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Le Hacker, nouvel archétype du polar

juin 22, 2010

Si on met de côté le Sénécal, qui appartient au roman noir, les trois derniers polars que j’ai lu avaient en commun certains types de personnages. Des policiers, évidemment. Des criminels. Et des hackers.

Il n’y a pas si longtemps encore, les hackers étaient des personnages de science-fiction. On les rencontrait plus souvent en lisant un cyberpunk qu’en lisant un polar d’enquête ou un thriller d’espionnage. Aujourd’hui, pourtant, alors que certains annoncent la mort prochaine du cyberpunk, les hackers émigrent d’un genre à l’autre et s’imposent dans le polar comme un archétype aussi incontournable que le policier, le criminel de génie, le détective privé ou l’espion.

Il y a Chamane dans les Gestionnaires de l’Apocalypse de Jean-Jacques Pelletier. Il y a Wasp, alias Lisbeth Salander, dans Millenium de Stieg Larsson. Il y a Norm/A dans l’un, et Plague dans l’autre. Et Chamane et Wasp appartiennent tous deux à un groupe de hackers d’élite, les U-Bots pour le premier, et Hacker Republic pour la seconde. Et puis, il y a la copine d’Anémone dans Gueule d’Ange de Jacques Bissonnette, dont je ne me rappelle plus le nom. Je pense bien que le dernier polar sans hacker que j’ai lu doit être Le Tableau du maître flamand, d’Arturo Pérez-Reverte. Ce même auteur ayant écrit aussi La Peau du tambour, où l’intrigue tourne autour de la recherche d’un hacker qui a piraté le réseau du Vatican.

Paradoxalement, c’est peut-être dans le cas de Bissonnette qu’on trouve l’élément le plus révélateur de la nouvelle popularité de cet archétype. Voilà un personnage bien secondaire dans le récit. Tellement qu’on aurait pu le zapper sans trop de complications. L’auteur a bien trouvé une utilité à son personnage dans le dénouement de son intrigue, mais ça ne fait pas illusion: ce personnage n’était absolument pas nécessaire à son histoire. Simplement, mettre un hacker dans son histoire semble être désormais une tentation quasiment irrésistible pour un auteur de polar. Peut-être tout simplement parce que l’heure est à la prise de conscience de l’importance que prennent nos ordinateurs dans nos vies, et de la quantité d’informations hallucinante qu’ils contiennent. L’information étant le carburant de toute intrigue policière, le hacker offre naturellement à l’auteur ses services de pourvoyeur privilégié.

Mais c’est avec les romans de Pelletier et de Larsson, qui mettent ces personnages au coeur de leur intrigue, qu’on en apprend le plus sur la nature de ce nouvel archétype. Les deux auteurs se sont de toute évidence documentés sur leur sujet, au moins assez pour voir que derrière ce terme se cache plus qu’une simple expertise, mais toute une culture. Et pourtant… tous deux nous proposent une vision on ne peut plus romantique des hackers, jeunes rebelles idéalistes.

Remarquons-le car c’est remarquable: dans les polars, le hacker est d’abord et avant tout un « gentil ». La copine d’Anémone passe ses temps libres à démolir des sites de pornographie infantile, Chamane et les U-Bots sont des justiciers du web, le hacker Vêpres chez Pérez-Reverte, veut surtout attirer l’attention de la hiérarchie catholique sur un petit problème local… Lisbeth Salander et ses potes de Hacker Republic sont peut-être les plus ambiguës de mon échantillon, mais ils demeurent néanmoins assez sympathiques.

Pelletier et Larsson, en se documentant sur le sujet, ont certainement rencontré le thème de l’éthique des hackers. Ils font en effet certaines distinctions de l’ordre de hacker vs crasher (le second est un vandale et un destructeur, alors que le premier s’intéresse à l’information, et garde par conséquent les voies ouvertes sans détruire). Là réside le zeste de romantisme avec lequel ils décrivent les hackers, rebelles anarchistes fuyant dans le cyberespace une société par trop policée pour eux, assurant la circulation d’une information trop souvent cachée, combattant les manipulations du cyberespace. On trouve bien, en cherchant bien, des « mauvais » hackers chez Pelletier, mais en filigrane du texte, suggérés plutôt que mis en scène; ils sont impliqués logiquement par le fait qu’on nous dis que les U-Boat les combattent, mais ne prennent pas part, ni à l’intrigue principale, ni aux intrigues secondaires. Même Norm/A, qui apparaît du côté des méchants, finit par retourner sa cape: elle n’était pas vraiment mauvaise. Chez Larsson, on ne trouve même pas de tels méchants hackers suggérés (pas que je me souvienne en tout cas). Évidemment, rien ne dit que si la série s’était poursuivit au-delà du troisième tome, Wasp n’aurait pas trouvé sur son chemin une némésis hacker, c’est parfaitement possible. Mais en l’état actuel des choses, on reste sur un portrait globalement idéalisé.

