs de notre société (en éducation, tout notre système d’éducation repose sur un document fondateur, le rapport Parent, vieux de près d’un demi-siècle), éclairer le chemin parcouru. Pourquoi notre société est-elle ce qu’elle est? Qu’est-ce qui a changé? Que veut-on conserver? Où veut-on aller?

« le « retour aux sources » est toujours aussi un modernisme. » – Michel de Certeau, L’Écriture de l’Histoire.

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Exercice de traduction

avril 9, 2010

Je commençais la lecture d’un livre sur l’humanisme espagnol quand je suis tombé sur ce passage que je m’efforce plus ou moins de traduire:

Nous pensons que l’étude des oeuvre de ces auteurs [les « érasmistes »  Juan Ángel González, Juan Celaya, Francisco Decio et Bernardo Pérez de Chinchón], ou du moins de trois d’entre eux, revêt un intérêt supplémentaire, puisque jusqu’à maintenant on ne les connaissait que de manière fragmentaire. De plus, comme elles furent écrites en latin, seuls ceux qui ont encore la possibilité de les lire et de les comprendre dans cette  langue ont pu en profiter, bien qu’elles n’ont pas été interdites au reste*. Cette situation, tenant en compte l’abandon intellectuel qui aujourd’hui existe pour les études des langues classiques et que par conséquent, sont de moins en moins ceux qui peuvent accéder à la lecture et la compréhension de la plus grande partie des oeuvres qui furent écrites et publiées durant le XVIe siècle, ouvre l’urgente nécessité de planifier leur traduction et, par ailleurs, de revitaliser les études classiques dans les systèmes d’éducation ; une question qui s’est posée de manière répétée au long de l’histoire, surtout*, si une société ne veut pas se laisser aller sur le chemin de l’appauvrissement intellectuel et de l’oubli ou de l’ignorance de son propre passé historique.

[extrait en v.o.]

El estudio de las obras de estos autores, al menos de tres de ellos, pensamos que reviste un interés añadido, pues hasta ahora sólo las conocíamos de forma fragmentaria. Además, escritas como fueron en latín, sólo aquellos que todavía tienen la posibilidad de leerlas y comprenderlas en esta lengua han podido disfrutar de ellas mientras que no han estado vedadas al resto. Esta situación, teniendoen cuenta el abandono intelectual que hoy existe por el estudio de las lenguas clásicas y quepor tanto, cada vez son menos los que pueden acceder a la lectura y comprensión de la mayor parte de las obras que se escribieron y publicaron durante el siglo XVI, abre la perentoria necesidad de plantearse su traducción y, desde luego, de revitalizar los estudios clásicos en los sistemas de enseñansa; cuestión ésta a la que de forma reiterada se ha aludido a lo largo de la historia, sobre todo, si una sociedad no quiere deslizarse por el camino del empobrecimiento cultural y del olvido o la ignorancia de su propio pasado histórico.

– Francisco Pons Fuster, Erasmistas, mecenas y humanistas.

La traduction est bancale, en particulier aux deux endroits où j’ai mis des astérisques, où j’ai hésité, mais bon, l’essentiel est là. Dans un ouvrage d’érudition, un tel propos, plutôt engagé, voire politique, est assez rare pour être remarqué. Il rejoint par ailleurs une de mes préoccupations depuis plusieurs années: la conservation (ou la perte, par crime d’inconscience) du patrimoine culturel et intellectuel. Je me doute bien que l’étude du latin, en particulier, n’est plus guère directement utile qu’à une certaine catégorie d’intellectuels (mais ne faudrait-il pas y ajouter les « honnêtes hommes »?), pour autant, il faut bien que quelqu’un fasse ce travail si on ne veut pas tout perdre; et c’est là que devient importante cette revitalisation des études classiques dont parle Francisco Pons. Je me demande surtout: à quel point?

Petit ajout: coïncidence, ça tombe tout juste le jour où je rencontre un professeur qui m’a encouragé à l’apprentissage du latin et de l’arabe.

