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Le 13 mars 1918, grève générale

mai 27, 2012

« Le comité pro-réforme universitaire, faisant usage des larges facultés qui lui sont exclusives et considérant:

Que l’actuel état des choses régnant dans l’Université nationale de Córdoba, tant dans le relatif aux plans d’étude que dans l’organisation enseignante et disciplinaire qui existe dans celle-ci, s’éloigne à l’excès de ce que doit constituer l’idéal de l’université argentine;

Que la large et libérale Réforme Universitaire – imposée par les circonstances – doit être annoncée par les étudiants, quand elle ne rencontre écho ni sanction dans les corporations appelées à les établir, se prévalant pour cela de tous les moyens à sa portée;

Qu’en tout moment les gestions acheminées a un tel objet se sont écrasées contre l’intransigeance délibérée où se maintiennent les membres des corps de direction de l’université, selon ce qui apparaît par le silence obtenu comme unique réponse aux mémoires présentés et réitérés en diverses occasions.

Que se sont épuisés les moyens pacifiques et conciliateurs pour obtenir de l’honorable conseil supérieur universitaire la sanction des réformes sollicitées par les divers centres étudiants, résout de:

Déclarer la grève générale des étudiants universitaires et la maintenir jusqu’à ce qu’une personne appropriée procède à l’implantation des réformes sollicitées. »

Cette résolution de grève est la deuxième partie d’un petit manifeste émis par le comité pro-réforme des étudiants de l’Université de Córdoba, la plus ancienne d’Argentine, le 13 mars 1918. Ils obtinrent des réformes substantielles à leur université, qui firent boule de neige: la réforme s’étendit à l’ensemble des universités du pays, puis à travers toute l’Amérique latine.

L’extrait ci-dessus est tirée de la compilation de documents réunie par les soins de Gabriel del Mazo (lui-même un leader du mouvement étudiant de Buenos Aires), et traduit (très rapidement) par mes soins.

DEL MAZO, Gabriel, La Réforma Universitaria, Tomo I, El movimiento argentino, Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1967, pp.6-7.

PS: j’ai changé le nom de la catégorie « brèves de doc » pour « brèves historiennes », puisque j’y publie des brèves qui n’ont plus grand-chose à voir avec ma thèse.

Ailleurs, c’est pire… et alors?

mai 23, 2012

Au XVIe siècle, dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie écrivait « il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage. » (p.26). L’humaniste français défendait ainsi la position que l’homme libre est plus prompt à défendre sa liberté que celui qui ne l’est pas à réclamer la sienne. Il y a là, dit-il, l’influence de l’éducation.

En 1856, dans L’Ancien régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville écrivait de la Révolution française « Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège » (1). Aux yeux de ce penseur libéral, si la révolution eut lieu sous Louis XVI plutôt qu’avant, ce n’est pas parce qu’il était pire que ses prédécesseurs, mais plutôt parce que son peuple avait eu la marge pour penser le rejet de la domination, et que, face à un timide retour de mesures autoritaires, il ne le toléra pas.

C’est ce genre de logique que ne paraissent pas comprendre nos conservateurs – y compris ceux qui se cachent derrière le nom de « Parti Libéral du Québec ».

Notre ministre Robert Dutil et plusieurs autres s’efforcent de nous faire avaler la loi 78 sous prétexte que d’autres pays contrôlent davantage les manifestations que ce qui est prévu dans cette loi. L’argument me paraît pervers. Je ne vois pas pourquoi, parce que c’est pire ailleurs, nous devrions accepter de régresser.

C’est un mauvais usage de la comparaison que de prétendre que nous devrions nous rapprocher de modèles plus répressifs, si cette répression est contraire à nos valeurs. C’est un meilleur usage de la comparaison que de dire que, tout en continuant notre chemin dans la même direction, on espère que ceux chez qui c’est pire s’efforceront de nous rejoindre. Par exemple, on espère que les Russes sauront faire taire Vladimir Poutine.

[Edit:24-05-2012 – Non seulement la logique du Sinistre (2) de la Sécurité publique Robert Dutil est sinistre, mais en plus, il nous ment en pleine face.]

(1) Cité dans GARCÍA, Patrick, « La naissance de l’histoire contemporaine », dans Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 2007, p.89

[Edit: (2) Dire « sinistre » au lieu de « ministre » est une pratique introduite au Québec par l’humoriste Sol. En ce moment, c’est très populaire quand on parle des membres du cabinet Charest.]

Pourquoi la hausse ne règlera rien

mai 20, 2012

Alors, je ne suis pas économiste. Pas un grand calculateur, ni un scrutateur aussi attentif que je le devrais aux chiffres qui défilent constamment devant nous.

Qu’à ne cela tienne. Je me sens pourtant capable de donner une petite leçon d’économie à des gens comme Guy Breton, Alain Dubuc, Jean Charest et quelques autres qui justifient la hausse des frais de scolarité en évoquant le « sous-financement » de nos universités.

