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Hommage à un historien: Jaume Vicens Vives

février 13, 2010

C’est le genre de titre que je pourrais être porté à réutiliser, donc autant mettre un chiffre tout de suite, même si je ne compte pas faire plusieurs hommages à la file.

Jaume Vicens Vives, rénovateur de l'historiographie espagnole (1910-1960)

Jaume Vicens Vives, rénovateur de l'historiographie espagnole (1910-1960)

Comme dans ma résidence, il y a une salle de lectures de journaux, que c’est toujours bien pour s’initier à la culture et pratiquer la langue, et que j’aime bien feuilleter le journal le matin, j’y suis passé hier matin après déjeuner. Ils sont abonnés à deux quotidiens nationaux, El País et ABC. Je feuillette rapidement ce dernier avec une certaine curiosité, sans m’y attarder. J’ai déjà eu l’occasion d’en lire quelques éditoriaux à travers le Courrier international. ABC est le journal de la droite espagnol, très conservateur, le ton est souvent vindicatif, sournoisement patriotique et mon nez délicat y est parfois dérangé par de vagues effluves d’arrière-garde franquiste. El País, journal indépendant et plutôt centriste, le journal le plus diffusé d’Espagne, est beaucoup plus intéressant.

Surprise et ravissement, la première page de la section culture est entièrement consacrée à l’historien catalan (et catalaniste), Jaume Vicens Vives (1910-1960). Quel journal québécois consacre une pleine page à un de nos historiens (je veux dire: en dehors des éternelles et fatigantes polémiques sur Lionel Groulx)?

Jaume Vicens i Vives est un historien de la Catalogne (rien de plus normal pour un historien catalan) qui est considéré comme un rénovateur de l’historiographie espagnole. En schématisant (en caricaturant), on peut dire qu’avant lui, les historiens espagnols en étaient encore à un mélange de romantisme et de méthodisme, se partageant principalement en deux courants idéologiques: les libéraux, très critiques de l’histoire espagnole, tâchant de mettre en lumière les erreurs de parcours de leur pays et ses fautes morales, plutôt démocrates et antireligieux, et les conservateurs, patriotes, souvent religieux, adoptant une posture de glorification et de défense de l’Espagne.

Pour sa part, Vicens Vives appartenait à ce courant, déjà très présent en France, qui souhaitait produire une histoire détachée de l’idéologie.

« La nouvelle génération d’historiens n’a pas à respecter aucun hiérarchie, ni à cacher les défauts, ni souligner* les mérites si elle veut contribuer à l’unique histoire de Catalogne qu’on puisse accepter: celle qui se dégage des documents et de l’étude minutieuse des environnements historiques successifs. » -écrivait-il en 1935, soit un an avant le début de la guerre civile.

Cette posture n’était pas facile à tenir dans l’Espagne des premières années du franquisme, et Vicent Vives a choisi d’adopter un pseudonyme (Lorenzo Guillén) pour certains de ses articles.

En 1950, à l’occasion d’un congrès à Paris (1), il trouve parfaitement sa place dans la nouvelle historiographie française et s’en inspire volontiers. Ami de quelques éminents historiens français, notamment March Bloch et Pierre Vilar,  priorité accordée à l’histoire économique et sociale sur l’histoire politique et événementielle, attirance pour la méthode statistique. Son oeuvre d’historien, se situant entre 1937 et 1960, couvre l’ensemble de l’histoire catalane en mettant particulièrement l’accent sur la fin du Moyen Âge et le début du XXe siècle.

Dans les années 1950, la dictature franquiste commençait à se relâcher. La défaite des forces de l’Axe lors de la Deuxième Guerre mondiale l’avait amenée progressivement à s’efforcer de donner un visage plus présentable aux démocraties occidentales dont risquait désormais de dépendre son avenir. Ceux qui ne s’impliquait pas directement en politique jouissaient vers la fin des années 1950 d’une relative liberté intellectuelle, qui facilita la rénovation historiographique déjà amorcée.

