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Qu’est-ce que la religion?

décembre 10, 2009

Il y a décidément quelque chose de fascinant à voir les intellectuels s’arracher les cheveux à essayer de définir la nature d’un phénomène qui précède sa définition. Car bien que ce ne soit jamais formulé ainsi, c’est bien de ça qu’il est question dans ce petit livre de Schmuel Trigano, Qu’est-ce que la religion? qui passe en revue les plus importantes contributions à la sociologie de la religion, depuis Karl Marx jusqu’à nos jours.

La grande force de ce livre: une excellente introduction au sujet, avec un exposé clair de quatre grandes théories de la religion parmi les plus influentes, celles d’Émile Durkheim, de Max Weber, de Karl Marx et de Pierre Bourdieu (ce dernier s’efforçant en fait de faire la synthèse des trois précédentes), auxquelles s’ajoutent des contribution complémentaires, comme celles de Victor Turner et de Marcel Mauss. Cette approche, centré sur un petit nombre de grands auteurs, aide beaucoup à trouver ses repères dans un sujet aussi vaste que la théorie de la religion.

Après ça, il commence à s’intéresser aux « ambivalences » de la théorie. En gros, la sociologie de la religion a identifié la religion à d’autres concepts fondamentaux, la société ou la politique, qui seraient les créateurs de la religion. Ce qui pose le problème du « recul » apparent des religions. S’il y a encore société et/ou politique, il devrait y avoir encore des religions; d’où la recherche de « religions cachées », « civiles », bref, d’une composante dite « religieuse » dans nos comportements collectifs, même quand cette composante religieuse s’ignore: la « nation », le « communisme », la « république ». C’est l’un des points qui permet à Trigano d’introduire la seconde partie de son ouvrage, qui intéressera moins les néophytes: une critique de la sociologie de la religion. Cette notion de religion cachée/civile dépend en effet de liens que la sociologie de la religion a tissé entre religion et politique qui n’ont pas été prouvés hors de tout doute.

C’est dans ces dernier chapitres que ça commence à se gâter. Dans la critique qu’il adresse à la sociologie de la religion, qui se veut fondamentale, Trigano devient confus, et on a parfois l’impression qu’il cherche la petite bête. L’organisation de son livre, jusque là remarquable, devient désordonnée. Il utilise ainsi un concept de « transcendance » dès le cinquième chapitre, qu’il ne définit que… dans la conclusion! Pas facile à suivre. Facilitons la vie au futur lecteur: « Par transcendance épistémologique nous désignons  cet argument fondateur – non empirique, non vérifié et relevant du mythe (par exemple le « don », la « horde primitive », le « corrobori », la « camera obscura », le « charisme », la « méconnaissance », etc.) – sans lequel l’interprétation immanentiste (expliquer les choses par elles-mêmes) est impossible. » (p.303) Bon, ça ne facilite peut-être pas tant que ça la vie au lecteur (c’est pas exactement un vocabulaire de vulgarisateur, dans cette phrase – mais les premiers chapitres ne sont pas comme ça); mais au moins il saura, quand il trouvera le mot « transcendant », que c’est la définition qu’en donne Trigano. En gros, ça veut dire que toutes les sociologies de la religion doivent s’appuyer sur un présupposé qu’on n’a jamais vérifié… et que quand on trouve une cause à cet argument de base, la cause elle-même est inexpliquée. Soit. Mais c’est un problème qui ne se pose pas qu’à la sociologie de la religion. On retrouve ce problème (la cause originelle, inexpliquée) dans pas mal toutes les disciplines, surtout quand on adopte la posture de l’éternel insatisfait comme le fait Trigano.

Proposition concrète qu’il fait aux chercheurs (qui n’intéressera peut-être pas ceux qui s’intéressent surtout à l’aspect « introduction » qui à mon avis demeure la principale force de l’ouvrage): une partie de la solution aux problèmes posés résiderait sans doute dans une étude linguistique de l’élaboration du concept de religion (d’où ma phrase d’introduction, en fait).

Quant au problème « fondamental » qu’il pose sur l’origine de la religion, le problème de la « cause première », il conviendrait surtout de le poser dans le cadre de la philosophie, bien plus que de la sociologie.

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