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Le « Bechdel test »: y a-t-il une schtroumpfette dans ma fiction?

mars 25, 2012

J’ai découvert le Bechdel test par l’intermédiaire de l’excellent blogue Feminist Frequency, que j’ai découvert par l’intermédiaire de sa chaîne youtube, que j’ai découvert grâce à Gabriel, de Je devrais écrire. Feminist Frequency est le blogue d’une féministe et geekette qui se défini comme en « dialogue avec la pop-culture ». Elle est brillante et articulée. Je suis fan.

Le Bechdel test, donc, est une version plus évoluée du test de la schtroumpfette. Commençons donc par parler de la schtroumpfette. Que la bd des schtroumpfs soit sexiste est une chose connue. L’apparition de la schtroumpfette dans le troisième album l’était doublement: d’abord, parce qu’elle dépeignait la femme comme celle qui amène le trouble parmi les hommes, et qu’on lui « pardonne » à la fin parce qu’elle est devenue jolie, blonde et stéréotypée. Mais surtout, parce qu’il n’y a qu’une schtroumpfette. Avant son apparition, on aurait pu faire une lecture asexuée des schtroumpfs, créatures bleues sans traits sexués (sauf peut-être le schtroumpf coquet…), qui se caractérisent chacun par un trait de personnalité à lui. Après son apparition, les autres deviennent masculins par défaut, mais ayant toujours chacun sa personnalité à lui… sauf elle, dont la caractéristique essentielle est d’être une femme. La timide tentative de réhabilitation tentée par le fils Peyo en écrivant « La Grande Schtoumpfette » est loin de régler le problème, car elle endosse la même logique. Dans le vidéo correspondant, la demoiselle de Feminist Frequency propose (avec l’ironie appropriée) un simple test aux scénaristes pour éviter de tomber dans ce travers: « Le scénario a-t-il plus d’un personnage féminin? » Oui, ça passe le test. Non, ça ne passe pas le test.

Mais on est dans le très sommaire, là. Le test Bechdel est un peu l’étape suivante, un peu plus élaborée. Je vous laisse écouter les dix minutes et demi de vidéo avant de poursuivre.

Donc, cette fois, trois critères:

1. Plus d’un personnage féminin (préférablement, des personnages avec des noms)

2. Il doit y avoir au moins une discussion de plus de 60 secondes entre deux personnages féminins

3. Cette conversation doit porter sur autre chose qu’un homme.

Le test en question a ses limites reconnues (et on s’interrogera un peu plus loin sur les autres limites): il ne s’agit pas de déterminer si le film est féministe ou non et il ne s’agit pas non plus de déterminer si le film est bon ou non. L’objectif est de donner une idée de la représentation (en proportion) des femmes dans les personnages de fiction (ici, appliqué au cinéma, mais cela peut s’étendre à tout autre média). Il sert à déterminer si le film est male-centered, terme que nous traduirons par « masculinocentré ». Il n’a pas non plus pour fonction d’évaluer chaque film isolément de l’ensemble, et ne prend son sens que lorsque chaque film testé est situé à l’intérieur d’un échantillon conséquent. Qu’un film isolé soit masculinocentré ne veut en effet rien dire en soit, mais cela devient problématique quand la quasi-totalité des films produits le sont. Tout cela est bien expliqué dans le vidéo.

Mais parce que je ne peux pas m’en empêcher, voyons quelques autres limites du test. Mais commençons par discuter du test inverse. Anita Sarkeesian, la fille de Feminist Frequency, dit qu’il n’existe pas, car il est inutile. Je suis en désaccord avec l’une et l’autre de ces deux affirmations. Le simple fait que le test Bechdel existe implique que son revers existe également, il suffit de remplacer « féminin » par « masculin » et « homme » par « femme », et le tour est joué. Pas besoin, donc, de se justifier de son inexistence (je sais qu’elle le sait, mais je sais aussi que vous savez que je suis pinailleur). Mais est-il utile? Voilà la question. Le test Bechdel existe afin de mettre en lumière la sous-représentation des femmes dans la fiction; selon elle, comme il n’y a clairement aucun problème semblable pour les hommes, le test symétrique au Bechdel, que nous appellerons ici le Ledhceb, est inutile. Je suis d’accord avec le fait qu’il n’y a aucun problème de représentation masculine dans les fictions. En revanche, je pense que le test Ledhceb est néanmoins pertinent dans la mesure où il permet une évaluation plus précise de chaque film et de pallier ainsi aux insuffisances du Bechdel. Mettons ces quelques insuffisances en évidence par quelques scénarios imaginaires:

1. Un film où il n’y aurait que deux personnages, un masculin et un féminin, ne passerait pas le Bechdel. Mais il ne passerait pas non plus le Ledhceb.