Ce portrait idéalisé peut surprendre, quand on y réfléchi un peu. Au niveau de la technique, aucun des auteurs de polar que j’ai pu lire ne faisait des descriptions détaillées. Pelletier, il fallait s’y attendre, est celui qui va le plus loin. Il mentionne par exemple les réseaux d’ordinateurs-zombis, en précisant que ça permet au pirate d’utiliser la puissance de traitement d’autres ordinateurs pour ses propres opérations; en revanche, il n’évoque pas les usages parmi les plus courants, notamment la location de la puissance de ces réseaux à des spammeurs.

Peut-être cet idéalisme peut-il être interprété en réaction à une situation où, dans le discours officiel, les hackers sont diabolisés (voir par exemple ici et d’autres billets du même blog), faisant l’amalgame entre le simple bidouilleur et le pirate. Il y a là un contraste intéressant. Cette influence peut être indirecte: on peut trouver beaucoup de documentation en ligne sur les hackers, la plus grande partie étant produite par les hackers eux-mêmes. Or, ils sont évidemment les premiers à réagir contre le discours officiel sur eux.

Enfin, je ne lis pas tant de polars que ça. Mes lectures et mes goûts m’ont peut-être orienté vers un échantillon où on trouve des tendances communes.

Deux visions des espions

janvier 17, 2010

Les deux derniers polars que j’ai lu sont Millenium et La Faim de la Terre. Différents à plus d’un titre. Millenium est plus proche du polar traditionnel, avec une narration construite autour de chapitres plus uniformes, et une action centrée sur une aire géographique relativement restreinte (disons, la Suède). Les Gestionnaires de l’Apocalypse se présente davantage comme un roman d’espionnage à échelle internationale, construit sur une narration de petits extraits à la chronologie minutieusement étudiée propre à transposer une intrigue internationale mettant en scène de très nombreux personnages et, par ailleurs, comme un roman mélangeant allègrement les genres. Il y a toutefois des préoccupations semblables discernables dans les deux séries: le rôle des médias dans la société (deux visions critiques, mais celle de Stieg Larsson paraît plus optimiste en fin d’analyse); le pouvoir des grandes entreprises; le nouveau rôle des hackers (j’envisage revenir sur cette question dans un billet ultérieur [Edit: c’est fait – voyez ici]). Par ailleurs, les deux séries mettent en scène des espions. On remarque à cette occasion des différences très fortes dans la vision des espions (note: le commentaire ici se centre surtout sur les deuxième et troisième tome de Millenium, puisque pour ainsi dire aucun espion n’apparaît dans le premier).

Les espions et les criminels de Jean-Jacques Pelletier sont des super-espions et des super-criminels. Ils pensent à tout, surveillent la moindre de leurs paroles et son impact sur leur interlocuteur, réfléchissent des stratégies à plusieurs niveau, des diversions, manipulent des populations entières à leur guise, etc… on peut presque se demander comment ils n’arrivent pas à leur fins plus facilement… mais ils ont des personnages d’envergure égale face à eux, bien sûr. Beaucoup sont des personnages très cultivés, qui ont lu beaucoup de philosophes. Ils sont excentriques également, ils ont chacun leur petite marotte, généralement assez originale, qui contribue à les rendre plus grands que nature.

Les espions et criminels de Stieg Larsson sont des minables. Des minables dangereux, mais des minables quand même. Dans Millenium, on met beaucoup l’accent sur leurs vices, lesquels n’ont rien de la couleur de ceux des espions de Jean-Jacques Pelletier: des vices ordinaires, plus propres à susciter un sentiment de mépris qu’autre chose. Ce sont souvent des planqués, qui ne savent pas réagir face à l’imprévu. L’un se fait facilement avoir par un journaliste, l’autre frissonne à l’idée de devoir éliminer un témoin gênant. Tout un service se fait tourner en bourrique à répétition par un vieil espion russe. Ce dernier, Zalachenko, est présenté comme un espion d’élite du GRÖ, l’équivalent soviétique de la CIA. Mais, après avoir obtenu ce qu’il voulait des espions suédois, il se recycle dans un réseau de traite de prostituées sans grande envergure (dégueulasse, mais petit). Et il finit par se faire tuer par un autre de ces minables, sans avoir rien vu venir.

