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Histoire de la danse sociale

octobre 15, 2009

Sauf note contraire, toutes les informations contenues dans cet article proviennent du livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, publié aux éditions du Seuil.

Pages pertinentes:  pp.132-135: Une nouveauté: la danse; pp.214-215, l’apparition du bal; le bal, son heure de gloire et sa décadence, pp.271-278; du tango au hip-hop pp.307-311


Vous connaissez mes interrogations sur l’histoire de la danse, qui datent en gros depuis mes débuts dans le milieu du swing, il y a près de deux ans. J’ai trouvé dans le livre de Jean-Claude Bologne, Histoire de la Conquête amoureuse, du matériel pour établir une petite chronologie. Alors je la partage ici avec vous:

 

Sous l’Empire romain, la danse est un spectacle, souvent pratiqué dans des cérémonies qui ont une valeur sacrée. Nous sommes encore loin de l’activité sociale. C’est au Moyen Âge que nous retrouvons cette connotation (mais ne serait-ce pas parce que les activités folkloriques médiévales nous sont mieux connues? – ce point n’est pas traité chez Bologne) avec des danses de groupe codifiées qui, comme le remarque Bologne « ne permettent pas aux couples de s’isoler ».

Les premières danses de couple apparaissent aux XVe et XVIe siècle, notamment la volte. Les couples y sont ouverts, limitant les contacts, mais néanmoins, ce sont déjà des couples. La volte provençale introduira le couple fermé, « enlacée et rapide », étourdissante. La seconde moitié du XVI siècle étant marqué par la morale stricte des puritains protestants et de la Contre-Réforme tridentine (1), la volte se fera vite condamner par l’Église, et Bologne nous dit qu’elle fut abandonnée au XVIIe siècle.

Ces danses sont des pratiques exclusivement urbaines, et il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les danses de couples pénètrent dans les pratiques campagnardes.

Pendant ce temps, en milieu urbain, le bal public fait son apparition au XVIIIe siècle. Anecdote intéressante, le premier bal public, le bal de l’Opéra, naît à Paris un peu après le 31 décembre 1715, une ordonnance spéciale ayant permit les bals publics dans cette salle particulière pour fêter l’arrivée du jeune Louis XV à Paris. La nouveauté est l’existence, non d’un bal, mais d’un bal qui soit à la fois public et à dates régulières, par oppositions aux bals de cours qui étaient organisés ponctuellement, où il fallait être invité pour s’y présenter.

Dès lors qu’on commence à danser en couple, les problèmes de constitution des couples se posent: « Au XVIIIe siècle, [nous dis Bologne] les couples étaient constitués par un maître des cérémonies, selon une étiquette complexe qui tenait compte du rang et non des affinités. » Mais au XIXe siècle, le bal devient un événement mondain où on est libre d’inviter qui on souhaite. Cela coïncide avec sa démocratisation: il existe à tous les échelons de la société (bien que ça reste encore un phénomène principalement urbain).

 

Avec le XIXe siècle et le romantisme, la valse fait son apparition, sous sa forme moderne, vers 1815. Elle fait scandale. À sa suite, la polka et la scottish. L’évolution principale, c’est l’apparition du guidage par l’homme:

« la technicité oblige les danseurs à « trouver une complémentarité », à chercher « une dynamique qui prennent en compte le style de l’un et de l’autre. ». Même si l’homme mène la danse, une forme de complicité naît au sein du couple, dans un rapport corporel qui a soulevé l’hostilité des censeurs. » (p.277).

 

 

Le bal s’épanouit aussi bien dans les villes que dans les campagnes, malgré la réprobation d’une Église déjà en perte de vitesse (déjà évoqué ici). Mais il s’insère surtout dans les pratiques de la haute société.

« La grande période du bal correspond à l’essor de la haute bourgeoisie. Il survit difficilement à la guerre et à la crise de 1929. Les jeunes gens ont désormais d’autres lieux de drague et sacrifient au rite du bal sans enthousiasme, pour « meubler leur vie ». »

 

 

Plutôt que de supprimer la danse, cette évolution amène en en privilégier d’autres formes: « Les danses de l’entre-deux-guerres correspondent à l’exaltation du corps. »: le tango succède à la valse comme danse archétypique. Il est né à Buenos Aires et Montevideo (Argentins et Urugayens s’en disputent encore la paternité). Comme la valse, il a fait scandale lorsqu’il pénètre en Europe au tournant du siècle. À partir des années 1930, la java naît en France (Paris) tandis que le swing fait son apparition aux États-Unis (Lindy Hop à New York, Balboa en Californie )(2). Dans la foulée de ce dernier plusieurs variations naissent: be-bop, boogie et surtout rock&roll, qui domine les années 1950.

