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La tyrannie d’un seul anneau

mars 22, 2011

Ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul,
Ash nazg thrakatulûk agh burzum-ishi krimpatul.

« Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver. Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. »

– Ai-je vraiment besoin de mettre la référence des citations plus haut?

Tolkien, bien sûr.

Mais le titre de cette brève se réfère plutôt à Boccace et Lessing.

À la recherche des éléments constitutifs de la société, Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) note que, paradoxalement, ce qui unit les hommes – l’État, la religion… – est en même temps ce qui les divise. D’où sa quête de l’homme « naturel » sou l’animal social, exprimée, entre autres, dans une fiction théâtrale, Nathan le Sage, qui conte, sous forme de fable, l’histoire des divisions humaines. L’action se déroule à Jérusalem, point de rencontre des trois monothéismes, à l’époque de la troisième croisade, dans les années de trêve accordée par Saladin (1189-1192). L’intrigue nouée autour de trois personnages principaux permet d’instaurer un échange pacifique entre les trois religions du Libre. Saladin incarne l’islam, un Templier, le chrsitianisme et le sage Nathan, le judaïsme. Dans un dialogue placé au miliu de la pièce (III, vii), Nathan rapporte à Saladin la parabole des trois anneaux. Jadis, un homme oriental possédait un anneau d’une inestimable valeur. Pensant à sa mort et à sa succession, il décide de léguer cet anneau au plus cher de ses fils et dispose q’il devra toujours en être ainsi dans sa descendance. Arrive une génération où le père chérit également ses trois fils. Ne parvenant pas à pencher pour l’un plutôt que pour l’autre, il fait faire, avant de mourir, deux répliques parfaites de l’anneau. Chacun des trois fils se pense seul détenteur de l’amour du père. Ils en viennent ainsi à se disputer. Quel est l’anneau authentique et quel est le chef de la maison? Nathan répond qu’il est aussi impossible de répondre à la questionque de savoir qui, du judaïsme, du christianisme ou de l’islam, est la seule et vraie religion du Père. À l’image des trois fils, juifs, chrétiens et musulmans doivent prendre leur parti de cette indétermination et vivre comme de bons frères égaux au sein d’une même famille originelle […]

Le thème littéraire de Saladin et des trois anneaux utilisé par Lessing a une longue et complexe préhistoire médiévale, qu’il est possible de reconstituer depuis la première moité du XIIIe siècle au moins. […] la légende est connue dans deux versions principales. L’une, attestée chez Boccace en particulier, manifeste un déisme avant la lettre et une indétermination prudente au moment de savoir laquelle des trois religions du Livre est authentique. C’est cette lointaine tradition qui alimente les réflexions de Lessing. L’autre version, attestée au XIIIe siècle dans le fabliau Li dis dou vrai aniel, enseigne au contraire que le bon fils, possesseur du seul anneau authentique, s’oppose avec succès à la perversité de ses deux mauvais frères. – Dominique Iogna-Prat, Ordonner et Exclure, Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam (1000-1150), Paris, Flammarion, 2000 (1998), pp.360-361.


Bon, alors, quel est le lien entre le Seigneur des Anneaux et Nathan le Sage?

À vrai dire, y’en a pas. Jusque que j’ai dû consulter le bouquin d’Iogna-Prat aujourd’hui et qu’en lisant dans la table des matières le titre « La tyrannie d’un seul anneau », j’ai souris en me demandant vaguement si c’était un clin d’oeil au SdA. Ç’aurait été très improbable, mais j’avais complètement oublié la référence à Lessing. Par curiosité, avant d’écrire ce billet, j’ai googlé « tyrannie d’un seul anneau » pour voir si je tomberais sur des liens de tolkiennistes. À ma grande surprise, niet! Tous les premiers liens font référence à Lessing, dont l’histoire semble assez connue.

Donc y’a pas de lien entre Tolkien et Lessing, mais je suis sûr qu’en se creusant un peu ont peut en trouver. Les commentaires sont ouverts.

Un christianisme asiatique: les Nestoriens

août 23, 2009

L’histoire du christianisme est remplie d’hérésies, de déviations du dogme officiel par des théologiens attachés à résoudre un problème ou un autre, parce qu’ils ont trop questionné le dogme. Souvent, la désignation d’hérésie est accolée a posteriori: quand deux camps soutiennent des thèses opposées sur un point de théologie, aucun n’est encore hérétique; mais quand l’un d’eux prend le dessus et impose ses vues à la hiérarchie, ou lors d’un Concile appelé à trancher la question, le perdant devient alors hérétique. Les hérésies sont appelées à disparaître sous les efforts d’éducation ou de persécution des gagnants. Il arrive toutefois que certaines aient la vie dure. C’est particulièrement le cas en Orient, et la raison en est sans doute la fragmentation politique de la région; une population peut adopter une église de préférence à une autre, différenciées sur la base de subtilités théologiques obscures pour le commun des mortels, simplement parce qu’il souhaite préserver son autonomie vis-à-vis d’une église adoptée par un pouvoir étranger.

Mon billet d’aujourd’hui concerne un christianisme (une « hérésie ») qui est né au Ve siècle, s’est étendu très largement en Asie dès le VIIe siècle et s’est épanoui au XIIIe siècle, pour ensuite lentement décliner. Je parle du nestorianisme.

Nestorius a vécu entre 380 et 440 après J-C. Contre certaines idées reçues sur les hérétiques, on ne peut pas dire de lui qu’il ait été un marginal, puisqu’il fut Patriarche de Constantinople. Ses thèses affirmaient que deux personnes cohabitaient en la personne du Christ, l’une humaine, l’autre divine. Cette idée fut condamnée par le Concile d’Éphèse, en 431, à la suite duquel Nestorius fut démis de ses fonctions et exilé, et ses suivants persécutés. (1)

En réponse, les évêques partisans de Nestorius se réunirent en concile à Séleucie, en Iran, en 498, où ils nommèrent leur propre patriarche, le catholicos, et organisèrent leur église. Une église proche de quelques autres qui naîtront au proche-orient, notamment les Maronites et les Jacobites, avec lesquels il partagent une même langue de culte, le syriaque, et plusieurs points de liturgie.

L’Iran, malgré l’hostilité de sa religion dominante (le zoroastrisme, je rappelle pour mémoire que l’islam n’existait pas encore) constitua donc le foyer à partir duquel l’activité prosélyte nestorienne se développa, pour faire rayonner cette religion en Asie, jusqu’en Chine. Le nestorianisme est donc parvenu à se développer malgré la concurrence féroce d’autres religions asiatiques qui, souvent, jouissaient plus que lui de la faveur du pouvoir politique: le zoroastrisme et le confucianisme d’abord, auxquels sont venus s’ajouter l’islam et le bouddhisme.