Cette rénovation historique, Vicens Vives ne la pratique pas seulement par son oeuvre et la diffusion de celle-ci. Peut-être plus importante encore est son influence à travers sa posture de professeur. Le témoignage de ses élèves dresse le portrait d’un homme à l’écoute de ce qu’ils avaient à dire et stimulant leur réflexion. Or, beaucoup de ses élèves ont été par la suite les continuateurs de son oeuvre, et de la rénovation intellectuelle dont il avait été le précurseur. Par exemple, l’un de ses élèves, l’historien valencien Joan Règla, lui aussi réputé pour être un excellent professeur et pour avoir exercé une forte influence à travers ses élèves, a étudié avec lui à Barcelone pour ensuite propager l’historiographie « à la française » à Valence.

……

*Je ne suis pas certain de la traduction de ce mot.

(1) Ce « Séjour français et parisien, qui était, à l’époque de la deuxième après-guerre, une condition indispensable à la formation d’un historien digne de ce titre. », dixit AGUIRRE ROJAS, Carlos Antonio, L’histoire conquérante, un regard sur l’historiographie française, Paris, L’Harmattan, 2000, p.104

Des livres pour s’introduire à l’histoire (2)

décembre 20, 2008

Bon, après le premier billet au ton plutôt négatif, car parlant du livre à éviter, tâchons d’être plus positifs. Voici donc un livre qui constitue à mon avis une très bonne introduction à l’histoire: Histoire de la Méditerranée, synthèse écrite par un collectif sous la direction de Jean Carpentier et François Lebrun. Sujet certes moins ambitieux que toute l’histoire de l’humanité de la préhistoire à nos jours. On le leur pardonnera, car les différentes époques de l’histoire de la Méditerranée est couverte par des spécialistes soigneusement sélectionnés, alliant la compétence à la capacité de s’exprimer avec simplicité.

L’écriture n’est pas aussi enflammée que celles de messieurs Bigot et Barreau, mais elle est limpide et précise. En outre, on profitera de nombreux outils fort pratiques négligés par les premiers auteurs: cartes, tables, chronologie, glossaires… soulignons en outre la présence d’une succincte bibliographie permettant au lecteur d’approfondir les sujets qui l’intéressent, le cas échéant. Pas de notes en bas de page, le sujet est trop synthétique pour les requérir et leur absence allège le texte. Je me souviens de mes premiers pas, les notes infrapaginales me gênaient plus qu’autre chose à l’époque (on change…). Les auteurs sont en outre heureusement moins eurocentristes que Barreau et Bigot.

Évidemment, on n’a ici qu’une histoire concernant les pays méditerranéens. Pour ceux qui sont curieux de la Chine, du Japon, de l’Inde, ou de l’Amérique, il faudra chercher ailleurs. Mais la Méditerranée reste le berceau de l’histoire occidentale et mérite donc une place de choix dans les priorités du néophytes qui cherche à s’introduire à l’histoire.

Voici un autre compte-rendu de ce livre.

Je profite de ce billet pour signaler que Carpentier et Lebrun ont dirigé une autre synthèse selon la même recette, celle-là portant sur l’Europe. Je n’ai pas lu ce dernier livre, mais vu la qualité de leur Histoire de la Méditerranée, je le recommanderais également.

Quelques livres pour s’introduire à l’histoire (1)

décembre 1, 2008

C’est une question qui m’a été posée à quelques reprises, donc je vais donner quelques indications ici. Je pensais réunir les trois livres dont je voulais parler en un seul billet, mais la volonté de garder mes billets courts lorsque c’est possible m’a décidé à faire une série. Trois billets pour commencer, puis la série restera ouverte à des ajouts s’il m’en vient à l’esprit. J’invite aussi mes lecteurs à faire part de leurs suggestions et commentaire sur leurs propres lectures.