Plus tardivement, le west coast swing vient s’adapter à l’émergence d’une musique populaire de plus en plus éloignée du rock dansant, mais à cette époque, la danse de couple est déjà en déclin (3). Faut-il y lier l’émergence d’une danse pas du tout technique, le slow? D’après notre auteur, ce sont les danses solos qui prennent toutes la place: twist, disco… hip-hop. Avant que ce dernier ne s’impose, il semblerait que l’association danse-affaire-de-fille ne se soit consolidée:

« Dans la tradition occidentale, l’image du danseur solitaire n’est guère valorisée. Alors que dans d’autres cultures (russe, africaine), l’homme manifeste sa virilité par la danse, l’Occident garde l’image des séductrices, Salomé, Mata Hari. Le risque de dévirilisation doit être écarté par l’emprunt de nouvelles danses aux cultures africaines (hip-hop), ou par l’adoption de nouveaux comportements (le défi dansé). »

 

 

Ce qui nous amène à nos jours. Les danses sociales réémergent péniblement chez les jeunes de ma génération, en particulier les danses latines et le swing, mais aussi le tango et les danses de ballroom (loin derrière).  La stigmatisation du danseur comme d’un homme peu viril est en nette régression, du moins dans certains milieux. Mais ce qui empêche tant et tant de danseurs (de danseuses aussi, mais moins) potentiels de pratiquer plus et mieux demeure aujourd’hui la peur du ridicule (laquelle, paradoxalement, accroît le ridicule bien davantage qu’elle ne permet de l’éviter).

 

 

(1) Sur ces sujets, c’est encore Le Péché et la Peur de Jean Delumeau, qui est le livre le plus révélateur de ce climat.

(2) Sur le swing, c’est un ajout de culture personnelle. Bologne n’en parle pas. La chronologie est approximative. Par contre, c’est de lui que me viennent les informations suivantes sur le be-bop et le rock.

(3) Encore un ajout personnel et approximatif.

 

Edit, environ 12 heures après la première publication, j’ai modifié l’organisation des paragraphes pour améliorer la lisibilité et ajouté un lien. Corrigé quelques fautes par la même occasion.

Mais le pire était le bal…

août 29, 2009

Dans un livre que j’ai récemment acheté, La chair, le diable et le confesseur, Guy Bechtel s’intéresse à l’histoire de la confession du péché de chair. Il construit son livre autour d’une hypothèse: que l’ingérence dans la vie privée que constituait la confession obligatoire imposée par les Conciles de Latran (XIIIe siècle) et de Trente (XVIe siècle) fut l’une des principales causes de la déchristianisation dans les pays catholiques.

Quelques pages consacrés aux « lieux dangereux » selon les curés et autres grenouilles de bénitier ont l’heur de fasciner le danseur que je suis. Extraits:

« Mais le pire était le bal.

Dès le XVIIe siècle, Jean-Baptiste Thiers disait qu’il était impossible d’y rester pur, tant en dansant qu’en regardant danser les autres, parce qu’on y est sans arrêt soumis à des pensées lascives, des regards impudiques, des postures indécentes. []

Un missionnaire parla carrément de bordel, disant aux mères de famille qu’il vaudrait mieux qu’elles conduisent directement leurs filles dans des lieux de prostitution.

On ne sais trop pourquoi, la valse, qui nous semble aujourd’hui la plus chaste des danses, par rapport au tango ou à des danses plus modernes impliquant davantage de contact, parut hautement pernicieuse au XIXe siècle. Des tombereaux d’horreurs furent déversés sur elle. […]

Dans plusieurs régions de France, les bals restèrent jusqu’à 1945 sinon rares, du moins surveillés. […]

[L’extrait suivant cite l’opinion d’un curé en 1938] Les bals publics: Dieu merci, il n’y en a pas sur tout le territoire de la commune de Guenrouët […] Mais il y en a chez les voisins et […] C’est pour toute la région une honte et un scandale. »

Et le curé de se lamenter que les jeunes de sa propre région aillent à ce bal. Les religieux utilisaient des moyens de pression à leur disposition pour empêcher ces bals ou contrôler leur déroulement. Ils pouvaient interdire les sacrements et… la sépulture à ceux qui les fréquentaient, ou faire intervenir des groupes de dévotion sous leur contrôle pour surveiller les danseurs.