Évidemment, les deux romans se déroulent à des échelles différentes. La Sapö n’a rien à voir avec la NSA, la Suède n’est pas le monde, et on pourrait attribuer les différences d’envergure des personnages aux différences d’échelles et d’enjeux des intrigues. Pourtant, quand un espion d’élite russe est si peu de chose dans le portrait global de la Suède, on se demande comment même un super-espion pourrait maîtriser quoi que ce soit à l’échelle mondiale. Il y a donc davantage qu’une différence d’échelle, il y a aussi une différence dans la vision du monde de ces deux auteurs et, probablement encore plus, dans leur méthode de travail. Les espions et criminels de Jean-Jacques Pelletier sont en grande partie des témoins et des prétextes narratifs à mettre en scènes de grands phénomènes géopolitiques, sociaux, écologiques, à l’échelle planétaire; le phénomène vient d’abord, l’espion ou le criminel qui le décrypte ou l’exploite vient ensuite, construit à la hauteur du phénomène. Par ailleurs, Jean-Jacques Pelletier, qui croit bel et bien à la capacité de quelques-uns à manipuler les foules, exprime également à travers ses personnages sa conviction profonde que les gens intelligents et leurs idées sont bien plus dangereux que les brutes épaisses (cette expression ne semble pas consciente, mais cette conviction est réelle, cf l’entrevue donnée à Alibis, no 11, p.113, 2004).

Stieg Larsson, pour sa part, semble avoir davantage construit ses personnages en tenant compte de leur dimension humaine, et des limitations inhérentes à cette condition. Bien qu’il n’y fasse pas référence, il semble avoir mieux intégré les réalités du principe de Peters, d’après lequel toute personne tend à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence. Moins préoccupé que Jean-Jacques Pelletier des problèmes cérébraux et des enjeux idéologiques, il expose, avec une logique noire, les bas-fonds de la nature humaine, et la violence ordinaire que nous infligeons à nos semblables, en particulier aux femmes. Ce soucis des choses à ras-le-sol, de problèmes omniprésents dans le monde de tous les jours (bien qu’exprimé à travers une intrigue extra-ordinaire) l’amène à créer des personnages qui reflètent, à leur manière, la médiocrité ordinaire, cause des vices. On remarquera à ce titre que les personnages vertueux de Larsson sont également ceux auxquels ont accorderait le plus aisément la grandeur, non seulement morale, mais aussi dans l’intelligence (je pense moins ici à Salander, que le lecteur moyen admire tout en sentant très bien qu’elle doit être insupportable à fréquenter, qu’à des personnages tels que Blomkvist, Giannini, Armanskij…). Est-ce une vision manichéenne, qui attribuerait le talent aux bons et la médiocrité aux méchants? Peut-être… mais il faut noter aussi que la médiocrité des méchants apparaît aussi comme la conséquence des intrigues qu’ils ont mené, et dans lesquels ils s’empêtrent en en perdant le contrôle. Aussi bien, la maîtrise que les « bons » ont de leur vie peut apparaître comme le fait qu’ils n’ont pas toute une accumulation à maîtriser; ils arrivent dans l’intrigue, tous neufs, avec un regard neuf (à l’exception encore de Salander), forts des erreurs passées de leurs adversaires. La barre moins haute les ferait-elle apparaître plus compétents et habiles?

Super-espions ou espions incompétents?

Le meilleur et le moins bon

janvier 16, 2010

On pourrait dire de La Faim de la Terre, le dernier et tant attendu opus de la série des Gestionnaires de l’Apocalypse qu’est le meilleur et le moins bon de la série. Le moins bon, parce qu’il comporte une série d’irritants liés au personnage de Victor Prose, par lequel l’auteur a tenu à se mettre dans son oeuvre. Je ne m’étendrai pas dessus, parce qu’on est toujours volubile sur les irritants, même s’il s’agit de peccadilles, et que je ne voudrais pas donner une image négative de ce qui est tout de même un excellent roman. Tout au plus préciserai-je que la mise en abîme pratiquée en guide d’épilogue est un gros cliché, ce qui est décevant pour terminer une série aussi originale.