Le nestorianisme a connu son heure de gloire vers le XIIIe siècle. À cette époque, les invasions mongoles avaient débouché sur la création d’un vaste empire, le plus grand de toute l’histoire, celui de Gengis Khan et de ses héritiers immédiats. Nos historiens reconnaissent d’ordinaire aux Mongols une très grande tolérance religieuse et une curiosité certaine en la matière. Les souverains Mongols ont souvent organisé des débats entre les tenants des différentes religions, islam, christianisme, bouddhisme, taoïsme… le nestorianisme a recueilli la faveur de certains d’entre eux, et on retrouve des convertis au nestorianisme jusque dans la famille royale. Khoubilaï Khan, qui régnait à l’époque de Marco Polo, favorisa particulièrement le bouddhisme, et dans une moindre mesure le nestorianisme.

L’armée mongole qui prit Bagdad en 1258 comprenait plusieurs éléments nestoriens, jusque dans son état-major. Signe révélateur, les lieux de culte chrétiens de la ville ne furent pas pillés. L’événement parut alors, aux yeux des chrétiens, comme une vengeance divine frappant les musulmans. Événement répété deux ans plus tard lors de la capitulation de Damas. Espoirs sans suite, puisque les Mongols et les chrétiens en viendront aux mains quelques années plus tard. (2)

À cette époque, où le monde se séparait (grosso-modo) entre les Chrétiens d’Occident, les Mongols et les Musulmans, les premiers cherchaient l’alliance des seconds contre les troisièmes. Par ailleurs, les Mongols contrôlaient la Route de la Soie et toutes ses intéressantes perspectives commerciales. Dans ce contexte, beaucoup de voyageurs occidentaux, notamment des commerçants et des missionnaires, s’aventurèrent sur les routes de l’Asie. Présents partout sur le continent, jouissant à l’occasion de la faveur du pouvoir, les nestoriens jouèrent pour eux le rôle d’intermédiaires.

Bien que les relations devaient être facilitées par la proximité des religions, toutes deux chrétiennes, les relations entre nestoriens et catholiques connurent des hauts et des bas, à la faveur desquels fluctua la fortune des voyageurs. Parmi ceux qui eurent les destins les plus remarquables, Marco Polo, bien sûr, mais aussi le missionnaire franciscain Guillaume de Rubrouk, qui participa aux débats religieux organisés par les souverains mongols en compagnie des nestoriens. Fin stratège, il préconisait d’attaquer d’abord les bouddhistes, afin d’avoir contre eux l’appui des musulmans sur la question du monothéisme. Ses écrits montrent toutefois l’ambiguïté qu’il entretient avec ses alliés nestoriens, qu’il décrit comme imperméables à la Raison, comme il décrit tous les autres orientaux. (3)

Ce stéréotype de l’oriental irrationnel fut largement l’oeuvre des missionnaires catholiques frustrés dans leurs efforts de conversion, mais le fait que les Nestoriens y furent inclus au même titre que tous les autres est sans doute révélateur. Malgré une religion qui les rapprochait des Européens, les Nestoriens étaient parfaitement intégrés à leur culture d’accueil. Je les imagine rompus aux méthodes rhétoriques iraniennes, qui devaient déstabiliser Guillaume de Rubrouk.

Les voyageurs se déplaçaient beaucoup moins dans le sens inverse. Il y a toutefois un cas remarquable, celui d’un moine nestorien du nom de Rabban Çauma. S’interrogeant sur la culture occidentale, il a choisi de venir visiter l’Europe, les cours des rois, les universités, etc… ce fut aussi l’occasion pour les Occidentaux d’entendre un oriental sans intermédiaire, et les récits de Çauma ont suscité une véritable fascination pour eux, au même titre que ceux d’un Marco Polo qui cependant ont connu une diffusion beaucoup plus large.(4)

La bibliographie que j’ai consultée pour la rédaction de ce billet parle très peu du Nestorianisme après le XIVe siècle. Les raisons de son déclin y sont peu traitées, mais entre les lignes ont peu y voir l’effet du déclin de ses alliés mongols. À partir de la fin du XIIIe siècle, les Mongols sont en recul, ou changent radicalement de politique. En Iran, la conversion de certains souverains à l’Islam (avènement de Ghazan 1295) va de pair avec la fin de la politique de tolérance religieuse. « les descendants de ces musulmans qui avaient vécu en assez bonnes relations avec les chrétiens depuis la naissance de l’islam ne leur pardonneront ni leur ralliement aux Mongols, ni leur triomphalisme, ni les excès auxquels ils s’étaient parfois livrés, ni l’agression des « Francs ». » (5) Tamerlan, qui appartenait à un peuple turc, créa un état centré sur l’Iran et fermement appuyé sur l’Islam, chassant les Mongols de la région et supprimant les politiques de tolérance religieuse. (6) À peu près à la même époque (à partir de la dernière décennie du XIIIe siècle), les Mongols qui régnaient en Chine se sinisaient et s’affaiblissaient en même temps. À partir du milieu du XIVe siècle, les Chinois commencèrent à se révolter contre eux, et une dynastie chinoise, les Ming, les chassèrent du pays et prirent le pouvoir. Or, la dynastie Ming s’appuya sur un état qui privilégiait le confucianisme en particulier, les religions associées au peuple chinois en général (taoïsme, bouddhisme). Le christianisme « porta la peine d’être considéré par la réaction nationale chinoise comme une religion mongole », et fut par conséquent proscrit. (7) À l’universalisme mongol succédaient donc, en Iran comme en Chine, des états appuyés sur des religions nationales, au regard desquels le nestorianisme était devenu un élément étranger. D’où son déclin.

(1) Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, p.36;Bernard Heyberger, Les Chrétiens du Proche-Orient, p.14

(2) René Grousset, L’empire des steppes, pp.426-438.

(3) John Tolan, Les Sarrasins, pp.298-301. René Grousset, pp.342-349.

(4) Jean Favier, Les Grandes découvertes, pp.181-182, 187. René Grousset, pp.365-369.

(5) Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, p.355.

(6) Sur Tamerlan, dont l’attitude vis-à-vis des religions n’était pas sans ambiguïtés, voir Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran, pp.362-365 et René Grousset, l’Empire des steppes pp.486-534.

(7) René Grousset, l’Empire des Steppes, p.390

Ce qui serait plus efficace..

mai 15, 2009

Ce qui serait plus efficace qu’une loi (que je continue à dire inutile), c’est un centre spécialisé venant en aide aux femmes qui portent le hidjab contre leur gré. Avec des travailleurs sociaux, des aides psychologiques, des anthropologues, des avocats, éventuellement des gardes du corps… que sais-je moi?

