Posts Tagged ‘esprit critique’

Le bal des attributions

avril 14, 2011

Dès que j’ai eu l’âge d’en comprendre l’humour, on m’a dit que Camil Samson, avait déclaré un jour: « Le Québec est au bord du gouffre, et les créditistes vont lui faire faire un pas en avant! ». Camil Samson était bien sûr le chef de ce parti, le Ralliement créditiste du Québec. Et j’y ai longtemps cru.

Mais lors de mon séjour en France, j’ai dû entendre la même phrase attribuée à trois ou quatre obscurs politiciens régionaux du pays. Les Alsaciens l’attribuent à un politicien alsacien, les Toulousains à un politicien toulousain, les Languedociens à un politicien languedocien, et ainsi de suite. Et là, ça m’a fait douter.

En cherchant un peu sur le net, j’ai trouvé assez souvent la citation attribuée au coloré Camil Samson, mais jamais d’une manière documentée. On trouve aussi d’autres attributions. Dans certaines discussions ici et sur les citations québécoises, on trouve aussi quelques personnes pour qui (version plus vraisemblable), ce serait en fait les Cyniques, groupe d’humoristes populaire de l’époque, qui lui ont mis la citation dans la bouche en le personnifiant dans un spectacle. L’avantage de cette affirmation, c’est qu’elle est vérifiable (il n’y a qu’à se taper l’oeuvre des Cyniques), donc pour ceux qui sont motivés…

Le fait qu’au Québec la citation est attribuée unanimement à Camil Samson fait qu’il y est plus difficile qu’en Europe, où les attributions sont multiples, de se rendre compte que cette citation est en fait un lieu commun pour ridiculiser l’un ou l’autre politicien, généralement un personnage haut en couleur et déjà un peu ridicule sur les bords. L’unanimité de l’attribution à Samson au Québec relève du génie des Cyniques.

Dans la série télévisée Chartrand et Simone, il y a une scène où Michel Chartrand, prenant une bière avec ses amis syndicalistes, lance comme ça qu’un député « de l’Ouest » aurait dit « à Laurendeau » cette phrase savoureuse: « If english is good enough for Jesus Christ, english is good enough for Canada ».

Ce matin pour une raison inconnue j’ai repensé à la citation et je me suis dit que je pourrais googler ça pour voir s’il y avait trace sur internet de l’identité de ce député de l’Ouest. Résultat? Là aussi, les attributions sont multiples. Avec quelques variations dans la formulation de la phrase (qui ne parle généralement pas du Canada), cette citation est attribuée tantôt à un texan, tantôt à un sénateur de l’Arkansas, etc… L’attribution la plus fréquente revient à Miriam A. Ferguson, la première femme gouverneure du Texas, qui l’aurait dit dans le cadre du débat sur la présence de l’espagnol au Texas et de la langue d’enseignement des enfants de l’État. Mais les plus sagaces commentateurs semblent s’accorder à considérer la citation comme apocryphe. Dans une discussion (dont j’ai fermé l’onglet trop vite et dont je ne retrouve pas le lien, désolé), un participant fait pertinemment remarquer que, quand une citation est attribuée à un très grand nombre de personnes et qu’il est difficile d’en documenter une source originale, elle est très certainement fausse.

Mieux, ce Language Log nous offre une liste documentant une série de variations de la citation (préférant généralement Saint Paul à Jésus Christ) entre 1881 (en fait, il y en a même une en 1854) et 1927. Les premières versions semblent plutôt concerner des questions de traductions de la Bible, les « auteurs » présumés donnant l’impression de considérer que la Bible King James fut la version originale. Si on se fie à cette petite série, ridiculiser le conservatisme du petit peuple chrétien a été le premier aliment du mythe. Dans la version de 1905, ce sont encore des gens du petit peuple qui sont visés, cette fois dans la question de l’apprentissage de langues étrangères. En 1927, c’est encore le cas, mais l’attribution à Ma Ferguson (et beaucoup plus tard, notre député anonyme de l’Ouest canadien) paraît faire passer l’attribution à des personnages politiques, dans le cadre des débats linguistiques. C’est alors moins le christianisme qui est la cible (bien qu’il reste en toile de fond), que l’anglo-centrisme des conservateurs anglo-saxons.