Le meilleur, toutefois, parce que c’est aussi le plus ambitieux. Jean-Jacques Pelletier nous promettait l’Apocalypse depuis le début: cette fois il nous l’offre, sans reculer. À ce niveau, La Faim de la Terre flirte avec la science-fiction comme aucun des volumes précédents ne l’avait fait: en projetant, en accéléré, un apocalypse, et en mettant en scène des technologies qui n’existent pas encore. Cette ambition a un prix, dans quelques longueurs (mais ma perception doit être relativisée: ces derniers temps, je ressentais la pression pour finir le livre vite malgré un faible temps de lecture) et dans quelques soupçons d’incohérences avec le reste de la série (légers, faudrait que je vérifie, mais je n’en ai malheureusement pas le temps). Toutefois, plusieurs grandes forces de la série continuent à accompagner le récit: l’omniprésence des médias, les mises à morts imaginatives, le rythme de l’histoire, la sensation de réalisme (j’insiste sur « sensation »). Il est remarquable par ailleurs que les grandes catastrophes, et leurs répercussions sociales, décrites dans La Faim de la Terre, n’auraient, dans la réalité, besoin d’aucun super-complot pour survenir. Le complot, ici, sert surtout les intérêts de la fiction et de la narration.

Par ce dernier opus, Pelletier remplit plusieurs promesses. Ici, ce n’est plus tant le Consortium qui préoccupe nos amis de l’Institut que le Cénacle, où siège « ces messieurs » qui finançaient le Consortium et sur lesquels nous connaissions si peu de choses. Au sein de cet affrontement final, où la victoire a un prix et laisse de profondes cicatrices, les rôles de certains personnages, notamment F, Fogg et Hurt, deviennent plus ambiguës. Je n’en dis pas plus, sinon qu’après ça, on se demande bien ce que Jean-Jacques Pelletier pourra bien nous servir! Non seulement doit-il tourner la page sur une série qui l’a occupé depuis… 1987! Quand même… mais en plus, son prochain livre devra être à la hauteur des attentes!

Les essais de Jean-Jacques Pelletier

janvier 13, 2010

J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises ici de parler de la série Les Gestionnaires de l’Apocalypse (par paresse, les GdA), dont je devrais d’ailleurs achever la lecture sous peu. Jean-Jacques Pelletier est connu pour ses polars. Mais il a aussi écrit quelques essais assez intéressants. Ceux que j’ai lu sont ceux qui ont été publiés dans la revue Alibis. La plus grande partie, en lien très étroit avec son travail romanesque, peut un peu être considéré comme le travail de documentation qu’il a effectué pour écrire les GdA, regroupés dans une série sarcastiquement nommée « La réalité, c’est pire ». Il a aussi déjà écrit quelques essais sur Sherlock Holmes (Alibis 2, 3 et 4) et sur les polars.

Le plus stimulant à mon point de vue était une apologie du polar, doublée de commentaires assassins à l’encontre de la « grande » littérature, celle de l’Institution, souvent prétentieuse et fade, accusée surtout d’avoir mis le roman en pièce. [Edit: Cet essai fut pour moi] une lecture très réjouissante. La forme est d’ailleurs proche du polar: enquête policière et procès, le « crime » de la littérature institutionnelle est décortiqué à coup de témoins appelés à la barre, qui dénoue les étapes de l’intrigue fatale à la manière d’un bon vieux polar: « strip-tease du roman », « neutraliser le narrateur », « supprimer l’histoire », « liquider les personnages » – cette révolution littéraire qu’on aura appelé le « Nouveau Roman » devient, sous la plume de Jean-Jacques Pelletier, une véritable apocalypse littéraire (tiens, tiens…) qui fait le nettoyage par le vide et stérilise le paysage pour, ensuite, élever un seul « monument au milieu des décombres »: l’auteur, narcissique à souhait. Cette charge de Pelletier est jubilatoire, quand on entend tant et tant de critiques snobinards encenser ces pseudos-romans prétentieux, ennuyeux et pleins de fausse profondeur et dénigrer dans la foulée de vrais histoires (paraît-il simplistes), bien construites et plus profondes qu’il n’y paraît. Douce revanche pour qui aime les histoires.

Pelletier explique ce mouvement par une hypothèse (il admet que c’est une hypothèse, mais il est clair qu’il y croit dur comme fer) en faisant des auteurs et des critiques qui ont participé au massacre un portrait en « ultra-libéral », hyper-individualistes, uniquement occupés de leur nombril, et participant par là de l’émergence du libéralisme dans ses aspects les plus sombres. « On peut se demander si plusieurs romanciers « littéraires » n’ont pas, souvent sous couvert de pourfendre la bourgeoisie et les attentes bourgeoises des lecteurs, mené un combat d’arrière-garde et attaqué des formes sociales déjà sur le déclin. Et si, ce faisant, ils n’ont pas défendu les intérêts de la nouvelle forme sociale montante: l’ultra-libéralisme, qui fonctione à l’ultra-individualisme. » Et de rappeler par la suite le processus de fragmentation sociale qui accompagne cette évolution du roman: fragmentation des appartenances (famille, classe sociale, quartiers, nations, religions), du temps vécu (culture de l’instantanéité), des références intellectuelles et du savoir, l’individu se retrouve « libéré », mais privé de solidarités.

