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Machiavel, la corruption et la redistribution de richesses

août 10, 2012

Surtout connu pour Le Prince, un opuscule dans lequel il décrit les stratégies employées par les « grands » pour s’emparer du pouvoir et le conserver, Machiavel est aussi l’auteur de plusieurs autres traités, notamment les Discours sur la première décade de Tite-Live, dans lesquels il décrit, à travers un commentaire sur les débuts de l’histoire romaine, comment se forme une République, quels sont les dangers qui la menace et par quels moyens elle peut s’en prémunir.

Machiavel écrivait ce livre alors que sa ville natale, Florence, était dirigée par les Médicis. L’ancienne république de Florence, qu’il avait fidèlement servi, avait succombé aux aléas d’une géopolitique italienne mouvementée et à la puissance financière de Cosme de Médicis et ses héritiers, qui s’étaient emparés du pouvoir.

Je retranscrit ci-dessous deux paragraphes qui proviennent de la biographie-commentaire de Machiavel écrite par Quentin Skinner. Pour alléger le texte, j’en ai retiré les références, d’autant que le système utilisé par Skinner ne serait pas d’une très grande utilité à qui n’a pas le livre dans les mains. Ce commentaire de Skinner porte sur la partie des Discours où Machiavel discute de la possibilité qu’une faction se forme et s’empare du pouvoir pour des fins personnelles et au mépris du bien public.

Autre cause essentielle de l’apparition des factions: l’influence pernicieuse que peuvent exercer ceux qui sont à la tête d’une fortune personnelle importante. Les gens riches ont toujours la possibilité de faire profiter de leurs faveurs d’autres citoyens, par exemple « en leur prêtant de l’argent, en mariant leurs filles, en les soutenant contre l’autorité des magistrats », et, plus généralement, en leur faisant obtenir des avantages de toute nature. Une protection de ce type est extrêmement néfaste dans la mesure où les citoyens ainsi défendus tendent à « dev[enir] les partisans de leurs protecteurs », aux dépendants de l’intérêt collectif. En outre, elle ne fait qu’accroître le sentiment qu’on ces gens riches de pouvoir « corrompre la société et violer les lois ». Pour toutes ces raisons, Machiavel insiste sur le fait « qu’une telle corruption, ce peu de goût pour la liberté, trouvent leurs racines dans l’inégalité sociale qui caractérise l’État en question »; on peut expliquer de la même manière ses avertissements répétés sur le fait que « l’ambition des grands est telle, que si par mille voies et mille moyens divers elle n’est pas réprimée dans un État, elle doit bientôt en entraîner la perte ».

La seule solution possible, dans une telle situation, est de recommander aux « républiques bien ordonnées » de faire en sorte que le « trésor public soit riche et que les citoyens soient pauvres ». Machiavel reste un peu imprécis quant au type de législation – ordine – qu’il conviendrait de mettre en place pour atteindre un tel résultat, mais il est toujours éloquent lorsqu’il traite des bénéfices qu’on peut attendre de la mise en oeuvre d’une telle politique. Si la loi « maintient les citoyens dans la pauvreté », alors, même dans une situation marquée par « l’absence de richesse et de virtù« , ils ne pourront « se plonger ou plonger les autres dans la corruption ». Si, dans le même temps, les coffres de l’État demeurent pleins, le gouvernement aura toujours la possibilité de démontrer qu’il est plus efficace que les riches lorsqu’il s’agit de conduire une politique destinée à « favoriser le peuple » puisqu’il pourra faire en sorte que les rémunérations dans le service public soient supérieurs à celles du secteur privé. Et Machiavel de conclure logiquement que « les lois les plus utiles dans un État qui veut être libre sont celles qui maintiennent les citoyens dans la pauvreté ». Il met alors un point final à cette discussion en usant d’un somptueux effet de rhétorique: il annonce, en effet, qu’il pourrait « démontrer par un discours fort étendu que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses » si « d’autres écrivains n’avaient pas déjà fréquemment célébré ce point de vue ».