2. Un huis-clos dans lequel il y a au moins un personnage masculin pour deux personnages féminins ou plus ne passerait pas non plus le Bechdel (parce qu’il y aurait toujours un homme impliqué dans les interactions, c’est dans la nature des huis-clos). Mais ne passerait pas non plus le Ledhceb.

Ces deux situations permettent une appréciation de ce que font respectivement le Bechdel et le Ledhceb. Le Bechdel permet de déterminer si un film est masculinocentré ou non. Si le film évalué échoue le test, alors il est masculinocentré. Mais s’il le réussi, cela ne nous permet pas d’affirmer si le film est neutre ou féminocentré. Le Ledhceb fait, bien sûr, l’inverse. Ce qui permet d’affirmer qu’un film est neutre lorsqu’il réussit les deux tests.

Ce qui, en fait, ne règle pas tout. Voyons ces trois scénarios:

1. Un film où il y a un personnage masculin et deux personnages féminins, ces deux derniers n’ayant aucune interaction commune. Il échouera aux deux tests, et pour cause: on peut affirmer qu’il est masculinocentré dans la mesure où le personnage masculin est au centre des interactions, mais les femmes y sont davantage représentées que les hommes.

2. Un film où il y a un personnage féminin et deux personnages masculins, ces deux derniers n’ayant aucune interaction commune. Il s’agit du cas symétrique au précédent: il est féminocentré, mais les hommes y sont davantage représentés que les femmes.

3. Un film où il y a deux personnages féminins et deux personnages masculins, mais où il n’y a aucune interaction entre deux personnages de même sexe. Ce film est rigoureusement neutre, et échoue les deux tests.

Je me rappelle d’un film français – par ailleurs plutôt ennuyant, et dont j’ai oublié le titre – qui se livrait à un exercice de style qui livrait une configuration semblable à la situation 3: chaque scène était centrée sur un couple (tous mixtes, pas forcément des « couples », ça pouvait être deux amis, mais c’était toujours un homme et une femme), l’un des protagonistes ayant apparu dans la scène précédente, et l’autre devant apparaître dans la suivante, le tout formant une grande boucle.

Cela dit, la plupart des situations que j’ai imaginé pour mettre le test Bechdel en défaut sont des situations rares au cinéma. Aucun des films évalués dans le précédent vidéo ne semblent présenter des configurations semblables. Le Bechdel n’ayant pas pour objectif une description chirurgicale de chacune des pièces évalués, ses failles ne lui font pas perdre sa pertinence, et le problème qu’il met en valeur n’est pas moins réel. En fait, je pense que l’emploie du Ledhceb en contrepoint au Bechdel tend à renforcer l’impression générale du déséquilibre de représentation homme-femme dans la fiction, et notamment au cinéma.

En plus des problèmes que cela peut engendrer en matière d’identification pour nos jeunes filles, ça veut aussi dire, de manière très concrètes, que les actrices ont raison de se plaindre du manque de rôles féminins au cinéma.

De noms de famille et d’alphabet

novembre 18, 2010

En revenant du tango, hier, dans un métro quasiment désert, comme j’avais oublié ma lecture, j’ai ramassé quelques feuillets qui traînaient du 20min (comme le métro) et lu deux articles. L’un concernait les nouvelles additions espagnoles au Patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco (dont j’ai appris par la même occasion l’existence). L’autre un petit débat ma foi assez amusant qui a court en Espagne, quoique discret. Compte-rendu de mémoire.

Les Espagnols ont deux noms de famille. Le premier nom de famille du père et le premier nom de famille de la mère (une demoiselle m’a dit qu’elle trouvait bien triste qu’ailleurs ils n’aient qu’un seul nom de famille « ben, et ta pauvre mère, qu’est-ce qu’elle devient? »). Traditionnellement, leur premier nom de famille est le premier nom de famille du père. Actuellement, si les parents sont d’accord, ils peuvent inverser l’ordre et mettre en premier le premier nom de famille de la mère (j’ignore s’ils peuvent choisir de donner leur deuxième nom de famille, faudra que je demande à quelqu’un). Toutefois, en cas de désaccord entre les parents, la loi tranche en faveur du premier nom de famille du père.