Contre les élites littéraires, donc, la littérature de genre, parmi laquelle se trouve le polar. On en arrive à la deuxième partie de l’essaie, donc, qui dresse un portrait du polar et en fait l’apologie contre les accusations des « élites littéraires ». « Du côté de la littérature que l’on dit populaire […] on a assisté à une évolution semblable, mais au service d’une intention différente: non pas détruire la fiction, mais mettre à son service une structure assouplie, plus efficace, plus à même de traduire une situation où des acteurs qui ne se connaissent pas toujours, et qui sont situés un peu partout sur la planète, sont reliés par des enjeux qui les dépassent et dont ils ne sont que partiellement conscients. » Des romans, donc, métissés et adaptés à leur temps. Contre lesquels nombre de critiques auraient été faites par la critique littéraire française: le polar « ferait la promotion d’une justice primaire; il ferait l’apologie de la violence; il mettrait en scène des personnages simplistes en comparaison desquels le Terminator ferait figure d’intellectuel byzantin; et il inciterait les gens à l’évasion dans des univers réducteurs de bons et de méchants […] Son effet serait de faire vivre les lecteurs dans un monde illusoire, de décourager l’action et de faire l’apologie du statu quo… quand ce n’est de la violence. », hou! les vilains conservateurs que sont les amateurs de polar! Pelletier met ici en évidence l’absurdité des accusations, fondées sur un très petit nombre de romans, négligeant une nette majorité de romans qui ne cadrent pas dans ce portrait. Par ailleurs, il en profite pour critiquer un peu les réflexes idéologiques qui la sous-tendent. Sur le conservatisme, il dit « Sans un flux continu de nouveautés, il n’y aurait pas d’évolution. C’est entendu. Mais s’il n’y avait pas de conservation des nouveautés intéressantes, il n’y en aurait pas non plus. » Sur le caractère potentiellement moralisateur du polar, il s’agit plutôt de « la lutte, non pas du bien contre le mal, mais, plus modestement, pour un monde plus viable… et plus vivable. » La liste des enjeux sociaux dont se préoccupe le polar est en effet bien longue, et, ultimement, on n’y confond pas, comme le font trop facilement certains critiques littéraires, un « monde policé » avec un « monde policier », ni l’ordre avec les forces de l’ordre, ni la justice avec ceux qui s’en prétendent les représentants.

Cet essai, un parmi beaucoup d’autres, a été publié dans le no 30 de Alibis, le même où a été publié « Les Cathédrale de la Mort » cet été. L’un des plus riches en réflexions (à mon sens en tout cas) de l’auteur, mais non le seul. Je ne saurais trop le recommander, bien que ce ne soit aucunement indispensable: lire les romans et les essais de JJ Pelletier en parallèle, c’est très profitable.

Parcours de battante

novembre 16, 2009

Il m’arrive assez souvent de finir des livres aux petites heures du matin, après une nuit de lecture. Un bon roman, trop peu de pages restantes pour vouloir poser le livre en se disant qu’on le remettra à demain, trop de pages restantes en revanche pour le finir à une heure raisonnable. C’est en gros ce qui est arrivé cette nuit quand j’ai achevé le troisième tome de Millenium. J’ai parlé du premier ici, et je n’ai pas parlé du deuxième parce que les tomes 2 et 3 ne constituent pas des lectures indépendantes. Quand on lit le deuxième, il faut lire ensuite le troisième.

Encore une fois, c’est très bon, quoi que dans un style différent du premier tome. Ce dernier ressemblait à un polar traditionnel, suivant, donc, une enquête où on cherche à résoudre une énigme, avec un argument inhabituel, c’est-à-dire que l’énigme à résoudre se situait loin dans le passé d’une riche dynastie industrielle suédoise. D’une manière logique, on avait exclusivement le point de vue des enquêteurs, pour préserver le mystère. Dans le deuxième tome, on demeure dans le polar, avec un argument plus habituel (une enquête sur un double meurtre), mais on suit plusieurs enquêtes en parallèle: celle de la police, celle de Millenium, celle d’un groupe de sécurité, celle de Lisbeth Salander, ce qui amène une multiplication des points de vues. Le troisième tome achève une transition du polar d’enquête à ce qui s’apparente plutôt à un thriller d’espionnage et, suivant les règles de ce dernier genre, on a droit, finalement, au point de vue antagoniste. Pour les lecteurs, la préférence d’un tome sur un autre dépendra donc beaucoup du genre qu’ils préfèrent. Mais chacun dans son genre est très efficace.

