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Lire les mondes imaginaires

décembre 18, 2009

Lors de mon cours d’introduction à la psychologie, au cégep, quelques pages du chapitre sur le cognitivisme étaient consacrés à la construction de concepts. Un exercice prenait un mot imaginaire (disons Badu) et proposait différentes images avec la mention « ceci est un badu » ou « ceci n’est pas un badu »; l’idée était de montrer à l’étudiant qu’après avoir observé chacune des images, il en était naturellement venu à une certaine définition de ce qu’est un badu. Notez bien en passant que cette façon de fonctionner, extrêmement pratique pour les enfants et tout individu qui s’initie à un nouveau langage, entre souvent en contradiction avec la méthode scientifique et ne cesse de donner des mots de têtes aux intellectuels forcés de travailler avec des concepts complexes qui se forment malgré eux sans forcément correspondre à leurs critères.

Mais passons, ce n’est pas exactement de cela que je parle ici. Cette introduction a essentiellement pour objectif de faire remarquer que la lecture de fictions présentant des mondes imaginaires fonctionne exactement de la même manière, et que c’est même l’un des principaux plaisirs des amateurs de fantasy et de science-fiction que de voir se former des concepts nouveaux au fil des pages. La littérature de ces genres présente quantité de concepts exotique, dont le lecteur ne sait a priori rien. Souvent, ils ne sont expliqués nul part: c’est à l’usage que le lecteur s’en façonne une image.

L’exemple typique, en fantasy, c’est le fonctionnement de la magie: souvent expliqué, pas toujours, c’est surtout à l’usage que le lecteur apprend les règles de… cette chose invraisemblable (parfois apparenté à un art, parfois à une science, parfois à une excroissance biologique). À chaque univers sa magie, et il faut en réapprendre les règles à chaque fois. Mais ce n’est qu’un exemple parmi un fourmillement: relations politiques, espèces inexistantes (voire: apparemment existantes – un « lion » peut être une créature qui n’a des lions que nous connaissons que l’apparence), artefacts, objets du quotidien, mythologie, technologie, métaphysique, tout est sujet à être redéfini par l’auteur en fonction de critères qui lui sont propres. En ce sens, l’auteur de science-fiction est, plus que l’auteur des littératures générales ou policières, moins encore que l’auteur de fantasy, un démiurge (Dieu créateur de toute chose). Il a le droit de toute faire, la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers.

S’y ajoutent certaines contraintes: la science imaginaire de la science-fiction est tenue de ne pas enfreindre (du moins pas trop visiblement), les lois de la science telle qu’elles sont connues des lecteurs potentiels. Une certaine intertextualité joue aussi un curieux rôle dans les univers standardisés de la fantasy; je ne sais pas pourquoi, mais les lecteurs de ce genre littéraire affichent parfois une certaine intolérance quand un auteur redéfini un concept bien connu; les « elfes », par exemple, sont définis par les oeuvres qui ont précédé l’auteur, notamment celle de J.R.R Tolkien. Une partie du lectorat critique fatalement les écarts par rapport au standard; personnellement, j’y vois une marque d’immaturité. Mais pour se libérer de cette contrainte, les auteurs utilisent souvent LE procédé des littératures de l’imaginaire: renommer. Ainsi dans la Tapisserie de Fionavar n’y a-t-il pas d’elfes ni de gobelins, mais des lios alfar et des svart alfar… Guy Gavriel Kay s’est ainsi mis à l’abri de toute critique d’intertextualité, forçant le lecteur à redéfinir ses concepts en fonction de nouveaux standards (mais, allez savoir pourquoi, Kay n’a pas renommé les « nains »). Le procédé n’est pas absolument nécessaire lorsqu’on a affaire, soit à des lecteurs tout à fait nouveau (sans préjugés, donc), ou à des lecteurs plus matures ou plus « expérimentés » dans ce type de littérature. Comme le dit Yves Meynard:

Quand un lecteur chevronné entame une nouvelle de SFF qui débute par « Jacques mit son chapeau », il ne prend rien pour acquis. Jacques n’est peut-être pas un être humain, il n’est pas forcément vivant, son chapeau est peut-être un couvre-chef magique, Jacques ne le met pas forcément sur sa tête…

En en discutant avec des amis lors de la dernière « bière philosophale » à laquelle j’ai participé, l’un d’eux a évoqué des conseils d’écriture attribués à Orson Scott Card, qui disait que pour un premier roman de fantasy, le mieux à faire pour un jeune auteur lorsqu’il l’aurait fini, c’était de déchirer le premier chapitre. Celui dans lequel, suivant une erreur de débutant commune à ce qu’il paraît, il a voulut tout expliquer à son lecteur. Or, expliquer est inutile: tout le plaisir que retire le lecteur à découvrir un nouvel univers est justement de comprendre avec un minimum d’explications.

Rythme et faux-fuyants

novembre 28, 2009

La magie, c’est le rythme du monde. C’est du moins ce que croit Maximilien Seko, alias Malick, voyant de son état et magicien de son métier. Magicien ou escroc, selon à qui on demande. En tout cas, vivant joyeusement dans des milieux underground pas toujours recommandables (qui l’obligent à fuir Montréal pour se mettre au vert dans le patelin de Saint-Nicaise-du-Sabot), et fréquentant d’autres adeptes des arts occultes aussi ambiguës que lui. Et si tout le monde ne croit pas en la magie, lui, il se croit. L’est show-off le gars, ça nous change des héros timides.

J’ai acheté Une Fêlure au flanc du monde vendredi dernier au salon du livre. Je l’ai fini cette nuit à deux heures du matin, donc on peu dire une semaine jour pour jour, sinon heure pour heure, après l’avoir acheté. Ça se lit avec un bon rythme. On a droit à un roman sur un magicien moderne amateur d’enquêtes surnaturelles, un thème déjà connu de l’amateur de fantastique, mais comme toujours l’originalité est à chercher dans le traitement. Ici, ma première surprise a été de voir des personnages au départ pas trop sceptiques sur la magie qu’il pratique au départ. Ça s’explique par la suite: certains ont leurs raisons, la plupart n’y croyaient pas vraiment, l’acceptaient seulement parce que, dans le fond, Malick est surtout un excellent conteur. Quand les enjeux s’installent, le scepticisme les accompagne.