(SKINNER, Quentin, Machiavel, Paris, Paris, Seuil, 2001, pp.110-111.)

Deux dernières remarques: d’une part, il est évident que le mot « pauvreté » ne recouvre pas pour Machiavel les mêmes connotations que pour nous. Machiavel ne prône pas que l’État maintienne ses citoyens dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins, bien sûr. Ce sens que nous donnons aujourd’hui au mot « pauvreté », lui l’aurait sans doute désigné d’un autre mot, tel que « misère ». Ici, il faut comprendre « pauvre » comme « non-riche », c’est-à-dire l’équivalent d’une classe moyenne, capable de subvenir à ses besoins et de vaquer à ses occupations, mais incapable de corrompre l’État.

Enfin, si Machiavel pensait à la Florence des Médicis, Skinner, lui, écrivit ceci en Angleterre en 1981, à l’époque de Margaret Tatcher. Et moi je retranscrit cet extrait en 2012, dans le Québec de Jean Charest.
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8 novembre 2013: j’ai fait une légère modification du texte sur une tournure de phrase qui ne me plaisait pas.

L’argumentaire abstentionniste

août 9, 2012

Comme à chaque cirque électoral*, nous avons un numéro « stratégique » et un numéro « abstentionniste ». Penchons-nous un peu sur ce dernier.

Les arguments abstentionnistes se présentent sous le jour de la rigueur intellectuelle et de l’intégrité. Il ne fait guère de doute que de grands esprits les soutiennent, et qu’il vaut au moins la peine de les passer en revue. Prenons ici ce texte de Baillargeon, qui ne conclut pas, mais qui présente une synthèse brève, mais représentative de cet argumentaire.

Un argumentaire qui, je le dis d’emblée, ne me semble fondé sur à peu près rien de bien concret. Oh, certes, le spectacle électoral est affligeant. Mais la question n’est pas là. Elle serait plutôt: « le fait que ce spectacle soit lamentable justifie-t-il de ne pas voter? » Elle serait aussi, par ailleurs: « Le fait de ne pas voter peut-il relever le débat public, ou au contraire contribue-t-il à l’abaisser? »

Baillargeon écrit ceci: « Car c’est bien au nom d’un idéal élevé de démocratie que plusieurs refusent de participer à la mascarade électoraliste. »

« Plusieurs »: il convient en effet de ne pas généraliser, péché souvent présent dans l’argumentaire abstentionniste qui aime à décrire des gens qui militent à l’année longue et ne vont pas voter, négligeant que le nombre absolu de gens qui militent à l’année longue est bien inférieur à celui des gens qui s’abstiennent de voter. Eux qui militent bel et bien se sentent bien sûr visé par tous les reproches faits au abstentionnistes, mais négligent le fait qu’un grand nombre d’abstentionnistes les méritent bel et bien, eux, ces reproches. Ce que Baillargeon écrit aussi des abstentionnistes (« des gens qui, typiquement, sont engagés dans l’action politique à longueur d’année ») est vrai dans bien des cas, mais n’est certainement pas, contrairement à ce qu’il dit, une description « typique ».

Mais ce qui me dérange surtout, c’est cette prétention selon laquelle l’abstentionniste ne participerait pas à la mascarade électorale. Faux! Archi-faux! Le fait qu’ils nous fasse leur répétitif numéro  – sans jamais y changer une ligne – à chaque élection montre assez bien qu’ils sont parti intégrante de la mascarade qu’ils prétendent dénoncer. Remarquons par ailleurs le caractère éminemment esthétisant de la tournure de l’argument: Les élections, c’est laid, berk, pas beau, je vais pas y participer!

Un peu de concret, s’il-vous-plaît, ça manque.

Moins de snobisme aussi, peut-être? Ce n’est pas un travers fréquent chez Baillargeon, mais c’est bel et bien présent dans cet argument: « tout celââ est bien indigne de moi, ma chère! »

Mais revenons au concret. Car si les abstentionnistes participent, eux aussi, à la mascarade électorale, c’est aussi de manière tout à fait concrète, justement. Car il est faux de penser qu’être exigeant envers les partis politiques au point de prôner un abstentionnisme systématique ou quasi-systématique rehausse le discours politique électoral. C’est en fait tout le contraire qui se produit.