Une leçon d’économie qui s’applique sur quelques principes de base, des principes chers aux idéologies qui ont justifié la grève.

Une leçon qui, cependant, s’adresse moins aux incurables défenseurs de la hausse qu’à ceux qui les lisent et les croient.

On nous dit, donc, que le gouvernement n’a pas de marge de manoeuvre et ne saurait dégager les sommes pour un réinvestissement en éducation supérieure. Croyons-le sur parole pour le moment. On nous dit, par ailleurs, que les universités québécoises sont sous-financées et qu’il est urgent de leur procurer des fonds. Je ne vais pas ici chicaner la question du sous-financement ou du « malfinancement », selon l’expression de l’IRIS. Je vais plutôt admettre la thèse du sous-financement tel que nous la présentent les partisans de la hausse.

Et cependant, je vais questionner: sous-financé par rapport à quoi? Le discours qu’on nous sert est celui de la compétitivité. Nos universités devraient être compétitives afin de – comme l’a dit une fois Liza Frulla, au Club des Exs – attirer de bons professeurs-chercheurs grâce à des salaires élevés. Ces professeurs, dotés d’une mobilité internationale, iraient facilement trouver mieux, dans des universités payant plus cher, notamment aux États-Unis.

Cette logique de compétition mondiale place les universités québécoises en compétition avec des universités qui chargent des frais de scolarité très largement supérieurs à ce que nous atteindront avec la hausse, et qui bénéficient par ailleurs de dons d’un secteur privé richissime. La hausse aura beau apporter quelques millions dans les coffres de nos universités, il y a loin de la coupe aux lèvres avant de prétendre être compétitif dans ce domaine.

On nous a annoncé la hausse comme un « rattrapage » suivant le dégel des frais. Cela tend à envoyer le message qu’après la hausse, il y aura une simple indexation des tarifs. Si cela devait être, l’argument des universités compétitives ne tient pas la route: nos universités auront encore un financement très maigre par rapport à celles qu’on nous indique comme des modèles, dans les pays anglo-saxons. Pour aller dans le sens de la compétitivité, il faudra que la hausse actuelle soit suivie d’autre hausses, et puis d’autres, et encore. Où cela va-t-il finir? Difficile à dire. Dans une logique de compétition, le principe de la surenchère est roi. Tout au plus pourrions-nous avancer que la surenchère cessera lorsque les étudiants seront plus demandés que demandeurs. Veut-on vraiment en arriver là?

Au fait, qu’est-ce qu’un bon professeur-chercheur, qu’on voudrait absolument retenir, sur le marché international des profs? Les talents pédagogiques font-ils parti des critères retenus? qu’on me permette le scepticisme sur cette question. Les talents de chercheurs? sans doute, mais lesquels? la capacité à remplir une demande de subventions? le contenu des recherches importe-t-il, ou seulement le nombre des publications? Suite à ces questions, je terminerai simplement en vous invitant à lire le Manifeste pour des Universités à la hauteur de leur mission, dont je suis signataire.

Un moratoire sur la décadence

mai 13, 2012

Le débat politique actuel, au Québec et ailleurs, est hanté par le spectre de l’immobilisme. Pour s’en tenir à la Belle Province, lors de la première élection des conservateurs du Parti « libéral » de Jean Charest, on nous avait promis une « réingénierie de l’État » qui s’est heurté à la mobilisation citoyenne. Dès lors, nous avons connu une très forte médiatisation des projets avortés, et une très faible médiatisation des projets menés à terme. Les journalistes d’opinion favorables à l’approche charestienne ont martelé que les trop nombreux reculs acculaient le Québec à l’immobilisme. Ils ont convaincus les masses démobilisées, qui souhaitent un gouvernement « qui se tient debout et fait avancer les choses », mais si possible sans avoir à s’impliquer elles-mêmes. Syndicats, groupes de pression, associations étudiantes, et la plus grande partie de la société civile (à l’exception notable du patronat), sont pointés du doigt comme responsables d’une immobilité dont la réalité n’est guère démontrée, n’étant le plus souvent médiatisés que lorsqu’ils se mobilisent dans une opposition, mais non lorsqu’ils réalisent des projets.

Si le mot « immobilisme » est moins employé, il n’en reste pas moins imprégné dans les esprits du gouvernement, de ses partisans et de l’électorat. Et le mot « moratoire », devenu à la mode, y est profondément associé. Pas étonnant que les péelquistes refusent de parler de « moratoire », eux qui, du fond de leur impopularité, mise sur une apparence de grands projets, sur une volonté d’avancer à tout prix, même si c’est dans la mauvaise direction. Dans le cas de la grève, un moratoire serait associé à une capitulation, même si initialement ce ne sont pas les étudiants qui ont lancé l’idée.