Car même le lecteur est parfois dérouté par cette magie. On a dans les mains un roman fantastique, aucun doute, le surnaturel y existe vraiment. Mais la magie pratiquée par Seko est tellement subtile qu’on se demande parfois si elle existe vraiment. Jusqu’à ce qu’un personnage mette le doigt sur cette impression:

J’ai fini de jouer à faire semblant avec des magiciens en herbe. Tu sais comment c’est: on fait nos sorts et on prétend que ça fonctionne, on se raconte notre bullshit et on s’écoute par politesse, parce qu’on a besoin du soutien l’un de l’autre. On entretient une fiction polie sans jamais savoir, au fond, si l’autre dit vrai ou non, si lui a mis le doigt dessus, s’il a affirmé son contrôle sur quelque chose de concret. Et en même temps qu’on cache son scepticisme, on doute aussi de soi-même, parce qu’on a vu tant de cinglés, des cinglés si convaincus et si convaincants qu’on se demande si, au fond, on serait pas un de ceux-là.

On se pose des questions, sur des personnages qui peut-être se mentent à eux-mêmes. Sûrement, en fait, mais pas toujours sur ce qu’on croit. Et quand Malick doit affronter une secte vouée à combattre le faux, une secte qui présente des pouvoirs qui, eux, ne laissent pas de place au doute, on se retrouve dans un curieux renversement de situation: ce sont les adeptes de la vérité qui sont les plus aliénés.

Le tout est écrit avec style. Éric Gauthier est un conteur avant d’être un écrivain, et il a hérité de sa première vocation un style très imagé, jouant sur les émotions et l’humour. Malick est un personnage qui lui-même sait manier un public et jouer de la dérision de manière savoureuse. Et dans ce style qui paraît parfois léger (qui rappelle, de loin, celui de Neil Gaiman), le lecteur baisse souvent sa garde. Pour être frappé au bon moment par les scènes chocs, et se rappeler que dans ces jeux de faux-semblants, il y a de vrais enjeux.

Vampires vs Zombis: contagions comparées (2)

octobre 22, 2009

Bon, pour les vampires, si c’est le modèle standard et pas une souche mutante, la campagne de vaccination est tout à fait inutile,comme on l’a vu: la contagion est contrôlée. Les vampires étant donc allés à l’école Saint-Thomas-Malthus et ayant placé leur société sous le signe de la planification familiale, passons à l’autre monstre à la mode: le zombi. Faut avouer que ce dernier est un peu moins élégant que notre ami le Prince de la Nuit. Il est en revanche assez attachant, voire même collant, et définitivement plus social: ses petits copains ne sont jamais bien loin.

Passons sur les origines des zombis, à quelque part entre la littérature fantastique occidentale et l’inspiration venue du folklore religieux vaudou. Voyez ici, c’est assez intéressant. L’important est surtout de remarquer ceci: à ses origines, le zombi n’est pas contagieux, au contraire du vampire. Il n’est pas, non plus, autosuffisant: il faut toujours un sorcier derrière pour le créer, ce dont le vampire se passe bien. Son intérêt, toutefois, est presque dès l’origine d’être un monstre relativement faiblard, mais très dangereux dès lors qu’il submerge en nombre l’adversaire. Il faudra attendre de supprimer les sorciers des histoires pour que le zombi devienne autonome (principal ressort de l’intrigue) et contagieux. La contagion, c’est d’abord le moyen d’assurer le nombre des cadavres ambulants en l’absence de la sorcellerie. Les films de Georges Romero (dans une moindre mesure ceux de Lucio Fulci et Dan O’Bannon) ont popularisé l’hypothèse épidémique, provoquée par un produit militaire ou (plus tard) par un virus mutant. L’anthropophagie, métaphore chez Romero d’une société qui en dévore une autre (si on se fie à l’article ci-haut), offre sur un plateau le moyen de la contagion: la morsure.

Une fois introduite la contagion, le même problème que pour les vampires s’est posé: le caractère exponentiel du processus. Enfin, problème… pour les amateurs de vampires, c’était un problème, puisque ça allait à l’encontre de toute ce que le vampire est sensé représenter. Pour les amateurs de zombis, c’est rapidement devenu l’un des principaux intérêt. Pas mal pour une bestiole qui n’était pas contagieuse au départ. Le profil de base du zombi, créature dénuée d’intelligence et dangereuse surtout par sa capacité à submerger les vivants terrorisés, se prêtait beaucoup mieux au jeu de la contagion. Au contraire du sous-genre vampirique qui cherchait à préserver son romantisme solitaire, et donc freinait des quatre fers les conséquences logiques de la contagion, le sous-genre zombifique l’a joyeusement assumé, et a même cherché à l’optimiser.

On dit souvent qu’après Romero, les histoires de zombis obéissent toutes au même canevas. En fait, j’en vois personnellement deux: l’histoire qui se situe pendant l’invasion et l’histoire qui se situe après. Même si Romero et Fulci n’ont pas de problèmes avec le principe de l’apocalypse zombie, le zombi standard, qu’ils ont façonné, n’est probablement pas assez contagieux pour y mener. La transformation en zombie prend du temps à se produire (parfois plusieurs heures), le zombi est lent et maladroit, a donc un désavantage stratégique immense dès qu’on a identifié son point faible (généralement la tête). La conséquence logique est qu’une épidémie catastrophique est plausible, mais qu’il est en revanche peu probable que les militaires et milices spontanées formées par la suite n’arrivent pas à l’endiguer. C’est d’ailleurs ce qui arrive dans des films comme Night of the Living-Dead et Shaun of the Dead. Mais tous les réalisateurs n’arrivent pas à assumer cette conséquence logique. L’apocalypse est désirée. La méthode la plus facile pour y parvenir demeure un tour de passe-passe scénaristique: l’ellipse. On saute des étapes critiques de la propagation, en particulier celle où le monde devrait se ressaisir. On ne précise pas comment les postes stratégiques sont tombés, on se contente de l’assumer. D’où l’avantage de faire commencer le film après l’apocalypse, lorsque les zombis ont contaminé déjà 99% de la population. Le stéréotype est la bande-dessinée Walking Dead. Par ailleurs excellente, elle met involontairement en évidence l’absurdité de la situation quand on voit des groupes de survivants peu nombreux et mal armés, mais méthodiques, massacrer plusieurs dizaines de zombis en profitant de leur lenteur. Comment des bestioles aussi nulles ont-elles pu provoquer l’apocalypse?