Donc, prenons cette personne qui parmi d’autres m’a dit au cours d’un party, apprenant que j’étais historien, qu’elle adorait l’histoire mais ne savait jamais par où commencer. Préoccupation moins rare qu’on ne croit, mais à laquelle les historiens restent malheureusement le plus souvent sourds, écrivant des livres davantage destiné au public déjà savant en la matière.

Voici donc quelques livres pour quiconque ce reconnaîtrait dans cette situation.

Commençons par celui que je ne recommande pas:

Toute l’histoire de l’humanité de la préhistoire à nos jours est un livre rempli d’erreurs qui sautent aux yeux de l’historien, mais passeront souvent (pas toujours) inaperçue à ceux du néophyte. Tout n’y est pas mauvais: écrit avec une belle plume, dans le souci d’offrir au lecteur des clés pour comprendre le monde d’aujourd’hui, il est bien construit en fonction de ses objectifs. L’ennui, c’est que la compétence des auteurs en matière d’histoire ne dépasse guère celle de gens plutôt cultivés, ce qui laisse une marge très importante aux erreurs qui se glissent allègrement sous leur plume. Leur implication politique est aussi assez gênante pour quiconque ne partagent pas leurs vues, et ce d’autant que ces dernières sont marqués d’un eurocentrisme et d’un parti-pris pro-catholique qui les conduit à dénigrer peuples et religions étrangères. Les auteurs reconnaissent certes en introduction que leurs interprétations sont contestables, mais il leur arrive par contre de ne pas marquer la différence entre interprétation et fait. En réalité, ce livre pourrait faire office de bonne base de discussion sur les liens entre enjeux historiques et contemporains, mais il n’est pas des plus appropriés pour quiconque souhaiterait une introduction objective. Quoi? l’objectivité n’existe pas en histoire? c’est bien possible, mais il est aussi possible de tendre vers l’objectivité, ce qui eût été plus honnête de leur part, puisqu’ils s’adressent à des gens qui cherchent avant tout à s’instruire.

J’ai hésité à parler de ce livre, mais il valait mieux y passer, parce qu’il est dans les meilleurs vendeurs chez Chapters et marqué du fameux collant « coup de coeur Renaud-Bray ». Valait donc mieux que le lecteur sache à quoi s’attendre. Ça me permet aussi de faire la remarque que des livres navrants comme celui-ci sont inévitables si les historiens ne prennent pas leurs responsabilités pour répondre à une demande légitime du public, celle de synthèses historiques accessibles et simples, sans les obliger à s’épuiser dans des dizaines de livres.

Il y a néanmoins quelques livres qui, sans être aussi ambitieux que celui-ci (toute l’histoire de l’humanité, c’est quand même beaucoup en 400 pages), peuvent constituer de bonnes introductions. J’en parlerai dans des billets à venir.

PS: comme mon avis ne vaut que ce qu’il vaut, voici une critique plutôt positive à laquelle vous pouvez vous référer.

Une recherche google…

novembre 24, 2008

Hier un internaute est arrivé sur mon site en faisant une recherche « description religion musulmane xvie siècle ». Je me demande bien qui a fait cette recherche et dans quel but. Je trouve d’ailleurs le sujet de sa recherche fort intéressant car il touche un vide historiographique.

En l’état actuel de mes connaissances il y a fort peu de choses qui se sont écrites sur l’islam du XVIe siècle, ce que je regrette beaucoup. Les historiens s’intéressent davantages aux premiers siècles, sur la formation de l’islam, sur l’entreprise de traduction de l’époque Abbasside et l’effervescence intellectuelle des XIIe et XIIIe siècle. Entre le XIVe siècle et le XIXe siècle, ce dernier étant celui des réformistes (et la naissance théorique de ce qui va devenir l’islamisme), il n’y a à peu près rien d’écrit, comme si les historiens assumaient que l’islam a connu un parfait immobilisme entre les deux. Or, pour moi qui travaille sur un groupe de musulmans entièrement focalisé sur le XVIe siècle, c’est une situation très frustrante, car le peu d’activités intellectuelles ne signifie pas l’immobilité dans les pratiques religieuses, l’activité juridique ou les réalités anthropologiques.