À partir du deuxième tome, Millenium s’affirme résolument comme étant l’histoire de Lisbeth Salander. Elle est au centre de toutes les intrigues, ces dernières révèlent son histoire et approfondissent ses motivations. Les principales préoccupations de l’auteur sont à nouveau fouillées: le journalisme et, surtout, la violence faite aux femmes. Il se réserve d’ailleurs quelques intrigues secondaires qui n’étaient pas nécessaire à l’histoire pour pouvoir approfondir ces thèmes, mais comme ce sont des histoires efficaces en elles-mêmes, on s’en réjouit. On sent également à travers son histoire sa préoccupation constante de ne pas faire des femmes des victimes. Cela se sent à travers non seulement Lisbeth, mais plusieurs personnages secondaires et, dans le troisième tome, par une introduction à chaque partie sous la forme d’une page sur les femmes guerrières dans l’histoire (pages très intéressantes, mais à prendre avec des pincettes… je projette un autre billet éventuellement pour examiner le thème). Pas étonnant que les féministes aient encensé la série. Du reste, elle le mérite, car l’engagement de Stieg Larsson ne tombe jamais dans la niaiserie politiquement correcte, et n’occulte jamais le plus important: l’histoire.

À ce titre, les tomes 2 et 3 ont les mêmes forces que le premier: une écriture efficace (qui n’évite pas à l’occasion une ou deux longueurs), des personnages bien campés et généralement attachants, une intrigue bien ficelée, pas toujours vraisemblable, mais suffisamment pour satisfaire la plupart des lecteurs. Les qualités sont largement suffisantes pour faire pardonner les défauts.

De la bonne qualité, donc. Mais je ne dirais pas que « quand on a lu Millenium, on ne sait plus quoi lire après », c’est très largement exagéré. Je sais très exactement ce que je vais lire après: La Faim de la Terre.

Il est sorti!

novembre 5, 2009

C’est le billet le plus consulté de ce blog depuis sa création. En moyenne, il a attiré une visite par jour, mais ces derniers jours, c’est plutôt une moyenne de 8 visites par jours. Je parle bien sûr du billet où je parle de la sorti du prologue de La Faim de la Terre et la sortie prochaine du dernier volet des Gestionnaires de l’Apocalypse. La sortie était annoncée pour le 5 novembre sur le site des éditions Alire, mais c’est en réalité hier que je l’ai vu sur les rayons et me suis procuré mon exemplaire. Question: est-ce que les petits cartons signalétiques qui étaient encore dedans signifient que j’ai acheté les premiers exemplaires reçus par la librairie où je les ai achetés? Anyways.

Toujours un plaisir de renouer avec Théberge et compagnie. Un dialogue entre Théberge et son vocabulaire inventif et l’inspecteur Rondeau (celui atteint du syndrome de Tourette), ça vaut de l’or. C’est à regret que je vais le mettre de côté quelques jours, le temps d’achever la lecture du troisième Millénium.

Les fous qui jouaient aux échecs

septembre 17, 2009

J’ai acheté hier le roman noir 5150 rue des Ormes, de Patrick Sénécal, qui va d’ailleurs bientôt faire l’objet d’une adaptation au cinéma (mais ce n’est pas pour ça que je l’ai acheté). Je pensais lire ce roman de 367 pages en quelques jours. Je l’ai lu d’une traite, en quelques heures, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps.

Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec les catégorisations littéraires, je rappelle que le roman noir est plus ou moins au roman policier ce que le roman d’horreur est au fantastique. En fait, le roman noir s’intéresse davantage aux criminels et aux victimes qu’aux policiers qui mènent l’enquête (cf wikipédia, je mets le lien anglais parce que l’article francophone actuel est pire que médiocre), ce qui le rapproche très souvent du thriller. Entrer dans la peau des criminels les plus immondes, ou de leurs victimes au pire moment du drame, c’est ce que préfèrent les auteurs de ce genre, par conséquent ce qui fait que la distinction avec l’horreur est très ténu et ne tient généralement qu’à l’absence d’éléments fantastiques. Le public pour les deux genre est d’ailleurs sensiblement le même et les confusions sont fréquentes, notamment dans les librairies (où on les range sur les mêmes tablettes) et au cinéma (où l’adjectif « noir » est rarement utilisé).