La stratégie de l’ellipse est encore l’une des préférées des scénaristes, mais ses limites se font donc sentir. Pour rendre plus crédible l’apocalypse tant désirée des amateurs, il aura donc fallu modifier un peu le zombi. Première modification: le rendre plus combatif, notamment en le faisant courir, en lui donnant la capacité de monter un escalier sans trébucher, voire de grimper une échelle (vu dans Zombiland). Exit, donc, le problème de Walking Dead; ça complique du même coup la vie aux survivants, qui ne pourront plus contourner une horde de cinquante zombis (ou même passer à travers!!) en faisant du jogging. Deuxième modification: réduire à l’extrême la période d’incubation et de transformation du zombi. Dans 28 jours plus tard, les contaminés prennent entre 2 secondes et 2 minutes pour se transformer en monstres assoiffés de sang. En fait, la morsure n’est même plus nécessaire: une goutte de sang en contact avec la bouche ou les yeux suffit. Avec un délais aussi court, on voit mal quand le zombi trouve le temps de prendre son repas, mais on voit sans difficulté comment la contagion peut devenir incontrôlable, même pour des militaires expérimentés, disciplinés et armés jusqu’aux dents.

Il y a toutefois un problème dans cette dernière solution (à part le temps de repas des zombis): Une contagion galopante comme ça est rapidement incontrôlable à petite ou moyenne échelle, mais relativement facile à circonscrire à large échelle. Dans 28 jours plus tard, aucun contaminé n’a pu prendre l’avion pour traverser la mer, et l’Angleterre a été mise en quarantaine. Apparemment, dans World War Z (que je compte bien lire dès que possible), Max Brooks a réfléchi au problème dans le sens inverse, en profitant d’une longue période d’incubation et de l’ignorance des autorités pour décrire une multiplication des foyers d’infection. Par ailleurs, il assume le revers de la médaille, puisque cette pandémie sera finalement contrôlée, après une crise bien entendue catastrophique.

On remarque que le sous-genre zombifique joue avec ses problèmes en s’inspirant de plus en plus de l’épidémiologie. Les épidémiologues eux-mêmes se prêtent parfois au jeu en dressant des modèles de propagation du zombisme dans leurs loisirs. À une époque comme la nôtre où le moindre virus provoque une inquiétude mondiale (minimum une par année), ce n’est certainement pas un hasard.

Vampires vs Zombis: les contagions comparées (1)

octobre 20, 2009

Note: cliquez sur l’image pour en voir la provenance

Ça fait longtemps que je veux écrire des réflexions sur les zombis, alors je me lâche. Nous allons d’abord commencer par une comparaison des zombis avec les vampires sous un angle précis: la contagion. Ces deux monstres classiques de la littérature horrifique ont en commun leur reproduction par infection d’humains innocents. Le loup-garou aussi, mais on va le laisser de côté, d’une part parce qu’il est beaucoup moins à la mode que les deux précédents, d’autre part parce que ma culture personnelle ne m’a pas encore mis en contact avec une histoire qui explorerait vraiment les problèmes liées à la contagion lycanthropique. À tout seigneur tout honneur, nous commencerons par le vampire.

Précisons, s’il est besoin, que mes observations ici ne sont pas le résultat d’une étude systématique. Je fais peut-être de grossières erreurs pour ces raisons.

Le vampire est issu des contes folkloriques, mais il ne gagne véritablement sa place dans notre imaginaire que dans la littérature romantique, avec le Dracula de Bram Stoker. Le mythe du vampire ainsi créé impose une créature solitaire, charismatique et aristocratique. Dracula, certes, se nourrit de sang, mais ses victimes sont finalement relativement peu nombreuses, et on suit surtout sa quête, romantique à souhait, d’une compagne avec qui partager l’éternité. L’imaginaire romantique, comme l’imaginaire folklorique, est fondamentalement a-scientifique. La question des conséquences de la contagion ne se sont donc pas posées à cette époque. Aussi estimait-on simplement qu’une victime dont un vampire avait bu le sang était destinée à se transformer. Du reste, ces vampires ne sont pas encore bien gourmands et le processus de transformation est long, de manière à mettre l’accent sur son aspect tragique.

Mais avec le temps, on s’est mis à mettre l’accent sur le rôle prédateur des vampires. De moins en moins à la recherche d’une âme-soeur éternelle (même si c’est demeuré un poncif du genre, cette quête est devenue un enjeu parmi d’autres plutôt que le seul enjeu) et de plus en plus préoccupés par leur en-cas quotidien, les vampires devenaient plus gourmands, et faisaient plus de victimes. En conséquence, les chasseurs de vampires devaient les serrer de près pour abattre tous leurs rejetons. Cette solution ne pouvait faire qu’un temps: la contagion vampirique devenait une contrainte difficile à gérer pour des scénaristes qui, par ailleurs, avaient un esprit plus « réaliste » que leurs prédécesseurs.

Dans une histoire avec un seul vampire, il fallait prendre en compte toutes les victimes de ce dernier depuis ses quatre cent ans d’existence présumés, toutes ses victimes à l’intérieur de l’histoire racontée, et toutes les victimes de ses victimes. De plus en plus, les problèmes liés à un mode de reproduction exponentiel apparaissaient comme évidents tant au public qu’aux créateurs. Le mythe du vampire solitaire, essentiel à la popularité de la créature, perdait en crédibilité. Les évolutions ultérieurs de la créature allaient être conditionnées par ce problème.