L’archétype de la dénonciation des moratoires comme manifestation première de l’immobilisme s’incarne dans l’éditorialiste Mario Roy, qui y a consacré il y a quelque temps un éditorial intitulé « Génération M« . Un tel titre suggère que c’est un problème de génération, et vise de toute évidence les étudiants, mais le phénomène dénoncé s’étend en fait à l’ensemble de la société. Roy affiche assez peu ses sources et ses orientations idéologiques, mais ceux qui le suivent avec régularité savent que le fondement de sa pensée est conservateur, aussi n’est-il pas étonnant que cet éditorial si typique soit venu de sa plume.

On le devinera, je ne suis pas d’accord avec M. Roy. L’examen des faits me mène à une autre interprétation de la situation. Mais commençons d’abord par commenter quelques concepts, en particulier ceux de « conservatisme » et de « progressisme », que M. Roy, comme d’autre, emploient dans un sens qui n’est pas sans mener à des paradoxes.

Conservatisme et progressismes, entre les attitudes et les idéologies

Avec ce sous-titre, on me verra venir. Dans son éditorial, Mario Roy dénonce la « pathologie » (!) qui sous-tendrait la logique des moratoire, celle de promouvoir le statu quo, voire le statu quo ante (le retour à une situation antérieure) « Laquelle, de surcroît, se drape souvent dans le manteau du progressisme alors qu’elle répond à la définition même du conservatisme réactionnaire. » L’emploi fait par l’éditorialiste des mots « conservatisme » et « progressisme », ici, prend ces termes dans leur sens littéral. C’est un emploi très fréquent dans les conversations et les textes actuels, signe d’une société peu rompue à l’exercice des analyses idéologiques. Il peut se retrouver par exemple dans les écrits de Jean-Jacques Pelletier, ou les miens… Le problème de cette approche du « conservatisme », c’est qu’elle n’offre aucune indication morale sur la désirabilité ou non de celui-ci. Le conservatisme sera une bonne chose face à certains enjeux, et une mauvaise chose face à d’autres. C’est donc une définition peu porteuse lorsqu’il s’agit d’offrir une analyse globale d’une situation politique.

Il existe une autre manière de définir les notions de « conservatisme » et de « progressisme », et c’est d’examiner des traditions idéologiques qui les sous-tendent. Ces traditions idéologiques regroupent des idéaux, des croyances et des méthodes d’analyses qui permettent d’établir une cohérence à l’intérieur d’ensembles d’idées par ailleurs très diversifiés.

Ainsi le conservatisme tend-il à privilégier une vision de la morale comme étant immuable. Ce qui était bon par le passé le sera toujours, ce qui était mauvais par le passé le sera toujours, parce que la morale est, aux yeux des conservateurs, soumise à des lois à peu près indépendante du temps ou de l’humain. Croire qu’un ordre politique est « voulu par Dieu », croire que les hommes et les femmes sont « biologiquement programmés » pour avoir des rôles distincts dans la société, croire que la démocratie est « la fin de l’histoire » ou que « les hommes méritants se retrouvent forcément au sommet de l’échelle sociale » (ce qui amène à dire que « s’il est au sommet de l’échelle sociale, c’est forcément qu’il le mérite) sont des croyances et des analyses de nature conservatrices.

Le progressisme, lui, ne me semble pas tant être une tradition idéologique en soi, mais plutôt le point de rencontre entre plusieurs idéologies, notamment le radicalisme et l’humanisme libéral. Le radicalisme est improprement associé à de « l’extrémisme », mais en fait, il s’agit surtout d’une volonté d’examiner les problèmes sociaux à la « racine ». Pour l’analyse radicale, les inégalités et les injustices sont le produit de mécanismes sociaux qui les causent et les reproduisent. Un radical estime qu’un pauvre a, par son éducation et ses moyens, moins accès à l’éducation qui lui permettrait d’atteindre le sommet de l’échelle sociale, qu’il a moins accès qu’un riche aux ressources qui lui permettraient d’exprimer son point de vue et de défendre ses intérêts en politiques. Le radical pense aussi que les hommes et les femmes se voient répartir des rôles distincts en raison de « construits sociaux ». Que la société envoie à travers son système d’éducation, ses médias, ses « sagesses populaires » un message aux pauvres selon lequel ils sont « nés pour un petit pain » et qui incite les pauvres à accepter leur sort sans tenter de l’améliorer.

L’humanisme libéral, sans rejeter le rôle des construits sociaux, ne leur accorde pas le même poids sur la destinée des individus, qu’il estime généralement libres. Moins préoccupé des intérêts des ensembles que de celui des individus, il pose cependant comme prémisse fondamentale l’égalité de tous à la naissance, sans égard à leur sexe, leur ethnie ou leur condition sociale. Il estime par conséquent que la société doit mettre à disposition de l’ensemble de la population les outils qui permettront à chacun de choisir sa voie et d’avoir des chances raisonnables, dans la mesure de ses talents, d’atteindre ses objectifs.