Pour un parti politique, il est plus facile de mobiliser son militant pour aller voter que de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp, et plus facile de convaincre l’électeur d’en face de changer de camp que de convaincre un abstentionniste d’aller voter. Par conséquent, il ordonnera ses priorités en fonction de cette échelle. La priorité sera de mobiliser les militants. Avec un fort taux d’abstentionnisme, la table est mise pour la wedge politic, une stratégie électorale rigoureusement incapable de rallier une majorité de la population, mais très efficace pour rallier un groupe conséquent de votants. Pour contrer cette dynamique, présente au Canada depuis quelques années et que Charest vient d’introduire au Québec, il faudrait un électorat votant très volatile. Cela implique que de forts taux d’abstentionnisme soient exclus de l’équation.

Contrairement à ce qu’ils prétendent, les abstentionnistes sont donc des acteurs importants de la dégradation de la politique partisane partout où elle se produit.

Il faut reconnaître à Baillargeon d’admettre, au moins, que les arguments abstentionnistes sont à double tranchant. Et il faut reconnaître, surtout, à la minorité des abstentionnistes qui tiennent ce discours, la volonté de valoriser la politique en dehors des seules élections. Ils ont raison de dire que « si tu votes pas, vient pas chialer! » est un argument stupide, et que le droit de chialer est un droit inaliénable en démocratie. De reprocher à celui qui vote aux quatre ans et ne fait rien entre les deux d’être une personne dépolitisée. Mais je reproche aux gens qui tiennent ce discours d’entretenir une fausse dualité entre le vote et l’action politique, comme si l’un et l’autre ne pouvaient pas aller ensemble. En réalité, lorsque se pose la question « vais-je voter ou pas? », la question « est-ce que j’agis politiquement hors des élections? » n’est simplement pas pertinente. L’action politique ne dispense pas de voter, non plus que voter ne dispense d’agir politiquement.

À mon sens, il n’y a que deux avenues où l’abstentionnisme dispose d’arguments (plus ou moins) concrets:

1) Pour un anarchiste révolutionnaire, il peut faire parti d’une politique du pire qui encouragera la décadence de nos élites et nous mènera à la Révolution. J’ai cette ligne de pensée en horreur, mais elle est cohérente.

2) Assez curieusement, l’argument le plus pragmatique en faveur de l’abstentionnisme au Québec est un argument que je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un abstentionniste et qui revient au contraire souvent chez les adversaires du vote stratégique. Cet argument a un chiffre: 1,50$. La somme, par vote obtenu, que touche chaque parti politique pour son financement. Il est cohérent de dire « aucun parti politique ne mérite mon financement ». Mais l’est-ce suffisamment pour compenser les coûts politiques et sociaux engendrés par l’abstentionnisme? En ce qui me concerne, non.

De mon point de vue, il est plus noble de voter en se bouchant le nez que de jouer les snobinards dans son coin en se berçant de l’illusion qu’on « est au-dessus de tout ça ». Parce que la fange touche tout le monde, et que c’est simplement être honnête que de l’admettre.

…………………………………

*L’expression est insultante pour les gens du milieu du cirque, j’en conviens. Mais elle est malheureusement consacrée. D’ailleurs, comment ridiculiser la politique telle qu’elle se décline au sommet sans insulter des innocents? Même parler de « bouffonnerie » ne fonctionne pas: les bouffons sont drôles et peuvent dire la vérité. M’enfin… il semble que le meilleur moyen d’insulter de tristes menteurs malhonnêtes qui se prennent au sérieux soit de les comparer à des honnêtes gens, ne cherchons pas à comprendre.

Ailleurs, c’est pire… et alors?

mai 23, 2012

Au XVIe siècle, dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de la Boétie écrivait « il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage. » (p.26). L’humaniste français défendait ainsi la position que l’homme libre est plus prompt à défendre sa liberté que celui qui ne l’est pas à réclamer la sienne. Il y a là, dit-il, l’influence de l’éducation.