Survol de l’historiographie française (1)

novembre 20, 2008

Bon, alors, j’avais commencé comme promis à écrire un survol de l’historiographie contemporaine française, mais je me suis aperçu en chemin que, même survolé, c’était long. Donc ce sera en deux morceaux. Vous remarquerez si vous lisez les notes de bas de page que je cite toujours le même livre, Les courants historiques en France. Il m’a servit d’aide-mémoire pour les notions apprises dans les cours et par la fréquentation des bouquins. Il est de surcroît assez bien fait.

 

Si on en croie Patrick Garcia, il faudrait remonter à juste après la Révolution française pour voir naître l’histoire contemporaine (personnellement, j’aurais tendance à remonter un peu moins loin, mais c’est des broutilles) (1). La question de l’époque, c’était de savoir comment comprendre ladite Révolution, coupure dans la continuité de l’histoire. Les historiens de l’époque appartenaient davantage à des courants littéraires et philosophiques, sans encore de prétention scientifiques. On les classifie comme romantiques (Jules Michelet) ou libéraux (Alexis de Tocqueville). Ce dernier est sans doute le premier à avoir tenté une approche de la Révolution comme continuité plutôt que comme une complète rupture (2). Il reste toutefois davantage un observateur sagace, un philosophe et un littéraire plutôt qu’un historien, et son oeuvre, ne touchant à l’histoire qu’occasionnellement, en témoigne.

Un tournant décisif apparaît avec l’histoire « méthodique« , dont on a beaucoup discuté le nom (celui de « positiviste » est encore très courant, même si pour Garcia c’est une erreur; et ici on va adopter son choix (3) ). Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’Europe intellectuelle gravite principalement autour de l’Allemagne toute nouvellement formée. C’est vrai également de l’histoire, dont les maître allemands vont influencer profondément les méthodes et dont vont souvent s’inspirer les principaux historiens français de l’époque. Le plus important est Léopold Von Ranke, spécialiste de la Réforme luthérienne, devenu emblématique du mouvement. Son ambition est de remplacer la philosophie par l’histoire comme discipline destinée à donner un sens au monde. L’histoire de Ranke se veut objective (quoi que très engagée en matière de nationalisme), factuelle, encyclopédique, technique et surtout vérifiable. La vérifiabilité impose le recours de plus en plus systématique à la note en bas de page. Elle est aussi la marque « scientifique » de l’histoire. On développe aussi pour cette raison les disciplines auxiliaires techniques: philologie, numismatique, etc… Chez les Français, on peut mentionner Fustel de Coulange comme l’un des principaux représentants de ce courant. L’aspect scientifique du courant méthodique trouve sa limite dans certaines expressions encore très littéraires souvent liées à un engagnement patriotique. Les historiens de l’époque sont également très engagés dans la pédagogie et la production d’une histoire « nationale » à l’intention de la jeunesse (4). L’histoire « méthodique » a produit beaucoup de livres encore lus par les historiens d’aujourd’hui, qui y trouvent des récits événementiels très détaillés (chose qui se raréfie par la suite) et quantité de sources imprimées très utiles.