En cela, les deux courants de pensée ont plusieurs lieux de convergence, à l’intérieur desquels se forment des mouvements « progressistes », parfois plus radicaux, parfois plus libéraux (ou parfois autres). Les courants « progressistes » favorisent l’établissement, le maintient ou l’amélioration dans la société de conditions qui mèneront à son amélioration.

Une fois posés ces éléments, on voit en quoi l’emploi des termes « conservateurs » et « progressistes » comme des idéologies diffère d’un emploi des mêmes termes comme des attitudes. Vouloir préserver une institution qui améliore la société relève d’une attitude conservatrice, mais d’une idéologie progressiste. Les progressistes veulent « conserver » la démocratie, car elle permet à tous de défendre leurs intérêts, plutôt que de laisser confisquer les choix sociaux par une élite. C’est là un exemple consensuel.

Dans le domaine de l’éducation, les progressistes estiment que l’éducation doit être accessible afin de jouer un rôle « d’ascenseur social » qui rend les frontières entre les classes socio-économiques plus poreuses. Ils estiment aussi qu’elle doit procurer un appareil critique qui fournira à l’ensemble de la population les moyens de comprendre la société dans laquelle ils évoluent, d’en identifier les failles et d’en imaginer les solutions. L’existence d’un tel système dans une société est un facteur de progrès: vouloir le « conserver » est donc en faveur du « progressisme ».

L’analyse conservatrice, qui attribue la hiérarchisation de la société à des mérites qui sont fondamentalement ceux des privilégiés, ne peut pas entretenir la même vision de ce qu’est un « progrès ». Aussi se tourne-t-elle vers un économisme qui répond aux intérêts des « élites ». Dans une certaine vision conservatrice, l’extension du territoire national est un « progrès »; dans une autre, c’est la croissance du PIB. L’éducation doit donc être mise au service de tels intérêts: former des employés (mais des citoyens? bof, la démocratie est bonne par elle-même, non par la formation accordée aux citoyens), commercialiser des technologies, attirer des devises étrangères, faire rayonner le prestige national sur le monde grâce à des « universités de classe mondiale » (une excellence mesurée en fonction d’un indicateur économique, la « demande » de ses diplômes). Mais si l’éducation conforme aux idéaux conservateurs n’existe pas, on cherchera à se faire « progressiste » (dans l’attitude) pour mettre fin à l’éducation « progressiste ».

Mario Roy est donc dans l’erreur lorsqu’il sous-entend qu’il y a une imposture à ce que des mouvements « progressistes » aient des réflexes conservateurs. Revenons donc aux moratoires.

Une analyse d’ensemble des moratoires

Mario Roy qualifie la prolifération des protestations et des demandes de moratoires comme un immobilisme. Qu’en est-il? L’analyse est-elle pertinente?

On peut contester la méthode d’analyse de M. Roy, exprimée dans ce passage:

Tout cela est recensé ici sur un ton léger. Et sans porter de jugement sur les causes prises une à une: presque toutes sont plaidables, en effet, à la condition de ne pas considérer le portrait d’ensemble.

Or, c’est celui-ci qui fait problème.

Cette analyse établit une distinction complète entre les causes particulières et le portrait d’ensemble. Les causes particulières pourraient être légitimes, examinées au cas par cas, mais le portrait d’ensemble répondrait à une analyse différente et par conséquent effacerait cette légitimité, car l’ensemble doit primer sur les cas particuliers. En tirant une conclusion sur l’ensemble, Mario Roy peut ainsi se dispenser d’examiner les cas particuliers, discrédités en blocs.

Or, c’est avec cette méthode que je ne suis pas d’accord. Pour formuler une conclusion sur le portrait d’ensemble, il faut se livrer à une analyse comparative de chacun des cas, et dégager ce que chacun d’entre eux a de distinct des autres, ainsi que ce qu’ils ont tous en commun. On ne pourra formuler un diagnostic d’ensemble qu’en s’appuyant sur ce dernier critère: que sont les caractères communs de ces moratoires?

À consulter simplement la liste proposée par M. Roy, quelques traits apparaissent à qui veut bien faire l’effort de cet exercice:

1. Ils sont en majorité sous-tendus par un économisme mercantiliste, brandi contre une valeur non-marchande. On privilégie la vente de diplômes sur la formation citoyenne, la création de brevets sur la réflexion critique, la création de marchandises immobilières sur l’écologie, la vente d’un droit de circuler sur une route ou un pont sur la logique du bien commun… on privilégie aussi, par exemple, les projets ponctuels sur les économies locales durables.

2. Un grand nombre d’entre eux sont le fruit de décisions faites par un petit groupe et affectant un très grand nombre, sans associer les groupes affectés à la décision prise. C’est là un constat notamment fait par des auteurs ayant participé au dossier leadership de l’État du Québec 2012 (vous pouvez écouter la présentation de Miriam Fahmy, lire son introduction et quelques suppléments ici), mais c’est aussi un problème qui a fait couler beaucoup d’encre chez les philosophes politiques ces dernières années, concernant notamment les questions de démocratie directe et de démocratie délibérative.

