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« Idéologue »

juin 1, 2013

J’irai d’une courte et subjective réflexion aujourd’hui.

J’ai vu pas mal de glissements sémantiques au cours des dernières années, en particulier depuis les deux dernières années. Le rythme est-il normal, suis-je simplement plus alerte à les voir? serait-on dans une période de tourmente sémantique? Le cas des mots « idéologues » et « idéologies » me semblent caractéristiques.

Étymologiquement, « idéologie » se réfère à la science des idées. L’idéologue serait donc simplement quelqu’un qui étudie les idées, ce qui n’est pas bien loin d’être la définition d’un philosophe. Mais le « logos » qui forme la deuxième partie du mot peut aussi être un « discours », ce qui fait de l’idéologie un discours d’idées ou un discours sur les idées.

C’est en vertu de la première étymologie que Destutt de Tracy, forgeron moderne du mot, désignait l’idéologie comme l’étude des idées.

En vertu de la deuxième étymologie, le mot en est venu à désigner des « systèmes d’idées », composant les idées, les liens tissés entre elles, les raisonnements admis, les axiomes et les postulats nécessaires à l’expression de ces idées.

Il y a deux ans ou plus, j’avais l’habitude d’entendre, de lire, ou d’utiliser moi-même le mot « idéologie » comme synonyme de « dogme ». Était idéologue celui qui adhérait à un système d’idée au mépris de la réalité. On m’a même déjà critiqué sur ce blogue pour faire usage de ce mot ainsi. Critique reçue.

Au cours de la grève étudiante, j’ai observé une dissociation de l’emploi du mot entre les deux camps. D’une manière générale, le camp favorable à la hausse des frais de scolarité l’utilisait dans le sens habituel: dogme, adhésion irrationnelle à un système d’idée. Évidemment, pour eux, les idéologues, c’était les autres.

Dans le camp des carrés rouges, j’ai vu prendre en ampleur un usage positif du même mot. J’ai vu des gens critiquer le « manque de cohérence idéologique de Charest », réclamer « un véritable débat idéologique », etc… Cela peut être interprété comme un rappel de la reconnaissance de la subjectivité des deux camps (alors que le gouvernement prétendait avoir le monopole du réalisme) et un appel à baser nos décision collectives sur un projet de société (alors que sous plusieurs aspects, le « pragmatisme » évoqué ailleurs pouvait ressembler à une fuite en avant désordonnée), deux choses pour lesquels une étude détaillée des idées en présences et de leurs non-dits était nécessaire. Il faut aussi tenir compte, bien entendu, de la provenance universitaire de ce discours, où des philosophes et des sociologues étaient très présents et imposaient leur propre vocabulaire.

Depuis quelques temps, il me semble apercevoir un nouveau glissement se dessiner (et pas seulement au Québec). Est idéologique tout système d’idée étranger à celui du pouvoir en place. C’est peut-être là une accentuation des dissociations de sens évoquées plus haut, le pouvoir se prétendant universel et réaliste et cherchant à stigmatiser ses adversaires comme « idéologues », tandis que ses opposants se réclament au contraire de l’idéologie. Et cependant, malgré les prétention des gouvernants, des gens d’affaire, des élites: eux aussi défendent une posture « idéologique ».