Posts Tagged ‘Guy Gavriel Kay’

Lire les mondes imaginaires

décembre 18, 2009

Lors de mon cours d’introduction à la psychologie, au cégep, quelques pages du chapitre sur le cognitivisme étaient consacrés à la construction de concepts. Un exercice prenait un mot imaginaire (disons Badu) et proposait différentes images avec la mention « ceci est un badu » ou « ceci n’est pas un badu »; l’idée était de montrer à l’étudiant qu’après avoir observé chacune des images, il en était naturellement venu à une certaine définition de ce qu’est un badu. Notez bien en passant que cette façon de fonctionner, extrêmement pratique pour les enfants et tout individu qui s’initie à un nouveau langage, entre souvent en contradiction avec la méthode scientifique et ne cesse de donner des mots de têtes aux intellectuels forcés de travailler avec des concepts complexes qui se forment malgré eux sans forcément correspondre à leurs critères.

Mais passons, ce n’est pas exactement de cela que je parle ici. Cette introduction a essentiellement pour objectif de faire remarquer que la lecture de fictions présentant des mondes imaginaires fonctionne exactement de la même manière, et que c’est même l’un des principaux plaisirs des amateurs de fantasy et de science-fiction que de voir se former des concepts nouveaux au fil des pages. La littérature de ces genres présente quantité de concepts exotique, dont le lecteur ne sait a priori rien. Souvent, ils ne sont expliqués nul part: c’est à l’usage que le lecteur s’en façonne une image.

L’exemple typique, en fantasy, c’est le fonctionnement de la magie: souvent expliqué, pas toujours, c’est surtout à l’usage que le lecteur apprend les règles de… cette chose invraisemblable (parfois apparenté à un art, parfois à une science, parfois à une excroissance biologique). À chaque univers sa magie, et il faut en réapprendre les règles à chaque fois. Mais ce n’est qu’un exemple parmi un fourmillement: relations politiques, espèces inexistantes (voire: apparemment existantes – un « lion » peut être une créature qui n’a des lions que nous connaissons que l’apparence), artefacts, objets du quotidien, mythologie, technologie, métaphysique, tout est sujet à être redéfini par l’auteur en fonction de critères qui lui sont propres. En ce sens, l’auteur de science-fiction est, plus que l’auteur des littératures générales ou policières, moins encore que l’auteur de fantasy, un démiurge (Dieu créateur de toute chose). Il a le droit de toute faire, la seule chose qu’on puisse exiger de lui étant de respecter une certaine cohérence interne à son univers.

S’y ajoutent certaines contraintes: la science imaginaire de la science-fiction est tenue de ne pas enfreindre (du moins pas trop visiblement), les lois de la science telle qu’elles sont connues des lecteurs potentiels. Une certaine intertextualité joue aussi un curieux rôle dans les univers standardisés de la fantasy; je ne sais pas pourquoi, mais les lecteurs de ce genre littéraire affichent parfois une certaine intolérance quand un auteur redéfini un concept bien connu; les « elfes », par exemple, sont définis par les oeuvres qui ont précédé l’auteur, notamment celle de J.R.R Tolkien. Une partie du lectorat critique fatalement les écarts par rapport au standard; personnellement, j’y vois une marque d’immaturité. Mais pour se libérer de cette contrainte, les auteurs utilisent souvent LE procédé des littératures de l’imaginaire: renommer. Ainsi dans la Tapisserie de Fionavar n’y a-t-il pas d’elfes ni de gobelins, mais des lios alfar et des svart alfar… Guy Gavriel Kay s’est ainsi mis à l’abri de toute critique d’intertextualité, forçant le lecteur à redéfinir ses concepts en fonction de nouveaux standards (mais, allez savoir pourquoi, Kay n’a pas renommé les « nains »). Le procédé n’est pas absolument nécessaire lorsqu’on a affaire, soit à des lecteurs tout à fait nouveau (sans préjugés, donc), ou à des lecteurs plus matures ou plus « expérimentés » dans ce type de littérature. Comme le dit Yves Meynard:

Quand un lecteur chevronné entame une nouvelle de SFF qui débute par « Jacques mit son chapeau », il ne prend rien pour acquis. Jacques n’est peut-être pas un être humain, il n’est pas forcément vivant, son chapeau est peut-être un couvre-chef magique, Jacques ne le met pas forcément sur sa tête…

En en discutant avec des amis lors de la dernière « bière philosophale » à laquelle j’ai participé, l’un d’eux a évoqué des conseils d’écriture attribués à Orson Scott Card, qui disait que pour un premier roman de fantasy, le mieux à faire pour un jeune auteur lorsqu’il l’aurait fini, c’était de déchirer le premier chapitre. Celui dans lequel, suivant une erreur de débutant commune à ce qu’il paraît, il a voulut tout expliquer à son lecteur. Or, expliquer est inutile: tout le plaisir que retire le lecteur à découvrir un nouvel univers est justement de comprendre avec un minimum d’explications.

Un vieux débat

mars 24, 2009

Est-on libre?

Vieux débat. Il a atteint une émotivité singulière dans les religions monothéistes. Dieu tout-puissant accorde-t-il à ses créatures, dans sa magnanimité, la liberté de choisir, et leurs pensées, et leurs actes? Mais la liberté des moins-que-rien n’est-elle pas une limite à la toute-puissance? N’est-ce pas blasphématoire que de penser qu’Il n’est pas à l’origine de chacun de nos choix?

Ils se sont déchirés sur ces questions. La question est passée de plumes en épées. C’est dire qu’elle ne se loge pas seulement dans nos cervelles, mais aussi un peu dans nos trippes.

C’est sur cette question sans doute plus que toute autre que se sont déchirées l’Église et la Réforme, la première partisane du Libre-Arbitre, la seconde du Serf-Arbitre. On eût pu croire qu’au moins, la séparation consommée, chacun serait fixé dans ses choix. C’eût été sous-estimé la profondeur de l’angoisse humaine et les relations incestueuses des deux versants du christianisme occidental: elle a ressurgit, à sa façon, chez les catholiques comme chez les protestants.

Et puis il y a ceux qui n’ont pas posé la question dans des termes religieux. Ceux qui, prenant simplement conscience de la complexité de l’Univers, se sont dit que la multitude des lois qui le régissent ne pouvait laisser de place au libre-arbitre. Qui ont placé une telle confiance en la Raison, qui ont si bien échoué à raisonner la liberté de choix, qu’ils en sont venus à conclure que cette dernière ne pouvait pas exister. Un argument scientiste: nos actes et nos pensées sont la somme de la chimie de notre matière grise, de la génétique, de la physique de l’Univers. Quelque part, il doit y avoir une Équation primordiale, qui permette tout à la fois de prévoir l’orbite des comètes et la bêtise humaine.

Les termes du débat n’ont pas beaucoup changé. Reste une composante religieuse inavouée. Un Dieu non-pensant. Et, en filigrane, un sensible débat sur l’orgueil et l’humilité. Ne faut-il pas avoir l’humilité de reconnaître que nous sommes partie intégrante de l’Univers et n’échappons pas à ses lois? D’un autre côté, n’est-il pas immensément orgueilleux que de prétendre en savoir suffisamment sur celui-ci pour décider qu’on ne décide de rien? Qu’il se contraint dans les limites de notre étroite Raison?

On en est réduit à une manière d’acte de foi.

Et si le Chaos existait? Comme la Horde sauvage, le fil libre de la Tapisserie de Fionavar qui octroît une parcelle le liberté à chaque élément du tissage.

Un vieux débat, qu’on dirait aussi bien écrit dans les étoiles que gravé dans notre code génétique.

« Je sens que je suis libre, mais je sais que je ne le suis pas. »
– Cioran, De l’inconvénient d’être né

Guy Gavriel Kay et la fantasy historique

octobre 15, 2008

Je connais mal le début de la carrière de Guy Gavriel Kay. Le premier « fait d’arme » de l’auteur qui me soit connu est sa collaboration avec Christopher Tolkien pour compléter le Silmarillion inachevé de papa Tolkien, mais j’imagine que si fiston a fait appel à ses services, c’est probablement qu’il s’était déjà fait remarquer par ailleurs.