À partir du moment où on reconnaît qu’elles existent (indépendammnet du fait que certaines le portent par choix), il n’y a pas de raisons de ne pas les aider. Et là, les allumés de présence musulmane et du conseil islamique canadien n’auraient pas beaucoup d’arguments pour aller contre.

Quand les ennemis sont d’accords

mai 14, 2009

Je n’ai pas vraiment envie de donner ici mon opinion sur la controverse concernant la prise de position de la Fédération des Femmes du Québec contre une loi interdisant le port du voile dans les institutions publiques. Par contre, il me vient quelques réflexions sur la nature du débat. À commencer par une observation sur un phénomène qui m’a toujours fasciné, cette espèce de communion qui existe souvent entre des ennemis mortels sur les enjeux en cause.

Commençons par poser une distinction. Dans tout débat portant sur des objets ou des actes symboliques, il existe deux débats entrecroisés. Le premier porte sur l’usage du symbole. Ici, c’est simple: porter le voile ou non, l’interdire ou non. Le second porte sur le signifiant du symbole.

Sur ce deuxième point, les opinions entendues sont très multiples. Que signifie donc le voile? Pouquoi le porte-t-on? Par pudeur? Par allégeance religieuse? Pour témoigner de ses racines culturelles? Par coquetterie? Parce que forcée? Pour faire chier?

La réalité aimant résister aux simplifications, on trouve des motifs multiples d’une femme à l’autre. Certains groupes sont plus nombreux que d’autres. Idéalement, chaque femme aimerait qu’on voit dans son hidjab le sens qu’elle a choisi, elle, de lui donner.

Peine perdue.

Dans l’espace social, il est difficile d’attribuer à un symbole, en particulier un symbole qui fait couler autant d’encre, plus d’un signifiant. Deux au mieux, dans une situation instable. Le signifiant du voile ne dépend pas seulement des motifs pour lesquels il est porté, mais aussi du regard qu’on jette sur lui de l’extérieur.

Aussi la bataille du signifiant est-elle lancée.

À chacun son interprétation, généralement en accord avec leur idéologique politique.

Par exemple, ceux qui plaident pour la tolérance du voile aiment à rappeler les motifs identitaires (culturels) pour lesquels il est souvent porté. Ou simplement la multiplicité des motifs. On retrouve dans ce camp, en grand nombre, les partisans d’une laïcité à l’anglo-saxonne. C’est par exemple la position de Jean Baubérot quand il combat ce qu’il appelle la « pire interprétation automatique ».

L’autre camps est particulièrement étrange à sa manière. C’est le camp pour qui le sens du voile est celui d’une affirmation religieuse ET politique, et d’une soumission des femmes. C’est la position par exemple des féministes qui prennent position contre le voile (devrais-je dire pour une loi contre le voile? parce qu’on peut être à la fois contre le voile et contre la loi). Par exemple Djamila Benhabib. C’est en vertu de ce signifiant qu’elles cherchent à faire interdire le voile. Je reviendrai un peu plus loin sur l’autre composante majeure de ce camp, et j’en profite pour ouvrir ici une parenthèse:

La plupart des gens ne sont que modérément conscients qu’il s’agit d’un double débat. Ils considèrent habituellement la question des signifiants comme un argument et/ou un fait objectif dans le débat sur le port ou l’interdiction du voile. Ce qui entraîne quantité de confusions. La principale est l’accusation commune des anti-voiles à l’encontre des « laïcs mous » de prendre le parti des islamistes contre les droits des femmes. Ce n’est pas le cas, mais c’est perçu comme tel parce que les uns et les autres n’interprètent pas la symbolique du voile de la même manière. Fin de la parenthèse.

Bon… et les islamistes? C’est plus compliqué.

La stratégie des islamistes est de faire la promotion du port du voile. Il s’agit d’investir l’espace public (dans son sens large) avec le voile. Pourquoi cette stratégie?

1) C’est ce qu’ils font dans le monde musulman. Les conditions sont là-bas réunies pour en faire une stratégie efficace. Arrivés ici, les islamistes ont conservé l’essentiel de leurs réflexes. C’est la raison première pour laquelle ils appliquent ici la stratégie qui a fait ses preuves là-bas, bien que les conditions d’ici soient différentes.

2) Concernant les institutions publiques, ils essaient de donner à cette méthode un aspect gagnant-gagnant. Qu’on leur permette de faire entrer le voile dans les institutions, leur symbole y gagnera en visibilité. Qu’on le leur interdise, ils joueront sur l’effet de ghettoïsation et d’exclusion que cela entraînera. Ils en profiteront pour polariser et radicaliser les rapports sociaux.

Voilà donc les enjeux, je crois, du point de vue des islamistes. Qu’est-ce que cela entraîne du point de vue de ce que j’appelle la « bataille du signifiant »? Puisqu’il s’agit d’affirmer leur présence et de rendre leur idéologie visible, le plus important pour eux est que les sens d’affirmation religieuse et politique et contre les droits de la femme soient le plus répandus. Le rejet que ça risque d’entraîner de la part des Québécois de souche, à mon avis, ne les préoccupe pas beaucoup, étant donné que cela s’inscrit dans le scénario gagnant-gagnant (pour les islamistes) décrit plus haut.

D’un autre côté, pour profiter au maximum de l’effet de radicalisation, il leur faut se positionner comme défenseurs de la communauté musulmane*. Aussi doivent-ils faire la promotion du voile. Mais ils ne peuvent pas le faire sans adopter un discours qui présente le voile comme objet d’une idéologie politique meurtrière. Aussi jouent-ils les caméléons, sachant très bien, par ailleurs, que le péquin lambda, quand il verra une jeune fille qui porte le hidjab pour des raisons culturelles, risque fort de l’interpréter comme un signe d’adhésion à l’islamisme (ou il pensera qu’elle est tyranisée par ses parents) -et ce, sans égard à l’intention de la jeune fille qu’il se gardera bien de questionner.

On en arrive à ce curieux paradoxe: dans ce jeu trouble des islamistes, qui nécessite l’imposition d’un signifiant du voile comme symbole de leur idéologie, ils ont des alliés objectif: les militants anti-voile. Les islamistes et leurs adversaires les plus acharnés ont en effet en commun une interprétation identique du sens du voile. Et surtout, ils ont un égal besoin que l’interprétation fondamentaliste religieuse soit celle qui s’impose à l’ensemble de la société. Dans les deux cas, c’est l’interprétation qui sert le mieux leurs intérêts.

Fascinante dialectique qui mène toujours les groupes qui veulent en découdre à s’accorder sur le sens des enjeux. Ce sont les autres, ceux qui cherchent à éviter l’affrontement, qui jouent les troubles-fête.