Plusieurs solutions s’avançaient. La première revenait à admettre l’existence d’une société vampirique limitée. Les vampires se contrôlaient les uns les autres. Cette solution était en phase avec l’image aristocratique de la créature, façon « bal des vampires ». Fondamentalement solitaires, les vampires étaient portés à éliminer eux-mêmes les rejetons de surplus pour préserver leur solitude. La solution est allée croissante. Les sociétés vampiriques, telle que la Camarilla du jeu de rôle « Vampire: the Mascarade » ou de la bande dessinée Rapaces prenaient l’apparence de société secrètes style Illuminatis ou Francs-Maçons, tirant les ficelles de la société humaine en général. Dans certaines séries actuelles sur les vampires, les vampires ont un instinct de solitude si puissant qu’ils peinent à se retenir de sauter à la gorge de leurs congénères qui pénètrent sur leur territoire, au point où ils doivent se détacher de leurs « enfants » après quelques temps de fréquentation. Un modèle alternatif de société vampirique est celui, comme chez Nancy Kilpatrick, basé sur le modèle familial: une famille plus quelques amis de la famille forment un noyau relativement restreint. Dans Buffy the vampire slayer, les vampires apparaissent plutôt comme des bandes de rues criminalisées menées par des chefs impitoyables. Mais le contrôle s’exerce là aussi.

L’autre solution adoptée a été de transformer progressivement le processus de contagion vampirique. Je n’en suis pas certain, mais je pense que c’est Anne Rice qui, la première a inventé (ou au moins popularisé) le système en vogue aujourd’hui: boire le sang de la victime ne suffit plus à en faire un vampire, encore faut-il que le vampire boive intégralement le sang de son futur enfant pour ensuite faire boire à ce dernier son propre sang de vampire. La contagion devient alors le fait non pas d’une maladie incontrôlable mais d’un geste conscient du vampire. Par ailleurs, on nous décrit généralement ce processus comme physiquement demandant, voire pénible pour le « papa », ce qui l’incite à limiter le nombre de ses « bambins ». Cette méthode de reproduction est celle non seulement des vampires d’Anne Rice, mais aussi de Vampire: the Masquarade, des vampires de Buffy (et des séries-clones), même de la comédie québécoise Karmina. En fait, il est pratiquement généralisé aujourd’hui, c’est devenu un nouveau poncif connu de tous les amateurs du genre.

Il y a bien eu, à travers le processus, quelques éloignements des modèles principaux. Quelques récits assumant une contagion galopante et des univers où les vampires deviennent aussi, voire plus nombreux que les humains. Une sorte d’apocalypse vampirique. Mais ça reste l’exception et ces récits sont assez peu connus. Dans ces cas, les vampires, présumés des créatures plus intelligentes que les humains, finissent généralement par parquer ces derniers, leur source de nourriture, dans des enclos pour en faire l’élevage. Ça peut s’entrevoir par exemple chez les pseudo-vampires dénénérés de Rapace, à mi-chemin entre un modèle de société secrète et un modèle apocalyptique. (Le seul cas que je connaisse qui s’en approche et ait conquis un public significatif est la bande-dessinée Requiem Chevalier Vampire, très second degré, où la contagion a carrément été abandonnée).

Toutes ces évolutions, à mon avis, pour protéger les traits qui, dès le début, on marqué l’image du vampire: créature solitaire, aristocratique, sophistiquée. Les compromis avec ces traits visaient uniquement à sauver les meubles. Le prochain billet, qui concernera l’évolution des zombis, montrera que cet autre monstre a connu à peu près l’évolution inverse.

Une histoire trop souvent racontée (suite et fin)

novembre 19, 2008

J’avais l’intention de laisser passer un ou deux jours, mais comme internet me joue des tours en ce moment, je profite de mon passage à la BLSH pour livrer les huit pages et presque 2000 mots restant à cette nouvelle. Si vous n’avez pas lu la première partie, c’est par ici. Je rappelle qu’elle a été publiée dans le Solaris 145 au printemps 2003. Merci en passant aux gens de Solaris qui ont travaillé à la publication, en particulier Élizabeth Vonarburg et Joël Champetier.

J’ai alors pris conscience du vieil homme qui, assis devant moi, m’écoutait en silence. Le fait de lui avoir raconté un meurtre m’inquiétait peu, car il n’avait aucunement l’air horrifié par mon récit, et je ne m’attendais pas à être dénoncé sur la foi de cette absurde histoire. Ce qui en revanche me préoccupait, c’était le brusque souvenir de certaines paroles de l’homme de mon histoire. J’ai jeté quelques coups d’oeil craintifs autour de moi. Comme s’il comprenait l’inquiétude qui m’agitait, le vieil homme a souri:

— Il n’y a personne autour de nous. Il n’est pas là et il n’a pas pu surprendre notre conversation.

Ces paroles ne m’ont rassuré qu’à moitié.

— Cet anneau, vous l’avez toujours? a-t-il demandé.

J’ai tendu le poing, le mettant bien en évidence.

— Il me rappelle sans cesse que ce n’était pas un cauchemar.

Il a tendu la main vers l’anneau:

— Je peux?

Je l’ai enlevé et le lui ai tendu. Il l’a examiné avec une curiosité qui m’a alerté. J’ai attentivement scruté les traits de son visage.

— Vous êtes un sacré menteur, hein? dis-je après un moment.

Il me dévisagea avec perplexité.

— Ou bien vous le serez, ou l’avez été, ai-je poursuivi. Vous n’avez pas surpris cette conversation d’une table voisine, je vous l’ai tout bonnement racontée!

Il sourit.

— Mais non, je vous assure. D’ailleurs, regardez.

Il passa l’anneau à son doigt

— Il me va parfaitement. Mes doigts ne sont pas trop gros pour que je le mette.