En 1856, dans L’Ancien régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville écrivait de la Révolution française « Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis qu’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège » (1). Aux yeux de ce penseur libéral, si la révolution eut lieu sous Louis XVI plutôt qu’avant, ce n’est pas parce qu’il était pire que ses prédécesseurs, mais plutôt parce que son peuple avait eu la marge pour penser le rejet de la domination, et que, face à un timide retour de mesures autoritaires, il ne le toléra pas.

C’est ce genre de logique que ne paraissent pas comprendre nos conservateurs – y compris ceux qui se cachent derrière le nom de « Parti Libéral du Québec ».

Notre ministre Robert Dutil et plusieurs autres s’efforcent de nous faire avaler la loi 78 sous prétexte que d’autres pays contrôlent davantage les manifestations que ce qui est prévu dans cette loi. L’argument me paraît pervers. Je ne vois pas pourquoi, parce que c’est pire ailleurs, nous devrions accepter de régresser.

C’est un mauvais usage de la comparaison que de prétendre que nous devrions nous rapprocher de modèles plus répressifs, si cette répression est contraire à nos valeurs. C’est un meilleur usage de la comparaison que de dire que, tout en continuant notre chemin dans la même direction, on espère que ceux chez qui c’est pire s’efforceront de nous rejoindre. Par exemple, on espère que les Russes sauront faire taire Vladimir Poutine.

[Edit:24-05-2012 – Non seulement la logique du Sinistre (2) de la Sécurité publique Robert Dutil est sinistre, mais en plus, il nous ment en pleine face.]

(1) Cité dans GARCÍA, Patrick, « La naissance de l’histoire contemporaine », dans Les courants historiques en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Armand Colin, 2007, p.89

[Edit: (2) Dire « sinistre » au lieu de « ministre » est une pratique introduite au Québec par l’humoriste Sol. En ce moment, c’est très populaire quand on parle des membres du cabinet Charest.]

Un moratoire sur la décadence

mai 13, 2012

Le débat politique actuel, au Québec et ailleurs, est hanté par le spectre de l’immobilisme. Pour s’en tenir à la Belle Province, lors de la première élection des conservateurs du Parti « libéral » de Jean Charest, on nous avait promis une « réingénierie de l’État » qui s’est heurté à la mobilisation citoyenne. Dès lors, nous avons connu une très forte médiatisation des projets avortés, et une très faible médiatisation des projets menés à terme. Les journalistes d’opinion favorables à l’approche charestienne ont martelé que les trop nombreux reculs acculaient le Québec à l’immobilisme. Ils ont convaincus les masses démobilisées, qui souhaitent un gouvernement « qui se tient debout et fait avancer les choses », mais si possible sans avoir à s’impliquer elles-mêmes. Syndicats, groupes de pression, associations étudiantes, et la plus grande partie de la société civile (à l’exception notable du patronat), sont pointés du doigt comme responsables d’une immobilité dont la réalité n’est guère démontrée, n’étant le plus souvent médiatisés que lorsqu’ils se mobilisent dans une opposition, mais non lorsqu’ils réalisent des projets.

Si le mot « immobilisme » est moins employé, il n’en reste pas moins imprégné dans les esprits du gouvernement, de ses partisans et de l’électorat. Et le mot « moratoire », devenu à la mode, y est profondément associé. Pas étonnant que les péelquistes refusent de parler de « moratoire », eux qui, du fond de leur impopularité, mise sur une apparence de grands projets, sur une volonté d’avancer à tout prix, même si c’est dans la mauvaise direction. Dans le cas de la grève, un moratoire serait associé à une capitulation, même si initialement ce ne sont pas les étudiants qui ont lancé l’idée.