Et pour l’avenir? Il me semble que dans la « bataille du signifiant », le camp des islamistes-et-anti-islamistes gagne constamment du terrain. La possibilité d’un renversement de tendance paraît d’autant plus improbable que ces groupes sont les plus organisés et les plus forts en gueule sur cette question. Or, à moins que cet improbable changement de cap n’ait lieu, les filles qui portent le voile pour des raisons autres que l’islamisme vont sans doute être confrontées à un dilemme: admettre que le hidjab est un symbole islamiste (auquel cas elle devront soit retirer leur voile, soit rejoindre les rangs des islamistes); ou alors le refuser et continuer à porter leur voile pour des raisons autres, sachant que tout le monde les prendra pour des islamistes (et servir la cause de ces derniers contre leur gré).

*position qu’il faut leur nier.

Une recherche google…

novembre 24, 2008

Hier un internaute est arrivé sur mon site en faisant une recherche « description religion musulmane xvie siècle ». Je me demande bien qui a fait cette recherche et dans quel but. Je trouve d’ailleurs le sujet de sa recherche fort intéressant car il touche un vide historiographique.

En l’état actuel de mes connaissances il y a fort peu de choses qui se sont écrites sur l’islam du XVIe siècle, ce que je regrette beaucoup. Les historiens s’intéressent davantages aux premiers siècles, sur la formation de l’islam, sur l’entreprise de traduction de l’époque Abbasside et l’effervescence intellectuelle des XIIe et XIIIe siècle. Entre le XIVe siècle et le XIXe siècle, ce dernier étant celui des réformistes (et la naissance théorique de ce qui va devenir l’islamisme), il n’y a à peu près rien d’écrit, comme si les historiens assumaient que l’islam a connu un parfait immobilisme entre les deux. Or, pour moi qui travaille sur un groupe de musulmans entièrement focalisé sur le XVIe siècle, c’est une situation très frustrante, car le peu d’activités intellectuelles ne signifie pas l’immobilité dans les pratiques religieuses, l’activité juridique ou les réalités anthropologiques.

Un village et des yeux bleus

novembre 8, 2008

Celle-là, elle me fait toujours sourire quand je la lis. Mettons-nous un peu en contexte. J’ai déjà, très brièvement à l’intérieur d’un billet qui l’était beaucoup moins, eu l’occasion d’évoquer le drame morisque. Population forcée au baptême en 1502, les morisques du royaume de Grenade étaient officiellement des chrétiens, et la plupart du temps (sauf assez rares convertis) étaient en fait musulmans en privé. Les autorités catholiques, évêques ou laïcs, tentaient de les amener à une véritable conversion. Parallèlement, en raison de la récente conquête du royaume de Grenade par les Espagnols (surtout les Castillans), le royaume vivait une véritable situation coloniale, où les morisques faisaient souvent figure de population exploitable à loisir. La situation explosa en 1568. Les morisques, à cette date, se révoltèrent, une révolte centrée autour de la chaîne de montagnes des Alpujarras, et qui dura trois ans. En 1569, l’ambassadeur d’Espagne en France, un ancien officier qui avait servit dans la région de Grenade, écrivait à son roi, Philippe II, pour lui faire part de son opinion sur la situation vécue par les morisques avant la révolte. Il y va entre autre de cette anecdote, bien connue des historiens qui s’intéressent aux morisques: un jour des villageois morisques des Alpujarras s’étaient plaints du prêtre qu’on leur avait envoyé. Récoltant les témoignages, il s’était fait dire par un morisque qu’il fallait retirer ce prêtre ou le marier « car tous nos enfants naissent avec des yeux aussi bleus que les siens » (1).

Au-delà de cette superbe image de l’humanité parfois crapuleuse des prêtres, ce qui me fait sourire, c’est surtout que l’anecdote n’est pas des plus crédibles. Je ne sais pas si Braudel et Tueller se sont posé la question, mais cette histoire d’yeux bleus ne tient pas vraiment debout. Au reste, ça n’enlève aucune valeur aux livres de ces deux historiens, car la situation reste parfaitement illustrée dans ses aspects sociaux. Mais posons, juste pour le plaisir la question suivante: dans un village où les enfants naissent généralement avec des yeux bruns, pourra-t-on détecter les abus sexuels d’un prêtre aux yeux bleus à la couleur des yeux des enfants nés plus de neuf mois après son arrivée? Peu probable.

De deux choses l’une: ou bien les yeux bleus existent déjà dans le village et alors les égarements du prêtre volage passeront inaperçus, ou à tout le moins ne laisseront pas d’indices dans les iris des petits chérubins. Ou bien les villageois ont tous les yeux bruns et c’est la même chose. Et cela parce que les gênes des yeux bleus sont récessifs. Croisés avec des gênes d’yeux bruns, ça donne toujours des yeux bruns. En supposant que les mamans adultères aient toutes un gêne brun et un gêne bleu (ce qui serait un sacré hasard d’hérédité), ça donnerait en moyenne environ 50% d’enfants aux yeux bleus. Bon, c’est peut-être suffisant pour que le prêtre se fasse coincer, mais c’est une situation improbable au départ, parce que pour que la présence du prêtre ait un effet remarqué, il faut aussi supposer qu’aucun, ou au moins presque aucun des époux de ces dames n’ait lui-même de gêne bleu, sans quoi les yeux bleus ne devraient pas être dans ce village une chose assez inhabituelle pour être remarquable.

Plus réaliste serait la supposition que UNE femme ait eu un gêne bleu et ait accouché d’UN enfant aux yeux bleus (une chance sur deux si le papa a des yeux bleus)… et que sur cette base nos morisques aient un peu extrapolé. Mais existe aussi l’amusante hypothèse que deux gênes bleus cachés dans le patrimoine génétique du village se soient rencontrés par hasard. Le prêtre aux yeux bleus qui passait par là, sans avoir jamais touché à la mère, a pu être ainsi victime d’un quiproquo (mais on se doute que les morisques n’attendaient qu’un quiproquo pour le chasser de chez eux à grands coups de pieds dans le c…).

Donc un enfant aux yeux bleus dans un village où ça ne se voit pour ainsi dire jamais, je veux bien. Deux c’est déjà un hasard assez gros. TOUS, ça tient de l’exagération rhétorique. Beaucoup, c’est déjà de l’exagération (ou un étonnant coup de dé).

(1) L’anecdote est rapportée par Fernand Braudel dans La Méditerranée à l’époque de Philippe II, t.2 (destins collectifs et mouvements d’ensemble, Paris, Armand Colin, 1990 (1966), p.521. Elle est reprise avec davantages de détails par James Tueller dans l’introduction de son livre, qui précise également l’identité de l’auteur de la lettre. TUELLER, James, Good and Faithful Christians, New Orleans, University Press of the South, 2002, pages 3 et 4.