Une histoire des moeurs passe sans doute par ce genre de sources religieuses. C’était les religieux, après tout, qui les surveillaient au plus près.

Feu Do Ré Mi

avril 20, 2009

C’est assez rare que les journaux parlent de danse sociale pour le souligner. Cet article d’ailleurs m’apprends l’existence d’une salle de danse que je ne connaissais pas au moment même où elle cesse ses activités. Normal que je ne la connaisse pas, puisque je me cantonne à peu près au milieu swing (avec de rarissimes excursions du côté de la salsa et du tango), ce qui est un circuit très différent.

Le club DoRéMi ferme donc ses portes la fin de semaine prochaine. Associé à l’école de danse Gilles Beaulieu, on y dansait un peu de tout. Probablement la même liste de danse qu’on enseigne à Gilles Beaulieu.

Suite à mon questionnement récent sur la popularité de la danse de couple, un extrait de l’article m’interpelle particulièrement:

Fondé en 1963, le club Do Ré Mi a occupé différents locaux avant de s’installer au 505, rue Bélanger, en 1971. Au plus fort de son rayonnement, au milieu des années 80, le club occupait deux étages et attirait en moyenne 1200 personnes chaque samedi soir.

«Ici, c’était un endroit privilégié, raconte Ovila Taillefer, venu danser avec sa copine Lorraine Paquet et un couple d’amis. J’ai connu l’endroit dans le temps où il y avait des orchestres.»

Seulement, la popularité de la danse sociale n’a cessé de chuter depuis cette belle époque, relate Jean Joyal, qui a fondé le Do Ré Mi avec son père alors qu’il n’avait que 17 ans. Son chiffre d’affaires a essuyé un coup lorsque le Casino de Montréal a ouvert ses portes en 1993. Et l’engouement pour la salsa, le tango et la danse western l’a privé de plusieurs clients potentiels dans les dernières années.

Première remarque: Les informations fournisent ne cadrent pas tout à fait avec la chronologie que j’imaginais du phénomène. Intuitivement, j’aurais pensé à une désaffection progressive à partir de la fin des années 50 et d’une lente reprise à partir des années 90. Les fortunes de DoRéMi semblent indiquer une toute autre évolution: popularité du début des années 60 jusqu’au pic du milieu des années 80, puis un lent déclin jusqu’à la fermeture en 2009.

Mais il ne faudrait pas conclure de l’ensemble de la danse sociale à partir d’un seul club, fût-il, à ce qu’il semble, une institution. De nombreuses nuances interdisent de conclure trop vite: le club a put voir sa fréquentation augmenter en raison de la fermeture de concurrents moins bien armés face à une baisse globale de la demande par exemple. Un tel scénario conduirait paradoxalement à conclure que la période de grande fréquentation est un signe de déclin(!). D’autre part, les variations de la fréquentation de ce club peuvent révéler des transformations du milieu plus que des variations de la popularité globale de la danse de couple.

Ce qui amène ma deuxième remarque, qui va dans ce sens: le déclin du club DoRéMi après les années 80 est expliqué, à la fin de l’extrait, par l’ouverture en 1993 du Casino de Montréal, puis de la popularisation du tango et des danses latines. Alors pour le Casino, j’imagine qu’il doit y avoir une piste de danse là-bas, sinon je ne vois pas le rapport. Mais le tango et les danses latines, ça paraît évident: les amateurs se sont concentrés sur les lieux spécialisés dans leur type de danse préféré. Amateurs de tangos dans les soirées tango, amateurs de danses latines dans les soirées salsa, etc…

Ce sont les amateurs de ballroom qui écopent. Apparemment, la valse et le quickstep ne sont pas à la mode. Mais cela ne paraît pas contraire à une popularité croissante des danses de couple à l’heure actuelle, lesquelles paraissent au contraire ne jamais avoir bénéficié d’autant de visibilité, notamment à la télévision.

(Qu’est-ce que vous dites? je fais de la déformation professionnelle? … … naaaaaan…)

Pourquoi a-t-on cessé de danser?

avril 5, 2009

Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, mais je suis un mordu de danse. De danse sociale essentiellement. Danser tout seul, c’est bien, mais ça ne se compare pas avec la danse en couple, à la sensation de connection physique et psychique qu’on établit avec une partenaire.