Après me l’avoir rendu, il s’est levé.

— Il ne me reste plus qu’à vous dire au revoir et vous remercier, me dit-il.

Pourquoi?

Eh bien pour votre histoire.

Il a de nouveau souri, puis il est parti. Un étrange pressentiment emplissait mon esprit.

Le faisant taire, je me suis levé pour aller me coucher. Cette histoire obsédante m’a gâché le sommeil. En imagination, je ressassais ma conversation avec le vieil homme. J’imaginais l’ermite nous écoutant de la table voisine, puis me souvenais qu’il n’y était pas, puis l’y imaginais à nouveau. C’est dans cet état que j’ai glissé dans le pays des rêves. J’ai très mal dormi cette nuit-là.

C’est environ une année plus tard, dans une librairie, que j’ai reconnu le visage de mon interlocuteur de l’auberge au dos d’un recueil de nouvelles de science-fiction fraîchement paru. Je ne suis d’ordinaire pas friand de ce genre de littérature, mais je l’ai acheté néanmoins. Je l’ai feuilleté dès que j’arrivais chez moi, avec assez peu d’intérêt jusqu’à ce que je parvienne à une nouvelle intitulée “La Prémonition”…

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[…] Depuis que j’ai commencé cette vie d’ermite, je rêve souvent. Comme si, vivant dans la plus absolue solitude, mon imagination donnait forme au monde pour me tenir compagnie. C’est probablement plus compliqué que cela, mais je serais incapable de l’expliquer. Au début, je n’avais pas de mal à différencier la réalité de mes rêves. Mais, petit à petit, ils ont commencé à se confondre. Je réalisais que faire la part des choses avait moins d’importance puisque je n’avais plus à me montrer cohérent avec personne. Je ne m’endormais plus, je ne me réveillais plus – ou du moins je n’en avais pas conscience – je rêvais éveillé. Comme je ne cessais de rêver, l’impossible me surprenait moins. Je fus donc peu étonné un jour de trouver une auberge dans la forêt, d’autant que cette auberge me rappelait celle où j’aimais séjourner de temps à autre dans mes jeunes années. J’y entrai, sans doute par nostalgie. L’intérieur était presque vide à l’exception d’une table où discutaient deux hommes, l’un d’un physique quelconque, l’autre aux cheveux poivre et sel. Je m’assis à une table voisine, ne sachant trop quoi faire. L’homme au physique quelconque racontait une histoire. “J’aime le froid, avait-il commencé. Je ne sais pas pourquoi, cela me fait sentir plus vivant, plus vif.”

[Suivaient dans le texte les détails du récit que j’avais fait au vieil homme.]

Il me semblait que ce récit était celui de ma propre mort, mais les descriptions faites par le conteur étaient si floues qu’il m’était impossible d’affirmer que l’ermite de son histoire était bien moi. J’étais si fasciné que chaque mot se gravait profondément dans ma mémoire.

Lorsque le récit fut terminé, le vieil homme demanda au conteur s’il pouvait voir l’anneau d’argent.

« Le voilà, fit l’autre en le sortant de sa poche pour le lui montrer. Il me rappelle sans cesse que ce n’était pas un cauchemar. Je me demande d’ailleurs pourquoi il me l’a donné, il est trop grand pour mes doigts. Je ne peux pas le porter.

«Je peux?» fit le vieil homme en tendant la main.

L’homme qui venait de raconter l’histoire lui donna l‘anneau, tout en scrutant attentivement son interlocuteur.

« C’est vous, n’est-ce pas? lui demanda-t-il. L’homme de mon histoire, je veux dire.»

L’autre sourit.

« Mais non, je vous assure. D’ailleurs, regardez» et il passa l’anneau à son doigt « non seulement il n’est pas trop petit pour moi, mais encore il est trop gros.»

Il se retourna vers moi en me lançant l’anneau.

« Et vous, monsieur, il vous va?»

Surpris, je réagis un peu gauchement, et l’anneau me heurta les jointures, me faisant légèrement mal. Ce ne fut pas sans m’étonner: je ne rêvais donc pas?

Anxieux, je ramassai l’anneau. Je tentai nerveusement de le passer à mon doigt. D’après le récit que je venais d’entendre, l’homme qui s’était fait tuer avait des doigts trop gros pour mettre l’anneau.

« Il me va parfaitement.» annonçai-je, non sans un certain soulagement.

Le conteur haussa les épaules.

« S’il vous va, gardez-le, dit-il. Pour vous, au pire, c’est un souvenir d’une histoire bizarre. Pour moi, c’est le rappel d’une aventure que je ne serais pas fâché d’oublier.»

Je ne dis mot. Il dût en conclure que je consentais. Ils se levèrent, me saluèrent et partirent. Je ne tardai pas à les imiter.

Je rentrai chez moi, troublé par cette histoire. Je mis l’anneau dans un tiroir, ne tenant pas trop à le voir. Je savais que je n’avais pas rêvé cette mésaventure. Pourtant, tout y tenait du rêve, et en premier lieu l’emplacement absurde de cette auberge. Je méditai longuement le problème, puis, la vie allant son train, je finis par reléguer cette histoire dans un coin reculé de ma mémoire.

Et un jour, j’ouvris la porte de ma maison à un skieur égaré. Son visage m’était familier. Tout me revint à la mémoire alors que je lui servais un bol de soupe chaude.

« C’est rare que des gens passent par ici, remarquai-je alors. Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on trouve mon cadavre. Peut-être même des années. »

Je ne comprenais toujours pas ce qui était arrivé ce jour-là. Cet homme le savait sans doute, s’il était bien le conteur. Il pourrait m’expliquer. Mais il ne semblait pas se souvenir de moi.

« Vous êtes venu au nord faire du ski? » demandai-je.

« Oui. »

« Voilà qui me rappelle une histoire que j’ai entendue.»

Mes sous-entendus ne semblaient rien évoquer pour lui. Je me souvins de l’anneau. J’allai le chercher dans le tiroir, et le lui montrai.