C’est ce dernier détail que le gouvernement actuel souhaite changer. Plutôt que trancher en faveur du sexe masculin, ils préfèrent trancher selon un critère plus « neutre », à savoir, l’ordre alphabétique. On tranchera ainsi en faveur de « Benítez » plutôt que « Villareal » (par exemple). La mesure envisagée ne fait pas l’unanimité. Deux études distinctes ont calculé qu’elle mènerait à une quasi-disparition d’un grand nombre de noms de familles espagnols commençant par des lettres entre « R » et « Z ». En 115 ans, ces noms seraient réduits à 10% du nombre qu’ils ont actuellement. Certains noms comme « Rodríguez », excessivement courant, y survivraient, mais d’autres passeraient en dessous d’une barre où ils sont menacé de disparition. Le titreur et le journaliste de l’article que j’ai lu s’en sont donné à coeur joie en soulignant que « dans 115 ans, il n’y aura plus de Rajoy ni de Zapatero ». Sachant que Zapatero est l’actuel président d’Espagne (à la tête du PSOE) et que Rajoy (à la tête du PP) sera probablement le prochain. Leurs deux noms sont dans la liste des noms menacés, surtout Rajoy.

À première vue, toutefois, les conclusions des études me paraissent alarmistes. N’ayant pas de données sur le nombre de désaccords dans les couples, ils ont choisi comme postulat 50% de désaccords, ce qui me paraît exagéré. Mais on peut comprendre un certain souci de protéger la diversité des noms de familles, surtout qu’en Espagne elle est déjà assez faible. Je ne crois pas que ce soit de grande conséquences, mais ce n’est pas sans quelques petits désagréments. Faudra que les législateurs se creusent la tête pour une autre solution (comme tirer à pile ou face).

Je suis féministe

décembre 5, 2009

Ça me démangeait un peu de le dire, depuis un moment.

Après un débat sur un autre blogue où je me suis surtout attaché à critiquer les aspects du féminisme qui m’énervent (ma fichu manie), j’ai besoin de le dire.

Le féminisme, c’est très large.

Alors voilà, pour moi, ça veut dire ça:

1. Être en faveur de l’égalité homme-femme.

2. Penser qu’à l’heure actuelle, il y a davantage de discriminations faites envers les femmes que le contraire, et que ça vaut la peine de travailler davantage pour les éliminer.

Tout le reste, ce sont des nuances, des arguties, du blabla.

Mais ces deux choses-là, je les pense.

Ça vaut la peine de le dire.

Parcours de battante

novembre 16, 2009

Il m’arrive assez souvent de finir des livres aux petites heures du matin, après une nuit de lecture. Un bon roman, trop peu de pages restantes pour vouloir poser le livre en se disant qu’on le remettra à demain, trop de pages restantes en revanche pour le finir à une heure raisonnable. C’est en gros ce qui est arrivé cette nuit quand j’ai achevé le troisième tome de Millenium. J’ai parlé du premier ici, et je n’ai pas parlé du deuxième parce que les tomes 2 et 3 ne constituent pas des lectures indépendantes. Quand on lit le deuxième, il faut lire ensuite le troisième.

Encore une fois, c’est très bon, quoi que dans un style différent du premier tome. Ce dernier ressemblait à un polar traditionnel, suivant, donc, une enquête où on cherche à résoudre une énigme, avec un argument inhabituel, c’est-à-dire que l’énigme à résoudre se situait loin dans le passé d’une riche dynastie industrielle suédoise. D’une manière logique, on avait exclusivement le point de vue des enquêteurs, pour préserver le mystère. Dans le deuxième tome, on demeure dans le polar, avec un argument plus habituel (une enquête sur un double meurtre), mais on suit plusieurs enquêtes en parallèle: celle de la police, celle de Millenium, celle d’un groupe de sécurité, celle de Lisbeth Salander, ce qui amène une multiplication des points de vues. Le troisième tome achève une transition du polar d’enquête à ce qui s’apparente plutôt à un thriller d’espionnage et, suivant les règles de ce dernier genre, on a droit, finalement, au point de vue antagoniste. Pour les lecteurs, la préférence d’un tome sur un autre dépendra donc beaucoup du genre qu’ils préfèrent. Mais chacun dans son genre est très efficace.