L’archétype de la dénonciation des moratoires comme manifestation première de l’immobilisme s’incarne dans l’éditorialiste Mario Roy, qui y a consacré il y a quelque temps un éditorial intitulé « Génération M« . Un tel titre suggère que c’est un problème de génération, et vise de toute évidence les étudiants, mais le phénomène dénoncé s’étend en fait à l’ensemble de la société. Roy affiche assez peu ses sources et ses orientations idéologiques, mais ceux qui le suivent avec régularité savent que le fondement de sa pensée est conservateur, aussi n’est-il pas étonnant que cet éditorial si typique soit venu de sa plume.

On le devinera, je ne suis pas d’accord avec M. Roy. L’examen des faits me mène à une autre interprétation de la situation. Mais commençons d’abord par commenter quelques concepts, en particulier ceux de « conservatisme » et de « progressisme », que M. Roy, comme d’autre, emploient dans un sens qui n’est pas sans mener à des paradoxes.

Conservatisme et progressismes, entre les attitudes et les idéologies

Avec ce sous-titre, on me verra venir. Dans son éditorial, Mario Roy dénonce la « pathologie » (!) qui sous-tendrait la logique des moratoire, celle de promouvoir le statu quo, voire le statu quo ante (le retour à une situation antérieure) « Laquelle, de surcroît, se drape souvent dans le manteau du progressisme alors qu’elle répond à la définition même du conservatisme réactionnaire. » L’emploi fait par l’éditorialiste des mots « conservatisme » et « progressisme », ici, prend ces termes dans leur sens littéral. C’est un emploi très fréquent dans les conversations et les textes actuels, signe d’une société peu rompue à l’exercice des analyses idéologiques. Il peut se retrouver par exemple dans les écrits de Jean-Jacques Pelletier, ou les miens… Le problème de cette approche du « conservatisme », c’est qu’elle n’offre aucune indication morale sur la désirabilité ou non de celui-ci. Le conservatisme sera une bonne chose face à certains enjeux, et une mauvaise chose face à d’autres. C’est donc une définition peu porteuse lorsqu’il s’agit d’offrir une analyse globale d’une situation politique.

Il existe une autre manière de définir les notions de « conservatisme » et de « progressisme », et c’est d’examiner des traditions idéologiques qui les sous-tendent. Ces traditions idéologiques regroupent des idéaux, des croyances et des méthodes d’analyses qui permettent d’établir une cohérence à l’intérieur d’ensembles d’idées par ailleurs très diversifiés.

Ainsi le conservatisme tend-il à privilégier une vision de la morale comme étant immuable. Ce qui était bon par le passé le sera toujours, ce qui était mauvais par le passé le sera toujours, parce que la morale est, aux yeux des conservateurs, soumise à des lois à peu près indépendante du temps ou de l’humain. Croire qu’un ordre politique est « voulu par Dieu », croire que les hommes et les femmes sont « biologiquement programmés » pour avoir des rôles distincts dans la société, croire que la démocratie est « la fin de l’histoire » ou que « les hommes méritants se retrouvent forcément au sommet de l’échelle sociale » (ce qui amène à dire que « s’il est au sommet de l’échelle sociale, c’est forcément qu’il le mérite) sont des croyances et des analyses de nature conservatrices.

Le progressisme, lui, ne me semble pas tant être une tradition idéologique en soi, mais plutôt le point de rencontre entre plusieurs idéologies, notamment le radicalisme et l’humanisme libéral. Le radicalisme est improprement associé à de « l’extrémisme », mais en fait, il s’agit surtout d’une volonté d’examiner les problèmes sociaux à la « racine ». Pour l’analyse radicale, les inégalités et les injustices sont le produit de mécanismes sociaux qui les causent et les reproduisent. Un radical estime qu’un pauvre a, par son éducation et ses moyens, moins accès à l’éducation qui lui permettrait d’atteindre le sommet de l’échelle sociale, qu’il a moins accès qu’un riche aux ressources qui lui permettraient d’exprimer son point de vue et de défendre ses intérêts en politiques. Le radical pense aussi que les hommes et les femmes se voient répartir des rôles distincts en raison de « construits sociaux ». Que la société envoie à travers son système d’éducation, ses médias, ses « sagesses populaires » un message aux pauvres selon lequel ils sont « nés pour un petit pain » et qui incite les pauvres à accepter leur sort sans tenter de l’améliorer.