3. Facteur aggravant du point 2, ces projets souffrent souvent d’un déficit de transparence, d’un manque de justification, d’incohérence idéologique (il est remarquable que la justification idéologique de la hausse des frais de scolarité fut davantage formulée par des chroniqueurs de La Presse, Alain Dubuc et Yves Boisvert, que par des représentants du gouvernement, qui se sont plutôt retranchés sur des slogans et la démagogie) et plus généralement d’un manque de confiance entre les promoteurs des projets et la population qu’elle devait le plus directement affecter.

4. Le plus important est sans doute que les demandes de moratoires s’accompagnent le plus souvent de l’exigence de la mise sur pied d’un organe d’information ou de réflexion – commission d’enquête, forum public, états généraux, études indépendantes, etc… C’est là la clé pour comprendre ce phénomène. La multiplication des moratoires répond à la multiplication d’initiatives privées et de décisions arbitraires. La société civile vit cette multiplications de projets marchands, non comme un progrès, mais comme une décadence. Aussi formulent-ils l’exigence d’information transparente et de réflexions sur les valeurs qui nous guident.

Et c’est là que le bat blesse. Car si la résistance militante peut contraindre le gouvernement à choisir ses batailles et à reculer sur certains dossiers et mener un assaut enragé dans d’autres (comme l’éducation), ledit gouvernement résiste en revanche de manière plus systématique et obstinée lorsqu’il s’agit de compléter un moratoire de l’indispensable organe de réflexion qui devrait l’accompagner. Or, sans cette réflexion d’ensemble, nous sommes condamnés à improviser et résister au cas par cas. Sans cette réflexion, aucun progrès n’est possible.

Que faire alors? Faire cette réflexion. L’imposer. Retourner aux documents fondateurs de notre société (en éducation, tout notre système d’éducation repose sur un document fondateur, le rapport Parent, vieux de près d’un demi-siècle), éclairer le chemin parcouru. Pourquoi notre société est-elle ce qu’elle est? Qu’est-ce qui a changé? Que veut-on conserver? Où veut-on aller?

« le « retour aux sources » est toujours aussi un modernisme. » – Michel de Certeau, L’Écriture de l’Histoire.

Protégé : Raz-le-bol

avril 26, 2012

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Les complices

avril 21, 2012

Mardi dernier, André « Bum » Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, a repris du service, une fois de plus, comme gros-bras des libéraux. Dans un éditorial intitulé « les complices« , il a dit que les leaders de la CLASSE, qui avaient dit ne pas encourager la violence et s’en dissocier, d’être les complices des actes de vandalisme et de violence commis lundi, sous prétexte qu’ils ne « condamnaient » pas les actes de violence. Il a visé la CLASSE, alors qu’à l’heure où il écrivait, les prises de position des trois principales fédérations étudiantes était exactement les mêmes. Il n’y expliquait pas très bien ses contradictions, ni la signification magique du mot « condamner » qu’il semble considérer comme un super-pouvoir qui fait apparaître la paix sociale partout où il est prononcé.

Pas un mot sur le fait que les manifestations étudiantes ont été d’un pacifisme exemplaire. Il y a eu un peu de casse en début de grève, les assos ont retenu la leçon et instauré des services d’ordre dans leurs manifs pour éviter que ça se reproduise. Puis, la contestation pacifique s’est poursuivi, dans la surdité et le mutisme gouvernemental.

Pour Pratte, « ceux qui ne condamnent pas ces gestes sans ambiguïté, sans «…mais c’est la faute du gouvernement», se rendent complices de la violence. ». Cela revient à interdire toute analyse lucide de la situation. Cela revient à empêcher de voir qu’aucun mouvement social n’a jamais pu souffrir autant de vexations que le mouvement étudiant en a subit dans cette grève, sans que n’éclatent des violences. Pratte a parlé: l’intelligence est indésirable.

Impossible, par conséquent, de parler des violences qu’ont subi les étudiants. Car lundi, c’était aussi le jour où les agents de sécurité de B.E.S.T. entraient sur le campus de l’Université de Montréal. Dès lors, les vexations, menaces, intimidation et violences se sont multipliées. Les associations étudiantes ont reçues plusieurs plaintes. Anticipons la critique: des cas isolés? Deux réponses viennent spontanément: 1. isolés… comme les cas de violence étudiante? 2. ça fait vraiment beaucoup de cas isolés.