À partir du deuxième tome, Millenium s’affirme résolument comme étant l’histoire de Lisbeth Salander. Elle est au centre de toutes les intrigues, ces dernières révèlent son histoire et approfondissent ses motivations. Les principales préoccupations de l’auteur sont à nouveau fouillées: le journalisme et, surtout, la violence faite aux femmes. Il se réserve d’ailleurs quelques intrigues secondaires qui n’étaient pas nécessaire à l’histoire pour pouvoir approfondir ces thèmes, mais comme ce sont des histoires efficaces en elles-mêmes, on s’en réjouit. On sent également à travers son histoire sa préoccupation constante de ne pas faire des femmes des victimes. Cela se sent à travers non seulement Lisbeth, mais plusieurs personnages secondaires et, dans le troisième tome, par une introduction à chaque partie sous la forme d’une page sur les femmes guerrières dans l’histoire (pages très intéressantes, mais à prendre avec des pincettes… je projette un autre billet éventuellement pour examiner le thème). Pas étonnant que les féministes aient encensé la série. Du reste, elle le mérite, car l’engagement de Stieg Larsson ne tombe jamais dans la niaiserie politiquement correcte, et n’occulte jamais le plus important: l’histoire.

À ce titre, les tomes 2 et 3 ont les mêmes forces que le premier: une écriture efficace (qui n’évite pas à l’occasion une ou deux longueurs), des personnages bien campés et généralement attachants, une intrigue bien ficelée, pas toujours vraisemblable, mais suffisamment pour satisfaire la plupart des lecteurs. Les qualités sont largement suffisantes pour faire pardonner les défauts.

De la bonne qualité, donc. Mais je ne dirais pas que « quand on a lu Millenium, on ne sait plus quoi lire après », c’est très largement exagéré. Je sais très exactement ce que je vais lire après: La Faim de la Terre.

Quand les ennemis sont d’accords

mai 14, 2009

Je n’ai pas vraiment envie de donner ici mon opinion sur la controverse concernant la prise de position de la Fédération des Femmes du Québec contre une loi interdisant le port du voile dans les institutions publiques. Par contre, il me vient quelques réflexions sur la nature du débat. À commencer par une observation sur un phénomène qui m’a toujours fasciné, cette espèce de communion qui existe souvent entre des ennemis mortels sur les enjeux en cause.

Commençons par poser une distinction. Dans tout débat portant sur des objets ou des actes symboliques, il existe deux débats entrecroisés. Le premier porte sur l’usage du symbole. Ici, c’est simple: porter le voile ou non, l’interdire ou non. Le second porte sur le signifiant du symbole.

Sur ce deuxième point, les opinions entendues sont très multiples. Que signifie donc le voile? Pouquoi le porte-t-on? Par pudeur? Par allégeance religieuse? Pour témoigner de ses racines culturelles? Par coquetterie? Parce que forcée? Pour faire chier?

La réalité aimant résister aux simplifications, on trouve des motifs multiples d’une femme à l’autre. Certains groupes sont plus nombreux que d’autres. Idéalement, chaque femme aimerait qu’on voit dans son hidjab le sens qu’elle a choisi, elle, de lui donner.

Peine perdue.

Dans l’espace social, il est difficile d’attribuer à un symbole, en particulier un symbole qui fait couler autant d’encre, plus d’un signifiant. Deux au mieux, dans une situation instable. Le signifiant du voile ne dépend pas seulement des motifs pour lesquels il est porté, mais aussi du regard qu’on jette sur lui de l’extérieur.

Aussi la bataille du signifiant est-elle lancée.

À chacun son interprétation, généralement en accord avec leur idéologique politique.

Par exemple, ceux qui plaident pour la tolérance du voile aiment à rappeler les motifs identitaires (culturels) pour lesquels il est souvent porté. Ou simplement la multiplicité des motifs. On retrouve dans ce camp, en grand nombre, les partisans d’une laïcité à l’anglo-saxonne. C’est par exemple la position de Jean Baubérot quand il combat ce qu’il appelle la « pire interprétation automatique ».