Le paragraphe qui suit révèle des détail de l’intrigue, mais je fais en sorte que ça soit très léger et supportable; à vous de voir si vous voulez le lire ou passer au suivant. C’est l’histoire d’un gars malchanceux. D’ailleurs il croise un chat noir au début, alors… il se prend une débarque de son bicycle et sonne à la maison la plus proche (le 5150 rue des Ormes, vous avez bien deviné – c’que vous êtes doués!) pour appeler un taxi. Manque de bol, la maison est habitée par un psychopathe, et il voit sa victime. Un autre psychopathe l’aurait tué sur place, mais là (mais est-ce de la chance?), il se trouve que celui-ci (répondant au banal nom de Jacques Beaulieu) agit toujours au nom de la Justice, et il se rend bien compte que notre gars – il s’appelle Yannick Bérubé – est victime des circonstances et que ce serait injuste de le tuer, alors il se « contente » de le séquestrer. Il essaie même de lui rendre le séjour « agréable » en l’intégrant à la vie de famille. On fait donc connaissance de sa femme, Maude, folle de Dieu qui s’efforce de réfléchir le moins possible par elle-même, et ses deux filles: Michèle, une ado encore plus dangereuse que son père (notamment parce qu’elle est plus lucide) et Anne, une fillette de dix ans à peu près aussi allumée qu’un zombi en état de choc. Petit à petit, on commence à cerner la folie de Beaulieu. Non seulement ce gars-là est un Juste, mais il en a la preuve: aux échecs, où il joue toujours avec les blancs, il n’a jamais perdu. Jamais. Mais comme son prisonnier n’est pas d’accord avec lui sur sa conception de la justice, il lui propose un marché: le jour où il gagnera une partie d’échecs contre lui, il le laissera partir. Et Yannick voit ses talents de joueur croître aussi vite que sa raison vacille.

Pas d’inquiétude à avoir, il n’y a aucun besoin de bien connaître les échecs pour bien apprécier ce roman. Par là, Sénécal fait la démonstration qu’on peut parfaitement écrire sur un sujet qu’on ne connaît pas. Il fait aussi la même démonstration concernant le meurtre et la folie.

Le sujet ici n’est pas le jeu, on s’en doute bien, mais de voir Yannick en mode survie. Dans le roman noir comme dans l’horreur, la tentation est grande de tomber complaisamment dans le gore et la boucherie. Sénécal évite très bien l’écueil, sans évacuer l’horreur, omniprésente. Elle n’en a que plus d’impact.

Un ange dans la rue

août 6, 2009

Aujourd’hui on parle de Gueule d’Ange, roman de Jacques Bissonnette paru aux éditions Alire. On y retrouve son policier fétiche, Julien Stifer, mais pas dans le premier rôle.

Je l’ai acheté parce que, de toute évidence, je suis dans une période polar. Sinon, bah… parce que l’héroïne s’appelle Anémone, et que je trouve ça joli. Elle est diplômée en criminologie, spécialisation criminalité juvénile, et elle a bénéficié d’une nouvelle politique du service de police pour entrer aux homicides, s’attirant ainsi l’hostilité de ses collègues qui ont tous trimé de longues années pour arriver là. Ça aussi, le débutant qui fait son expérience et l’intégration dans un nouveau milieu, ce sont des thèmes qui viennent me chercher.

Tout commence par le banal meurtre d’une prostituée adolescente dans un parc. Anémone va assister le lieutenant Stifer, lequel est toujours très affecté lorsque des adolescentes se font tuer. Liée à l’enquête, la disparition d’une amie de l’adolescente, une fille surnommée Gueule d’Ange, fugueuse depuis peu, vivant dans la rue.

C’est donc une exploration du monde de la rue que propose ce roman. Le lecteur suit les policiers de squat en squat, interrogeant les travailleurs sociaux, les prostituées, les drogués et les mendiants pour dénouer les fils de l’affaire et retrouver Gueule d’Ange. L’affaire n’est pas facile, et ils rencontrent surtout l’hostilité des jeunes des rues, le mutisme des travailleurs sociaux, l’exaspération des « honnêtes gens » qui voudraient bien vivre débarrassés de la « racaille ». Mais Bissonnette ne se borne pas à cela, et on a droit à une intrigue qui n’a rien de banale, et se mêle d’exotisme.

Accessoirement, il y a aussi une pirate informatique dans l’histoire, un personnage-type devenu aussi courant et banal dans les polars qu’un commissaire de police.

Voilà une histoire plutôt attrayante, un scénario assez original pour ne pas tomber dans la simple « chronique de la rue ». Le style, toutefois, est plutôt terne. Efficace, dans le sens où l’histoire est claire et se suit sans difficultés, mais il manque de souffle, de ce petit quelque chose qui fait décoller l’émotion et embarquer le lecteur dans l’histoire. Les personnages secondaires sont parfois un tantinet trop caricaturaux, mais les personnages principaux, en revanche, sont assez forts pour soutenir le récit. Anémone tient ses promesses, l’auteur a bien su mêler en elle l’intelligence et le talent, d’une part, et les erreurs de l’inexpérience, d’autre part. Stifer laisse deviner sa complexité à travers ses actes plus que ses paroles. Quant à Gueule d’Ange, c’est la bonne surprise du roman, un personnage véritablement charismatique malgré son jeune âge.