Pour M. Pratte,  » Quoi qu’en pensent ceux qui appellent à un «printemps québécois», nous ne vivons pas ici sous un régime d’oppression. » Mais pour les étudiants qui s’étaient fait dire, la veille, « M’a te casser la gueule! »; « Retourne dans ton pays maudit français », les paroles de l’éditorialiste sonnent creux. Pour les étudiants qui se sont fait physiquement pousser dans leur classe par les agents de sécurité, ces paroles sonnent creux. Pour les professeurs arrêtés arbitrairement par des policiers sur les campus, pour celui qu’on a plaqué au sol et menotté comme un vulgaire dealer à l’UQO, sans autre crime apparent qu’avoir soutenu les grévistes, ces paroles sonnent creux. Les rumeurs, certes, amplifient le phénomène, mais sous ces rumeurs, il y a une multitude de cas documentés ayant fait l’objet de plaintes en bonne et due forme. André « Autruche » Pratte ne semble pas saisir la sincérité du sentiment d’oppression que vivent les étudiants et les professeurs. Cette réalité, il la nie par le moyen le plus radical qui soit: un mutisme total.

On pourrait plaider, à sa décharge, l’ignorance. Après tout, les étudiants sont informés, par leur interconnexion à travers de nombreux moyens, leurs rencontres régulières en assemblées (le lundi même, j’en avais une), leur présence physique sur les campus, beaucoup plus rapidement que quiconque de l’évolution de la situation. Le journal de M. Pratte a eu un jour de retard, ne consacrant pas d’articles à la violence à l’encontre des étudiants et des professeurs avant mercredi. Mais jusqu’à aujourd’hui, pas un mot [edit: de Pratte] sur ces abus. Au gouvernement, ce n’est pas mieux, d’ailleurs. Les journalistes ayant interpellé le ministère de l’éducation à ce sujet, la porte-parole (comme à la CLASSE, les « portes-paroles » ne parlent pas en leur nom propre) du ministère a affirmé que cela « relevait de la sécurité publique » – et donc pas du MEQ qu’elle représentait. J’en déduit qu’en des termes moins clairs que la CLASSE, elle se dissocie de la violence perpétrée par la police et les agents de sécurité. J’en déduit donc que leur position est qu’ils se dissocient de la violence, mais ne la condamne pas. Est-ce assez, M. Pratte? Est-ce acceptable?

Hier, le premier jour du Salon du Plan Nord a attiré de nombreux manifestants de plusieurs groupes distincts, tous en colère contre le Plan Nord pour différentes raisons qu’il ne nous appartient pas d’approfondir ici. La CLASSE était du nombre. La manifestation a dégénéré en émeute. Les policiers ont déclaré en onde que l’essentiel des violences était probablement dû à des casseurs professionnels, qui ont infiltré cette manifestation comme ils ont infiltré les célébrations de la Coupe Stanley. Des étudiants y ont peut-être pris part une fois que les violences étaient commencées, reconnaissons-le. Mais pour M. Pratte et nombre de commentateurs, la rigueur ne sert à rien, les membres de la CLASSE sont les seuls responsables. M. Pratte revient sur la question, par conséquent, avec un nouveau torchon intitulé « Céder à la casse? »

Alors que les représentants de la CLASSE ont déclaré qu’il est temps d’ouvrir les négociations pour ramener le calme dans la rue, M.Pratte semble croire que c’est un appel à davantage de violence. Alors que les portes-paroles de la CLASSE continuent à se dissocier de la violence, André « Je-sais-pas-lire » Pratte, déclare qu’ils « endossent » la violence. Il croit trouver la « justification » de la violence dans un extrait d’un communiqué de la CLASSE où il n’est à aucun moment question de violence. Il y est certes question de désobéissance civile: il s’agit d’un concept qui s’est développé au sein de la réflexion sur un militantisme à la fois actif et pacifique. Qu’importe, Pratte et ceux de son espèce confondent le bris d’une loi avec la violence. Cela revient à une condamnation rétroactive de tous les mouvements pour les droits civiques de notre histoire, cela revient aussi à faire de Gandhi un apôtre de la contestation violente.

Tandis qu’aujourd’hui, des voix s’élèvent partout pour réclamer un retour à la raison de tous les partis en présence, Pratte ne l’entend pas de cette oreille. Il pense qu’inviter au plus vite les étudiants à la table de négociation fera sombrer le Québec dans l’anarchie. Voyons un peu la grossièreté du raisonnement: « Or, si le gouvernement cède, sur la question de la violence comme sur le fond du dossier, il offrira aux radicaux une victoire sans précédent. Ceux-ci sauront, désormais, comment faire reculer à leur guise le gouvernement du Québec. Les effets de cette capitulation devant l’intimidation se feront sentir longtemps après que Jean Charest aura quitté le pouvoir. »

Encore une fois, pas un mot sur les abus dont les étudiants et les professeurs ont été victimes toute la semaine. Pas un mot sur la responsabilité du gouvernement, son mutisme sans précédant et les stratégies de division en fin de parcours (c’est de bonne guerre après cinq ou six semaines de grève, c’est de la folie irresponsable après neuf). C’est à se demander si M.Pratte lit son propre journal.