L’autre camps est particulièrement étrange à sa manière. C’est le camp pour qui le sens du voile est celui d’une affirmation religieuse ET politique, et d’une soumission des femmes. C’est la position par exemple des féministes qui prennent position contre le voile (devrais-je dire pour une loi contre le voile? parce qu’on peut être à la fois contre le voile et contre la loi). Par exemple Djamila Benhabib. C’est en vertu de ce signifiant qu’elles cherchent à faire interdire le voile. Je reviendrai un peu plus loin sur l’autre composante majeure de ce camp, et j’en profite pour ouvrir ici une parenthèse:

La plupart des gens ne sont que modérément conscients qu’il s’agit d’un double débat. Ils considèrent habituellement la question des signifiants comme un argument et/ou un fait objectif dans le débat sur le port ou l’interdiction du voile. Ce qui entraîne quantité de confusions. La principale est l’accusation commune des anti-voiles à l’encontre des « laïcs mous » de prendre le parti des islamistes contre les droits des femmes. Ce n’est pas le cas, mais c’est perçu comme tel parce que les uns et les autres n’interprètent pas la symbolique du voile de la même manière. Fin de la parenthèse.

Bon… et les islamistes? C’est plus compliqué.

La stratégie des islamistes est de faire la promotion du port du voile. Il s’agit d’investir l’espace public (dans son sens large) avec le voile. Pourquoi cette stratégie?

1) C’est ce qu’ils font dans le monde musulman. Les conditions sont là-bas réunies pour en faire une stratégie efficace. Arrivés ici, les islamistes ont conservé l’essentiel de leurs réflexes. C’est la raison première pour laquelle ils appliquent ici la stratégie qui a fait ses preuves là-bas, bien que les conditions d’ici soient différentes.

2) Concernant les institutions publiques, ils essaient de donner à cette méthode un aspect gagnant-gagnant. Qu’on leur permette de faire entrer le voile dans les institutions, leur symbole y gagnera en visibilité. Qu’on le leur interdise, ils joueront sur l’effet de ghettoïsation et d’exclusion que cela entraînera. Ils en profiteront pour polariser et radicaliser les rapports sociaux.

Voilà donc les enjeux, je crois, du point de vue des islamistes. Qu’est-ce que cela entraîne du point de vue de ce que j’appelle la « bataille du signifiant »? Puisqu’il s’agit d’affirmer leur présence et de rendre leur idéologie visible, le plus important pour eux est que les sens d’affirmation religieuse et politique et contre les droits de la femme soient le plus répandus. Le rejet que ça risque d’entraîner de la part des Québécois de souche, à mon avis, ne les préoccupe pas beaucoup, étant donné que cela s’inscrit dans le scénario gagnant-gagnant (pour les islamistes) décrit plus haut.

D’un autre côté, pour profiter au maximum de l’effet de radicalisation, il leur faut se positionner comme défenseurs de la communauté musulmane*. Aussi doivent-ils faire la promotion du voile. Mais ils ne peuvent pas le faire sans adopter un discours qui présente le voile comme objet d’une idéologie politique meurtrière. Aussi jouent-ils les caméléons, sachant très bien, par ailleurs, que le péquin lambda, quand il verra une jeune fille qui porte le hidjab pour des raisons culturelles, risque fort de l’interpréter comme un signe d’adhésion à l’islamisme (ou il pensera qu’elle est tyranisée par ses parents) -et ce, sans égard à l’intention de la jeune fille qu’il se gardera bien de questionner.

On en arrive à ce curieux paradoxe: dans ce jeu trouble des islamistes, qui nécessite l’imposition d’un signifiant du voile comme symbole de leur idéologie, ils ont des alliés objectif: les militants anti-voile. Les islamistes et leurs adversaires les plus acharnés ont en effet en commun une interprétation identique du sens du voile. Et surtout, ils ont un égal besoin que l’interprétation fondamentaliste religieuse soit celle qui s’impose à l’ensemble de la société. Dans les deux cas, c’est l’interprétation qui sert le mieux leurs intérêts.

Fascinante dialectique qui mène toujours les groupes qui veulent en découdre à s’accorder sur le sens des enjeux. Ce sont les autres, ceux qui cherchent à éviter l’affrontement, qui jouent les troubles-fête.