Dernière, mais non la moindre, des qualités de ce roman, c’est de nous réserver à intervale régulier des petits chocs, le genre qui doivent faire parti du quotidien des policiers, et qui rendent le métier difficile pour le morale. Des petites horreurs qui s’accumulent.

Saga, misogynie et crapulerie économique

juillet 20, 2009

Je viens de terminer le premier tome de Millenium. Les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

D’habitude, je résiste aux manias littéraires. Je n’avais pas envie de lire Harry Potter avant que le livre ne se retrouve sous mon nez et que j’en lise la première ligne. Je n’ai jamais lu Dan Brown, et je n’en ai toujours pas envie. Etc…

Donc en fait, ce n’est pas que je ne lis pas les livres qui provoquent les manias, c’est plutôt que le battage médiatique qui les entoure ne me touche pas. Sauf peut-être dans ce cas-ci. Là, j’avoue avoir été un petit peu tenté.

Et si j’ai cédé, c’est la faute à Jean-Jacques Pelletier. Je venais de finir Les Cathédrales de la Mort, et je venais de lire également son essai sur le polar. Ça donnait envie de lire du roman policier. Et comme La Faim de la terre ne sort pas avant l’automne, il fallait trouver autre chose. Millenium, donc.

C’est bon. Très bon. Pas le chef-d’oeuvre immortel annoncé, mais c’est très bon. Heureusement, je n’avais pas d’attentes particulières.

Le premier tome peut se lire comme une histoire indépendante. Pas besoin d’aller plus loin après, sauf pour retrouver les mêmes personnages, le même style.

Blomski est un journaliste économique. Il s’est fait beaucoup d’ennemis dans le milieu, en critiquant la couverture complaisante que les médias font des grandes entreprises de son pays. Alors il est devenu l’un des fondateurs de la revue Millenium, vouée justement au journalisme d’enquête et à une couverture plus critique. Et il est entré en conflit ouvert avec un gros poisson, du genre requin. Et ça se passe mal pour lui. Il a intérêt à se faire oublier un moment. Et c’est à ce moment qu’Henrik Vanger, un vieux milliardaire, industriel à la retraite, l’engage pour écrire la chronique de sa famille… officiellement. Officieusement, il lui demande de mener son enquête pour élucider la disparition de sa nièce, plus de trente ans plus tôt. Sans grand espoir. Blomski est surtout intéressé par la chronique, mais on se doute bien qu’il va finir par mettre en lumière un indice inédit. En chemin, il va engager une hacker asociale troublée, Lisbeth Salander, pour l’assister dans ses recherches.

Comparativement aux Gestionnaires de l’Apocalypse, par exemple, qui expose régulièrement le point de vue des méchants, Millenium se présente donc comme un polar traditionnel: il y a un crime, un enquêteur, une énigme à résoudre. Les indices sont distribués au fil des pages, laissant le lecteur tenter de deviner qui est le meurtrier. Et si certains aspects se révèlent plutôt prévisibles, l’intrigue est assez bien ficelée pour lui réserver sa part de surprises.

Au-delà de l’histoire, il y a un thème, celui qui donne son titre au livre: « les hommes qui n’aimaient pas les femmes ». La brutalité envers les femmes, brutalité surtout sexuelle, se retrouve constamment au fil de l’histoire, qu’il s’agisse d’allusions servant de toile de fond au récit, d’intrigues secondaires ou de l’intrigue principale. Lisbeth Salander est évidemment un personnage conçu spécialement pour mettre en scène le thème… et elle ne se laisse pas faire. Quant à Blomski, il a les apparences d’un anti-thème: lui, il aime les femmes, pas de doute…

Une bonne histoire, des personnages intéressants, un thème bien campé. En bonus, on peut citer une certaine vision de l’histoire de la Suède, quoique ce soit loin d’être à l’avant-plan. Un bon moment à passer.

La faim de la Terre s’en vient-elle?

mai 22, 2009

Le numéro actuel de la revue Alibis contient le prologue de La faim de la Terre, la conclusion tant attendue des Gestionnaires de l’Apocalypse, dont je parle ici. Comme deux débats sur des sujets forts différents sont venus m’y faire penser justement hier, je me permet de signaler à nouveau l’étonnant foisonnement d’idées et de réflexions derrière ces polars à l’humour affirmé. La parution du prologue laisse espérer que l’interminable attente va peut-être se terminer bientôt.