La posture de M. Pratte est, ce matin comme mardi, un refus de principe de toute intelligence de la situation. Tout effort de compréhension et d’action adaptée serait une entorse à un principe dogmatique basé sur une compréhension très orientée d’une soi-disant non-violence. Toute critique équilibrée, incluant donc les erreurs du gouvernement, est élevée au rang d’éloge de la violence et de l’anarchie. Des mouvements pacifiques ont déjà réussis à faire plier le gouvernement, dit-il – mais jamais le gouvernement n’a autant refusé le dialogue que maintenant.

Sa thèse selon laquelle, si le gouvernement cède, les mouvements sociaux pratiqueront à l’avenir la violence pour se faire entendre est une belle inversion de causalité. En réalité, « céder », ce serait tout simplement reconnaître avoir erré dans la gestion de la crise. Ce serait prendre ses responsabilités. La leçon à retenir ne serait pas que la violence porte fruit. Ce serait que le plus pacifiste des mouvements fini forcément par ne plus pouvoir résister à la violence quand il est méprisé pendant neuf semaines. La leçon à retenir, c’est qu’il faut négocier avec les militants quand ils sont pacifistes, pas les acculer aux extrémités. C’est ce que nos gouvernants avaient fait jusqu’à maintenant; c’est ce qu’ils n’ont pas fait cette fois-ci. Ce que Pratte prône, c’est de ne pas prendre les leçons de la crise actuelle et ne pas réparer les erreurs commises.

Charles Rojzman appelle « victimisation » un refus entier de reconnaître toute forme de responsabilité dans les violences (1). De la victimisation, nous en vivons de tous les côtés en ce moment. J’espère de tout coeur que le congrès de la CLASSE débouchera sur une condamnation de la violence – ce serait, de mon point de vue, une victoire morale sur le gouvernement. Mais je ne peux surtout pas rester sans voix devant la victimisation d’État mis en place par Jean Charest, Line Beauchamp, André Pratte et tous leurs semblables. Aux violences très réelles subies par les étudiants et les professeurs, s’ajoutent un refus de reconnaître jusqu’à la seule existence de ces violences. Ce refus est ressenti avec tout autant de violence que les coups de matraques, il fait souffrir comme une plaie ouverte. Il n’existe aucune sortie de crise possible si on ne reconnaît pas la souffrance endurée, physiquement et moralement, par les étudiants et les professeurs.

André Pratte et les autres veulent une condamnation sans ambiguïté de la violence. C’est de bonne guerre. Nous exigeons la même chose d’eux.

Peu importe leurs contorsions verbales et leurs motivations tactiques et partisanes, ceux qui ne lancent pas un appel général au calme à l’adresse de TOUS les acteurs de la crise, ne condamnent pas TOUTE violence et n’appellent pas à une négociation, sans ambiguïté, sans conditions, immédiate. Ceux-là seront les complices de la violence. J’espère vous lire bientôt M.Pratte.

(1) Charles Rojzman, Sortir de la violence par le conflit, Une thérapie sociale pour apprendre à vivre ensemble, Paris, La Découverte, 2008, pp.137-143.

Ceci n’est pas une grève.

avril 18, 2012

La célèbre toile de Magritte, l’une des plus importantes du XXe siècle, appelle deux types de commentaires contradictoires. Le premier est d’affirmer que ce n’est pas parce que c’est écrit, que c’est vrai. La personne mise devant la toile est en droit d’affirmer que, quoique puisse en prétendre le peintre, si ça ressemble à une pipe, la volonté même du démenti en font bien une pipe. Le second commentaire est de dire que, en effet, ce n’est pas une pipe, ce n’est que la représentation d’une pipe. Mais cette deuxième interprétation, qui semble réfuter la première, ouvre en fait la porte à des questions telles que: la pipe du capitaine Haddock, quoiqu’elle soit la représentation d’une pipe, qu’est-elle pour le capitaine Haddock? À partir de là, le commentaire peut se poursuivre longtemps. Synthétisons: on peut affirmer que la toile de Magritte ouvre une réflexion sur le statut philosophique des choses.

Cette dualité se retrouve aussi dans la grève étudiante. Est-ce bien une grève? Le gouvernement et les rectorats disent que non: c’est un boycott. Les étudiants disent que c’est une grève. Les médias hésitent: ils préfèrent nommer les sections entières qu’ils consacrent au sujet avec des expressions jugées neutres: « mouvement étudiant », « conflit étudiant », « droits de scolarité », etc…

Le point de vue des étudiants, c’est que les étudiants sont un corps social dont le travail sert l’institution dont ils sont membres. Leur arrêt de travail, même s’il ne s’étend pas à tous les départements, représente donc bien une grève.