« Il ne doit pas vous aller» remarqua-t-il en regardant mes mains.

Je baissai les yeux. C’était vrai. J’étais certain qu’il m’allait lorsque je l’avais reçu, mais à l’évidence mes doigts étaient beaucoup trop gros pour y passer ce petit anneau. Mes mains avaient donc la taille de celles de l’homme qui s’était fait tuer dans l’histoire, réalisai-je avec horreur. L’autre m’avait-il fait cette remarque innocemment? Je me méfiais. Je souris pour cacher mon angoisse.

« Vous avez raison, répondis-je. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai. Il est à vous.»

Et je le lui rendis. Il hésita un peu, puis le prit après que j’aie insisté.

« Comme vous l’avez dit vous-même, je ne peux pas le mettre» ai-je ajouté.

Il semblait toujours ne pas comprendre. Était-il possible que je me trompe? Je devais en avoir le coeur net. Je commençai l’histoire:

« Il disait “J’aime le froid…”»

Je crus le voir réagir. Je n’en étais pas sûr. Je poursuivis. Les mots me venaient avec aisance. Ils étaient si profondément ancrés dans mon esprit que, maintenant que j’en avais besoin, ils resurgissaient des brumes de mes souvenirs avec une facilité déconcertante.

À un moment, mon visiteur mit l’anneau. Je vis qu’il lui allait parfaitement. Ce n’était donc pas lui. Mais dans son histoire, l’anneau lui allait parfaitement; pourquoi alors, quand il l’avait montré dans l’auberge, l’anneau était-il trop grand? Encore une énigme.

Je poursuivais mon histoire pour me donner le temps de réfléchir. J’avais tant de facilité à la raconter que je n’avais même pas besoin d’y penser, ce qui me permettait de me concentrer sur le problème. Personne ne connaissait mieux les rêves que moi, qui les côtoyais au quotidien. L’essentiel du paradoxe était que tout, à l’auberge, tenait du rêve, mais que moi, je n’avais pas rêvé. Peut-être dans ce cas était-ce lui qui avait rêvé?

Je crus l’entendre émettre une plainte. Machinalement, je poursuivis ma narration.

Oui, ce devait être cela. Les rêves ne doivent-ils pas correspondre à la façon dont on imagine les choses? De multiples erreurs ne peuvent-elles pas s’y glisser, parce qu’elles correspondent mieux à l’idée qu’on se fait de la réalité? Pour mon vis-à-vis, l’anneau venant de moi, il devait l’imaginer sans cesse à mon doigt. Et comme ses doigts à lui étaient plus minces que les miens, ils devaient nécessairement être trop petits. C’était donc mon vis-à-vis qui avait rêvé les erreurs de proportion des mains.

Il avait également rêvé qu’il me donnait l’anneau. Mais comme j’étais dans la réalité, j’avais pu le ramener avec moi.

Il me sauta à la gorge et m’empoigna. Je vis avec horreur qu’était venu pour moi le moment de l’histoire où je devais mourir. Je réalisai avec effroi que tout au long je m’étais comporté comme l’histoire le racontait. Aurais-je dû faire autre chose? Non. On raconte une histoire telle qu’on se la rappelle, non comme l’exacte vérité.

Je me défendis néanmoins. J’étais plus fort que lui, je pouvais encore l’emporter. Puis je basculai.

#

J’ai beaucoup réfléchis, depuis, et je crois que la version du vieil homme est la meilleure. Peut-être n’a-t-il pas tout compris – d’ailleurs qui le pourrait? –, peut-être que l’ermite n’agissait pas pour les raisons que le vieil homme lui prête. Mais sa version explique comment j’ai pu raconter cette histoire alors que l’ermite se trouvait à la table d’à côté, comment l’anneau d’argent est venu en sa possession.

Cette mauvaise nuit que j’avais passée après avoir rencontré le vieil homme à l’auberge avait sans aucun doute été troublée par des rêves. J’étais si obsédé par cette histoire qu’elle avait dû occuper mes songes. Il est possible, et même probable que j’aie réuni en un seul rêve tous les éléments de l’histoire. Ainsi, l’auberge et la forêt, ma discussion avec le vieil homme, et l’élément qui m’obsédait le plus: l’ermite, que j’imaginais nous écoutant de la table voisine. Et par un curieux phénomène que je ne saurais expliquer, ce qui pour moi à la fin de l’histoire était un rêve, était au début de l’histoire la réalité pour l’ermite.

J’ai encore l’anneau en ma possession. Je ne l’ai jamais donné, sinon en rêve. Cela n’a pas d’importance, et n’a pas pu empêcher l’ermite de le recevoir.

Mais on ne saura pas confirmer hors de tout doute cette version, car je ne me souviens pas de mes rêves. L’histoire reste troublante. On hésite à la raconter. Lorsqu’on le fait, c’est à un ami de longue date. Et lorsque vient l’inévitable scepticisme, on refuse de montrer l’anneau d’argent.

Une histoire trop souvent racontée

novembre 18, 2008

Voici, livrée en deux parties, une nouvelle que j’ai publiée dans la Revue Solaris #145 (Printemps 2003). Elle a été finaliste au concours Solaris 2002. Bonne lecture!

C’est dans un petit café peu fréquenté, où la musique est si douce qu’on n’en a pas conscience, à un ami intime de longue date, qu’on raconte une telle histoire. On hésite, on tergiverse, comme si le fait de la raconter était suffisant pour la prolonger d’une suite, comme si le fait de la taire y maintenait un rassurant point final. Mais par le diabolique jeu des associations d’idées, tout dans la conversation nous y fait penser; il est vrai qu’elle est troublante, et difficile à oublier. On éprouve alors le besoin, si humain, de se confier, de rire un peu de cette histoire absurde.

C’est alors que, sous le désir d’en rire, un sourire discret naît sur nos lèvres, et qu’on se lance enfin:

— Tu veux entendre une histoire un peu bizarre?

Oui, pourquoi pas? répond l’ami, interloqué par ce brusque changement de sujet.