Les essais de Jean-Jacques Pelletier

janvier 13, 2010

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises ici de parler de la série Les Gestionnaires de l’Apocalypse (par paresse, les GdA), dont je devrais d’ailleurs achever la lecture sous peu. Jean-Jacques Pelletier est connu pour ses polars. Mais il a aussi écrit quelques essais assez intéressants. Ceux que j’ai lu sont ceux qui ont été publiés dans la revue Alibis. La plus grande partie, en lien très étroit avec son travail romanesque, peut un peu être considéré comme le travail de documentation qu’il a effectué pour écrire les GdA, regroupés dans une série sarcastiquement nommée « La réalité, c’est pire ». Il a aussi déjà écrit quelques essais sur Sherlock Holmes (Alibis 2, 3 et 4) et sur les polars.

Le plus stimulant à mon point de vue était une apologie du polar, doublée de commentaires assassins à l’encontre de la « grande » littérature, celle de l’Institution, souvent prétentieuse et fade, accusée surtout d’avoir mis le roman en pièce. [Edit: Cet essai fut pour moi] une lecture très réjouissante. La forme est d’ailleurs proche du polar: enquête policière et procès, le « crime » de la littérature institutionnelle est décortiqué à coup de témoins appelés à la barre, qui dénoue les étapes de l’intrigue fatale à la manière d’un bon vieux polar: « strip-tease du roman », « neutraliser le narrateur », « supprimer l’histoire », « liquider les personnages » – cette révolution littéraire qu’on aura appelé le « Nouveau Roman » devient, sous la plume de Jean-Jacques Pelletier, une véritable apocalypse littéraire (tiens, tiens…) qui fait le nettoyage par le vide et stérilise le paysage pour, ensuite, élever un seul « monument au milieu des décombres »: l’auteur, narcissique à souhait. Cette charge de Pelletier est jubilatoire, quand on entend tant et tant de critiques snobinards encenser ces pseudos-romans prétentieux, ennuyeux et pleins de fausse profondeur et dénigrer dans la foulée de vrais histoires (paraît-il simplistes), bien construites et plus profondes qu’il n’y paraît. Douce revanche pour qui aime les histoires.

Pelletier explique ce mouvement par une hypothèse (il admet que c’est une hypothèse, mais il est clair qu’il y croit dur comme fer) en faisant des auteurs et des critiques qui ont participé au massacre un portrait en « ultra-libéral », hyper-individualistes, uniquement occupés de leur nombril, et participant par là de l’émergence du libéralisme dans ses aspects les plus sombres. « On peut se demander si plusieurs romanciers « littéraires » n’ont pas, souvent sous couvert de pourfendre la bourgeoisie et les attentes bourgeoises des lecteurs, mené un combat d’arrière-garde et attaqué des formes sociales déjà sur le déclin. Et si, ce faisant, ils n’ont pas défendu les intérêts de la nouvelle forme sociale montante: l’ultra-libéralisme, qui fonctione à l’ultra-individualisme. » Et de rappeler par la suite le processus de fragmentation sociale qui accompagne cette évolution du roman: fragmentation des appartenances (famille, classe sociale, quartiers, nations, religions), du temps vécu (culture de l’instantanéité), des références intellectuelles et du savoir, l’individu se retrouve « libéré », mais privé de solidarités.

Contre les élites littéraires, donc, la littérature de genre, parmi laquelle se trouve le polar. On en arrive à la deuxième partie de l’essaie, donc, qui dresse un portrait du polar et en fait l’apologie contre les accusations des « élites littéraires ». « Du côté de la littérature que l’on dit populaire […] on a assisté à une évolution semblable, mais au service d’une intention différente: non pas détruire la fiction, mais mettre à son service une structure assouplie, plus efficace, plus à même de traduire une situation où des acteurs qui ne se connaissent pas toujours, et qui sont situés un peu partout sur la planète, sont reliés par des enjeux qui les dépassent et dont ils ne sont que partiellement conscients. » Des romans, donc, métissés et adaptés à leur temps. Contre lesquels nombre de critiques auraient été faites par la critique littéraire française: le polar « ferait la promotion d’une justice primaire; il ferait l’apologie de la violence; il mettrait en scène des personnages simplistes en comparaison desquels le Terminator ferait figure d’intellectuel byzantin; et il inciterait les gens à l’évasion dans des univers réducteurs de bons et de méchants […] Son effet serait de faire vivre les lecteurs dans un monde illusoire, de décourager l’action et de faire l’apologie du statu quo… quand ce n’est de la violence. », hou! les vilains conservateurs que sont les amateurs de polar! Pelletier met ici en évidence l’absurdité des accusations, fondées sur un très petit nombre de romans, négligeant une nette majorité de romans qui ne cadrent pas dans ce portrait. Par ailleurs, il en profite pour critiquer un peu les réflexes idéologiques qui la sous-tendent. Sur le conservatisme, il dit « Sans un flux continu de nouveautés, il n’y aurait pas d’évolution. C’est entendu. Mais s’il n’y avait pas de conservation des nouveautés intéressantes, il n’y en aurait pas non plus. » Sur le caractère potentiellement moralisateur du polar, il s’agit plutôt de « la lutte, non pas du bien contre le mal, mais, plus modestement, pour un monde plus viable… et plus vivable. » La liste des enjeux sociaux dont se préoccupe le polar est en effet bien longue, et, ultimement, on n’y confond pas, comme le font trop facilement certains critiques littéraires, un « monde policé » avec un « monde policier », ni l’ordre avec les forces de l’ordre, ni la justice avec ceux qui s’en prétendent les représentants.