Quoiqu’il en soit, la « vrai » carrière de Kay comme écrivain fantasy mondialement reconnu démarre avec la Tapisserie de Fionavar, un superbe cycle de facture parfaitement classique. Cet auteur issu de l’univers tolkiennien voulait démontrer avec cette trilogie qu’il était encore possible de faire de la bonne fantasy après Tolkien.

Mais ce n’est qu’après que Kay imposera sa propre marque, avec la sortie de Tigane. Dès lors, il sera connu, à tort ou à raison, comme le père de la fantasy historique. Le concept est simple: s’inspirer d’une situation historique bien identifiable, la transposer dans un monde fantasy de façon à profiter de l’exotisme, de l’esprit de l’époque et au besoin ajouter de la magie et modifier les éléments insatisfaisants de l’histoire, et monter une intrigue avec le tout. Et sous la plume de Kay, ça marche très bien.

Je me propose ici un passage en revue des livres de Kay qui s’inscrivent dans le genre, des situations historiques qui l’ont inspiré, le tout accompagné d’un bref commentaire des variations dans l’exploitation de son thème. Dans l’ordre chronologique des parutions.

Tigane: On parle ici clairement de celui où la fantasy est la plus présente de l’ensemble des romans qu’on va passer en revue. Car si l’Italie des XVe et XVIe siècles sert ici de support à l’intrigue, les modifications sont considérables. La modification géographique en est un simple témoin: la « botte » italienne est remplacée par une « palme ». La situation historique, qui voit notre transposition de l’Italie envahie par deux empires étrangers du fait de sa division politique, correspond bien à la réalité historique, mais de façon schématique. Les envahisseurs sont des sorciers aux pouvoirs immenses, ce qui donne là une dimension fantasy très prononcée à l’histoire. Parmi les fans de Kay, ce sont souvent les amateurs de fantasy qui préfèrent Tigane au reste de sa production (exception peut-être, mais pas toujours, de La Tapisserie de Fionavar).

Une chanson pour Arbonne: cette fois, c’est la croisade des Albigeois dans le sud de la France qui sert de support à l’histoire, mêlée de la question de l’influence littéraire d’Aliénor d’Aquitaine. Encore ici, la situation historique, quoique reconstituable et aisément identifiable, est très schématique et fort librement adaptée. La guerre de religion sert de prétexte à une réflexion sur la guerre des sexes, mettant aux prises un nord patriarcal et rude avec un sud épris d’amour courtois (sans être matriarcal pour autant). L’aspect fantasy, s’il reste souligné par un monde qui prend beaucoup de libertés par rapport à son modèle, est ici adouci par la faible présence de la magie, réduite essentiellement au mystère de quelques prêtresses dotées de dons de voyance. Parmi les fans de Kay, c’est souvent le lectorat féminin qui élit ce livre comme son favori.

Les Lions d’Al-Rassan: c’est personnellement celui que je préfère, autant le dire tout de suite. Faut-il en être surpris, sachant que son modèle historique est l’Espagne médiévale? Les Lions d’Al-Rassan marque un tournant dans la démarche de Kay, entre autre parce qu’il est le premier à se situer dans Le Monde de Jad. Jad, c’est le soleil, mais c’est surtout Dieu, celui des Chrétiens. Alors que les deux précédents livres accordaient à la religion une place plutôt exotique, sans grand rapport avec le christianisme qui imprégnait les époques inspiratrices, ici l’effort pour se rapprocher du référent historique est évident. Cela se voit aussi dans la géographie adoptée, très proche de celle de la péninsule ibérique, et dans l’intrigue choisie, très proche de la Reconquista. Nous sommes également dans le moins fantasy des livres de Kay, puisque la magie se réduit désormais à un petit lien télépathique entre deux jumeaux, qui tient davantage du procédé narratif que d’un élément important de l’intrigue. La fantasy sert surtout ici à synthétiser l’histoire inspiratrice, par exemple en contractant cinq siècle d’histoire en une vingtaine d’années, permettant de faire vivre le tout aux mêmes personnages et d’éviter de s’embourber dans une interminable saga.* Beaucoup de fans de Kay mette ce roman au-dessus des autres. Lesquels? Sans être sûr, je dirais qu’il s’agit souvent des plus grands amateurs de romans historiques.