C’est la deuxième fois que je la raconte.»

Haussement d’épaule curieux de l’ami, qui invite à poursuivre.

On hésite. On cherche à rassembler ses idées .

— La dernière fois que je l’ai racontée, c’était à un vieux bonhomme, dans une auberge, dans le nord, il y a un an. L’auberge était à peu près vide, et comme – tu le sais – je déteste manger tout seul dans un restaurant, je suis allé m’asseoir à sa table pour faire un brin de causette. Il m’a donné sa permission; je me suis dit qu’il devait s’ennuyer et être plutôt content que je sois là.

Me racontes-tu l’histoire ou la dernière fois que tu l’as racontée? ironise alors l’ami.

On sourit. On réfléchit à ce qu’on veut vraiment dire avant d’hasarder une réponse.

— En fait, je crois que l’idéal serait de faire les deux. Tu comprendrais mieux si je te racontais tout comme au vieux.

L’ami hausse de nouveau les épaules, signifiant cette fois: «comme tu veux, on a tout le temps. »

#

C’était l’hiver et le silence de l’auberge n’était troublé que par le crépitement des flammes. Je me souvient que leur chaleur me procurait une sorte de quiétude. C’est probablement pour cette raison que j’avais la parole aussi facile ce soir-là. Évidemment, au début, il y a eu cet inévitable moment de gêne, ce silence qui s’installe nécessairement entre deux personnes qui conviennent de se parler.

C’est moi qui ait parlé presque toute la soirée, mais c’est lui qui, le premier, a brisé le silence. En me parlant de la température. Il fit remarquer que celle-ci était particulièrement froide ce jour-là.

J’ai acquiescé:

— J’aime le froid, fis-je. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait me sentir plus vivant, plus vif. C’est pourquoi que je loue souvent un chalet dans le nord. Je travaille presque tout l’été, réservant mes vacances pour l’hiver. En vacances, je loue toujours un chalet, au beau milieu d’une forêt de conifères, entouré de pistes de ski de fond. Il y a trois ans, j’y étais allé seul – j’y vais toujours seul ou avec très peu d’amis, parce que j’aime la solitude autant que l’intimité.

Le silence gênant était brisé. Bercé par le confort de l’auberge, et comme je détestais me taire en compagnie, j’enfilais les idées sans trop réfléchir. De son côté, mon interlocuteur aux cheveux poivre et sel était bon public; il s’effaçait, disparaissait presque sous mes mots, me laissant entièrement meubler le silence. D’un autre côté, il avait sans cesse cette expression discrète sur le visage qui me faisait comprendre sans le moindre doute qu’il m’écoutait avec intérêt et buvait mes paroles sans jamais s’en lasser.

— Je crois que je ne connais pas mieux comme endroit: les chalets sont très éloignés les uns des autres, mais les pistes sont quand même remarquablement bien entretenues, de sortes qu’on peut parcourir de grandes distances sans tracas et s’absorber dans ses pensées. La température était parfaite: pas trop de vent, un air froid et sec. Parfaite. J’aimais prendre des chemins différents chaque fois, quitte à me perdre de temps à autre.

C’est ainsi que j’ai fini par échouer près d’une vieille maison de bois, qui ne ressemblait pas tout à fait à l’architecture habituelle des chalets de la région, en général très uniforme. Elle était d’un style plus rustique, même si elle était plutôt grande, et ne semblait laisser sortir la chaleur d’aucune façon. Pas la moindre fissure dans les murs, peu de fenêtres, et petites. Je me suis dit que je devais être tombé sur la maison d’un ermite qui aimait le confort. La nuit approchait, alors j’ai frappé à la porte et demandé si je pouvais passer la nuit.

Mon hôte était un homme barbu aux cheveux noirs. Il était entre deux âges, mais plus pour très longtemps. Il avait beaucoup d’un ermite.

C’est rare que des gens passent par ici, me dit-il en me servant un bol de soupe chaude. Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on ne trouve mon cadavre. Peut-être même des années.

En disant cela, il m’a jeté un regard noir qui m’a fait frissonner. Il en eu un autre en direction de mes skis.

— Vous êtes venu au nord pour skier? m’a-t-il demandé.

Oui. ai-je répondu, ne voyant rien d’autre à ajouter sur le moment.

Mais mon hôte ne semblait pas s’attendre à ce que je poursuive.

— Voilà qui me rappelle une histoire que j’ai entendue. Il vint s’asseoir face à moi, les yeux perdus dans le vague: J’étais dans une auberge, et j’ai surpris une conversation à la table voisine. L’un des hommes racontait une histoire. Cela commençait par…

Soudain, comme frappé d’une idée, il s’est levé pour aller fouiller dans un tiroir, et en revint, tenant entre ses doigts un petit anneau d’argent.

— Il ne doit pas vous aller, remarquai-je en regardant ses gros doigts.

Il sourit:

— Vous avez raison. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai. Il est à vous.

Et, ce disant, il m’a prit la main et m’a mit l’anneau dans la paume.

— Oh! non, gardez-le! ai-je dit, embarrassé. Ce n’est pas nécessaire.

Que voulez-vous que j’en fasse? Comme vous l’avez dit vous-même, je ne peux pas le mettre. Il n’a aucune valeur sentimentale, quant à sa valeur monétaire, je ne sortirai plus de cette forêt, alors je m’en moque. Et je pense que cela vous aidera à comprendre l’histoire.

Je ne comprenais pas. Je n’ai pas dit mot. Il a dû en conclure que je consentais.

— Alors, a-t-il reprit, cet homme, à l’auberge, disait: «J’aime le froid. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait sentir plus vivant, plus vif. »

Pendant que l’ermite parlait, je me sentais tout à la fois inquiété et fasciné. Mon hôte était un conteur des plus remarquables, d’une expressivité impressionnante, variant les tons, sans jamais un faux écart, toujours juste. Mais il me semblait parfois que les accents qu’il empruntait auraient pu être les miens. Et dans tous ses détails, son histoire me correspondait. Une sourde angoisse me serrait l’estomac, tandis que dans mes mains je tripotais nerveusement l’anneau d’argent.