La grande affaire

octobre 9, 2008

J’hésite à classer ce livre dans mes chroniques historiques, puisque son sujet est avant tout actuel. Mais Élie Barnavi est un historien de formation, spécialiste des guerres de religion françaises, et son expertise historienne l’éclaire dans la démarche qu’il suit tout au long des Religions meurtrières. Mais son expertise va bien au-delà de celle d’un historien: il a également été ambassadeur d’Israël en France. Les deux combinés, ça donne un résultat intéressant.

Voilà en effet un livre qui nous change des jugements péremptoires, de la basse politique, de l’étalement de préjugés couvert de références mal appréciées, bref des discours prémâchés à tendances extrémistes que j’ai trop souvent lu sur l’islam et l’islamisme.

L’auteur n’est pourtant pas tendre du tout envers ce dernier. Sa dernière thèse est que «le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle », c’est dire si c’est en réalité l’objet principal de son livre.

Ce pamphlet bien mûri se présente sous la forme d’un petit livre jaune de 170 pages (ou 138, selon l’édition). Le style est franc, concis, brutal mais ne s’interdit pas l’humour à l’occasion, sans jamais y verser à l’excès. L’auteur s’y adresse directement à son lecteur, ce qui peut être une source d’irritation si, comme moi, on ne se reconnaît pas dans le lecteur type que Barnavi semble avoir en tête, « Européen perplexe », dérangé dans son confort par l’irruption du terrorisme dans l’actualité et ne sachant par où commencer pour comprendre cette réalité qui lui échappe. Cette irritation si elle survient n’est qu’un léger détail par-dessus lequel on passe aisément. Le ton est donné pour une progression aussi mesurée qu’implacable, faite à coup de thèses successives. En fait, le style a une qualité qu’on retrouve rarement dans les essais et plus souvent dans la fiction: du rythme.

Résumons le tout. Les deux premières thèses s’intéressent au caractère de la religion: mot-valise, la religion recouvre des réalités différentes selon les cultures, et elles sont toutes, sans exception, nécessairement politiques. Puis on affine l’analyse, on se rapproche de ce qui nous intéresse vraiment: la troisième thèse explique ce qu’est le fondamentalisme (Érasme était-il un fondamentaliste?), la quatrième ce qu’est le fondamentalisme révolutionnaire. Ainsi sont posées, en des termes claires et accessibles, des concepts nécessaires, autant d’échelons à l’échelle. Puis on se rapproche du coeur du problème: « les religions révélées connaissent plus que d’autres la tentation du fondamentalisme révolutionaire » (cinquième thèse), parce qu’elles sont accompagnées de textes auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Puis on interroge l’histoire pour comprendre le présent, écartant les fondamentalismes chrétien (parti battu – sixième thèse) et juif (épanoui grâce à l’État, puis maté par lui). On en arrive à une conclusion très pragmatique: «L’islamisme est aujourd’hui la forme la plus nocive du fondamentalisme révolutionnaire » (huitième thèse). De cette conclusion de l’analyse, on passe à une dernière thèse qui a des apparences d’un appel à la mobilisation: «Le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIe siècle. » Barnavi l’avoue avec une franchise qui l’honore: il n’y a pas de solution simple au problème. Mais le premier pas est de prendre conscience qu’une « grande affaire » se pointe à l’horizon.

J’ai déjà parlé des qualités de style, voyons les qualités de contenu. Barnavi évite la plupart, voire tous les pièges dans lesquels les militants anti-islam tombent presque systématiquement. Il ne fait pas abstraction de l’histoire mais l’intègre à sa pensée. Il ne pratique pas l’amalgame simpliste de l’islam et de l’islamisme. Il ne cite pas pompeusement le Coran pour diaboliser l’islam, sachant bien que l’islam peut être bien des choses. Il n’essaie pas d’idéaliser les autres religions contre l’islam. Il peut ainsi appeler à un « combat » qu’on pourra peut-être mener sans tomber dans les excès.

Alors, c’est du tout bon? Presque. Rien n’est parfait, on le sait et quelques réserves viennent à l’esprit. Quand il analyse les racines de la laïcité occidentale (thèse 6), j’ai quelques doutes. Sa nostalgie très française d’une « religion civile » me laisse de glace (conclusion). Les pistes de solutions qu’il suggère, notamment sur le plan militaire, un sein de sa neuvième thèse, ont beau être raisonnables, elles sont aussi discutables (mais pas forcément fausses).

Mes regrets portent surtout sur sa conclusion «contre le « dialogue des civilisations »», simplement parce que les arguments qu’il avance contre le dialogue de civilisations sont très communs et tombent, me semble-t-il dans toutes les erreurs communes à propos de ce concept, ce qui est vraiment dommage de la part d’un auteur qui dans les quelques 150 pages précédentes s’était montré habile à esquiver les pièges de la pensée ordinaire. Il souligne l’absence d’interlocuteurs, l’impossibilité de faire représenter les civilisations par des personnes qui mèneraient le dialogue. Soit. Sauf qu’il m’a toujours semblé que le dialogue de civilisation devait être pris dans un sens métaphorique. Il n’y a pas besoin de représentants: la simple fréquentation le génère d’elle-même. La seule intervention qu’il nécessite, me semble-t-il, est de lui laisser le temps de faire son oeuvre.

Mais lisez-le si ces questions vous intéressent. C’est non seulement un petit livre très éclairant, c’est aussi une bonne base pour que vous reveniez en discuter ici.

La messe des anti-religieux

octobre 4, 2008

Je ne devrais peut-être pas classer une critique de Religulous (v.o. de Relidicule) dans la section « fiction » de mon blog, puisqu’il s’agit d’un documentaire. Mais les religions ne sont-elles pas des fictions? C’est du moins l’une des thèses évidentes de ce film.

On va voir Religulous comme on va à la messe: pour se rassurer, pour entendre ses propres idées et s’en rassasier, entendre son catéchisme et repartir avec le sentiment de n’être pas seul. C’est un rassemblement de tous ceux qui en ont marre de la religion et de la place qu’elle occupe dans nos vis avec l’impolitesse de celle qui s’impose sans avoir été invitée. J’y suis moi-même allé parce que, même si je défends souvent les croyants contre les abus de ce que je considère comme un « intégrisme athée » (quoi qu’ils soient finalement bien gentils et pacifiques, mais nous reviendront peut-être une autre fois sur les reproches que je peux faire aux militants athées), même si je préfère, par rationalisme, me dire agnostique plutôt qu’athée, je reste fondamentalement un incroyant et il est bon parfois de se retrouver avec soi-même et de rire un bon coup de la religion.