Si vous avez déjà remarqué ça, vous avez sans doute été aussi assez perspicaces pour noter que je suis féru d’histoire et de questionnements historiens. C’est même un peu au coeur de ma formation. D’où déformations professionnelles. Notamment l’une qui est de toujours me demander, « mais d’où vient que? »

Depuis que j’ai commencé à danser, la question me turlupine régulièrement. Pourquoi les gens ont-ils cessé de danser en couple? Bon, certains ont continué, mais si peu. À l’échelle de la société, c’est presque négligeable. La mode actuelle est-elle un retour en grâce? Se redirige-t-on vers une pratique largement diffusée, au lieu de l’ambiance de petit milieu, de clubs selects actuelle? Je n’en sais rien.

La question demeure: pourquoi a-t-on cessé de danser?

J’ai posé la question autour de moi à quelques reprises. J’ai eu des réponses très diversifiées. Ça pourrait faire l’objet d’un travail de recherche particulièrement intéressant, avec questionnement philosophique et social et une problématique méthodologique assez épineuse. Mon doctorat fini, ça pourrait être un projet intéressant qui me changerait du XVIe siècle espagnol.

Échantillon des réponses obtenues:

C’est la faute au disco / au twist: La réponse la plus fréquemment obtenue est encore d’accuser une mode musicale, en général le disco (le twist est une variante du même argument) qui privilégie une danse individuelle. La fièvre du disco aurait entraîné les foules à la danse individuelle et ils auraient perdu l’habitude de danser en couples. La danse de couple ainsi reléguée à une activité de grabataires aurait vu ses techniques tomber dans l’oubli le temps d’une mode.

L’explication est amusante, mais guère satisfaisante. Au mieux, elle peut poser une chronologie. L’ennui, c’est que danser solo ou en couple ne dépend pas vraiment de la musique. Il est parfaitement possible de danser en couple sur de la musique disco. Aussi, le fait que la mode ait voulu qu’on danse individuellement sur cette musique plutôt qu’en couple est davantage le symptôme d’un phénomène déjà à l’oeuvre plutôt qu’une cause du même phénomène.

L’expérimentation musicale ne se prêtait plus à la danse sociale: Je crois bien que c’est l’hypothèse la plus récente que j’aie entendue. En gros, c’est que les genres musicaux à la modes n’étaient tout simplement « pas dansables » et auraient rélégué tous les styles « dansables » au rang de « musiques de vieux » et la danse en couple avec eux.

Bon. C’est vrai que danser sur « Dark Side of the Moon », en couple, faut être motivé (quoique…). Mais en même temps, je suis un peu sceptique sur la théorie que pendant un laps de temps significatif, TOUTES les musiques à la mode auprès des jeunes aient été « indansables ».

C’est la faute à l’individualisme: Ça paraît logique. L’individualisme privilégie de faire les choses par soi-même et seraît donc incompatible avec une danse à plus que un. Voire. En quoi l’individualisme empêcherait-il de passer un moment agréable en compagnie d’une personne du sexe opposé? La connection des partenaires serait-elle une insupportable entrave à la liberté individuelle? Pas complètement impossible, mais je reste sceptique.

C’est générationnel: Je pense bien que l’une des plus longues conversations que j’ai eu sur le sujet portait sur cet argument. Simple comme bonjour en apparence: les jeunes ont dédaigné la danse en couple parce que c’était un truc de vieux, celui de leurs parents. Tout le monde peut plus ou moins attesté avoir vu un peu cette attitude autour de lui. Les préjugés contre la danse sont encore nombreux. La part de vérité de l’argument paraît donc indéniable. Il nous renvoie en revanche à une autre question: pourquoi cette génération et pas une autre? Pourquoi les générations précédentes n’ont pas délaissé la danse, alors que celle de mes parents le faisait? À cela, je me suis fait objecter qu’on ne dansait pas avant. Si si, vous avez bien lu. Mes arrières-grand-mères ne dansaient pas, ou fort peu. La désapprobation publique pesait sur les danseurs, qui s’adonnaient à cette activité de dépravés. C’était l’époque de la loi des curés. Très intéressante objection. Mais elle s’inscrit dans le contexte très particulier du Québec de la première moitié du vingtième siècle. En d’autres lieux, cette objection me semble perdre de sa pertinence. Or, la désaffection de la danse de couple, et sa récente remise au goût du jour, paraissent être des phénomènes touchant l’ensemble de l’Occident.

Alors?

Vous en pensez quoi? Pourquoi a-t-on « cessé » de danser?