— Si je mourais, il faudrait des mois avant qu’on trouve mon cadavre; peut-être même des années.

J’ai sursauté. C’était dû au passage que mon hôte venait de citer. Mais aussi, sur une impulsion, je venais d’enfiler l’anneau à mon majeur, et de constater qu’il m’allait parfaitement.

L’homme poursuivait son histoire à un rythme qui m’était insupportable. L’histoire se rapprochait inexorablement du présent et rien dans le ton de l’autre ne laissait présager qu’elle allait s’y arrêter.

Chaque mot me torturait atrocement, emplissait ma tête, y prenait toute la place, s’imposait avec une incompréhensible évidence comme l’un de mes propres mots, que je n’avais jamais prononcé, mais qui était bel et bien le mien. Cet affreux paradoxe m’emplissait de confusion, et les mots se succédaient dans un martèlement incessant, si bien que j’avais l’impression qu’ils étaient criés.

Confusion, angoisse, douleur.

La panique me gagnait.

—Assez! Cessez cela!

Je voulais crier, je n’ai réussi qu’à émettre une plainte.

Et au même moment, sur le même ton, mon vis-à-vis a énoncé les mêmes paroles.

Je n’en pouvais plus. Je me suis levé pour me jeter sur lui, le secouer et l’obliger à se taire. Mais il continuait, ne réagissant à ma soudaine violence qu’en levant les poings.

Nous nous sommes empoignés. Il était plus fort que moi. Si je n’avais pas été dans un tel état de fureur, nul doute qu’il se serait débarrassé de moi avec la plus grande facilité. Même ainsi, je me débattais plus que je ne l’agressais. Et durant toute cette violence, il ne cessait de décrire chacune de mes actions, chaque détail de l’affrontement. Je ne sais comment j’y suis parvenu, mais je l’ai fait basculer. Sa tête a heurté le mur. Son cou s’est brisé. Je ne réalisais pas encore ce que j’avais fait, j’étais encore assourdi par ses paroles, et j’appréciais le soudain silence.

Je suis parti dans les instants suivants, résolu à mettre le plus de distance possible entre moi et ce lieu. Mes vacances ont pris fin là, et je ne suis plus jamais retourné dans cette région.

L’Événement

juillet 4, 2008

M. Night Shyamalan s’est surtout fait connaître grâce à Sixth Sense, un film qui a surtout été apprécié pour son suspense et sa chute imprévisible. Sur le point de le regarder, on m’avait dit que j’allais avoir peur… sauf que les films de peurs me laissent froid. J’ai aimé ce film pour des raisons différentes de la plupart des gens. Par la suite, Unbreakable a eu un succès mitigé qui n’a pas entaché la réputation du réalisateur; il en a été autrement pour Signs, copieusement hué et qualifié (non sans raisons) de ridicule, malgré ses qualités (trop bien) cachées; les avis sur The Village furent partagés, la réputation du réalisateur continuant à se dégrader; Lady in Water fut descendu en flammes. Aujourd’hui, The Happening (l’Événement) subi le même sort.

Shyamalan souffre d’un certain nombre de problèmes à mon avis: il est inclassable, il attire dans les salles un public qui n’est pas approprié pour ses films (le suspense est toujours présent, mais ne constitue pas le corps de ses films, d’où déception de l’essentiel du public) et quand il joue du second degré, il le fait avec subtilité, en le croisant avec le premier degré, de sortes que ça ne paraît pas toujours. Pourtant, sans être toujours génial, ses films sont toujours bien torchés, notamment du point de vue esthétique. Moi qui aime les belles images je ne suis jamais déçu.

Et l’Événement, que j’ai aimé, se fait descendre pour toutes ces raisons. L’approche est similaire à celle de Signs: on utilise comme prétexte un phénomène qui a accroché l’attention des amateurs de paranormal (les crops circles, dont je préfère le mot français « agroglyphes », pour Signs et la disparition des abeilles dans les ruches étasuniennes pour L’Événement) pour introduire un événement à grand déploiement en rapport avec un thème cher au cinéma de série B (une invasion extraterrestre dans Signs, une « intoxication » à l’échelle de la Nouvelle-Angleterre, qui n’est pas sans rappeler les histoires de zombies, dans L’Événement). Dans les deux cas, ces événements à grand déploiement sont ramenés à l’expérience d’un petit groupe d’individus dans une ambiance plutôt intimiste, dans laquelle le réalisateur est le plus à l’aise. Donc voilà la base: une toxine se répand dans l’air, frappant d’abord les plus grandes agglomérations, puis, progressivement, d’autres de plus en plus petites, et provoque des pulsions suicidaires chez tous ceux qui la respirent. La manière dont agissent les personnages pour survivre rappelle donc les films de zombis, mais des zombis pacifiques, qui ne sont pas une menace, sauf pour eux-mêmes: c’est la toxine qu’on fuit. Cela donne l’aspect comique du film: tester le plus grand nombre possible de méthodes de suicide (se pendre avec des cables électriques, s’ouvrir les veines avec de la pierre, se coucher devant une moissonneuse-batteuse, descendre dans la fosse aux lions, etc…); certaines scènes paraissent également volontairement mal faites, en clin d’oeil aux films de zombis… Le suspens, quand il y en a, ne se retrouve pas dans les mêmes scènes que le sang (quand il y en a, ce n’est pas non plus un film où l’hémoglobine coule à flot).

Dernière remarque. En général, les films de Shyamalan suivent un fil conducteur caché, thématique, qu’on peut résumer en un mot. « Deuil » pour Sixth Sense, « Identité » pour Unbreakable, « Foi » pour Signs, « Courage » pour The Village… pour Lady in the Water, c’est déjà plus difficile, mais j’avancerais « Récit »… par contre, je sèche pour The Happening… « paranoia »? « survie »? « déni »? « ignorance »? « humilité »? ou alors pour une fois il n’y en a pas…