C’est que c’est drôle, très drôle. Un challenge pour mon anglais, par contre, plus habitué à lire qu’à écouter, et peu habile à jongler avec la diversité des accents. De sorte qu’il me fut parfois frustrant d’entendre la salle éclater de rire sans très bien comprendre pourquoi.Vivement que j’aille le voir avec les sous-titres. Mais souvent je participais au rire. Ah, le rire! il avait dans le cinéma la douce sonorité d’une communion de l’auditoire avec Bill Maher.

On aborde les « miracles » les plus insignifiants, l’exploitation des pauvres hères par les gourous, la bêtise de politiciens croyants (mais incultes), la haine des homosexuels (« je ne les hais pas » dit une dame, « Dieu les hait. »), le créationnisme (avec un merveilleux musée qui présente des tricératops sellés), les nouvelles religions (dont l’Église de la marijuana), le jihad évidemment, et l’apocalypse. L’essentiel du film s’attaque aux chrétiens américains, et une part substentielle à l’islam; normal, puisqu’on a là les deux principaux sujets de préoccupation de l’heure. La plupart du temps, les intervenants se plantent eux-mêmes en beauté: c’est particulièrement facile lorsque l’auditoire est essentiellement composé d’athées.

Et la réflexion? pas grand-chose de neuf, mais un louable accent mis sur la promotion du doute. Je suis à fond Bill Maher sur ce chemin: le doute salvateur. La fin du film fait un retour sur cette notion, annonçant (pompeusement) que seul le doute peut sauver l’humanité. Quand on sait que l’être humain a désormais la puissance nécessaire pour s’autoannihiler et que cette puissance n’est souvent pas très loin de la portée de gens qui non seulement croient l’apocalypse imminent, non seulement n’en ont pas peur, mais en plus l’appellent parfois de leurs voeux, on a vraiment peur. Et pourtant Bill Maher ne pense pas que son film aura un quelconque impact politique. C’est peut-être pour ça que l’accent est davantage mis sur le comique que sur la réflexion. N’empêche, c’est rassérénant de savoir qu’il existe encore des athées impertinents.

EDIT: Je viens d’aller le voir avec les sous-titres français. Mon opinion ne change pas beaucoup, j’ai simplement mieux compris ce que je devinais déjà. Mais je tiens à souligner, à propos de la fin, un élément important oublié dans la première rédaction de cet article, et qui vaut la peine: un appel à la mobilisation des athées, anti-religieux et modérés, lancé contre la bêtise et l’irrationalisme. Affirmez-vous, dit Bill Maher, sinon vous serez les comlices passifs d’une guerre religieuse à venir. Ce qui d’ailleurs me fait penser à l’éditorial de Mario Roy de ce matin, sur les musulmans modérés. M. Roy nous dit qu’on se plaint de ne pas entendre les musulmans modérés depuis le 11 septembre, mais que quand ils s’expriment on ne les écoute pas; sauf que son exemple n’est pas pertinent. Les intellectuels, les activistes qu’il cite, on les connaît déjà. Ce ne sont pas eux qu’on veut entendre, mais les musulmans ordinaires. On attend qu’une manifestation musulmane contre le terrorisme rassemble nos communautés locales. Modérés, manifestez-vous.

PdB: chose promise, chose dûe

octobre 1, 2008

J’avais promis un ultime article sur Point de Bascule avant de faire une synthèse de mes pensées du moment concernant ce site et le mouvement qui l’anime. Je vais encore les inviter à venir présenter leur point de vue ici, même si la dernière fois, ce ne fut pas un franc succès. Mais chacun a droit à une seconde chance. Et comme je crois en la liberté d’expression…

Au départ, mon intention était de discuter du concept d’islamophobie tel qu’on peut le voir défini par Point de Bascule. Et puis, en triant les textes qui traitaient du sujet, je me suis rendu compte que l’un d’eux attirait particulièrement mon attention: il s’intitule « Comment répondre à un musulman argumentatif« . Plus concis et percutant que les principaux textes sur l’islamophobie de Point de Bascule (ici et ici, ils ont cet avantage par contre d’être accompagné de bonnes caricatures, surtout le premier), il en recoupait l’essentiel des arguments en plus de traiter d’autres sujets. J’ai donc décidé de changer un peu mon sujet pour me concentrer sur ce texte et de traiter principalement de trois des quatre points qu’il aborde: contextualisation, essentialisme et islamophobie.

Mais mon texte rédigé, je n’étais pas tout à fait satisfait de mon approche. Je discutais des arguments, mais je passais à côté de quelque chose, soit l’intention du texte. Je suis assez ambivalant à l’égard de celle-ci. L’article se présente comme des arguments offerts à quiconque devrait argumenter face à un musulman. J’ai du respect pour cette approche qui mise sur l’autodéfense intellectuelle. Même lorsqu’on emploie des arguments de pure mauvaise foi, il me semble nécessaire de se défendre, de protéger sa pensée contre l’intrusion que peuvent constituer les arguments d’autrui, et ce jusqu’à ce qu’on quitte la mise sous pression que constitue un débat pour se réfugier dans la quiétude de la méditation avec soi-même. Les arguments offerts sont donc les bienvenus et ne vous gênez pas pour les employer si nécessaire, mais il me semble impératif de savoir en quoi ils constituent de la mauvaise foi. D’un autre côté, je me demande si l’objectif du texte est vraiment d’offrir des outils d’autodéfense intellectuelle ou si, sous prétexte de les discuter, l’objectif n’est pas de convaincre en réalité le lecteur occidental de la vérité des contre-arguments, ce à quoi je ne peux pas souscrire. L’autre problème que me pose cette approche, c’est qu’elle est axée sur la discussion par mot-clés, chose que je trouve extrêmement désagréable, car les gens qui discutent ainsi se délestent de toute écoute. Bref, ils ne discutent plus et engagent chacun dans le dialogue de sourd.

Comment traiter de ce texte, donc? L’approche que j’ai finalement choisie est d’une part, en adoptant une démarche similaire, qui est de proposer les arguments pour se défendre. Se défendre tant contre le « musulman argumentatif » que contre « l’islamovigilant argumentatif » qui tendent à se rejoindre dans l’agressivité verbale. Mais aussi proposer des voies pour lancer la conversation plus avant si vous jugez que l’interlocuteur en vaut la peine. Je recommande évidemment d’aller le lire en parallèle avec mon texte, ce qui au reste me permet d’éviter de le citer continuellement. La faiblesse de cette approche est que je dois renoncer, en partie pour éviter à mon texte de gongler encore davantage, à remettre en question certains éléments douteux de l’article en question. Mais l’avantage est de maintenir un ton plus positif.