La Mosaïque sarantine (en deux volumes: Voile vers Sarance et Le Seigneur des Empereurs): à nouveau, le monde de Jad, en un autre lieu et à une autre époque cette fois. Byzance, au temps de la grandeur de l’Empereur Justinien, est le modèle choisi pour ce diptyque. Comme dans le précédent, les événements historiques sont aisément identifiables, la géographie et les noms des lieux sont à peine retouchés. Sauf que cette fois, Kay profite du fait que son monde n’est pas la « vrai » pour changer à l’occasion le cours des événements. Occasion pour se moquer des crétins qui prétendaient que ses histoires étaient « prévisibles » parce qu’inspirées de situations historiques? j’opterais plutôt pour un jeu amical et complice avec ses lecteurs à la fois amateurs de fantasy et d’histoire, c’est du moins comme ça que je l’ai pris. Exploration aussi des libertés que lui offre son genre. C’est en tout cas fort plaisant. L’un des thèmes traités, les relations de l’homme avec le divin, fait réapparaître le surnaturel dans l’histoire, qui se rapproche de ce fait de l’ambiance fantasy plutôt délaissée dans les Lions d’Al-Rassan. C’est un surnaturel bien différent de celui, à la réalité pleinement assumée, de Tigane. Plus mystérieux, il survient lorsqu’on ne l’attends pas. Qui parmi les fans de Kay préfèrent ce roman? j’avoue ne pas trop le savoir, mais il m’est objectivement apparu sous de nombreux aspects comme plus fin et plus achevé que les Lions d’Al-Rassan, bien que ce soit ce dernier qui ait mon coeur. Tous ne sont pas amateurs d’Espagne comme je le suis, et ceux-là peuvent bien préférer la Mosaïque.

Le Dernier rayon du Soleil: le dernier livre prenant place dans le Monde de Jad prend pour modèle historique le règne d’Alfred le Grand en Angleterre, et se situe chonologiquement entre les deux précédents opus. Cette Angleterre est celle qui met aux prises les Celtes, les Saxons et les Vikings, et leurs correspondants dans le monde de Jad. La coloration fantasy, ici, vient de la réalité donnée à la mythologie celtique, prétexte ici pour confronter une religion trascendante, celle de Jad, à une religion immanente, celles où les créatures féériques acquièrent leur réalité. Pour moi, c’est le plus faible des romans dont nous venons de parler, mais en allant fureter sur le forum de GGK, je n’ai pu que constater qu’encore là tout est affaire de goût, et que plusieurs y voient le meilleur des fantasy historiques de Kay. Le style plus brutal, référence à la saga, je crois.

Après ce dernier roman, Kay a choisi d’écrire dans un autre genre en écrivant Ysabel, que certains de ses éditeurs classent encore dans la fantasy historique, un choix qui peut se défendre mais auquel je n’adhère pas. Aussi n’aborderai-je pas ce roman dans cette chronique.

L’idée de fantasy historique a été adoptée par d’autres auteurs par la suite. Marie Jakober, par exemple et surtout Elizabeth Vonarburg (aussi la traductrice des oeuvres de Kay en français). On pourrait même débattre si le fameux A Song of Ice and Fire de Georges R.R. Martin n’appartiendrait pas à ce style, tant on peut dresser des parallèles entre son histoire et la Guerre des Deux Roses qui a déchiré l’Angleterre médiévale en opposant les Maisons York (ou Stark?) et Lancaster (à moins que ce ne soit Lannister?).

*ce n’est pas le sujet de ce billet, mais on peut remercier Kay d’être l’un des rares auteurs de fantasy à ne pas céder à la mode des inteeeeeerminables séries qui alignent quinze-vingt volumes, et qui souvent ne se terminent jamais vraiment du fait de la mort de leur auteur.