La rupture avec ce courant se fait autour des années 1920 (l’impact de la guerre est décisif), et progressivement jusqu’à la seconde guerre mondiale, principalement par l’oeuvre des historiens français. Cette nouvelle manière de faire l’histoire s’incarne dans ce qu’on appellera L’école des Annales, du nom de la revue (les Annales) fondée par les deux principaux théoriciens du mouvement: Lucien Febvre (moderniste) et Marc Bloch (médiéviste). Cette première école des Annales (5) récupère beaucoup de concepts de la sociologie durkheimienne. La sociologie, depuis sa naissance à la toute fin du XIXe siècle, avait été en rivalité constante avec l’histoire. Febvre et Bloch vont contribuer à intégrer les outils sociologiques à l’histoire tout en assurant la spécificité de cette dernière en définissant son objet: « science de l’homme dans le temps ». Toutefois, cette intégration de la sociologie n’est qu’un élément d’un projet beaucoup plus ambitieux, celui d’intégrer les apports de toutes les sciences pertinentes (sociologie, géographie, ethnographie, économie, etc…). Les ambitions scientifiques des Annales sont plus élevées que celles du courant précédent, et vont jusqu’à prétendre essayer de dégager des « lois » du comportement humain. Entre autre chose, ils récupéreront à la sociologie durkheimienne la notion de « représentations collectives » (par exemple Bloch dans Les Rois thaumaturges) et élaboreront celle d’ « outillage mental » (Febvre a tenté de démontrer dans La Religion de Rabelais qu’il n’était pas possible d’être athée au XVIe siècle).

C’est aussi à cette époque que fait vraiment son apparition l’histoire économique. Ce sont d’abord les travaux de François Simiand, entre 1922 et 1932 (6), popularisés par Ernest Labrousse, puis ceux de Labrousse lui-même à partir de 1932, qui ouvrent la voie, mais il faudra attendre la fin de la guerre pour que l’histoire économique arrive à l’avant-plan.

Cette première génération des Annales sous le leadership de Febvre et Bloch sera remplacée par une autre placée sous celui d’un étudiant de Febvre: Fernand Braudel. Dans le contexte de l’après-guerre, les sciences économiques sont partout. La nouvelle génération d’historiens poursuit le projet d’intégration des sciences humaines, mais la sociologie cède la première place à la vogue de l’histoire économique. L’ambition scientifique franchit un nouveau pas avec l’élaboration (controversée) des méthodes d’histoire quantitatives dont l’objectif est de chiffrer l’histoire, ou au moins d’offrir des ordres de grandeur réalistes avec lesquels travailler. Emblème de ce projet, les travaux de démographie historique (7), mais aussi, par exemple Séville et l’Atlantique, de Pierre Chaunu, qui quantifie l’activité portuaire de l’un des ports les plus importants du XVIe siècle. L’accent mis sur les structures lourdes des sociétés permet de mettre l’accent sur l’histoire de longue durée (concept-maître chez Braudel, déjà préconisé par Labrousse). Si l’école française d’histoire était influente dès Bloch et Febvre, avec Braudel elle s’impose comme incontournable. Mais ce n’est vraiment qu’à la génération suivante qu’elle connaîtra le succès auprès du grand public.

 

 

(1) DELACROIX, DOSSE & GARCIA, Les courants historiques en France, XIXe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2007 (2005), pp.11-95.

(2)Ibid pp.88-90

(3) Ibid. p.97.

(4) Voir le rôle de l’historien selon Ernest Lavisse, 1881, ibid pp.156-157.

(5) On parle souvent de L’école des Annales au singulier, mais cette revue connaîtra plusieurs mutations historiographiques, de sorte qu’on peut distinguer en fait quatre, voire cinq « écoles des Annales » selon les théoriciens.

(6) Ibid p. 269.

(7) Ibid p. 302. Un exemple de démographie historique que je connais bien est Géographie de l’Espagne morisque, par Henri Lapeyre, 1959, encore utilisé aujourd’hui, qui livrait pour la première fois des chiffres solides de la population morisque sur l’ensemble du territoire espagnol.