Le premier mot-clé dont discute Stoenescu est celui de contextualisation. L’argument contraire qu’il propose est que, loin de sortir les versets de leurs contexte, les islamistes contextualisent sans cesse. Il va plus loin en proposant (et là ce n’est plus au « musulman argumentatif » qu’il parle, mais à son lecteur) que la contextualisation serait justement la maladie de l’Islam, qui empêcherait l’émergence d’un islam modéré. L’argument paraît fort, mais il faut être conscient que ce qui nous est proposé ici, c’est de jouer sur les mots. Car il y a « contexte textuel » (voire « contexte intertextuel », lorsque le contexte du Coran est fourni par cet autre texte qu’est le corpus de hadiths) et « contexte historique ». Les islamistes contextualisent dans le sens où ils cherchent des similarités entre les paroles du Coran et la situation décrite par les Hadiths et la situation qu’ils vivent eux-mêmes. Ils ne contextualisent pas dans la mesure où ils ne font pas de réflexion historique pour faire ressortir le sens de certaines prescriptions, par exemple sur les femmes et sur les prescriptions alimentaires. Ils négligent le fait qu’avec la disparition du contexte historique qui a entraîné la prescription, cette dernière peut légitimement disparaître. Ainsi donc, on peut répondre à nos amis de PdB que la contextualisation historique est bel et bien une méthode pertinente pour faire évoluer l’islam. On peut aussi relancer le musulman dans cette direction.

Le problème véritable résulterait donc dans le monde musulman dans une perception non-évolutive du monde en général et de la religion en particulier. Le monde occidental a connu une période pendant laquelle sa perception était également non-évolutive (1). L’un a changé, l’autre le peut également (d’autant plus qu’ils sont en contact l’un avec l’autre).

Le second mot-clé qui va nous occuper est celui d’essentialisme. Passons sur l’évocation du stratagème de Schopenhauer, superficielle. Si l’essentialisme consiste à enfermer l’homme dans une nature fixe le condamnant à toujours répéter les mêmes gestes, le contre-argument de Stoenescu est de dire que les religions sont des doctrines/idéologies et qu’elles ont par conséquent, contrairement à l’homme, une nature fixe. Vraiment? L’étude de l’histoire pose de très sérieux doutes sur une telle affirmation. Autre réserve: peut-on réellement assimiler religion, doctrine et idéologie? L’islam est une religion, mais cette religion est traversée par de nombreuses idéologies diverses, et constituées de plusieurs doctrines qui ne sont pas toujours cohérentes entre elles. Les religions forment une système dynamique, et par conséquent changeant… mais cela s’applique principalement pour quelqu’un qui étudie la religion de l’extérieur. Ce qui vient nous fournir un argument différent contre le « musulman argumentatif » que celui de Stoenescu: car en effet, l’accusation d’essentialiser une religion (donc de lui attribuer une nature fixe) est très curieuse dans la bouche d’un croyant: ne croit-il pas en une Vérité absolue et immuable? n’est-ce pas le croyant, alors, qui attribue une nature fixe à sa religion, qui l’ « essentialise »? Notez que c’est valable pour n’importe quel croyant, j’ai pu observer des cas très concrets chez les chrétiens et les hindous. On peut donc respectueusement lui demander comment il concilie le fait de réprouver d’essentialiser l’islam avec sa croyance. (Cela ne me paraît pas impossible, mais je vais passer à côté, ce n’est déjà plus le sujet).

On peut aussi se demander si Stoenescu n’essaie pas ici aussi de jouer sur les mots. Il est bien possible que l’intention réelle soit de vous accuser (à tort ou à raison dépendamment ce que vous avez dit, mais on supposera que c’est à tort) d’assimiler le comportement d’un individu comme étant la conséquence logique de son adhésion à l’islam, sans tenir compte du fait que celui-ci offre une espace de liberté suffisant pour adopter un spectre de comportements très diversifié, ce qui est une accusation beaucoup plus fréquente (et d’ailleurs souvent pertinente, vu l’agressivité de la polémique à laquelle les musulmans sont souvent exposés) que l’essentialisme très abstrait qu’on nous décrit ici. Auquel cas la réponse de notre auteur jettera peut-être la poudre aux yeux, mais ne répondra pas à l’accusation réelle. La réponse appropriée serait plutôt de souligner la distinction entre un effet mécanique et un effet possible.

Nous ne parlerons pas ici de la diffamation parce que Stoenescu l’aborde dans un sens strictement juridique. Il a donc raison de dire qu’on ne peut pas être poursuivi pour « diffamer l’islam ». Ce dont certains profitent honteusement pour répandre des fausses croyances.

Passons donc directement à la fameuse islamophobie. Un musulman réformateur référencé par Point de Bascule, Pascal Hilout, tape dans le mille en qualifiant le terme d’ambiguë. Le problème sur PdB même, c’est que les principaux articles sur le sujet vont beaucoup plus loin que l’ambiguïté. Ils en font carrément une arme haineuse anti-occidentale, ce qui est aberrant. Pour Stoenescu, c’est un terme forgé par Khomeiny. Peut-être. Mais outre le fait que leur article sur la taqiyya m’a convaincu qu’aucune information fournie sur PdB devait être acceptée sans de très sérieuses vérifications, ici, ça n’a pas d’importance. Entendez-moi bien: L’ORIGINE DU MOT, ON S’EN CONTREFICHE!!! Un mot vit indépendamment de son inventeur ou de son étymologie. C’est a fortiori vrai pour un néologisme tel que « islamophobie ». Ce qui compte, c’est l’usage qu’on en fait.

À titre de comparaison, quand il s’agit des Juifs, on est sacrément gâtés question langage: on a « antijudaïsme » qui se réfère à la religion, « antisémitisme » qui est raciste, « antisioniste » qui s’oppose à l’idéologie sioniste ou à l’occasion à l’État israélien. Vive la clarté! LÀ on peut se permettre de pinailler sur le sens des mots. Mais voilà. On n’a malheureusement pas tout ce luxe pour l’islam et les musulmans: seul le mot « islamophobie » est passé dans l’usage courant. Il recouvre donc tous les sens à la fois. Il faut faire (pauvre de nous!) l’énorme effort d’ÉCOUTER celui qui l’emploi et de COMPRENDRE le sens qu’il souhaite lui donner. Un effort que malheureusement tous ne semblent pas disposés à fournir.

Vous pouvez donc parfaitement utiliser l’argumentaire de Stoenescu si vous êtes mis au pieds du mur, mais à condition de bien réaliser qu’il ne tient pas compte de l’intention de votre interlocuteur. C’est s’enfermer dans le dialogue de sourd. Je le réalise maintenant, mais comme pour les deux autres points mentionnés plus haut, on en revient encore à quelqu’un qui joue sur les mots, ici en donnant une signification unique et fixe à un terme qui dans la réalité a une signification multiple et changeante.