Quelqu’un a d’autres exemples de citations vagabondes comme ça?

Les listes

juillet 8, 2010

Un billet assez rapide aujourd’hui. Il concerne un type d’argumentation (de sophismes, devrais-je dire) que j’ai rencontré à quelques reprises sur la blogosphère: faire des listes. Des listes pour donner une image déformée de la réalité, des listes pour simplifier les discours, des listes pour faire apparaître quelque chose là où il n’y avait rien.

Voici deux exemples souvent rencontrés: la « liste des scientifiques qui doutent du réchauffement climatique » et la « liste des experts qui ne croient pas à la version officielle des attentats du 11 septembre ». On vous balance un quelconque site internet, souvent un wiki partisan, et on y rassemble des noms, avec à côté leur profession. Une fois qu’on y retrouve quelques dizaines de noms, on met le lien partout sur les blogues, ou on fait des copiers-collers. Ça va vite. Argument massue, semble-t-il. On s’efforce par ce moyen de convaincre qu’il existe un débat d’experts là où il n’y en a aucun. L’aspect massif de ces listes est en effet une belle pièce d’illusion, qui cache une évidence: ces quelques dizaines de noms, loin de démontrer l’absence de consensus chez les experts, démontrent exactement le contraire. Si on rapporte leur nombre au nombre total d’experts pouvant émettre une opinion pertinente, on découvre alors que ces derniers sont tellement nombreux que quelques dizaines de noms représentent une complète marginalité. Autre illusion: un nom plus une profession donnent le sentiment qu’ils ont tous une expertise égale. Pourtant, quand on examine ces listes, on découvre fort peu de climatologues (edit: contestant le réchauffement climatique), et ceux qui s’y trouvent n’ont que peu de preuves de compétence pour appuyer leur prétention. Troisième illusion induite par les listes: elles mettent sur un pied d’égalité celui qui refuse en bloc une théorie avec celui qui émet un simple doute, ou celui qui émet une légère nuance. On retrouve cette troisième illusion en particulier sur une liste assez populaire, la « liste des musulmans qui critiquent l’islam ». Cette dernière liste, on la trouve généralement dans un discours qui ressemble à « combien faudra-t-il de (mettez la liste comprenant entre huit et vingt noms) pour qu’on comprenne? »… et quand on prend la peine d’examiner chacun de ces noms, on découvre des discours très diversifiés, qui vont du musulman pratiquant libéral à l’ex-musulman qui fait de son ancienne religion une idéologie totalitaire. C’est un détournement du discours des personnages les plus modérés de la liste, qui sont mis sur un pied d’égalité avec les plus radicaux, qui desservent mieux l’idéologie de celui qui utilise la liste.

Quand je vois des listes sur les blogs, mon détecteur à bullshit devient nerveux.

Le plussoiement du jour

juin 4, 2010

… va à Valérie Borde, pour cette citation:

Chers collègues journalistes, pourriez-vous arrêter d’extrapoler dans vos titres les travaux des épidémiologistes pour leur faire dire n’importe quoi ? Et arrêter d’oublier systématiquement de qualifier le risque dont on parle pour faire naître des peurs indues ? source

‘sti que ça fait du bien à lire de temps en temps! Faudrait leur dire plus souvent!

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Coup de sonde sur l’esprit critique

novembre 3, 2009

C’est quoi, pour vous, avoir l’esprit critique?

Ne vous gênez pas à répondre, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponse. Ceci est un coup de sonde, parce que je me suis posé la question à moi-même et je suis curieux de savoir ce que vous en pensez pour vous-mêmes.