Cet essai, un parmi beaucoup d’autres, a été publié dans le no 30 de Alibis, le même où a été publié « Les Cathédrale de la Mort » cet été. L’un des plus riches en réflexions (à mon sens en tout cas) de l’auteur, mais non le seul. Je ne saurais trop le recommander, bien que ce ne soit aucunement indispensable: lire les romans et les essais de JJ Pelletier en parallèle, c’est très profitable.

Instruire les profs

septembre 24, 2009

Pour qu’il y ait un scandale, il faut qu’il y ait une surprise. C’est pourquoi cette nouvelle ne provoquera pas de scandale. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas matière à s’en scandaliser. Alors, à défaut de savoir s’en scandaliser (faute de surprise), il ne reste qu’à s’inquiéter.

Les enjeux se résument vite. Les filles de La mère blogue s’inquiètent du manque de profs. Quelques commentaires qui nous viennent de l’orbite. Mario Roy résume quant à lui assez bien qu’on a laissé un problème structurel s’installer:

la société […] est en train de perdre cette compétence pas du tout transversale consistant à transmettre d’une génération à l’autre des connaissances.

Mario Roy fait souvent usage de démagogie, mais il a parfois de petites perles de sagesses. La phrase que je viens de citer contient une très grande partie de mes préoccupations actuelles en matière de politique et d’enjeux sociaux, et l’explication de mes quelques sympathies conservatrices (je parle ici d’une certaine idéologie conservatrice, tel que nous la défini le Petit Émérillon, et non des sinistres clowns qui nous dirigent en ce moment – Et allez voir aussi cet article chez Gromovar, je n’ai pas lu le livre dont il parle, mais le sujet touche à mes préoccupations).

Comme Mario Roy le dit en fin d’édito, le français n’est pas seul en cause. La plupart des matières sont touchées. Aux cycles supérieurs en histoire, la plupart des étudiants ont déjà donné un ou plusieurs ateliers, fait des corrections, et peuvent donc témoigner que les étudiants en enseignement tirent la moyenne du groupe vers le bas. Environ dix à vingt points d’écart avec l’autre partie du groupe. C’est simple, ils ne s’intéressent juste pas à la matière qu’on leur enseigne. La pédagogie et la discipline sont leurs seules préoccupations (pour quand ils seront profs, hein, parce que comme élèves on les retrouve plus souvent dans le rôle des chahuteurs du fond de la classe, me dit-on, même si personnellement je n’ai pas eu ce problème particulier).

Une fille à la maîtrise me rapportait la semaine passée la perle que lui a servit une étudiante en enseignement: « pas besoin de connaître la matière pour l’enseigner, de toute façon on a le manuel pour savoir quoi dire. » Voilà, en gros, la mentalité dominante. Ça donne des profs qui ont une page d’avance sur leurs élèves. Et j’en viens à me dire que, si ces profs savent faire de la discipline, qu’ils sont de bons pédagogues, ils risquent en revanche d’avoir de la difficulté à se faire respecter par des parents qui, ayant faits leurs études ailleurs qu’en pédagogie, n’auront peut-être pas la science de la transmission du savoir, mais auront en revanche des connaissances solides. Assez pour voir quand les profs de leurs enfants enseignent des conneries.

Je suis pour une revalorisation du statut de l’enseignant. Pour ça, il faut qu’on ait confiance dans nos enseignants actuels et futurs. Et la confiance, ça se mérite.