Quant au sentiment de peur, il peut être légitime… à condition de ne pas se laisser aveugler par lui. Stoenescu parle de courage, mais le courage implique de brider sa peur. En revanche, je suis complètement en désaccord lorsqu’il prétend que la peur est la condition unique pour la « résistance ». Il est parfaitement possible de faire barrage aux niaiseries extrémistes par la raison, laquelle est un guide plus exigent, certes, mais finalement plus mesuré et plus sûr. Car, oui, la peur peut mener aux pires extrémités ou aux stratégies les plus stupides.

(et puis il joue encore sur les mots ce brave homme, parce que phobia, comme étymologie, est un terme à deux tranchants: peur OU haine. Dans le terme islamophobie, c’est plutôt la deuxième signification qui est privilégiée, la plupart du temps. Décidément…).

Pour finir, rappelons les deux éléments essentiels: l’autodéfense intellectuelle, c’est une bonne chose, à condition de ne pas se convaincre soi-même avec des arguments qui tiennent souvent du sophisme. L’écoute est toujours préférable quand c’est possible.

(1)Le sujet est autrement plus passionnant, à mes yeux, que les articles de PdB, et je serais tenté d’y consacrer de longs développements, mais ce texte s’annonce assez long comme ça, donc je renvoie le lecteur courageux au livre de François HARTOG, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003. Malheureusement, Hartog n’est pas un communicateur très doué, et son livre, quoique très intéressant, est difficilement accessible aux non-spécialistes. Mais un billet n’est pas exclu un de ces jours.

Point de Bascule n’aime pas le débat

août 22, 2008

Je leur ai laissé leur chance, personne ne pourra m’accuser du contraire.

Après avoir découvert le site Point de Bascule, j’ai écrit, à chaud, le (relativement) bref billet que vous pouvez trouver ici. Malgré la sévérité de ma première impression, j’étais décidé à leur laisser une chance, surtout que j’ai pu constater leur efficacité dans la gestion de leur site: leur ayant signalé une erreur de citation dans un article de leur « glossaire » (glossaire qui sert davantage à faire passer leurs idées politiques qu’à éclairer le lecteur, mais passons), ils l’ont corrigé en un temps remarquable. En fait, le lendemain c’était fait, c’est donc un temps de réaction probablement de moins de douze heures. Bravo.

J’ai donc décidé, en écrivant le billet suivant que j’ai consacré à leur site, de leur donner un droit de réplique en allant mettre en commentaire de l’article que je critiquais un lien vers ce blogue. Cette fois encore, et malgré le fait que (je ne m’en était pas rendu compte sur le coup…) ils étaient partis en voyage et que le site n’était plus sensé fonctionner, le temps de réaction a été très rapide. J’avais un long commentaire écris par un mystérieux monsieur C. dès le lendemain après-midi. En revanche, le contenu et la nature de la réaction était doublement décevant.

Première déception:

La qualité de la réplique de monsieur C. laissait à désirer. D’une part, il prenait mes lecteurs pour des imbéciles en me citant hors contexte dans son commentaire, déformant mes propos, alors que mes lecteurs avaient accès à l’ensemble du texte juste en haut de son commentaire… c’est pas fort de sa part. Bien que je lui ai signalé cet impair, il ne semble pas avoir cru bon s’excuser (en fait, je pense qu’il n’est pas repassé ensuite, mais ce n’est qu’une intuition car je n’ai aucun moyen de le savoir – malheureusement, il n’a pas laissé de courriel où je puisse m’adresser directement à lui). Il a tenté de contourner le sujet en prétendant que PdB ne s’intéresse pas à la doctrine mais à la pratique sur le terrain (un autre vieux truc rhétorique, Schopenhauer en parle), ce qui de toute façon est faux. Il s’est prétendu savant sans citer ses sources et pour finir il m’a, à mot couverts, accusé d’islamisme. Soyons indulgent avec cette dernière accusation; ne me connaissant pas personnellement et ne sachant pas que la quasi-totalité de mes lecteurs, eux, me connaissent personnellement, il ne pouvait pas imaginer à quel point il se couvrait de ridicule. Disons que j’ai cela en commun avec les islamistes que je porte la barbe, et s’il repasse ici, signalons-lui gentiment que ça se limite pas mal à ça.

J’ai pris la peine de lui répondre le plus poliment possible en réfutant ses arguments. Mais on n’a jamais revu de commentaires de sa part ici. Il est probablement venu « dispenser sa sagesse », puis reparti sans plus penser à moi. Ce pour quoi je ne lui en veux pas, n’allez pas vous méprendre, je ne me crois pas important au point de mériter toute leur attention.

Deuxième déception:

Malgré l’extrême rapidité de la réaction, mon commentaire restait obstinément absent sur le site de Point de Bascule. Ça ne me pose aucun problème qu’il y ait modération des commentaires, c’est dans l’ordre des choses. Mais je ne me suis pas montré insultant, et mon commentaire était constructif. J’estime donc qu’il n’y avait aucune raison légitime de ne pas le valider.

Je pouvais supposer que c’était à cause des vacances. Peut-être monsieur C. n’était-il pas, après tout, un représentant de Point de Bascule. Peut-être était-ce un internaute, échoué ici par hasard, qui a suivi le lien que j’ai mis vers Point de Bascule et qui a jugé bon de me contredire… peut-être. Bien que très improbable, l’hypothèse est possible. C’est la raison pour laquelle je leur ai laissé le bénéfice du doute un temps. Mais vendredi dernier, leurs vacances étaient finies. Et depuis lundi, leur site est sensé tourner à plein régime. Toujours pas de validation de mon commentaire en vue. Considérant la rapidité de leur temps de réaction auparavant, je ne pense pas pertinent de leur donner davantage de marge. La conclusion s’impose: corriger la référence d’une citation, oui, ils veulent bien, ils vont d’ailleurs publier le commentaire pour se donner une bonne image. Mais la contradiction, non, pas question, il n’en veulent pas. Et surtout pas une contradiction documentée. Ils peuvent laisser passer des contradicteurs à l’occasion, on le voit sur leur site: ils leur clouent le bec rapidement, car ce sont des contradicteurs faciles à réfuter.

Je trouve extrêmement regrettable, de la part de gens qui prétendent se faire les défenseurs des valeurs occidentales, de traiter le débat et la contradiction avec une telle légèreté. Ça me fait douter de leurs nobles motivations.

Et maintenant? et bien j’avais promis à l’origine deux textes abordant le contenu et les idées de PdB, il m’en reste un à rédiger. Quand il sera prêt, je leur offrirai à nouveau le droit de réplique, on ne se refait pas: ce sera leur ultime chance. Et après? bah, je m’accorde la marge d’écrire un autre texte en guise de conclusion générale, puis ce sera tout. Je ne vais pas transformer mon blog en PointdebasculeWatch, j’ai autre chose à faire de ma vie. Que mes lecteurs sachent à quoi s’en tenir à leur endroit me suffit.