L’humanisme libéral, sans rejeter le rôle des construits sociaux, ne leur accorde pas le même poids sur la destinée des individus, qu’il estime généralement libres. Moins préoccupé des intérêts des ensembles que de celui des individus, il pose cependant comme prémisse fondamentale l’égalité de tous à la naissance, sans égard à leur sexe, leur ethnie ou leur condition sociale. Il estime par conséquent que la société doit mettre à disposition de l’ensemble de la population les outils qui permettront à chacun de choisir sa voie et d’avoir des chances raisonnables, dans la mesure de ses talents, d’atteindre ses objectifs.

En cela, les deux courants de pensée ont plusieurs lieux de convergence, à l’intérieur desquels se forment des mouvements « progressistes », parfois plus radicaux, parfois plus libéraux (ou parfois autres). Les courants « progressistes » favorisent l’établissement, le maintient ou l’amélioration dans la société de conditions qui mèneront à son amélioration.

Une fois posés ces éléments, on voit en quoi l’emploi des termes « conservateurs » et « progressistes » comme des idéologies diffère d’un emploi des mêmes termes comme des attitudes. Vouloir préserver une institution qui améliore la société relève d’une attitude conservatrice, mais d’une idéologie progressiste. Les progressistes veulent « conserver » la démocratie, car elle permet à tous de défendre leurs intérêts, plutôt que de laisser confisquer les choix sociaux par une élite. C’est là un exemple consensuel.

Dans le domaine de l’éducation, les progressistes estiment que l’éducation doit être accessible afin de jouer un rôle « d’ascenseur social » qui rend les frontières entre les classes socio-économiques plus poreuses. Ils estiment aussi qu’elle doit procurer un appareil critique qui fournira à l’ensemble de la population les moyens de comprendre la société dans laquelle ils évoluent, d’en identifier les failles et d’en imaginer les solutions. L’existence d’un tel système dans une société est un facteur de progrès: vouloir le « conserver » est donc en faveur du « progressisme ».

L’analyse conservatrice, qui attribue la hiérarchisation de la société à des mérites qui sont fondamentalement ceux des privilégiés, ne peut pas entretenir la même vision de ce qu’est un « progrès ». Aussi se tourne-t-elle vers un économisme qui répond aux intérêts des « élites ». Dans une certaine vision conservatrice, l’extension du territoire national est un « progrès »; dans une autre, c’est la croissance du PIB. L’éducation doit donc être mise au service de tels intérêts: former des employés (mais des citoyens? bof, la démocratie est bonne par elle-même, non par la formation accordée aux citoyens), commercialiser des technologies, attirer des devises étrangères, faire rayonner le prestige national sur le monde grâce à des « universités de classe mondiale » (une excellence mesurée en fonction d’un indicateur économique, la « demande » de ses diplômes). Mais si l’éducation conforme aux idéaux conservateurs n’existe pas, on cherchera à se faire « progressiste » (dans l’attitude) pour mettre fin à l’éducation « progressiste ».

Mario Roy est donc dans l’erreur lorsqu’il sous-entend qu’il y a une imposture à ce que des mouvements « progressistes » aient des réflexes conservateurs. Revenons donc aux moratoires.

Une analyse d’ensemble des moratoires

Mario Roy qualifie la prolifération des protestations et des demandes de moratoires comme un immobilisme. Qu’en est-il? L’analyse est-elle pertinente?

On peut contester la méthode d’analyse de M. Roy, exprimée dans ce passage:

Tout cela est recensé ici sur un ton léger. Et sans porter de jugement sur les causes prises une à une: presque toutes sont plaidables, en effet, à la condition de ne pas considérer le portrait d’ensemble.

Or, c’est celui-ci qui fait problème.