Le point de vue du gouvernement et des rectorats, c’est que les étudiants ne sont pas un corps social. Ce sont des clients, qui payent pour des services. Mais ça, il faut le dire sans le dire. Ils savent que le dire trop directement, ça ne passerait pas. Déjà que l’Université de Montréal s’est ridiculisée en comparant l’Université à un centre commercial… (le juge n’a pas semblé convaincu, qui a rejeté la demande concernée). Ils préfèrent un autre argument: le droit de grève n’est pas reconnu aux associations étudiantes dans la loi québécoise. L’utilité stratégique de l’argument, c’est de briser la solidarité inhérente au droit de grève: on renvoie les étudiants à un choix individuel d’aller ou non en cours, qui devraient se tenir de toute façon (d’où les injonctions qui ont jeté le feu aux poudres ces derniers jours).

Mais cet argument ne tient pas debout. Prétendre que c’est la loi qui fait la grève est un contresens historique. Historiquement, la grève a bien sûr existé bien avant qu’on ne légifère à propos du « droit de grève », lequel n’aurait tout simplement pas pu effleurer l’esprit des juristes avant que la grève ne fasse son apparition. La législation, d’ailleurs, a eu un curieux effet sur nos institutions. Elle a créé un phénomène nouveau, extension de celui qu’elle prétendait encadrer: la grève illégale. Rendre une grève illégale est un moyen de pression employé par certains gouvernements (en particulier conservateurs) à l’encontre des grévistes. Ça peut marcher, ou pas. Mais dans un cas comme dans l’autre, la grève, qu’elle se situe dans le cadre ou pas de la loi, reste une grève. Et on continue à la traiter comme une grève, même chez les instances officielles et chez le patronat.

Ce n’est donc pas à ce qu’en dit le législateur qu’on reconnaît la grève, mais à sa caractérisation sociale: sa représentation et sa pratique. Ceci semble bien être une grève.

Est-on entièrement sorti de notre dualité matissienne? Pas tout à fait.

Pendant que je cogitais ce billet, le professeur d’histoire contemporaine Carl Bouchard, de l’Université de Montréal, rédigeait une lettre ouverte, intitulée « Revendiquer le « boycott » « . Lui et moi, on est du même bord. On est parti des mêmes réflexions, du même constat, avec les mêmes idéaux à l’esprit. Et on arrive à des conclusions opposées. Curieux, non?

Fondamentalement, lui et moi partageons l’essentiel: nous ne sommes pas dupes de la guerre des mots des autorités. Voici ce qu’en dit M. Bouchard:

Pour autant, vous appréhendez le mouvement étudiant exactement comme s’il s’agissait d’une gréve : refus de négocier, paternalisme digne d’un ancestral chef d’usine, injonctions visant le retour au « travail », efforts pour faire des professeurs des briseurs de grève. Vous dites boycott mais vous pensez grève.

Mais où, alors, ce trouve la divergence entre ma réflexion et celle de M.Bouchard? (et non un désaccord entre lui et moi, on nous apprend à être prudent sur les mots, ces jours-ci).

C’est que toute la philosophie gouvernementale et rectorale qui s’est appliquée ces dernières années visent à transformer les étudiants en clients. En ce sens, ils sont bien des boycotteurs. Je lui relaisse la parole:

Or, c’est vous, sans le savoir, qui avez raison. Les étudiants boycottent. Ils boycottent parce que nous avons fait d’eux des clients, des consommateurs de services, et ils ont été dans les dernières semaines des centaines de milliers à refuser de consommer le produit, de plus en plus cher mais pas meilleur, qu’on veut leur vendre. Il est révélateur que l’avocat de l’Université de Montréal qui a plaidé en faveur d’une seconde injonction la semaine dernière afin d’empêcher non seulement les piquets de grève mais toute manifestation sur le « terrain privé » de l’université ait comparé ce lieu d’enseignement à un centre commercial. Il y a dans cette ligne de défense une source infinie de tristesse pour ce qu’est devenue l’université.

Étudiantes et étudiants, revendiquez le mot boycott.

Il y a un risque à revendiquer le mot boycott: le poids qu’il fait peser sur la solidarité étudiante, sur l’identité du mouvement étudiant comme partie de l’institution universitaire. Mais M. Bouchard n’a pas tort: les craintes des recteurs sont en partie celles de leur âme de marchand: ne pas vendre leur produit, ne pas engranger les revenus résultants de la vente. C’est bien un boycott. Pour autant, c’est quand même une grève: l’Université vend non seulement des cours, elle vend aussi un taux de diplomation et une réputation. Deux produits dont les étudiants sont les ouvriers (ce qui n’exclut pas la part des profs ou du personnel administratif, bien sûr). Les conséquences administratives à gérer en cas d’annulation de session s’apparentent également à une grève.

Ce qui nous amène à dire que les étudiants sont les ouvriers, les consommateurs et le produit de l’université. Puisqu’on tient absolument à s’exprimer en termes marchands et industriels.

Sort-on de la dualité? non. Veut-on en sortir? pas sûr.

Est-ce un boycott? Sans doute.

Mais ceci est bien une grève.