L’historiographie, ou l’Histoire narcissique

novembre 5, 2008

Quand je parle de l’histoire, j’essaie généralement de rester très simple. Après tout, il s’agit là d’une discipline qui jouit de cet avantage presque unique d’être facile à vulgariser. Ne s’agit-il pas essentiellement de raconter? Mais lorsque je deviens un peu plus technique, il y a une chose que je me retrouve très souvent à expliquer: l’historiographie. Le mot est compliqué, seuls les historiens l’emploient ou presque, et le concept prête à sourire.

Qu’est-ce que l’historiographie? La manière d’écrire l’histoire d’une part, mais surtout, l’histoire de l’histoire. C’est à ce stade des explications que mon interlocuteur sourit. La question fuse: « y a-t-il une histoire de l’histoire de l’histoire? » Bonne question et j’y reviendrai plus tard. L’autre question qu’on me pose souvent, c’est « quel intérêt? »

Petit détour: on ne fait pas l’histoire aujourd’hui comme on la faisait au Moyen Âge, c’est évident. Plusieurs choses ont changées. Donnons deux exemples: les techniques et le questionnement.

Au chapitre des techniques, il s’agit surtout de revisiter notre connaissance de l’histoire grâce à des outils qui n’étaient pas accessibles à ceux qui nous ont précédé. Voyez par exemple la traduction. L’Égypte antique restait fort mystérieuse avant Champollion. Le décryptage des hiéroglyphes ont permit d’accéder à un ensemble de sources qui ont accru notre connaissance de son histoire. Mais ça va plus loin: une bonne connaissance de l’histoire du latin a permit par exemple de déterminer que la fameuse Donation de Constantin était un faux.

L’aspect du questionnement est plus subtil et plus intéressant, de mon point de vue. Les préoccupations du moment et la conception du monde qu’on a influencent profondément les questions qu’on posent lorsqu’on se tourne vers le passé, et donc les méthodes qu’on emploie pour y répondre et, en définitive, les réponses qu’on trouve. La décolonisation a par exemple entraîné le questionnement sur le regard qu’on pu poser d’autres peuples sur notre histoire commune. À ce titre, un livre de Nathan Wachtel, La vision des vaincus, portant sur la conquête du Mexique par les Espagnols vue des Aztèques, a fait office de modèle.

Retour sur la questio: quel intérêt? Tous les historiens font de l’historiographie. Fort peu s’y spécialise (et c’est heureux). De la même façon que n’importe quel scientifique se documente et lit ce qu’on a écrit sur le sujet qui l’intéresse avant d’entreprendre ses propres recherches, l’historien fait de l’historiographie pour se situer par rapport à ses confrères et prédécesseurs. Il lit donc à peu près tous les livres écrits sur le sujet (ou au moins les plus importants, lorsque la bibliographie est trop importante pour être entièrement lue) avec les questions suivantes en tête: cette information est-elle valable? Doit-elle être critiquée au vue de développements plus récents de la méthode et de la recherche? Peut-on apporter une nouvelle vision de cette analyse? Quelles sont les questions qu’on ne s’est pas encore posées sur le sujet? Les spécialistes d’historiographie leur fournissent les outils pour situer leur historiographie particulière dans un cadre plus général et à l’occasion des concepts plus porteurs (par exemple les régimes d’historicité de François Hartog, mais j’en parlerai une autre fois) pour s’interroger sur notre rapport à l’histoire et sur le rôle de l’historien dans sa société.

L’autre question maintenant: existe-t-il une histoire de l’historiographie? Réponse: oui, du moins est-elle possible. Mais elle peut généralement être traitée dans la foulée de l’histoire de l’histoire. Quand on fait de l’historiographie, en effet, on ne se contente pas de s’intéresser à ce que les historiens ont dit sur le sujet, mais on lit également ce qu’ils ont dit les uns sur les autres, donc sur l’historiographie du sujet. Isoler l’histoire de l’historiographie et l’histoire de l’histoire est rarement (faut jamais dire jamais) utile.

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À venir bientôt: un résumé de l’historiographie française contemporaine.