Cette analyse établit une distinction complète entre les causes particulières et le portrait d’ensemble. Les causes particulières pourraient être légitimes, examinées au cas par cas, mais le portrait d’ensemble répondrait à une analyse différente et par conséquent effacerait cette légitimité, car l’ensemble doit primer sur les cas particuliers. En tirant une conclusion sur l’ensemble, Mario Roy peut ainsi se dispenser d’examiner les cas particuliers, discrédités en blocs.

Or, c’est avec cette méthode que je ne suis pas d’accord. Pour formuler une conclusion sur le portrait d’ensemble, il faut se livrer à une analyse comparative de chacun des cas, et dégager ce que chacun d’entre eux a de distinct des autres, ainsi que ce qu’ils ont tous en commun. On ne pourra formuler un diagnostic d’ensemble qu’en s’appuyant sur ce dernier critère: que sont les caractères communs de ces moratoires?

À consulter simplement la liste proposée par M. Roy, quelques traits apparaissent à qui veut bien faire l’effort de cet exercice:

1. Ils sont en majorité sous-tendus par un économisme mercantiliste, brandi contre une valeur non-marchande. On privilégie la vente de diplômes sur la formation citoyenne, la création de brevets sur la réflexion critique, la création de marchandises immobilières sur l’écologie, la vente d’un droit de circuler sur une route ou un pont sur la logique du bien commun… on privilégie aussi, par exemple, les projets ponctuels sur les économies locales durables.

2. Un grand nombre d’entre eux sont le fruit de décisions faites par un petit groupe et affectant un très grand nombre, sans associer les groupes affectés à la décision prise. C’est là un constat notamment fait par des auteurs ayant participé au dossier leadership de l’État du Québec 2012 (vous pouvez écouter la présentation de Miriam Fahmy, lire son introduction et quelques suppléments ici), mais c’est aussi un problème qui a fait couler beaucoup d’encre chez les philosophes politiques ces dernières années, concernant notamment les questions de démocratie directe et de démocratie délibérative.

3. Facteur aggravant du point 2, ces projets souffrent souvent d’un déficit de transparence, d’un manque de justification, d’incohérence idéologique (il est remarquable que la justification idéologique de la hausse des frais de scolarité fut davantage formulée par des chroniqueurs de La Presse, Alain Dubuc et Yves Boisvert, que par des représentants du gouvernement, qui se sont plutôt retranchés sur des slogans et la démagogie) et plus généralement d’un manque de confiance entre les promoteurs des projets et la population qu’elle devait le plus directement affecter.

4. Le plus important est sans doute que les demandes de moratoires s’accompagnent le plus souvent de l’exigence de la mise sur pied d’un organe d’information ou de réflexion – commission d’enquête, forum public, états généraux, études indépendantes, etc… C’est là la clé pour comprendre ce phénomène. La multiplication des moratoires répond à la multiplication d’initiatives privées et de décisions arbitraires. La société civile vit cette multiplications de projets marchands, non comme un progrès, mais comme une décadence. Aussi formulent-ils l’exigence d’information transparente et de réflexions sur les valeurs qui nous guident.

Et c’est là que le bat blesse. Car si la résistance militante peut contraindre le gouvernement à choisir ses batailles et à reculer sur certains dossiers et mener un assaut enragé dans d’autres (comme l’éducation), ledit gouvernement résiste en revanche de manière plus systématique et obstinée lorsqu’il s’agit de compléter un moratoire de l’indispensable organe de réflexion qui devrait l’accompagner. Or, sans cette réflexion d’ensemble, nous sommes condamnés à improviser et résister au cas par cas. Sans cette réflexion, aucun progrès n’est possible.

Que faire alors? Faire cette réflexion. L’imposer. Retourner aux documents fondateurs de notre société (en éducation, tout notre système d’éducation repose sur un document fondateur, le rapport Parent, vieux de près d’un demi-siècle), éclairer le chemin parcouru. Pourquoi notre société est-elle ce qu’elle est? Qu’est-ce qui a changé? Que veut-on conserver? Où veut-on aller?

« le « retour aux sources » est toujours aussi un modernisme. » – Michel de Certeau, L’Écriture de l’Histoire.