Et pour l’avenir? Il me semble que dans la « bataille du signifiant », le camp des islamistes-et-anti-islamistes gagne constamment du terrain. La possibilité d’un renversement de tendance paraît d’autant plus improbable que ces groupes sont les plus organisés et les plus forts en gueule sur cette question. Or, à moins que cet improbable changement de cap n’ait lieu, les filles qui portent le voile pour des raisons autres que l’islamisme vont sans doute être confrontées à un dilemme: admettre que le hidjab est un symbole islamiste (auquel cas elle devront soit retirer leur voile, soit rejoindre les rangs des islamistes); ou alors le refuser et continuer à porter leur voile pour des raisons autres, sachant que tout le monde les prendra pour des islamistes (et servir la cause de ces derniers contre leur gré).

*position qu’il faut leur nier.

Le scientisme à l’oeuvre

décembre 18, 2008

Le scientisme est le revêtement pseudo-scientifique dont on affuble des impostures pseudo-intellectuelles pour donner à des idées souvent douteuses une respectabilité scientifique. Le créationnisme (dessein intelligent), qui fait couler beaucoup d’encre en ce moment, est l’une des formes les plus médiatisées du scientisme en ce moment. Mais le scientisme est plus dangereux là où on le relève le moins.

L’un des domaines où je vois le plus de scientisme, c’est dans l’étude des relations hommes-femmes. Les pseudo-scientifiques qui étudient cette question sociale aiment beaucoup évoquer à tort et à travers des explications darwiniennes. Manière détestable d’attribuer les différences hommes-femmes à un illusoire déterminisme biologique. Le 30 septembre dernier, Marion Montaigne se laissait piéger par ce genre de théories fumeuses en dessinant une planche, par ailleurs hilarante, où elle exposait l’une d’entre elles. Les internautes ont promptement relevé le problème dans les commentaires.

Le plus souvent, comme dans un article que j’ai lu aujourd’hui, c’est quelques douteuses statistiques qui servent à justifier les explications « biologistes » de gens qui se prétendent scientifiques. Dans l’article référé, on a un échantillon de quelques 200 individus, ce qui est plutôt maigre, pour une question délicate parce que d’ordre privé. La méthodologie n’est pas détaillée, mais comment peut-on procéder pour déterminer si quelqu’un devine correctement si son partenaire l’a trompé? On lui pose la question, on isole le conjoint pour lui poser également la question en promettant la confidentialité? Les meilleurs dissimulateurs(trices) ne prendront probablement pas le risque de révéler la vérité, même sous le sceau de la confidentialité.

Même si la statistique devait se révéler fiable, elle ne donne aucune indication pour privilégier une explication darwinienne. Une telle explication supposerait qu’un mâle devinant les tricheries de sa partenaire a une probabilité significativement plus élevée de transmettre ses gênes qu’un cocu naïf. C’est assez peu convainquant, puisque cette probabilité repose surtout sur la capacité de séduction. Se reproduire plus, et non empêcher sa compagne de se reproduire avec d’autres, voilà le mécanisme darwinien. Le raisonnement de notre « scientifique » fait intervenir des notions sociales et des jugements de valeurs dans une théorie biologique. Aussi avant de se pencher sur la thèse biologique faudrait-il (en admettant que ces statistique soient fiables, ce qui n’est sans doute pas le cas) réfléchir aux implications socio-culturelles du fait observé. Or, notre chercheur saute un peu vite cette étape.

Le scientisme, c’est le chercheur qui utilise des preuves qui ne résistent pas à l’examen pour avancer des théories fumeuses mais à la mode du jour. Mais c’est aussi le journaliste qui transmet l’information sans aucun esprit critique. Et c’est le lecteur qui adule la science tout en en méconnaissant les méthodes et qui dira par la suite: « il a été prouvé scientifiquement que les hommes détectent les infidélités de leurs partenaires »… pendant que les filles qui l’écoutent se moquent de lui en cachette.

L’égalité?

décembre 11, 2008

La parité hommes-femmes, c’est un sujet plus compliqué qu’il n’y paraît. Quand l’égalité de chance et l’égalité de représentation sont différentes, il faut choisir. L’ennui, c’est que les deux ont leur mérites, et les deux méritent d’être critiqués.

En fait, pour que les deux coïncident au Conseil des ministres, il faudrait qu’il y ait autant d’élus que d’élues. Et ça, même en présentant un nombre égal d’hommes et de femmes dans la liste des candidats, c’est un peu aléatoire.